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Revue pour les Français Juin 1906/Texte entier

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Collectif
Revue pour les Français Juin 1906
Revue pour les Français1 (p. ).

REVUE POUR LES FRANÇAIS

POLITIQUE ET LITTÉRAIRE

Paraissant tous les mois




Juin 1906



SOMMAIRE :




Rédaction et Administration :

11, Avenue Malakoff, 11
PARIS

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Le « fait du mois » qui a le plus occupé l’opinion publique, c’est le mariage du roi d’Espagne et l’attentat qui l’a suivi. Vous en avez lu dans les journaux quantité de détails authentiques ou bien inventés, accompagnés des réflexions de toute sorte que peuvent provoquer de tels événements. Nous n’y voulons rien ajouter. D’ailleurs ces événements, joyeux ou douloureux, pour avoir été les plus « passionnants », n’ont pas été, par leurs conséquences, les plus importants. D’autres actes ont passé plus inaperçus qui seront suivis, sans doute, d’effets plus durables. Nous citerons en particulier l’intéressant, mais encore obscur, travail des chancelleries russe, anglaise et française en faveur d’un rapprochement anglo-russe. Ce serait vraiment un beau succès pour les pacifistes — nous entendons bien entendu laisser à ce mot son vrai sens, à l’opposé de certains marchands d’idées subversives qui l’ont voulu dénaturer — qu’une réconciliation formelle de l’Éléphant et de la Baleine dont les rivalités constituaient jusqu’alors une perpétuelle menace pour la tranquillité du monde. Voilà qui est capital. Le reste importe moins. Il convient d’en retenir, pourtant, les pénibles débuts de la Douma en lutte avec la bureaucratie russe agonisante ; l’assemblée des évêques de France ; le voyage de l’Empereur Guillaume à Vienne ; l’inauguration du tunnel du Simplon, etc… Vous en connaissez les détails. Aussi bien la Revue pour les Français vise beaucoup moins à informer qu’à instruire ses lecteurs. Elle laisse à ses confrères quotidiens la tâche — souvent ingrate — d’annoncer les nouvelles et se contente d’en reproduire, en les commentant, celles d’où l’on peut tirer d’utiles leçons, de bons exemples, ou de curieuses observations.

Entre voisins.

L’Espagne et la France, nations sœurs, entretiennent des relations amicales dont la cordialité s’est particulièrement affirmée depuis l’avènement d’Alphonse xiii. Nous ne pouvons que nous en réjouir, éprouvant pour ce jeune souverain la sympathie la plus vive et appréciant à leur juste valeur les qualités brillantes de son peuple. La déception fut pour nous d’autant plus grande en parcourant, hier, les statistiques indicatrices des relations commerciales entre nos deux pays.

Depuis 1892, le commerce franco-espagnol a diminué chaque année de 370 millions de francs en moyenne. Après avoir occupé de tout temps le premier rang parmi les fournisseurs de l’Espagne, nous nous trouvons aujourd’hui dépassés par l’Angleterre et menacés par l’Allemagne et les États-Unis dont les progrès sont en raison directe de notre recul. À quoi tient cette situation anormale ?

D’abord à la difficulté des communications entre la France et l’Espagne. Les Pyrénées, qui ont 450 kilomètres de long, ne sont franchies par le chemin de fer qu’aux deux extrémités : nous perdons ainsi le bénéfice du voisinage. Ensuite et surtout à l’absence d’accord commercial franco-espagnol. Le traité de 1881, très favorable aux deux parties, a été dénoncé en 1892 à la suite d’une campagne protectionniste habilement menée. Conséquence : en dix ans, les importations françaises en Espagne ont baissé de 23 %, et ses exportations, de 62 %.

Une convention de 1904-05 nous a donné satisfaction sur le premier point : trois nouvelles lignes transpyrénéennes seront construites à bref délai. Nous n’en serons guère plus avancés si nous n’arrivons à conclure un nouveau traité de commerce.

La France, qui a placé en Espagne plus de trois milliards de capitaux, mérite la faveur de cette entente économique et peut la réclamer avec une insistance d’autant plus énergique qu’elle apparaît à l’avantage commun des deux pays.

L’éveil de la Chine.

Sans faire beaucoup parler d’eux, les mandarins chinois envoyés en Europe par l’impératrice de Chine pour y « étudier les formes de gouvernement et les institutions » ont achevé leur voyage et viennent de se rembarquer. Nombreux, capables, instruits déjà à la manière occidentale, ils reviendront sans doute dans leur patrie avec une prodigieuse moisson d’informations. Qu’en résultera-t-il ? La Chine, assurément, n’est pas le pays des réformes actives, et chacun sait qu’il y a très loin, là-bas, de l’intention à l’exécution. Malgré tout, le seul fait que des Chinois éclairés s’occupent officiellement d’« ouvrir » leur territoire aux entreprises modernes est significatif et mérite de retenir votre attention, lecteur.

Depuis longtemps, on vous répète que la Chine s’ouvre, et vous n’en croyez rien, parce que les progrès déjà réalisés par elle vous paraissent infimes en comparaison des nôtres. C’est un tort de juger des peuples aussi lointains uniquement par rapport à nous-mêmes. La Chine a pu réaliser depuis dix ans d’immenses progrès et se trouver encore très loin de nous égaler. N’oubliez pas, en effet, que si la Chine a possédé avant l’Europe une haute civilisation, elle est demeurée pendant deux mille ans au moins stationnaire quant aux progrès matériels. La réformer du jour au lendemain, c’eût été l’affoler : les Européens, dont l’imprévoyance et la naïveté vis-à-vis du monde jaune furent stupéfiantes, l’ont voulu, mais la Chine ne s’est pas laissée faire, heureusement pour elle et pour nous. « On répète souvent, nous disait un jour, à Péking, un vice-ministre des Affaires étrangères bien connu pour ses opinions libérales, que l’empire chinois est un vieil édifice vermoulu : c’est là une raison suffisante pour le traiter doucement. Nous comprenons, aussi bien que vous, la nécessité d’un changement, mais nous savons mieux que vous ce qui nous convient. La rénovation d’un pays aussi vaste que le nôtre ne peut s’effectuer en quelques semaines. Laissez-nous faire et vous verrez le Céleste Empire vers 1930. » Ce grand mandarin parlait d’or, et si les représentants de l’Europe en Chine avaient toujours témoigné d’autant de patience et de modération que lui-même, bien des difficultés eussent été évitées.

La vérité, c’est qu’en voulant réformer l’empire chinois — dans l’unique but d’en rendre l’exploitation plus aisée — l’Europe a totalement ignoré l’esprit chinois, le passé chinois, la morale chinoise, les us et coutumes chinois. Il en est résulté que les populations locales, en présence du « péril blanc » qui les menaçait, n’ont songé qu’à se défendre et nous ont pris en haine. On vous dira que le Chinois a l’horreur innée du progrès : n’en croyez rien. Il a l’horreur du progrès tel que nous le lui avons révélé, à coups de bâton, à force d’abus outrageants. Mais soyez persuadé que le Chinois est l’homme du monde le plus pratique et que, si, au lieu de lui imposer violemment nos perfectionnements matériels, nous avions pris la peine de lui en démontrer l’utilité, il aurait bien vite consenti à les adopter. Vous en aurez la preuve avant quelques années : l’évolution se fera, lentement, mais sûrement, et les Chinois eux-mêmes la dirigeront — en dehors des Européens et contre eux. Nos fils en subiront les conséquences, à moins que les Célestes du xxe siècle, amis de la paix, satisfaits d’avoir reconquis leur tranquillité, ne se montrent plus sages que les Européens du xixe. C’est bien possible.

