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Revue des Romans/Miguel de Cervantes Saavedra

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Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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CERVANTES SAAVEDRA (Michel),
poëte et romancier espagnol du XVIe siècle.


HISTOIRE DE L’ADMIRABLE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE ; trad. par Filleau Saint-Martin et Challes, 4 vol. in-12, 1677 ; idem, trad. par Floriau, 3 vol. in-8, 1799 ; idem, trad. par Bouchon-Dubournial, 8 vol. in-12, 1807 ; idem, trad. par M. Louis Viardot, 2 vol. in-8, 1836. — Peu d’hommes ont été doués d’un cœur plus noble, plus généreux, plus délicat et plus reconnaissant que Cervantes ; peu reçurent un esprit plus heureux, un caractère plus facile ; aucun cependant n’eut à se plaindre autant que lui des rigueurs de la fortune et de l’injustice du sort. Un des auteurs les plus célèbres dont l’Espagne ait à s’honorer, fut tellement négligé de ses compatriotes, que peu de temps après sa mort il s’éleva de vives discussions sur le lieu et sur l’époque de sa naissance ; on reconnut enfin, après des recherches juridiques, qu’il était né en Castille, à Acalla de Hénarès, en 1547, d’une famille noble, mais pauvre. Le goût exclusif des lettres et de la poésie occupa les premières années de sa jeunesse ; mais la misère le força bientôt de quitter l’Espagne, et d’aller chercher fortune en Italie, où la maison d’un cardinal lui offrit un emploi peu digne de son caractère et de ses talents. Cervantes la quitta bientôt pour prendre le parti des armes ; il servit contre les infidèles, et reçut, à la célèbre bataille de Lépante, une blessure qui le rendit estropié du bras et de la main gauche pour le reste de ses jours. Ce cruel accident n’avait altéré ni sa valeur ni son goût pour les armes ; enrôlé à Naples sous les drapeaux de Philippe II, il tomba peu après dans les mains du plus féroce des Algériens ; une captivité de cinq ans ne fut qu’une suite d’aventures extraordinaires dans lesquelles son courage et sa fermeté ne cessèrent de lutter contre la fortune qui le poursuivait, et contre la tyrannie et la férocité de ses maîtres. Après les tentatives les plus hardies et les plus périlleuses, et dans lesquelles il fut toujours trahi par le sort, il dut enfin sa liberté aux religieux chargés du rachat des captifs. De retour dans sa patrie, Cervantes s’adonna entièrement aux lettres, objet de ses premières affections : cependant la misère et les persécutions furent encore son partage, et ce fut pour charmer l’ennui d’une assez longue détention qu’il composa son Don Quichotte. — Cervantes peut être regardé, dans l’histoire littéraire des peuples modernes, comme le père et l’inimitable modèle de ce genre de composition dans lequel, à la faveur d’une fable qui semble le fruit d’une imagination vive, gaie et indépendante, la raison fait entendre et goûter des leçons pleines de sens et de vérité, la satire lance ses traits les plus mordants et les plus ingénieux, la critique prodigue ses railleries les plus fines et ses peintures les plus vraies ; genre qu’il faut bien se garder de confondre avec celui des romans ordinaires, qu’il laisse à une distance incommensurable. En effet, dans la plupart des romans, l’action si importante, et sans laquelle ces ouvrages se réduiraient généralement à rien, n’est ici qu’un forme amusante, adoptée par l’écrivain pour amener le tableau des mœurs et des caractères, la censure des vices et des usages, les traits les plus vifs d’une plaisanterie légère, des portraits remplis de vérité, une foule d’idées ingénieuses, des préceptes utiles, et surtout une censure hardie, quoique déguisée, des vices dominants et des travers dangereux. C’est de ces ouvrages, et surtout de Don Quichotte, qu’on peut dire, avec vérité, qu’ils corrigent les mœurs en riant. Cette manière de peindre et de censurer les mœurs n’était point inconnue des anciens : Pétrone et Apulée en avaient fait usage ; mais leurs pinceaux sont aussi licencieux que les mœurs qu’ils avaient à peindre. Les récites de Cervantes ne blessent jamais les convenances ou la morale ; ses observations sont fines, sa critique est délicate, son badinage est élégant et varié, sa naïveté a de la grâce ; il est plaisant sans caricature et vrai sans trivialité. Ce qui prouve tout le mérite de Don Quichotte, c’est qu’il a survécu au travers contre lequel il était dirigé. La folie de la chevalerie est bien loin de nous ; mais on goûte toujours la finesse des plaisanteries, la justesse des idées, la vivacité des traits, la vérité des tableaux dont cette charmante satire est ornée. Ce livre a été à lui seul la plus salutaire révolution qui