Relation de ce qui s’est passé dans le pays des Hurons en l’année 1636/5

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Chapitre IV.

De la langue des Hurons.



CE n’eſt que pour en donner quelque petit auant-gouſt, & en marquer quelques particularitez, attendant vne Grammaire, & vn Dictionnaire entier.

Ils ont vne lettre dont nous n’auons point la pareille, nous l’exprimons par Khi, l’vſage en eſt commun aux Montagnés & Algonquins. Ils ne cognoiſſent point de B. F. L. M. P. X. Z. & iamais I. E. V. ne leur ſont conſones. La plus part de leurs mots ſont compoſez de voyelles. Toutes les lettres labiales leur manquent ; c’eſt volontiers la cauſe qu’ils ont tous les lévres ouuertes de ſi mauuaiſe grace, & qu’à peine les entend-t’on quand ils ſiflent, ou qu’ils parlent bas. Comme ils n’ont preſque ny vertu, ny Religion, ny ſcience aucune, ou police, auſſi n’ont-ils aucuns mots ſimples propres à ſignifier tout ce qui en eſt. De la eſt que nous demeurõs courts à leur expliquer pluſieurs belles choſes tirées de ces cognoiſſances. Les mots compoſez leur ſont plus en vſage, & ont la meſme force que l’adiectif & ſubſtantif ioints enſemble parmy nous. Andatarafé, pain frais Achtetſi, vn pied long. La varieté de ces noms compoſez eſt tres-grande, & c’eſt la clef du ſecret de leur Langue. Ils ont diuerſité de genres comme nous, de nombre comme les Grecs. De plus vne certaine declinaiſon relatiue qui enueloppe touſiours auec foy le pronom poſſeſſif, meus, tuus, ſuus, par exemple, Latacan, mon frere, aiatacan, mes freres, ſatacan, ton frere, tſatacan, tes freres, otacan, ſon frere, atotacan, ſes freres.

Pour les cas ils les ont tous, ou les ſuppléent par des particules fort propres.

La merueille eſt que tous leurs noms vniuerſellement ſe coniuguent ; par exemple, Aſſé, il eſt frais, aſſé chen, il eſtoit frais, gaon, vieux, agaon, il eſt vieux, agaonc, il eſtoit vieux, agaonha, il va deuenir vieux ; & ainſi du reſte. De meſme en eſt-il de ce mot iatacan, qui ſignifie, mon frere, oniatacar, nous ſommes freres, oniatacan ehen, nous eſtions freres ; cela eſt riche. Voicy qui ne l’eſt gueres. Vn nom relatif parmy eux enueloppe touſiours la ſignification d’vne des trois perſonnes du pronom poſſeſſif, ſi bien qu’ils ne peuuent dire ſimplement, Pere, Fils, Maiſtre, Valet, mais ſont contraincts de dire l’vn des trois, mon pere, ton pere, ſon pere. Quoy que i’aye traduit cy-deuant en vne Oraiſon vn de leurs noms par celuy de Pere, pour plus grande facilité. Suiuant cela nous nous trouuons empeſchez de leur faire dire proprement en leur Langue, Au Nom du Pere, & du Fils, & du ſainct Eſprit. Iugeriez-vous à propos, en attendãt mieux, de ſubſtituer au lieu, Au nom de noſtre Pere, & de ſon Fils, & du ſainct Eſprit. Certes il ſemble que les trois Perſonnes de la tres-ſaincte Trinite ſeroient ſuffiſamment exprimées en ceſte façon, la troiſieſme eſtant en eſſect l’Eſprit ſainct de la premiere & de la ſeconde ; la ſeconde, le Fils de la premiere ; & la premiere, noſtre Pere, aux termes de l’Apoſtre, qui luy aſſecté ces propres mots aux Epheſ. 3. Adiouſtez que noſtre Seigneur a donné exemple de ceſte façon de parler, non ſeulement en l’Oraiſon Dominicale, ainſi que nous la nommons pour ſon reſpect ; mais auſſi commandant à la Magdelaine, en ſainct Iean 20. de porter de ſa part ces beaux mots à ſes Freres au Diſciples. Ie monte à mon Pere & au voſtre. Oſerions-nous en vſer ainſi, iuſqu’à ce que la langue Huronne ſoit enrichie, ou l’eſprit des Hurons ouuert à d’autres langues ? nous ne ferons rien ſans conſeil.