Une nouvelle école de guerre.

Il s’agit d’une école de guerre… socialiste. Le mot n’est pas de nous, croyez-le bien, mais d’un journal allemand, la Neue Zeit, qui en préconise la fondation, au nom de son parti. Cette « socialistische Kriegsschule », fonctionnant à Berlin sous le contrôle immédiat du comité central du parti socialiste, devrait former des élèves « brevetés » qui recevraient, par la suite, des fonctions à remplir, des commandements à exercer. Ces élèves seraient recrutés par les comités provinciaux, qui paieraient leur pension : quant aux professeurs, ils seraient naturellement appointés, aux frais de la caisse centrale, et enseigneraient à ces jeunes gens, sous couvert de littérature, d’économie politique et d’histoire, l’art d’agiter les masses et de les soulever contre la société capitaliste.

Créer une école normale socialiste, c’est très naturel ; la qualifier d’école de guerre, c’est bien prussien ! L’idée de la Neue Zeit est d’ailleurs très pratique, pour qui connaît les mœurs allemandes. L’Allemand, quoi qu’il prétende, a besoin d’être enrégimenté. Tout Allemand qui se respecte fait partie d’un club, d’un « verein », et en porte fièrement les insignes. Une casquette et un ruban en sautoir le rehaussent à ses propres yeux et vis-à-vis de la société entière. Chacun, là-bas, envie l’empereur de posséder dans ses armoires tant d’uniformes différents. Si le socialisme avait un jour des chefs galonnés, il décuplerait certainement le chiffre de ses adhérents. La création de l’« école de guerre » serait-elle un premier pas vers cette militarisation de la socialdemokratie allemande ?

Le roi Pierre de Serbie, l’Europe et les régicides.

Sans vouloir défendre ici plus qu’il ne convient la mémoire du dernier des Obrenovitch, il nous est permis de constater la faiblesse de l’Europe à l’égard de ses assassins. Depuis trois ans, les dépêches de Serbie nous ont apporté chaque jour des preuves nouvelles du crédit qu’avaient gardé les régicides à la cour du roi Pierre. Fâcheux indice. Assurément ce prince, qui n’était pour rien — nous en sommes convaincu — dans le meurtre barbare de ses prédécesseurs, a bien agi d’en profiter. Mais il eut dû, nous semble-t-il, depuis trois ans qu’il règne, accentuer davantage le mépris qu’il ne peut manquer d’éprouver pour les bandits auxquels il doit son trône. Il eut dû, par respect pour lui-même et par déférence pour l’Europe, laver de toute souillure ce trône encore sanglant. Il a fait tout le contraire en gardant dans sa Maison les conspirateurs régicides. Nous l’aurions admiré davantage plus courageux.

Malgré tout, c’est affaire à lui, et nous ne nous sentons pas suffisamment éclairé sur les exigences de sa politique intérieure pour le blâmer ouvertement. Charbonnier est maître chez soi, et le roi Pierre commande en ses États comme bon lui semble. Mais nous blâmons l’Europe d’avoir si facilement passé sa vieille éponge sur le crime atroce de la bande Machin. Vous souvenez-vous qu’en juin 1903, au moment de l’avènement du roi Pierre Karageorgevitch, les puissances prétendirent exiger la disgrâce des conspirateurs comme condition du rétablissement des relations diplomatiques avec la Serbie ? Cette prétention, sans doute, n’était qu’un vœu très platonique. Après un simulacre d’exécution, les régicides furent plus puissants que jamais. L’Europe ferma les yeux, et dès lors, aux cérémonies de la cour, les ministres de France, de Russie, d’Allemagne, etc., furent exposés à serrer la main de l’homme qui étrangla la reine et à complimenter celui qui transperça le roi ! Un seul manqua, cependant, qui avait tenu sa parole : c’est — vous l’avez deviné — le représentant de l’Angleterre, sur le désir formel du roi Édouard, donnant ainsi au monde une belle leçon de dignité.

Sous le coup de cette abstention, tous les jours plus funeste à la Serbie, le roi Pierre s’est enfin décidé à rayer des contrôles de l’armée les officiers qui ont pris part, il y trois ans, au meurtre du roi Alexandre et de la reine Draga. Il n’a pas, d’ailleurs, cessé de leur témoigner des égards tout spéciaux : au lieu de prononcer purement et simplement leur mise à la retraite, il a négocié avec eux pour obtenir leur démission et l’a payée d’une pension égale, sinon supérieure, à leur solde de service actif. L’Angleterre a renoué immédiatement les relations diplomatiques avec le gouvernement serbe.

La fortune française au Vénézuela.

Savez-vous que la fortune française au Vénézuela s’élève à 130 millions de francs ? C’est considérable. Ajoutez qu’on y trouve plus de 2.500 résidents Français, et vous concevrez l’importance des relations économiques entre les deux pays. Le commerce français, qui va de la boulangerie aux modes en passant par la parfumerie et la vente des tabacs, absorbe 7 millions ; l’industrie française du caoutchouc et des perles représente 1 million ; les propriétés possédées par nos nationaux sont évaluées à 50 millions ; notre participation dans les banques locales atteint 7 millions, dans les chemins de fer, 10 millions ; enfin nous possédons 30 millions de fonds d’État. Total : 130 millions. Voilà ce qui explique mal la façon cavalière dont « ce polisson de Castro » traita nos représentants officiellement accrédités.

Fonctionnaires ottomans.

On nous écrit de Constantinople que la Porte vient de négocier avec la banque ottomane une avance de quelques millions afin de payer aux fonctionnaires un mois d’appointements. Heureux gouvernement qui peut ainsi traiter ses serviteurs en leur jetant, comme un os à ronger, quelques mois d’appointements tous les deux ou trois ans ! Ceux-là n’y perdent rien, d’ailleurs, soyez-en sûrs. Repoussés d’en haut, ils se vengent en bas et complètent aux dépens du peuple le chiffre de leurs émoluments. Les braves paysans turcs, écrasés d’impôts officiels, doivent encore payer les taxes de tous genres que lèvent arbitrairement sur leurs personnes et sur leurs biens tous les agents de l’État. Veut-on fonder là-bas une industrie quelconque ? Il faut payer d’avance à l’administration une somme parfois égale au gain qu’on en espère. Un homme a-t-il une pièce de terre en culture ? On l’évalue sur pied beaucoup plus qu’elle ne vaut : au moment des récoltes, on vient prélever la dîme sur cette évaluation. Travaillez, prenez de la peine, survient un effendi : « Part à trois, s’écrie-t-il, une pour vous, deux pour moi. » Si vous refusez, il vous écrase. C’est qu’il est fonctionnaire et qu’il lui faut bien vivre. Puisqu’on ne le paie pas, il se paie.

Travail de femmes.