se soit opérée en Espagne ; on dirait que tout le génie espagnol, toute la finesse espagnole, toute la philosophie sérieuse de l’Espagne, se sont donné rendez-vous cette fois pour accomplir le plus difficile des problèmes, un livre si gai, qu’il dépasse toutes les limites connues, même de la bouffonnerie, un livre si sérieux, qu’il va aussi loin que Platon lui-même. — Don Quichotte est l’histoire d’un fou et d’un héros, brave comme Bayard, insensé comme un capitaine de la Table ronde ; unissant des des proportions incroyables les plus nobles sentiments du cœur humain aux plus furibondes exaltations d’une tête en délire ; philosophe et grand philosophe poétique, poëte et poëte plein de bon sens, Espagnol de la vieille roche, tête amoureuse, et Dieu sait de quel amour énergique ! et en même temps si honnête, si bon, si dévoué, si simple, si vrai, si bourgeois dans toute la naïveté de l’acception. Et cependant, à certains mots qu’il a agrandis outre mesure : honneur, loyauté, fidélité, courage, voilà que toute cette rare harmonie des plus nobles facultés se trouve détruite. Alors adieu au grand philosophe, au héros, à l’excellent poëte ; il ne reste plus qu’un malheureux vagabond sur les grands chemins, où il est battu à coups de pierres, dans les hôtels garnis où il est reçu à coups de bâton, dans les montagnes où il est dévalisé par les voleurs, dans les villages où il est le jouet des paysans, dans les châteaux où il est la risée du maître et le divertissement des valets. Pauvre homme faible que trop de courage a perdu ! pauvre âme généreuse qui se perd dans le positif de la vie ! pauvre poëte sans asile que personne ne peut comprendre ! Si, cependant, il en est un qui le comprend à force de l’aimer, un homme assez courageux pour être le serviteur dévoué de cette noble infortune, assez éclairé pour ne pas rire de cet héroïsme, assez confiant dans la probité du chevalier pour être fidèle même à sa pauvreté ; cet homme, qui impose silence même à sa faim de chaque jour, même à son bon sens, pour appartenir plus entièrement à cette héroïque folie dont il est le digne écuyer, cet homme, c’est Sancho Pança, le second héros de cette très-véridique histoire ; c’est le complément nécessaire, inséparable du merveilleux récit dans lequel sont aux prises, et sans qu’on sache qui l’emportera enfin, le bon sens et la folie humaine. Avec quelle joie le lecteur suit dans cette longue série d’aventures le héros chéri de ses souvenirs ! il le voit fabriquant son bouclier et sa rondache, allant chercher à l’écurie, où il est couché sur la paille, son malheureux cheval qui ne pense guère à l’héroïsme ; les voilà partis, homme et cheval. Cependant, la campagne est tranquille, les laboureurs sont aux champs, les paysannes se mettent à leur fenêtre pour voir passer le cavalier et son cheval. Don Quichotte entre dans la première hôtellerie qui se présente, et là commence une série d’aventures, à la suite desquelles se termine sa première campagne. Rentré chez lui, couvert de contusions, bien malade, mais plus convaincu que jamais de sa mission, Don Quichotte en vient à penser qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, et aussitôt il s’associe un écuyer. Ici Sancho commence, Sancho qui fait pendant de Don Quichotte, comme son âne et Rossinante font la paire. On entre alors dans une série infinie de merveilleuses aventures pour lesquelles il n’a fallu rien moins que l’imagination et la poésie la plus rare. Suivons Don Quichotte dans ce monde idéal dont il sait le chemin ; l’imagination le précède, et elle jette sur les pas de ce brave homme toutes les perles de sa chevelure, toutes les fleurs qui parent son beau sein, tous les sourires de ses lèvres, toutes les chansons de son cœur. Ainsi voyageant dans l’idéal de son royaume, Don Quichotte est en vérité le plus heureux des hommes. À sa suite, on admire le sérieux bouffon de Sancho ; Sancho, c’est le bon sens un peu crédule qui suit à pas comptés la poésie. Sancho n’est pas un obstiné qui ne veut rien voir, qui ne veut rien entendre, un philosophe tout d’une pièce, un incrédule, venu au monde incrédule : au contraire, Sancho ne demande pas mieux que de voir ce que voit son maître et que d’entendre ce qu’entendent seules les oreilles enchantées de son maître. Mais, hélas ! et malgré lui, le pauvre Sancho reste dans le positif. Il ne voit, lui, à la suite de son malheureux maître, que mauvaises hôtelleries où l’on paye son gîte, qu’horribles filles d’auberge qui méprisent les chevaliers, que rustres et manants qui leur jettent des sarcasmes et des pierres. De toutes les beautés que voit son maître, de tous les chants d’amour qu’entend son maître, Sancho ne peut rien voir, rien entendre, rien sentir.