Or à propos de ce nom de Pere, ie ne veux pas oublier la difficulté qui s’eſt auſſi rencontrée à faire dire, Noſtre Pere qui es aux Cieux, à ceux qui n’en auoient point ſur terre ; leur parler des morts qu’ils ont aymé, c’eſt les iniurier. Peu s’en fallut qu’vne femme à qui ſa mere eſtoit morte depuis peu, ne perdiſt tout a fait l’enuie de ſe faire baptiſer, ſur ce qu’on luy auoit aduancé par meſgarde, Pere & Mere honoreras.

Quant aux verbes ce qui eſt de plus remarquable en leur langue eſt ; 1. Qu’ils en ont d’autres pour ſignifier des choſes animées, & d’autres pour celles qui ſont ſans vies. 2. Qu’ils varient leurs temps en autant de façons que les Grecs ; leurs nombres auſſi, outre que la premiere perſonne tant du duel que du plurier, eſt encor double, car pour dire, par exemple, nous partons toy & moy, il faut dire, kiaraſiȣa, & pour dire nous partons luy & moy, aiaraſiȣa. De meſme au plurier, nous partons nous autres, pluſieurs, aȣiraſiȣa, nous partons auec vous, eȣaraſiȣa.

Outre tout cela il ſe remarque double coniugaiſon, & ie croy que cecy eſt commun aux langues Americaines : l’vne eſt ſimple & abſolue ſemblable à nos coniugaiſons Latine & Françoiſe ; Par exemple, ce verbe ahiaton, qui ſignifie eſcrire, ſe coniuge abſolument de ceſte façon ; iehiaton, i’eſcris, thiehiatonc, tu eſcris, thahiatonc, il eſcrit, aȣahiatonc, nous eſcriuons, ſȣahiatonc, vous eſcriuez, attihiatonc, ils eſcriuent.

L’autre façon de coniuguer ſe peut nommer reciproque, d’autant que l’action ſignifiée par le verbe ſe termine touſiours à quelque perſonne, ou à quelque choſe ; de ſorte que au lieu que nous diſons en trois mots ie m’ayme, les Hurons diſent ſeulement iatenonhȣé, ie t’ayme, onnonhȣé, ie vous ayme tous deux, inonhȣè, ie vous ayme vous pluſieurs, ȣanonhȣé, & ainſi du reſte.

Ce que ie trouue de plus rare, eſt qu’il y a vne coniugaiſon feminine, au moins en la troiſieſme perſonne, tant du ſingulier que du plurier ; car nous n’en auons pas decouuert dauantage, ou bien peu. En voicy vn exemple, thaton, il dit iȣaton, elle dit, thonton, ils diſent, ionton, elles diſent. La principale diſtinction de ceſte coniugaiſon feminine d’auec la maſculine eſt le manquement de la lettre H. dont la maſculine abonde, peut eſtre pour donner à entendre aux femmes qu’il ne doit y auoir rien d’aſpre ny de ſeuere en leurs paroles, & en leurs mœurs, mais que la grace & la loy de clemence doiuent eſtre poſées ſur leurs langues, ſuiuant ce traict du Sage, lex clementia in lingua eius. C’eſt aſſez de ce ſuiet pour ceſte heure, ſi ce n’eſt que quelqu’vn ſoit bien ayſe d’apprendre auſſi quelque choſe de leur ſtile. Ils vſent de comparaiſons, de mots du temps, & de prouerbes aſſez ſouuent. En voicy vn des plus remarquables. Tichiout etoàtendi ; voila, diſent-ils, l’eſtoile cheute, quand ils voyent quelqu’vn qui eſt gras & en bon poinct ; c’eſt qu’ils tiennent qu’vn certain iour vne eſtoile tomba du Ciel en forme d’vne Oye graſſe. Amantes ſibi ſomnia ſingunt.