L’Écho des Syndicats et des Mutualités nous donne d’intéressants — et combien attristants ! — détails sur l’exploitation normale des ouvrières à domicile par les entrepreneuses et les grands magasins. Ces femmes s’usent à la besogne et gagnent difficilement de quoi vivre. Tandis que leurs maris ou leurs frères se plaignent de fréquenter l’atelier plus de huit heures par jour elles travaillent fiévreusement douze heures, souvent davantage dans une mansarde étroite et basse où l’on gèle en hiver, où l’on grille en été, troquant leur existence entière contre un salaire qui dépasse rarement 50 fr. par mois et n’en atteint quelquefois pas quarante. Elles n’ont pas le temps de récriminer contre leur sort, et, dès lors, on s’en occupe peu. Elles sont pourtant dignes de pitié. Sur leurs bénéfices dérisoires, il faut prélever, dans les débuts, 10 francs par mois pour acquitter le prix d’une machine achetée par abonnement le double de sa valeur : à défaut d’un seul versement, l’honnête marchand la fera saisir, gardant, bien entendu, — à titre d’indemnité (!) — les sommes déjà versées ; il faut retrancher le loyer, prévoir la maladie, les époques de chômage forcé… et vivre. C’est à ce prix, à la sueur de ces femmes, que les bourgeoises de nos grandes villes trouvent dans les « magasins » ces « occasions » dont elles sont si fières et dont elles se réjouissent innocemment. » Ah ! les jolis coussins, les belles taies d’oreiller, ah ! les magnifiques draps !… si bon marché ! Quelle heureuse chance ! » Toute chance se paie, Mesdames. La vôtre, ici, se trouve payée par plus pauvre que vous. Songez-y quelquefois, et, dans la mesure de vos moyens, réagissez contre ces pratiques monstrueuses, indignes de notre époque et amères à nos cœurs.

Publicité coloniale.

L’exposition coloniale de Marseille a ouvert ses portes il y a deux mois. Elle a été organisée avec beaucoup de soin et mérite d’être visitée par tous les Français, les jeunes surtout, qui ont quelques économies à dépenser pour leur agrément et leur instruction. Encore faut-il le leur faire savoir. Personne n’en parle de cette exposition qui eût dû constituer un événement considérable. Pourquoi ? Tout simplement parce que son administration a négligé d’en assurer la publicité. C’est impardonnable. Comme le fait remarquer l’éminent Président de la Chambre de commerce française de Constantinople, M. Ernest Giraud, dans la Revue commerciale du Levant, « il ne suffit pas d’organiser une belle exposition, il faut encore la faire connaître aux personnes susceptibles de la visiter. » « À Constantinople, ajoute-t-il, nous voyons sur tous les murs l’affiche de l’exposition de Milan, ses tableaux-réclame en français, ses livrets, ses cartes postales ont été répandus à profusion : nous en avons reçu un millier pour notre part. De Marseille, rien ne nous est parvenu… Hélas ! Paris n’est guère mieux favorisé. Nous n’y avons pas encore trouvé, sous une forme quelconque, une seule réclame de l’exposition de Marseille.

Même chose se passe depuis longtemps pour nos colonies elles-mêmes. Nous possédons un Office colonial, agence officielle de renseignements coloniaux. Il est inconnu du public. Son directeur, M. le sénateur Saint-Germain, réclame vainement d’indispensables ressources. Il a rapporté d’une mission à Londres que l’Office colonial britannique dépensait annuellement 62.500 francs de publicité. Ce n’est pas énorme, c’est mieux que rien du tout. Cette publicité générale s’ajoute d’ailleurs à la publicité particulière de chacune des colonies. En France, rien de pareil. Nos colonies, ignorées, ne cherchent pas à se faire connaître. Notre administration coloniale s’attarde à son rôle politique et néglige le côté commercial de sa tâche. Elle se croirait déshonorée en s’occupant d’affaires. Hé bien ! quoiqu’en pense l’administration, nos colonies sont avant tout de vastes comptoirs commerciaux, et, puisque la publicité, à tort ou à raison, est entrée dans nos mœurs et y tient la place que l’on sait, elles doivent y consacrer une certaine part

de leurs moyens.

ARTS, LETTRES ET SPORTS



Il s’est tenu dernièrement à la Comédie Française une conférence d’un genre inattendu. Le Comité International Olympique en avait provoqué la réunion dans le but d’accroître le lustre des Olympiades modernes en leur rendant quelque chose de leur éclat artistique et littéraire d’autrefois. Un certain nombre d’écrivains de renom, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, ont répondu à l’appel du Comité et il apparaît qu’en général l’opinion s’est montrée très favorable au projet et a formé le vœu sincère de le voir aboutir. Aussi a-t-on décidé unanimement que désormais les Jeux Olympiques comprendraient, en plus des épreuves sportives qui en sont l’essence, des concours d’un autre ordre destinés à récompenser en littérature, en sculpture, en musique, en peinture et en architecture l’œuvre la meilleure qu’aurait inspirée l’idée athlétique : par exemple une ode à la vigueur corporelle, un groupe de lutteurs, une scène de foot-ball, une marche équestre ou le plan d’un club nautique modèle. Voilà des sujets qui peuvent tenter la plume, le ciseau ou le crayon d’un « jeune ». Ce sera d’autant mieux que les « jeunes » se complaisent de notre temps en d’ennuyeuses et stériles études insuffisamment éclairées par des saillies bizarres ou des audaces de détail dont le public commence à se lasser.

Mais là ne s’est pas bornée l’activité de la Conférence. Les Jeux Olympiques ne procurent après tout que des occasions rares et solennelles d’associer les arts aux sports. Pourquoi ne pas renouveler quotidiennement et dans l’intimité des fêtes locales, cette union si féconde ? L’idée a beaucoup séduit Richepin notamment ; il s’en est fait, au cours des séances, le champion persistant. Elle a triomphé et il en est résulté un certain nombre de résolutions, d’avis plutôt dont toutes les sociétés existantes et celles qui se créeront par la suite pourront faire leur profit.

Pourquoi les gymnastes et les choristes dont les groupements coexistent dans un si grand nombre de localités, persistent-ils à s’ignorer les uns les autres ? Les premiers n’ont rien de plus pressé quand ils organisent une séance que de s’assurer la coopération de quelque odieux orphéon producteur de bruyantes cacophonies ; ils marchent en saccade aux sons des cuivres tempétueux et se groupent en face d’une tribune drapée de velours rouge avec de vieilles passementeries d’or fané. Pendant ce temps, entassés dans une salle poussiéreuse et malodorante, les seconds s’évertuent à exécuter un long programme de musique vocale compliquée et imparfaite. Qu’ils collaborent donc et que spectateurs et auditeurs aient à la fois la double jouissance de voir et d’entendre, de goûter l’harmonie des sons avec celle du mouvement. Nous sommes, en vérité, des êtres de routine. Supposez que, dans un de ces festivals parisiens où l’on acclame chaque année l’œuvre la plus enthousiasmante du grand Beethoven, cet incomparable final de la neuvième symphonie dans lequel la tempête des voix et celle des instruments s’unissent pour une ode triomphale à la force, à la joie, à la vie — supposez que l’on intercale au programme quelque magnifique assaut de boxe ou quelque rencontre magistrale au sabre ou à l’épée, les spectateurs indignés crieraient aussitôt au blasphème… Il faudrait pour calmer cette indignation leur démontrer leur ignorance ; car la rencontre de ces deux « numéros » constituerait en réalité une manifestation artistique d’un sublime caractère. Et, dans votre imagination, substituez au cadre misérable du Châtelet ou du Nouveau-Théâtre la cour du Petit Palais ou celle du Musée Galliera, quel ensemble ne serait-ce pas que cette architecture, cette musique et cette bataille réunies ? L’eurythmie grecque n’aurait jamais rien connu d’équivalent et les mânes de Périclès, de Phidias et d’Ictinos en tressailleraient d’émoi, au fond des Enfers… Mais il y a des sens qui se perdent comme il y a des lumières qui se voilent et des forces qui sommeillent. Le sens de ces beautés assemblées, nous ne l’avons plus. Il faudra, pour le rénover, de l’obstination et du temps.

Par quoi le remplacer, ce velours rouge à crépines qui sert de temps immémorial à primer les animaux gras, à inaugurer des statues, à passer des revues et à poser des premières pierres ? Il est entré dans les mœurs comme le symbole des pompes officielles, fastidieuses et mornes. A-t-il seulement l’avantage d’être bon marché ? Nullement ; il est coûteux. Son poids rend nécessaire l’établissement de charpentes solides au lieu du mince échafaudage qui suffirait à supporter un vélum. On a oublié le vélum.