On sait que le chef-d’œuvre de Cervantes est double ; que d’abord Cervantes lui-même s’imagina qu’il n’allait écrire que la parodie des livres de chevalerie, mais qu’il s’éprit bientôt de son héros à ce point que, dans une seconde et dernière partie de cette divine histoire, il rendit à Don Quichotte tous les honneurs qui lui étaient dus. Chose étrange et singulière destinée d’un livre, commencé en riant, achevé les yeux pleins de larmes ! Un roman futile d’abord, qui se change en un livre de philosophie, et, cependant, à cause même de ce double aspect du héros, le livre le plus complet qui soit sorti de la tête des hommes. Dans ce second livre, l’auteur a pensé que Sancho et son maître avaient vieilli de dix ans et qu’il devait nous les montrer plus près de la nature vulgaire ; l’écuyer est moins trivial, et Don Quichotte est moins exposé aux aventures des auberges, aux pierres et aux bâtons ; en même temps, on voit apparaître l’homme sceptique de ce singulier drame, le bachelier Samson Carasco, et l’homme sage après Sancho, le seigneur Don Diégo. Pour la première fois, et sans sortir de la vie réelle, on rencontre de très-jolies filles dans les champs, témoin cette charmante histoire des Noces de Gamaches ; ou bien les paysans sont moins affreux à voir, témoin cette charmante histoire de l’Âne perdu ; ou si, de temps en temps, la poésie se montre encore, elle apparaît à demi expliquée par le songe de la Caverne de Montesimos. On a du plaisir à voir enfin, bien vêtu, bien logé, bien nourri, cet excellent chevalier, que l’on avait vu jusqu’alors sans habits, sans lit, sans pain, sans asile ; et le bonheur n’est pas moindre quand on voit Sancho devenu enfin gouverneur de cette île en terre ferme qu’il a tant cherchée ; on aime à voir Don Quichotte et Sancho supporter leur bonne fortune du même cœur que leur mauvaise, jusqu’à ce qu’enfin amené là, il ne soit plus possible que cet homme vive plus longtemps ; car si sa douce folie le quitte jamais, c’est un homme mort ; sa folie et sa vie sont inséparables, comme son bon sens est inséparable de sa folie. Maintenant donc qu’il a parcouru sans se lasser jamais ce cercle immense d’aventures incroyables et d’aventures réelles, il faut qu’il meure. On le rapporte sur une civière, ce héros qui est parti fièrement sur Rossinante ; sur son passage chacun se découvre, et les jeunes filles lui envoient un sourire mouillé de larmes. La mort de Don Quichotte termine sérieusement cette histoire qui commence par un éclat de rire.

On ne connaît point de livre où il y ait autant d’esprit, de gaieté, de bonne plaisanterie, de naïveté, que dans l’histoire de l’admirable Don Quichotte. Traduit dans toutes les langues, il est resté sans copie comme il n’avait point eu de modèle. La traduction française de Rosset est médiocre et n’est plus recherchée que par les amateurs de vieux livres ; celle de César Oudin, quoique meilleure, est peu recherchée. La traduction de Filleau de Saint-Martin et Challes pourrait être plus saillante ; mais l’original a tant de mérite qu’on ne s’aperçoit pas de la langueur que le traducteur a quelquefois répandue dans son style. Les entretiens que Cervantes suppose entre Sancho et Don Quichotte sont toujours vifs, fins, naïfs, et respirent toutes les grâces du meilleur comique. La traduction de Filleau de Saint-Martin n’a pas été effacée par celle de Florian, la plus infidèle de toutes celles qui existent en français, et pourtant toujours lue et souvent réimprimée. M. Dubournial ne mérite aucun des deux reproches : il est simple et n’est point trivial ; il est surtout copiste fidèle ; il l’est au point, qu’en plaçant le français à côté de l’espagnol, vous reconnaissez, dans la plupart des phrases, les mêmes constructions, les mêmes tours ; ce qui donne au style du traducteur un peu de gêne et d’affectation. Mais les morceaux de poésie y sont rendus avec négligence ; on s’aperçoit trop aisément qu’il n’a pas l’habitude d’écrire en vers. La traduction de Delaunaye est élégante et fidèle ; mais elle est effacée aujourd’hui ainsi que toutes les autres par celle de M. Louis Viardot.

