Revue du Pays de Caux N°4 juillet 1903/III

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JULES SIMON



Un dimanche de juillet on a inauguré sur la place de la Madeleine la statue de Jules Simon. C’est un monument très simple. Le socle de pierre qu’ornent deux bas-reliefs supporte un marbre qui ne vise pas à l’antique ; la silhouette est bien moderne : un homme de notre temps, debout, les bras croisés, avec le costume habituel et dans l’attitude journalière. La physionomie est à la fois douce et énergique ; il manque le regard et la voix et, chez Jules Simon, toute l’éloquence du caractère était là. N’importe ! telle quelle, cette statue satisfait les admirateurs et les fidèles amis du maître par sa simplicité d’abord et surtout par le site qu’elle occupe.

Ce site s’imposait certes. Au numéro 10 de la place de la Madeleine se dresse la maison dont l’illustre écrivain occupa, pendant les deux tiers de son existence, le dernier étage, et dont il gravit jusqu’à la fin l’escalier peu moderne. De là-haut, de ce balcon de fer qui court le long de la façade, Jules Simon, pendant plus d’un demi-siècle, observa les spectacles parisiens en même temps qu’il rêvait à sa lointaine Bretagne ; car ce Parisien était demeuré un Breton quand même et ce Breton était devenu un Parisien indéracinable. C’est là, qu’au milieu de ses chers livres, il traversa mille épreuves et surmonta mille obstacles tandis que sa plume infatigable soutenait à la fois son courage et son foyer.

Dès sa mort, l’emplacement fut choisi pour y commémorer sa mémoire et nul, au premier abord, n’eût prévu que la chose put être discutée. Elle souleva pourtant des difficultés qui parurent, un moment insurmontables. Le Conseil municipal de Paris en voulait rétrospectivement à Jules Simon de sa modération et de son libéralisme ; il fallut que les électeurs envoyassent siéger à l’Hôtel de Ville une majorité nationaliste pour que l’autorisation fut obtenue de remplacer par le monument d’un grand homme l’affreuse petite fontaine qui décorait le triangle formé à cet endroit par la place et le boulevard de la Madeleine. Voilà comment sept années se sont écoulées entre la conception du projet et son exécution.


i


Cet incident posthume est étrange et philosophique. Il continue au delà de la mort ce qui fut, en somme, la caractéristique de l’existence de Jules Simon et ce qui le fait ressembler moralement au cadran solaire autour duquel tourne l’ombre des jours. Selon l’heure, Jules Simon vit évoluer autour de lui les opinions et jusqu’à l’amitié ; rien ne lui fut fidèle ; lui seul demeura fidèle à ses convictions.

Il a raconté en des pages exquises qui furent, depuis sa mort, livrées au public l’enfance à la fois douce et pénible qui lui était échue en partage et il semble que, dès lors, se soient incrustés dans son cœur ces trois mots dont plus tard il fit sa devise et qui sont aujourd’hui inscrits sur son tombeau : Dieu — Patrie — Liberté.

Simon n’était point son nom, mais le nom de baptême de son père sous lequel on le désignait, ainsi qu’il est d’usage dans maint village Breton. La famille jadis aisée avait éprouvé de grands revers ; on était sous la Restauration ; sans cacher ses opinions, le père se tenait à l’écart ; c’était un bleu et par conséquent, un suspect ; taciturne d’ailleurs et bizarre, il laissait à sa femme le soin de diriger le ménage et l’éducation des enfants ; celle-ci, aidée du curé, un brave homme débonnaire et pas intolérant, s’occupa particulièrement du petit Jules dont l’esprit curieux et réfléchi, le bon sourire et la nature aimante attiraient tous les cœurs. Mais ces dons heureux précisément le désignaient pour un précoce exil ; il prit tout jeune, le chemin du collège où certes l’existence d’un boursier, en ces temps lointains, manquait de charmes. Le petit écolier eut beaucoup à peiner et beaucoup à souffrir ; il connut de bien bonne heure le goût des larmes mais elles lui furent salutaires ; en lui elles firent germer de la force et point d’aigreur. À quatorze ans, en seconde, comme la gêne de ses parents avait augmenté et qu’ils ne se trouvaient plus à même de lui venir en aide, il se fit répétiteur ; un des maîtres du collège lui procura huit élèves plus jeunes que lui qu’il fit travailler en dehors des classes à raison de trois francs par mois.