L’Exposition de 1889 qui, avec son architecture de fer bleu et de terre cuite, avec les cortèges de sa distribution des récompenses, avec tout l’ensemble de sa décoration printanière sembla une aurore rénovatrice demeurée hélas ! sans lendemain — l’Exposition de 1889 en fit un usage ingénieux et charmant ; et les fabricants sans doute seraient tout disposés à livrer à leur clientèle, si la demande en était formulée, des étoiles souples à teintes claires avec bordures imprimées. Les jolies tribunes que cela ferait pour une fête sportive. On y ajouterait quelques trophées formés avec des raquettes, des maillets, des épées, des avirons entremêlés de verdure ; l’aspect total se trouverait au diapason de la circonstance ; ce serait attrayant et nouveau. Essayez donc un peu.

Le cortège est une chose vieux jeu ; c’est entendu. On n’en voit plus qu’au théâtre ou à l’Hippodrome. Quelques petites villes ont conservé de traditionnelles processions populaires qui leur attirent périodiquement des touristes à exploiter ; ailleurs il advient qu’un comité de bienfaisance restitue une cavalcade historique… mais en dehors de ces occasions exceptionnelles, le cortège est considéré comme un ancêtre décédé depuis longtemps et qu’il serait ridicule et malséant d’exhumer. Or, à y regarder de près, les hommes et les femmes d’aujourd’hui passent leur temps à marcher en cortèges ; qu’il s’agisse d’une inauguration ou d’un mariage, le cortège se forme pour ainsi dire inconsciemment mais il est gauche, manquant à la fois d’allures et de silhouettes. Pas de rythme et pas de costume ; c’est plat et confus. La vérité est qu’à part la marche militaire, on n’apprend plus aux générations actuelles à se mouvoir gracieusement. Mais s’il est un être auquel ceci puisse être enseigné et qui soit à même d’y témoigner de quelques aptitudes, c’est bien l’athlète, le sportsman. Il y apporterait encore quelque chose de plus, une tenue pittoresque, élégante… Les joueurs de tennis tenant leurs raquettes, les rameurs appuyés sur leurs avirons, les escrimeurs l’épée en main, les cyclistes conduisant leurs machines pourraient imiter les gymnastes qui, seuls jusqu’ici, ont osé se montrer en costume d’exercice dans un défilé… Oui vraiment, plus on y songe et plus il apparaît que les sociétés sportives, si nombreuses de nos jours et si prospères, pourraient constituer le canal par où rentrerait dans le monde l’eurythmie populaire.

Toutes ces choses — et beaucoup d’autres — ont été dites excellemment à la Comédie-Française et la Conférence dont la courte existence aura été singulièrement bien remplie a laissé derrière elle un ingénieux et copieux testament ; le Comité International Olympique en devra être le principal exécuteur ; souhaitons qu’il n’y manque pas. On l’a prié notamment d’intervenir auprès des principales fédérations ou sociétés sportives du monde telles que la Société hippique française, celle de Belgique, les Turnvereine allemands, le comité des régates de Henley — auprès des universités d’Oxford, de Cambridge, d’Upsal, de Louvain — enfin, auprès des Jeux floraux et autres institutions similaires pour suggérer l’attrayant mélange des exercices musculaires et des manifestations d’art. Dès la saison prochaine, il se pourrait que Paris donnât l’exemple et que le Salon de l’automobile et le concours hippique se terminassent par des fêtes caractéristiques et qui feraient époque. La Conférence a désiré d’autre part que toutes les sociétés sportives et même les sociétés équestres (qui n’a entendu parler des soldats russes chantant à cheval ?) soient conviées à former dans leur sein des sections chorales. On devrait avoir d’autant moins de peine à le leur persuader qu’au point de vue respiratoire, rien ne vaut l’exercice du chant. Or une bonne respiration, c’est la clef du succès dans les sports.

Nous ne pouvons passer en revue ici ni même énumérer le détail des idées émises par la Conférence de la Comédie-Française mais nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui sera tenté pour faire passer ces idées dans le domaine des faits. Cet été même, la jolie petite ville vosgienne de Bussang sera le théâtre d’un essai des plus intéressants. C’est là que Maurice Pottecher, l’apôtre de l’art dramatique populaire, a établi le quartier général de son œuvre. M. Pottecher qui a pris une part active aux travaux de la Conférence, a décidé aussitôt de mêler aux fêtes prochaines qu’il était en train d’organiser des exercices physiques. Ce spectacle inédit ne manquera pas de faire impression. D’autres projets sont en train de germer çà et là. La Revue pour les Français n’y saurait demeurer étrangère. Tout cela rentre dans le cadre de ses préoccupations pédagogiques et il ne saurait y avoir de pédagogie vraiment digne de ce nom sans qu’une large place y soit faite à la culture du corps et au développement du sentiment artistique.

L’AMÉRIQUE AUX AMÉRICAINS


Les origines de la doctrine de Monroë

La doctrine de Monroë que l’opinion des Deux-Mondes a résumée dans cette formule : l’Amérique aux Américains est et demeurera une actualité tant que les puissances européennes posséderont des colonies dans la mer des Antilles. Il s’agit actuellement, en effet, pour les États-Unis de s’assurer la maîtrise incontestée et exclusive des routes qui mènent au Panama. Aussi croyons-nous intéressant de donner à nos lecteurs des indications précises sur la naissance et l’évolution de la doctrine de Monroë.


En 1821, le tsar Alexandre ier, désireux de donner une pleine consistance à des tentatives de colonisation déjà anciennes, rendait un ukase aux termes duquel il étendait jusqu’au cinquante et unième degré de latitude, dans la direction du sud, les prétentions de la Russie sur la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord et interdisait à tout bâtiment étranger l’approche à moins de cent milles des côtes ainsi délimitées.

En 1822, dès sa restauration sur le trône d’Espagne, Ferdinand vii demandait aux signataires de la Sainte-Alliance de réduire à l’obéissance ses colonies révoltées dont certaines, comme les Provinces-Unies du Rio de la Plata et le Chili, avaient proclamé et maintenu leur indépendance, et une intervention européenne semblait imminente dans les pays hispano-américains.

Dans son Message au Congrès, à la date du 2 décembre 1823, Monroë, alors président des États-Unis, fit à ces deux ordres de faits une réponse qui, dans la suite, devait être désignée sous le nom de « Doctrine de Monroë » et résumée dans ces trois mots : America for American, c’est-à-dire l’Amérique aux Américains. Remarquons-le dès maintenant : dans le Message de 1823, les deux questions sont traitées séparément et sans qu’il soit possible de relever entre elles une relation quelconque. Elles ne sont pas rattachées à un principe abstrait de politique a priori.

Voici en quels termes Monroë exposa l’attitude adoptée par les États-Unis à l’égard de la Russie :

— « Sur la proposition du gouvernement impérial de Russie, transmise par le ministre du tsar en ce pays, un plein pouvoir et des instructions ont été adressés au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg pour régler dans une négociation amicale les droits et les intérêts respectifs des deux nations relativement à la côte nord-ouest de ce continent. En adoptant cette amicale procédure, le gouvernement des États-Unis a voulu témoigner à la fois la grande importance qu’il a toujours attachée à l’amitié de l’empereur et son soin empressé à entretenir la meilleure entente avec le gouvernement russe. Tant dans les discussions auxquelles le point de litige a donné naissance que dans les arrangements qui le trancheront, nous avons jugé qu’il était bon d’affirmer, comme un principe dans lequel sont renfermés les droits aussi bien que les intérêts des États-Unis, que les continents américains, en raison de la situation libre et indépendante qu’ils ont acquise et qu’ils ont su conserver, ne peuvent plus désormais être considérés comme des territoires ouverts à la colonisation future d’aucune puissance européenne. »




Après une longue digression sur d’autres sujets, Monroë aborde la question de l’intervention imminente des puissances alliées dans l’Amérique du Sud.