Il existe plusieurs suites aux volumes primitifs de Don Quichotte, qui ne sont pas de Cervantes : deux ont été traduites en français : la première d’Avellaneda, sous le titre de Nouvelles Aventures de Don Quichotte (trad. par le Sage) : Voy. Avellaneda ; la seconde intitulée : Suite nouvelle et véritable de l’Histoire et des Aventures de l’incomparable Don Quichotte de la Manche, et donnée comme une traduction d’un manuscrit espagnol de Cid-Hamet-Benengely. (Pseudonyme.)

NOUVELLES, précédées de mémoires sur la vie de l’auteur, traduites par Petitot, 4 vol. in-12, 1808. — On remarque dans ces Nouvelles, et selon la variété du sujet que traite Cervantes, tantôt le talent de toucher et d’émouvoir le lecteur par une intrigue attachante, comme dans Léocadie, l’Amant généreux, l’Espagnole anglaise, Constance ; tantôt celui de l’amuser et de le faire rire par la peinture comique des ridicules et des travers des hommes, comme dans Rinconet et Cortadillo, le Licencié Vidriera, le Dialogue des deux chiens de Mahude, etc. Dans la nouvelle intitulée l’Amant généreux, la plupart des événements se passent chez les Turcs : ces événements sont excessivement romanesques, mais ils donnent lieu à des détails curieux sur les mœurs de ces peuples rebelles à toute civilisation. Le Licencié de Vidriera offre une grande variété de peintures de caractères et de mœurs. La nouvelle des Deux chiens, où se trouve une conversation entre un poëte, un mathématicien, un chimiste et un homme à projets, est assurément un des morceaux les plus comiques qu’ait enfantés l’imagination très-gaie de Cervantes.

PERSILÈS ET SIGISMONDE, ou les Pèlerins du Nord (trad. par Bouchon-Dubournial), 6 vol. in-18, 1809, ou 2 vol. in-8, 1822. — Dans la composition de ce roman, Cervantes paraît s’être proposé pour modèle Théagène et Chariclée d’Héliodore. Nous n’essayerons pas d’en donner une analyse complète : tous ceux qui ont lu le roman savent que c’est une chose presque impossible : les événements y sont tellement multipliés, les personnages s’y succèdent avec tant de rapidité, qu’il faudrait une mémoire prodigieuse pour pouvoir se les rappeler tous. Nous dirons seulement que l’auteur suppose deux amants qui, sous l’habit de pèlerins et sous le nom de frère et de sœur, sont partis des régions les plus septentrionales pour aller accomplir un vœu à Rome ; la tempête les jette dans des îles habitées par des sauvages, où ils sont sur le point d’être dévorés ; ils se sauvent miraculeusement, et avec eux échappent à la mort quelques autres personnages qui deviennent leurs compagnons inséparables. Le hasard leur présente sur leur route des princes, des voyageurs, des aventuriers, qui ne manquent jamais de leur raconter leurs aventures, ce qui dure ainsi jusqu’à la fin du roman. — Dans Don Quichotte, Cervantes a semé quelques épisodes intéressants qui jettent de la variété dans l’ouvrage ; dans Persilès, les épisodes sont tellement multipliés, que les héros sont les personnages qui intéressent le moins ; on les oublie à chaque instant pour ceux que l’auteur amène sans cesse sur la scène. D’ailleurs, ces noms de frère et sœur sous lesquels se cachent à tous les yeux Persilès et Sigismonde, jettent un froid glacial sur leur amour ; il y a en outre dans cet amour une retenue, une réserve qui, poussée à l’excès, finit par impatienter les lecteur : une passion qui n’a rien de terrestre et qui est toute parfaite ne peut guère intéresser dans un roman, où l’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas. — Il ne faudrait pourtant pas conclure de tout ceci que l’ouvrage est sans mérite. Parmi la foule d’épisodes dont il est rempli, il y en a quelques-uns où l’on reconnaît l’auteur de Don Quichotte, notamment ceux de Martin Banedo et de Rupesta, et l’histoire d’Isabelle de Castrucho, où Regnard a probablement puisé l’idée des Folies amoureuses.