Quand il devint professeur à l’école normale, où dit-on sa juvénile silhouette le faisait prendre pour le condisciple de ses élèves, le charme de sa parole et l’ampleur de son érudition le mirent tout de suite hors de pair et bientôt la Sorbonne lui ouvrit ses portes. On sait comment elles lui furent fermées. C’était le 9 décembre 1851. Le lendemain, le peuple Français devait absoudre ou condamner, en un plébiciste solennel, les actes de violence par lesquels Louis-Napoléon Bonaparte avait établi sa dictature et préparé la restauration de l’empire. À l’auditoire nombreux qui suivait passionnément ses leçons, Jules Simon tint ce langage si fier : « Je suis ici professeur de morale. Je vous dois aujourd’hui non une leçon mais un exemple. Le droit vient d’être publiquement violé par celui qui avait la charge de le défendre. La France doit dire demain dans ses comices si elle approuve la violation du droit ou si elle la condamne. N’y eut-il dans les urnes qu’un seul bulletin pour prononcer la condamnation, je le revendique d’avance. Il sera mien. » Et comme les applaudissements éclataient de toutes parts : « Je prends vos applaudissements pour un serment, ajouta le vaillant professeur ; si jamais vous pactisez avec le crime pour avoir votre part dans le bénéfice, souvenez-vous que vous serez des parjures ». Ce jour-là, Jules Simon faisait à sa conscience un sacrifice bien plus grand qu’on ne l’a dit et cru depuis. Non seulement la destitution certaine à laquelle il s’exposait et qui survint tout aussitôt le laissait sans ressources, mais les circonstances lui enlevaient jusqu’au moyen de s’en créer d’autres ; la liberté de la presse allait s’éclipser avec celle de la parole et il était impossible de prévoir combien de temps durerait le régime qui venait de s’établir ; d’autant plus longtemps sans doute qu’il se bornait à museler la pensée, laissant les autres formes de l’activité humaine se manifester librement.

Cette scène mémorable de 1851 est l’objet d’un des deux bas-reliefs qui ornent le piédestal de la statue élevée sur la place de la Madeleine. L’autre rappelle le travail de l’écrivain, enseignant par ses livres en attendant que la tribune lui fut rendue. On ne lira plus beaucoup les livres de Jules Simon pour une raison très rare et très flatteuse, c’est qu’ils sont réalisés ; les idées dont il s’était fait le champion sont admises presque unanimement ; les réformes qu’il préconisait sont accomplies. Il y a même autour de nous une tendance trop marquée à traiter ces idées d’anodines et ces réformes d’insuffisantes ; on veut aller, on va déjà bien plus loin en vertu de cette disposition du caractère Français à outrer toutes choses, à suivre la route de la logique jusqu’à l’absurde, car dans la vie réelle et pratique, c’est bien à l’absurde que mène la logique. Il faudrait relire aujourd’hui ce qu’a écrit Jules Simon non plus pour y trouver le programme d’un avenir désirable vers lequel tendre, mais les limites d’un présent raisonnable auquel s’arrêter.