— « Il a été annoncé au début de la dernière session qu’on faisait un grand effort en Espagne et en Portugal pour améliorer la condition des habitants de ces pays et que cet effort paraissait conduit avec modération. Il est à peine besoin de remarquer que le résultat jusqu’à présent obtenu a été tout différent de celui qu’on attendait. Les événements qui se passent dans cette Europe avec laquelle nous avons tant de relations et dont nous tirons notre origine ont toujours trouvé en nous des spectateurs intéressés et pleins de sollicitude. Les citoyens des États-Unis éprouvent les sentiments les plus amicaux pour tout ce qui peut amener la liberté et le bonheur de leurs semblables de l’autre côté de l’Atlantique. Nous n’avons jamais pris part aux guerres entre les puissances européennes et nous ne nous sommes jamais mêlés des affaires de ces puissances, cela serait d’ailleurs incompatible avec notre politique. Vis-à-vis des Européens nous ne nous sentons offensés et nous ne nous apprêtons à nous défendre que lorsque nos droits sont transgressés ou sérieusement menacés. Mais, nécessairement, nous sommes plus directement touchés, et pour des raisons qui paraîtront évidentes à tous les esprits impartiaux et éclairés, par les mouvements qui se produisent dans notre hémisphère. Or le système politique de la Sainte-Alliance est essentiellement différent du système américain et cette différence résulte de l’état de choses qui prévaut dans les gouvernements respectifs des puissances alliées. D’un autre côté, pour la défense de notre système politique obtenu au prix de tant de sang et de tant d’argent, mûri grâce à la sagesse de nos plus éclairés concitoyens et sous le régime duquel nous avons éprouvé un bonheur sans exemple, notre nation est prête à se dévouer tout entière. Aussi devons-nous à la vérité et aux relations amicales qui existent entre les États-Unis et les puissances alliées de déclarer que nous considérerions comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité toute tentative de leur part dans le but d’étendre leur système politique à une partie quelconque de notre hémisphère. Nous ne nous sommes point immiscés ni ne nous immiscerons dans les affaires des colonies ou des contrées appartenant actuellement à des puissances européennes. Mais il nous serait impossible de considérer autrement que comme la manifestation d’un état d’esprit inamical envers les États-Unis toute tentative pour opprimer ou régenter des gouvernements qui ont proclamé et maintenu leur indépendance et dont, après mûre réflexion, et suivant toute justice, nous avons reconnu l’indépendance. Dans la guerre qui a éclaté entre ces nouveaux gouvernements et l’Espagne, nous avons déclaré notre neutralité au moment même de leur reconnaissance. Nous avons été et nous serons fidèles à cette politique pourvu qu’au regard des autorités compétentes des États-Unis, il ne se produise (du fait de la Sainte-Alliance) une modification de nature à entraîner de la part du gouvernement une variation de conduite correspondante. »

— « Les derniers événements en Espagne et en Portugal ont montré que l’Europe était encore agitée. On n’en saurait apporter une preuve plus décisive que le fait, pour les puissances alliées d’avoir jugé opportune une intervention armée dans les affaires de l’Espagne. Jusqu’à quelle limite une intervention basée sur les mêmes principes peut être poussée, est une question qui intéresse toutes les puissances indépendantes dont les systèmes politiques diffèrent de celui de la Sainte-Alliance, même les plus éloignées, et aucune puissance assurément au même degré que les États-Unis. Notre politique vis-à-vis de l’Europe, adoptée au premier moment des guerres qui l’agitèrent si longtemps, demeure la même, et elle consiste à ne pas intervenir dans les affaires intérieures d’une puissance quelconque, à considérer le gouvernement existant comme le gouvernement légitime, à entretenir avec lui des relations amicales, à maintenir ces relations par une politique loyale, ferme et virile, à accueillir dans toutes les circonstances les justes réclamations des pays étrangers, mais à ne souffrir d’injustice d’aucun d’eux. Mais en ce qui concerne les continents Nord et et Sud de l’Amérique, les circonstances sont éminemment et visiblement différentes. Il est impossible que les puissances alliées étendent leur système politique à une partie quelconque de ces deux continents sans mettre en danger notre paix et notre honneur, et personne ne peut croire que, laissés à eux-mêmes, nos frères du Sud adopteront spontanément ce système. Il est également impossible que nous considérions une semblable intervention, quelle que soit sa forme, avec indifférence. Si l’on compare les forces et les ressources respectives de l’Espagne et des nouveaux gouvernements, ainsi que de leur éloignement, on doit reconnaître comme évident que jamais l’Espagne ne parviendra à les soumettre. Il est de la vraie politique des États-Unis de laisser les parties à elles mêmes, dans l’espoir que d’autres puissances suivront la même ligne de conduite. »




Ainsi Monroë affirmait, en termes catégoriques, que les puissances européennes ne pourraient plus établir de colonies sur les continents américains Nord et Sud, ni ne pourraient intervenir dans les affaires intérieures de ces continents. Et il basait son droit de protestation contre une intervention européenne quelconque sur son abstention des affaires européennes. Ces déclarations, si formelles qu’elles fussent, admettaient un tempérament, car Monroë repoussait toute idée d’hostilité contre les colonies européennes alors existantes en terre américaine. En somme, les déclarations de Monroë constituaient une réponse à l’attitude actuellement agressive de la Russie et prochainement menaçante de la Sainte-Alliance ; elles définissaient la position prise par les États-Unis à un moment déterminé, devant un groupe de faits déterminés. Et il ressort manifestement de la lecture et de l’analyse du texte que Monroë n’avait nullement pour objet de régler pour toujours et d’une manière invariable le principe sur lequel devait être basée la politique extérieure des États-Unis. La déclaration de 1823 relève au premier chef de l’opportunisme.

Unanimement approuvée par tous les partis politiques aux États-Unis, le message présidentiel reçut un fort mauvais accueil de l’Europe continentale indignée qu’une nation de parvenus voulut, au mépris des puissances civilisées du monde, faire prévaloir des principes inadmissibles. L’Angleterre donna sa pleine approbation à la partie du message qui avait trait à l’intervention européenne en Amérique, mais, suivant le mot de Canning, elle jugea « extraordinaire » la prohibition relative à la colonisation future des Européens en terre américaine.

Si, au contraire, le verdict d’approbation fut unanime aux États-Unis, c’est que Monroë avait résumé en quelques formules des idées qui, depuis des années déjà, trouvaient un écho dans le cœur des Américains. Il serait aisé de relever les éléments de la « Doctrine » dans des écrits remontant à 1780, comme par exemple, le Mémoire de Pownall aux souverains de l’Europe, et depuis cette époque on les trouverait maintes fois exprimés dans la correspondance ou dans les discours de Jefferson, de Washington, de Madison et de John Adams. D’ailleurs, ces idées elles-mêmes avaient été imposées par des nécessités politiques. Leur faiblesse matérielle avait contraint les États-Unis à suivre, à leur début, une politique d’isolement. Mais la résolution de se tenir à l’écart des affaires de l’Ancien Monde avait eu pour corollaire de ne pas permettre à l’Ancien Monde de s’immiscer dans les affaires du Nouveau.

Les déclarations de Monroë obtinrent, en l’espèce, le but qu’elles avaient visé. La Sainte-Alliance n’intervint pas et la Russie, dans un traité conclu à Saint-Pétersbourg, le 17 avril 1824, accepta les cinquante-quatre degrés de latitude comme limite méridionale de ses possessions sur la côte ouest de l’Amérique du Nord.

Nous étudierons, dans un prochain numéro, comment les successeurs de Monroë reprirent et transformèrent ses idées.

SUPRÊME PROFANATION


Après de longues résistances, le sultan Abdul-Hamid a accordé la concession pour l’introduction de l’électricité à Jérusalem. De plus, un tramway électrique mènera les pèlerins au mont des Oliviers.
(Les Journaux).

Quatre lignes lues au hasard d’un journal ! et nous voici reporté brusquement à l’an dernier : il y a dix mois à peine, nous étions à Jésusalem, subissant la douloureuse désillusion réservée, dans cette terre des prophètes, à tous les visiteurs, à ceux surtout qui sentent et qui méditent ! Dégoûté de l’imagerie polychrome des Grecs et des Orthodoxes, révolté de la pouillerie débordant des sanctuaires, indigné des pieuses spéculations des mercantis et hôteliers très chrétiens ou très juifs qui rançonnent les pèlerins, amusé aussi, parfois, de l’attitude bouffonne de ces modernes croisés qui viennent gagner là-bas des indulgences par l’intermédiaire des Cook et des Lubin, nous avions seulement admiré l’œuvre vraiment utile des Pères Blancs de Sainte-Anne et l’entreprise, purement scientifique et pleine d’avenir, de l’École biblique des Dominicains.

Considérant l’ensemble du pays, nous avions remarqué le soin que chacun semblait apporter à dénaturer l’admirable ville et son cadre antique, à enlaidir ses faubourgs de bâtisses sans caractère, dignes de s’entasser à Vincennes ou à Meudon, à barioler les remparts imposants construits par Mahmoud ii, d’affiches de soap ou de mustard anglais : seules, parmi les récents travaux, les restaurations entreprises par les Allemands au « Mauristan » et à Saint-Paul, et l’admirable reconstitution de la basilique de Sainte-Eudoxie par les Dominicains français gardaient cette allure byzantine ou gothique si bien appropriée aux primitifs souvenirs locaux.

Le soir seulement, alors que tout bruit cessant, toute lumière éteinte, il ne restait plus de perceptible que les lignes harmonieuses des collines et les dômes sombres sous le ciel, nous nous étions senti ému. Une fois surtout, dans cette visite de la Mosquée d’Omar où nous nous attardions, l’impression poignante que nous ressentions-là était peut-être moins due aux merveilles artistiques du temple qu’à l’immensité des parois et aux souvenirs qu’ils évoquaient. Au travers des créneaux du mur de Salomon, de l’autre côté de la funèbre vallée de Josaphat s’étageait le Mont sacré, abrité dans l’ombre sèche des Oliviers dont quelques-uns, peut-être, ont vu pleurer le Christ pendant la « sublime agonie ».

Et voilà que ces quelques reliques, si rares, vont être anéanties ! La suprême profanation du passé, de notre passé à tous, puisque l’Europe entière trouve en ce petit coin toutes ses origines, va être consommée ! La montagne sainte sera sillonnée d’electric trams avec wagons bars sur le parcours de la ligne Josaphat-Cloître du Pater ; auprès du jardin de Gethsemani et de la mosquée de l’Ascension se trouveront des stations agrémentées de buvettes où de larges écriteaux bleus indiqueront en toutes langues le « côté des hommes et celui des dames ».

Les nuits si belles de l’Orient y seront à jamais détruites, les étoiles scintillantes sœurs de celle qui guida les bergers seront effacées par l’incandescence des lampes à arc ou les pointillements multipliés des Edison, et, dominant la coupole du Saint-Sépulcre, dominant le dôme de la grande mosquée, dominant la tour de David, une gigantesque cheminée affirmera au monde la beauté du progrès en répandant sur ces reliques la suie poisseuse du charbon anglais…

À quand la foire annuelle, à l’instar de Neuilly, avec des manèges à moteur actionnant des cochons roses et des lapins

blancs ?

L’ÉTHIOPIE D’AUJOURD’HUI



Depuis qu’il a mis en déroute l’armée italienne, en 1896, le négus Ménélik, roi des rois d’Éthiopie, bénéficie chez nous d’une popularité sans cesse croissante. Nos diplomates lui font la cour, nos journaux le couvrent de fleurs, tout le monde en parle — bien peu le connaissent. Nous avons le devoir de vous le présenter, en insistant sur l’importance du pays qu’il gouverne, et nous vous conseillons de lire les pages suivantes : vous y trouverez d’intéressants détails et des éléments d’appréciation très suggestifs.


une citadelle de rochers

Aucune image ne peut mieux exprimer l’aspect géographique de l’Abyssinie que cette définition d’Élisée Reclus : « C’est une citadelle de rochers ». Contrée magnifiquement pittoresque isolée au milieu des sables, composée de terrasses successives, aux flancs abrupts, aux pentes fortement accentuées, d’accès très difficile, et couronnée par un plateau immense dont l’altitude moyenne dépasse 2.000 mètres, elle est riche en aspects et en climats divers. Ses plus hauts sommets, le mont Abba et le mont Gouna, atteignent respectivement 4.660 et 4.230 mètres, et sont couverts de neiges éternelles. Un bras du Nil — le Nil bleu — y prend sa source, chemine entre des gorges d’une profondeur effrayante, s’y gonfle démesurément et en sort avec fougue pour se réunir au Nil blanc et courir avec lui vers la mer, pendant près de 6.000 kilomètres.

L’Éthiopie présente cette particularité d’offrir à la fois, sous une même latitude tropicale, le climat, la faune et la flore des régions sahariennes et des pays tempérés. En bas, c’est le désert inculte : le thermomètre n’y marque jamais moins de 20°, souvent plus de 40 ; en haut, ce sont les plaines fertiles, les collines boisées, les vallées fécondes : la température y dépasse rarement 20°, sans jamais y tomber au-dessous de 12. Printemps perpétuel. Les saisons n’y sont pas tranchées comme en Europe, l’année se divise simplement en deux phases : la saison sèche et la saison humide. La saison humide dure cinq mois : il y pleut presque sans discontinuer.

Le climat du plateau éthiopien est agréable et sain. Sauf quelques précautions à prendre au moment des pluies pour éviter la malaria et la dysenterie, l’Européen s’y porte bien. Tous ceux d’entre nous qui ont visité le pays de Ménélik vous diront l’agrément de leur séjour — à ce point de vue — et le repos physique éprouvé après les fatigues de la route périlleuse et pénible qui le relie à la côte. Une fois prise d’assaut, la citadelle de rochers apparaît comme le paradis des explorateurs.


les origines. — de salomon à ménélik ii

Sans prétendre à l’éternité comme l’Empereur du Japon, le Négus Ménélik affirme l’origine très lointaine et très noble de sa famille, issue de l’union fameuse du roi Salomon et de la reine de Saba, au xe siècle avant notre ère. De cette union naquit un fils : élevé à Jérusalem, à la cour de son père, il retourna de bonne heure au pays de sa mère, entraînant à sa suite un certain nombre de docteurs israëlites. Il y devint Ménélik ier. La petite colonie juive qui l’entourait, s’accrut très rapidement et s’étendit bientôt à la nation entière.

L’Éthiopie demeura juive jusqu’au ive siècle. Saint-Frumence la convertit alors au catholicisme romain qu’elle abandonna peu après pour la doctrine hérétique d’Eutychès. Elle est depuis restée chrétienne, non sans mérite, sous la menace constamment répétée des assauts de l’Islam fanatique.