Par ces études d’un caractère si élevé où tant de prudence s’alliait à tant de générosité, Jules Simon se préparait au rôle politique qu’il allait jouer. Il fut un de ces fameux « cinq » que le réveil libéral envoya siéger au corps législatif impérial et qui formèrent le noyau de l’opposition. Le fardeau du pouvoir devait tomber sur eux bien inopinément et non point par le jeu régulier du gouvernement constitutionnel qu’était en train de devenir l’empire, mais dans le désarroi d’une effroyable catastrophe qui laissait la France envahie et la nation sans chef et sans guides.


ii


L’œuvre ministérielle de Jules Simon ne fut pas très longue. Il fit partie de ce gouvernement de la Défense nationale qui s’improvisa courageusement en face du péril ; il aida de toutes ses forces Thiers dans son entreprise de réorganisation nationale ; enfin il fut, sous le maréchal de Mac-Mahon, chef d’un cabinet que renversa de façon imprévue et injustifiée le demi coup d’État du 16 Mai. Ce ne fut pas assez pour dessiner une ligne de politique générale personnelle ; mais ce fut assez pour orienter le département de l’Instruction publique dans des voies nouvelles. Aussi bien Jules Simon était-il désigné par ses travaux et ses doctrines pour devenir le grand maître de l’Université dans la république renaissante. Si l’on examine aujourd’hui l’ensemble des réformes pédagogiques qu’il réalisa ou amorça, on est frappé par leur caractère nettement démocratique et obstinément libéral. Certes réclamer l’obligation et la gratuité de l’enseignement primaire, c’était, en ce temps-là surtout, atteindre à la limite des revendications légitimes de la démocratie ; Jules Simon n’y joignait aucune proposition en faveur de la laïcité. Il avait sans doute des préférences pour l’école laïque, mais il eût craint de pécher contre la liberté en excluant de l’enseignement officiel toute une catégorie de citoyens. Le même souci s’affirme dans ses circulaires relatives à l’enseignement secondaire et à l’enseignement supérieur ; partout, on relève la volonté ferme de maintenir les droits de l’État et en même temps de respecter ceux de l’individu. Il donna d’ailleurs, peu d’années après avoir quitté le pouvoir, un exemple retentissant de son attachement aux doctrines libérales. Quand le fameux « article 7 » de Jules Ferry voté par la Chambre vint en discussion devant le Sénat (1880) la lutte des partis s’établit très vive autour de cette mesure discutable dans son application plus encore que dans son principe. Ses amis pressaient Jules Simon d’apporter son concours à ce qu’ils appelaient une œuvre de défense républicaine ; bien d’autres obéissant il leur intérêt eussent acquiescé ou bien se fussent abstenus d’intervenir ; mais lui n’hésita pas ; il se jeta dans la mêlée défendant, par amour de la liberté, ces Jésuites qu’il n’aimait pas et contre lesquels était dirigé le projet de loi. Grâce à lui, à l’éloquence prodigieuse qu’il déploya, l’article 7 fut rejeté.

Sans s’apercevoir que Jules Simon venait de mettre glorieusement en pratique les idées dont il était sous l’empire l’apôtre applaudi par eux, les républicains lui en voulurent comme d’une trahison. Et la droite mit à le fêter plus de reconnaissance pour le service rendu que d’admiration pour la grandeur d’âme dont il avait fait preuve. Il avait accueilli les nouveaux amis comme il supporta la retraite momentanée des anciens avec cette aménité du vrai philosophe qui, ayant pour lui le témoignage de sa conscience, peut attendre les retours certains de la justice.

Et neuf années ne s’étaient pas écoulées qu’un nouveau chassé-croisé s’opérait autour de lui. Dès qu’il vit poindre le Boulangisme dont le véritable caractère n’apparaissait pas encore aux yeux de beaucoup de républicains, il le dénonça avec une superbe violence, s’exposant en première ligne aux représailles du futur dictateur. Et à cet âge, risquer l’exil demandait assurément une volonté et une abnégation peu communes. La campagne menée par Jules Simon ne fut pas vaine ; il eut la joie de se dire que ses efforts avaient largement contribué à sauver la patrie d’un despotisme d’autant plus inquiétant que celui au nom duquel il se fut établi était moins digne de l’exercer. Ce bel épisode de sa vie lui ramena les amis qu’avaient écartés si injustement son attitude lors de l’article 7. Les nationalistes, assez honteux d’ailleurs du naufrage Boulangiste, ne lui en voulurent pas.