L’Éthiopie dut son intégrité à sa situation géographique de citadelle imprenable. Mais, ce qui la fortifiait, vis-à-vis de l’étranger l’affaiblissait vis-à-vis d’elle-même. Son relief accidenté et profondément découpé, l’isolant de l’extérieur la divisa intérieurement en une série de clans, alliés contre l’ennemi du dehors, ennemis entre eux. Pendant quinze siècles, les Éthiopiens employèrent ainsi à la guerre civile tout le répit que leur laissa la guerre étrangère. Nous ne vous retracerons pas ces luttes, nous contentant de vous faire noter qu’il n’est rien d’étonnant qu’à une pareille école la nation soit devenue guerrière jusqu’à la moelle.

Entre toutes ces rivalités, la dynastie salomonienne fut mise à l’écart, vers la fin du xviiie siècle. Les souverains régnants n’eurent plus alors d’autorité que sur leur propre clan, et l’unité sembla brisée. Les rois Théodore et Jean, commencèrent à lutter pour son rétablissement. Tâche géante, que leur successeur Ménélik II mena à bien.

En 1889, Ménélik, roi du Choa, fut proclamé Empereur d’Éthiopie et restaura la Maison de Salomon sur le trône de ses pères.


l’éthiopie étonne le monde

Mais l’Éthiopie restait toujours divisée contre elle-même. Ménélik II avait encore à conquérir une partie de son empire. Une complication extérieure servit sa cause en provoquant, comme autrefois, l’union armée de la nation entière contre l’étranger.

L’Italie, voisine de l’Abyssinie par ses colonies d’Érythrée, crut voir une proie facile en ce royaume de constitution apparemment si anarchique, et fit savoir à Ménélik son intention de le « protéger. » Les indigènes de tous pays savent aujourd’hui ce que vaut la « protection » d’une grande puissance européenne. Ménélik en était instruit. Il refusa, et la guerre éclata aussitôt. Guerre stupéfiante qui révéla au monde une puissance jusque-là méconnue.

Confiant dans la justice de sa cause, Ménélik comptait sur un secours de l’Europe. Son illusion dura peu : on le croyait alors trop faible pour lui venir en aide. Il marcha seul. Ayant restitué au gouvernement italien l’intégralité des sommes qu’il en avait précédemment reçues à titre de prêt, il déclara solennellement et chrétiennement qu’il ne serait jamais le vassal du roi Humbert, rallia ses partisans, disciplinés par la menace étrangère, et se mit en campagne.

Après quelques succès faciles, l’armée italienne fut défaite à Amba-Alaghi et Ménélik lui-même mit le siège devant la place de Makallé. Ici, ce fils de Salomon commit une belle action : la garnison italienne manquait d’eau ; l’ayant appris, l’empereur fit proclamer qu’il trouvait le combat inégal et qu’il ne voulait pas « que des chrétiens meurent comme des chiens », alors il les ravitailla et les fit sortir librement.

Cette générosité hautaine, un peu humiliante, exaspéra les Italiens qui voulurent une action décisive. Elle advint… pour leur confusion. En mars 1896, à Adoua, le général Baratieri, vaincu par le ras Makonnen, abandonna sur le champ de bataille 20.000 morts et 2.000 prisonniers dont 3 généraux.

L’effet produit fut prodigieux. Du jour au lendemain, Ménélik fut célèbre, et les gouvernements d’Europe qui l’ignoraient, recherchèrent son amitié, y compris celui d’Italie qui s’empressa de traiter et de reconnaître formellement l’indépendance de l’Éthiopie.


le peuple éthiopien

Ce peuple africain, vainqueur d’une grande puissance, attira dès lors l’attention du monde. Il mérite de la retenir.

Il importe avant tout de se bien pénétrer qu’en dépit de leur teint bronzé, les Éthiopiens ne sont pas des nègres. Ce sont, si l’on peut dire, des noirs de race blanche : ils n’ont du nègre que la couleur. Leurs lèvres ne sont pas lippues ; leurs cheveux sont lisses ; leur taille est élégante et fine. Ils se rattachent évidemment à la race sémitique. Ils s’en glorifient, et si les citadins, de mœurs relâchées, négligent en général, d’assurer la pureté de leur descendance, les paysans, bien au contraire, mettent leur point d’honneur à ne s’allier qu’entre gens de même race.

Les tendances de cette Revue, nous le savons tous, lecteurs, vous comme moi, sont favorables aux indigènes. Il est utile de réagir contre l’opinion malheureusement très répandue en France que les peuples lointains sont des sauvages. Nous ne manquons pas de le reconnaître, mais nous croyons tout aussi bien à l’infériorité de certaines races. Si nous devions en établir un classement, nous placerions en bas de l’échelle, bien loin en-dessous des autres, l’aborigène australien, et un peu plus haut, mais très bas encore, le nègre d’Afrique. Les Éthiopiens sont beaucoup plus élevés dans notre estime. Ils diffèrent des nègres leurs voisins, non leurs frères, au moral plus encore qu’au physique.

L’Éthiopien, qui a l’œil vif, est intelligent, brave, fier. On sent qu’il n’a jamais connu la servitude et qu’il ne s’y pliera jamais. Il supporte les pires souffrances avec un stoïcisme pur de toute défaillance. Le lieutenant Collat, attaché militaire de France, nous raconte qu’ayant assisté plusieurs fois à l’exécution de la peine de l’amputation de la main, il vit la victime « rester calme, malgré que l’opération mal faite — sorte de désarticulation du poignet qui dure parfois plus d’un quart d’heure — soit extrêmement douloureuse, se contentant d’aller, sans proférer la moindre plainte, tremper son moignon sanglant dans l’eau chaude pour le cautériser. » Cette endurance physique est une preuve de caractère, une preuve de supériorité, par conséquent : les brutes sont généralement lâches.

Les Éthiopiens — n’est-ce pas encore un autre signe de race ? — ont le goût de la propreté. Nous savons bien qu’ils ne sont pas toujours propres, mais c’est la plupart du temps parce qu’ils n’en ont pas les moyens : dans leur pays, le savon est un objet de luxe. Il est d’ailleurs curieux d’observer que la saleté chez eux est signe de deuil. Lors de la mort récente du ras Makonnen, un des premiers personnages de l’État, on a vu chacun d’eux s’habiller de ses vêtements les plus sales. Ceux qui, par hasard, n’en avaient pas, en ont sali pour l’occasion. Ce fait témoigne qu’ils considèrent bien la saleté comme un état exceptionnel et anormal.

Les vêtements Éthiopiens sont très simples, bien que décents, et, chose remarquable, ne diffèrent pas du riche au pauvre. Le grand seigneur, comme le mendiant, va pieds-nus. Le très grand seigneur porte parfois un manteau de soie au lieu d’un manteau de laine, et se couvre d’un large chapeau. Tous ont au cou une croix passée dans un cordon bleu : signe de chrétienté.

Leurs logis sont très primitifs : ce sont des cases, non des maisons, bâties la plupart du temps en terre crue mêlée de paille hachée. L’Empereur lui-même vient seulement d’ordonner la construction, pour son usage, d’un palais à l’européenne.

Même simplicité dans la nourriture. Les Éthiopiens sont remarquablement sobres. Leur grand régal est la viande crue. Résultat : tous ont le ver solitaire et l’évacuent par habitude tous les trois mois au moyen d’une purge énergique à base de kousso — ce vermifuge irrésistible abonde en leur pays.

Le repas national se compose d’une galette de céréales — l’endjerah — agrémentée d’une sauce très épicée, de bière d’orge, et d’hydromel. Ils aiment encore le lait caillé, si justement prisé par le professeur Metchnikoff.