Pouvait-on, désormais, en vouloir à Jules Simon ? Il était devenu le chef incontesté d’un ministère qui n’a point d’existence légale et qui n’en est pas moins l’un des plus féconds et des plus nécessaires que puisse créer une grande démocratie. Il était devenu le ministre des entreprises humanitaires. Innombrables étaient les sociétés qu’il présidait, auxquelles il apportait une direction sage, de précieux encouragements et un prestige sans égal. L’Association philotechnique dont les cours du soir ont permis à tant de travailleurs adultes de refaire l’éducation intellectuelle qui avait manqué à leur enfance, l’Alllance française, cette vaste association qui répand au loin la pratique et le culte de notre langue, l’Union des sports athlétiques consacrée à la diffusion bienfaisante des exercices physiques, les Habitations à bon marché vouées au bien-être de l’ouvrier et à la protection de son foyer, la Société d’encouragement au bien qui va chercher pour les récompenser les humbles héros du devoir quotidien, l’Hospitalité de nuit qui fournit un gîte aux désespérés de la vie, l’Office central des institutions charitables qui vise à faciliter en leur servant de lien la tâche des sociétés de bienfaisance, l’Assistance par le travail dont le but est de relever le miséreux en le secourant, le Patronage des libérés qui aide le condamné à se réhabiliter devant le monde après que sa peine a pris fin, la Ligue contre la licence des rues qui poursuit l’ignoble pornographie, le Sauvetage des naufragés, la Ligue anti-esclavagiste, enfin, le Sauvetage de l’enfance, l’œuvre qui, peut-être, était le plus sienne et lui tenait le plus à cœur, voilà quelques-unes — quelques-unes seulement — des grandes entreprises auxquelles Jules Simon voua son temps et son talent pendant les douze dernières années de sa vie. On conçoit que se sentant si utile, il n’eut plus le désir de rentrer dans la politique.

Ces occupations, ce dévouement admirable et la compétence qui en résultait désignaient Jules Simon tout autant que ses livres et sa renommée universelle pour représenter la France à la conférence ouvrière de Berlin, convoquée par l’empereur Guillaume ii. Il y concentra naturellement tous les regards ; il fut le véritable président de cette réunion mémorable dans laquelle se trouvèrent en quelque sorte consacrées les idées qu’il avait formulées ; lorsque le dernier protocole eut été signé, l’impératrice d’Allemagne dit au représentant de la France cette gracieuse parole : « Monsieur Jules Simon, voici l’Europe qui a mis sa signature au bas de l’Ouvrière ». On ne pouvait mieux exprimer combien les doctrines exposées dans ce livre célèbre avaient fait de chemin dans les esprits depuis le jour où il avait paru.


iii


Des trois termes de sa devise, le premier n’était pas celui auquel Jules Simon était le moins attaché, mais celui dont il parlait le moins. Sa crainte extrême de paraître prendre parti dans une des nombreuses querelles confessionnelles qui agitaient ses concitoyens le rendait sur ce point d’une réserve presque exagérée. Il se contentait de proclamer Dieu par cette devise même et s’enfermait pour le définir dans les profondeurs de sa conscience. On en a conclu trop généralement que ce Dieu n’était pour lui qu’une vague représentation, un Dieu sans contours et sans réalité. Cette manière de voir est tout à fait erronée ; le déisme de Jules Simon fut plus solide à l’épreuve et gouverna plus fortement sa conduite et ses pensées que maint confessionnalisme enchâssé dans les rites et les scrupules ; il était de ces grands esprits qui résident à des hauteurs proches de la Divinité et n’ont besoin ni de faire un geste pour se forcer à la prière ni de s’exciter à la vertu par la dévotion.

La forme la plus usuelle par laquelle se traduisait le patriotisme de Jules Simon était son dévouement à l’armée. À l’exception de Gambetta, aucun Français n’a su trouver depuis trente ans, pour parler de l’armée nationale, d’accents aussi pathétiques ; il l’exaltait en toute circonstance et ne manquait point surtout, lorsqu’il s’adressait à des lycéens, de leur présenter leur futur séjour à la caserne comme une période d’honneur et de salutaire effort à laquelle ils devaient consacrer tout leur entrain et toute leur bonne volonté. Quand il parlait ainsi, son ardeur juvénile était telle que l’on sentait en lui comme un regret de ne pouvoir échanger sa plume laborieuse contre un belliqueux « flingot ». Il eut fait un admirable soldat dont l’abnégation et l’esprit de discipline auraient été portés presque à l’excès.

Or, Jules Simon n’avait rien de militaire dans son tempérament, ni dans son passé, ni dans sa mentalité. Au temps de sa jeunesse et jusque sous l’empire, il avait joint à celles de ses amis de virulentes apostrophes en faveur de la suppression des armées permanentes. Il s’était laissé bercer, comme beaucoup de sa génération, par le rêve de la paix générale et de la fraternité des peuples. Les malheurs de 1870 ayant achevé de l’éclairer sur ce point, c’est désormais dans une armée solide et incontestée qu’il faisait résider la sécurité de la patrie et les seuls espoirs de paix. À cette armée il donnait tout son cœur, sans chercher à expliquer autrement que par les faits l’évolution de son esprit ; il y a des opportunismes qui sont l’expression évidente du plus pur patriotisme. Tel était celui qui avait fait de Jules Simon un fervent militariste.

Nous en avons dit assez sur sa manière de mettre en pratique ses propres doctrines pour n’avoir pas à revenir sur la leçon dont il entendait la liberlé. Il la voulait aussi étendue que possible ; il ne la voulait pas absolue. Dans le remarquable discours prononcé par M. Paul Deschanel, au nom de l’Académie, à la cérémonie d’inauguration de la statue de Jules Simon se trouvent à cet égard certains passages aussi exacts que suggestifs. « Jules Simon a dit M. Deschanel, comprend qu’à un monde nouveau, né de la science et du suffrage universel, il faut une organisation nouvelle et un droit nouveau. Il passe au crible de sa lucide raison les théories socialistes. Dans Saint-Simon, dans Fourier, il discerne la part de divination, l’aperçu de génie. L’association a été compromise parce que ses premiers apôtres ont voulu l’imposer ; il dégage l’association libre de l’association forcée et par là il la sauve. Il prédit que le bénéfice remplacera le salaire. Il prévoit le grand rôle de la mutualité, instrument futur des retraites ouvrières et celui de la coopération dont l’avenir sera incalculable lorsque ses quatre espèces : production, consommation, crédit, construction se pénétreront et se féconderont les unes les autres. Il veut que l’État travaille à se rendre utile en fortifiant l’initiative privée, mais il lui demande aussi de faire tout le bien dont l’initiative privée n’est pas encore capable. Contre ceux qui vont répétant que le droit de travailler est absolu et ne peut être restreint par le pouvoir social, il établit le droit de la société à assurer le recrutement de la société, son droit à protéger le droit dans la personne des opprimés.

Ses pages sur la constitution du droit de propriété en régime communiste, sur la propriété considérée comme un démembrement de la souveraineté, où il montre l’analogie profonde entre le droit éminent de propriété sous l’ancien régime et le droit éminent de propriété dans une société propriétaire des capitaux, ces pages écrites avant l’apparition de Marx, n’ont rien perdu de leur énergie première et demeurent invincibles.

Mais, en même temps, il déclare qu’en matière de propriété comme en toute autre, le droit individuel doit compter avec la communauté ; qu’en société aucun droit n’est garanti qu’à la condition d’un sacrifice, et que la propriété ne reconnaissant aucune limite deviendrait à son tour une tyrannie. « L’argent, dit-il se coalisera contre nos besoins et contre nos bras. Il nous tuera par le monopole et par l’exploitation… L’humanité tournera dans un cercle et rétablira l’esclavage par l’exagération de la liberté. C’est donc une vérité d’évidence que la propriété, comme la liberté, doit faire des sacrifices à l’ordre ».

Ainsi, il donne pour la première fois au progrès social une doctrine, un programme et une méthode. À quarante ans de distance, il ouvre les voies où nous marchons, il indique les solutions que nous nous efforçons de réaliser : d’une part, le développement du principe d’association sous des formes de plus en plus actives ; d’autre part, une législation équitable et humaine, donnant aux travailleurs plus de confort, de loisirs, de sécurité et d’indépendance ».


iv


Le talent d’orateur et d’écrivain de Jules Simon rappelait — son talent d’orateur surtout — ces travaux d’aiguille qui superposent, aux riches dessins d’un beau tissu, des broderies d’une finesse et d’un coloris sans pareils. Le fond du discours était toujours puissamment préparé ; arguments réfléchis, gradation parfaite, conclusion logique. Mais là-dessus courait une merveilleuse improvisation tour à tour émue, ironique, égayante et entraînante ; les mots choisis — on eût dit au poids — s’équilibraient exactement : une sorte d’harmonie régnait entre la mesure de la phrase et celle de la pensée pour se prolonger dans le geste et dans le maintien. Jules Simon en était arrivé à « jouer » ses discours familiers ; on prenait un plaisir égal à le voir et à l’entendre tant il y avait d’art, et d’art naturel, dans le moindre de ses mouvements. Il aimait particulièrement les oppositions bien rythmées, la malice rapide et les grandes envolées imprévues. L’auditeur qui souriait de quelque anecdote exquise ou de quelque trait bien lancé ne savait jamais si, la minute suivante, sa gorge ne se contracterait pas d’émotion ; et souvent il en était ainsi. Les passages émouvants empruntaient à leur soudaineté merveilleuse une grande partie de leur face. De toute façon l’impression était intense et durable.

Le style épistolaire de Jules Simon rappelait son langage. Il écrivait journellement des multitudes de billets, répondant à tout lui-même et le moindre de ces billets avait une saveur extraordinaire. Ses plus longues lettres devenaient facilement des modèles à faire pâlir Madame de Sévigué dont la plume n’avait pas autant d’élégance et infiniment moins de simplicité.

Sur ses vieux jours, Jules Simon était assis en face de sa grande table surchargée de papiers dans le désordre desquels il se reconnaissait sans peine ; autour de lui étaient ses livres, couvrant les murs ; et sur une console, des bronzes et des multitudes de médailles qu’on lui avait offertes rappelaient les œuvres auxquelles il se dévouait. Une couverture de laine sur ses genoux, il abattait là de formidables besognes, ayant d’ailleurs couru l’après-midi de séance en séance et trouvant encore le temps de recommander celui-ci ou d’apostiller la demande de celui-là. Couvé par la tendresse infatigable de la femme admirable qui partagea sa vie et ne lui survécut que pour le pleurer, il recevait libéralement les visiteurs, un peu maussade au début à l’idée d’être encore une fois dérangé, mais rasséréné bien vite et les retenant alors par le charme sans égal de sa conversation si pleine de souvenirs pittoresques et de pensées généreuses.

Les amis de Jules Simon ont la crainte que sa notoriété ne soit pas dans l’avenir à la hauteur de son talent et de ses services. Les bizarreries d’un Proudhon ou le tapage d’un Boulanger se repercutent plus longtemps à travers les échos de la postérité que les conseils de la sagesse. Ils souhaitent donc que quelque ouvrage relatant le détail de sa longue existence, résumant l’enseignement si élevé qu’il a donné par ses livres et par sa parole et faisant revivre ses traits aimés soit livré au public ; ouvrage de propagande dont il faudrait tirer une édition populaire, propre à être répandue en un grand nombre d’exemplaires. Il ne suffit pas que sa statue s’élève à Paris pour rappeler son nom ; il faut encore que chacun sache pourquoi et comment il fut un grand Français.


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