Faut-il vous parler de leurs mœurs ? Des gens qui mangent si peu, qui vivent simplement, ne sauraient être grossiers. La courtoisie est de règle parmi eux. Leur principal défaut, c’est la paresse.

Le calendrier éthiopien — qui, soit dit en passant, retarde de sept ans seize semaines sur le nôtre — énonce environ 200 jours de fête. Alors, on joue aux échecs, on fait de la musique, on bavarde, on écoute les récits des vieux ou la lecture d’un savant sur les anciens textes, on flâne, principalement. Le temps, pour eux, n’a pas de valeur, et la plupart ignorent leur âge.


la femme éthiopienne

Le rôle de la femme éthiopienne est généralement très effacé. Dans l’intérieur, elle est un peu la servante de son mari. Aucune prescription légale ne l’amoindrit, pourtant. Pour les Éthiopiens, à la différence des musulmans, « les femmes ont une âme ». Mais par tradition elles sont peu instruites, mal éduquées, partant sans autre influence que celle de leur beauté. La beauté passe… plus vite encore là-bas qu’ici. L’Éthiopienne est femme à treize ans, vieille femme à trente.

La législation locale ne lui est pas défavorable. Elle prévoit deux sortes de mariage : le mariage légal proprement dit, et l’union libre. Les deux formes sont pratiquées, surtout la seconde, mais les obligations du mari sont nettement définies dans les deux cas. La femme est protégée. Quant aux enfants, la loi n’en connaît pas d’illégitimes.

Le divorce est prévu et d’usage très fréquent. Ceci n’est pas à l’honneur des épouses abyssines : ne cherchez pas en elles des modèles de fidélité conjugale, vous seriez très déçu…


l’île chrétienne

L’Éthiopie païenne, convertie au judaisme il y a trente siècles, devenue catholique romaine vers l’an 300, est chrétienne schismatique depuis le cinquième siècle.

L’Église d’Éthiopie ralliée à la doctrine d’Eutychès, à la suite des chrétiens d’Égypte connus sous le nom de coptes, ignore la suprématie du pape. Elle se sépare de l’Église catholique romaine sur une simple question de dogme : tandis que Rome connaît en Jésus-Christ le Dieu et l’homme en deux natures distinctes, l’Église copte n’admet en lui qu’une seule nature, divine. Les coutumes rituelles l’en séparent d’ailleurs bien davantage, et, si l’on considère que les Éthiopiens pratiquent leur religion bien plus par habitude que par conviction, sont plus attachés aux formes extérieures du culte qu’aux pensées qui l’inspirent, on doit avouer que les deux églises n’ont aujourd’hui presque plus rien de commun.

L’Éthiopien tient beaucoup à son culte, d’autant plus qu’il en a souffert davantage par les persécutions séculaires de l’Islam. Victorieux dans l’Afrique entière, les musulmans n’ont jamais réussi à entamer cette « île chrétienne ».

L’Empereur n’exerce dans l’Église éthiopienne d’autre rôle que celui de fidèle et de haut protecteur. L’évéque chef de l’église est nommé par le patriarche copte d’Alexandrie. Il garde seul le célibat, les simples prêtres ayant la faculté de se marier. À côté du clergé séculier, moines et nonnes sont nombreux, ayant à leur tête l’etchiquié, sorte de général, très riche et très puissant. Ils vivent cloîtrés dans des couvents et observent les voeux monastiques en usage dans la religion catholique romaine.

Les Évangiles, rédigés en langue éthiopienne, sont l’objet d’une grande vénération. Le culte de la Sainte Vierge est immensément répandu. La confession est en honneur. Enfin l’on jeûne rigoureusement à tout propos, sans jamais manger de porc, de lièvre, ni d’aucun animal tué autrement que par strangulation.

Les superstitions tiennent encore plus de place que les croyances. L’Éthiopien croit aux rêves, consulte les sorciers, s’effraie du « mauvais œil », à tel point qu’en présence de personnes étrangères, il n’osera pas manger à visage découvert : de peur qu’un sort fâcheux ne vienne empoisonner ses aliments, il se cachera sous son manteau, les dérobant à tous les regards.

À côté des chrétiens monophysites, on trouve en Abyssinie un petit nombre de catholiques, des juifs, des musulmans et même des fétichistes. Personne n’a jamais été fixé sur l’importance totale de cette population. Nous croyons pouvoir l’évaluer à douze millions, chiffre minimum.


la justice : crimes et châtiments

Très formaliste en religion, l’Éthiopien ne l’est pas moins en justice. Il possède de longue date une organisation judiciaire complète et un code véritable, le fata-neguste, où l’on trouve en plus d’un passage l’influence du droit romain. « Il est vieux comme le monde, disent là-bas les lettrés. Nos pères l’ont copié chez les Romains et à Jérusalem ». Quoi qu’il en soit, la justice éthiopienne est d’essence supérieure ; elle présente de sérieuses garanties pour la liberté individuelle, tient publiquement ses débats, ignore absolument la torture. À sa tête est placé l’empereur, qui juge en dernier ressort, avec son tribunal particulier.

L’Éthiopien a l’amour de la chicane et des procès. En général deux personnes qui se querellent à un propos quelconque ont coutume de recourir à un arbitrage, à l’arbitrage du premier venu ; la sentence rendue, on n’en tient le plus souvent aucun compte, et on porte le différend devant les juges. On en appelle de l’un à l’autre quatre ou cinq fois, et l’on ne s’avoue jamais battu. Les procès durent indéfiniment.

Au criminel, les choses se passent plus rapidement. Les peines appliquées sont sévères : celui qui récidive dans le vol a la main tranchée ; celui qui est convaincu de faux serment a la langue coupée ; celui qui tue est condamné à mort, selon le principe de la loi du talion. Le droit de vengeance appartenant à la famille de la victime, la justice lui remet l’assassin pour l’exécution de la sentence. Mais l’assassin a le droit de se racheter par une somme d’argent ; c’est « le prix du sang », le vorgeld en usage dans l’ancien droit français. Il est bien rare qu’un criminel ne profite pas de cette faculté de rachat, et les exécutions sont loin d’atteindre le nombre des condamnations. Ceux-là même qui n’ont pas d’argent trouvent quand même le moyen de se racheter : ils mendient leur rançon, de village en village, et on leur donne très volontiers. Car c’est aussi une caractéristique de la justice abyssine que les inculpés sont « enchaînés en liberté ». Il n’y a pas de prisons, donc pas de prisonniers… sauf dans la ville de Harrar. On se contente d’enchaîner l’accusé et d’en confier la garde à un de ses parents, à un ami, à une personne quelconque habitant le voisinage. Dans ces conditions, il y a peu d’évasions.


la valeur du pays

L’Éthiopie étant peu connue des Européens et des habitants eux-mêmes, il est difficile d’évaluer, même approximativement ses ressources. On peut dire cependant qu’elles sont considérables. La diversité des altitudes et des climats permet une variété extrême de cultures : en bas, la canne à sucre, le coton, le café, le mûrier, etc… en haut, les céréales et de magnifiques pâturages capables d’élevage intensif.

Le sous-sol semble riche : le peu qu’on en connaît nous autorise à l’affirmer. Le gouvernement local a longtemps refusé tout permis de recherches et les accorde encore assez difficilement. On y trouve l’or alluvionnaire, le charbon, le naphte, le fer, le soufre, le sel et quantités d’eaux thermales.

Jusqu’à présent ces richesses sont demeurées inexploitées, les indigènes ne produisant que pour leurs besoins. Les débouchés ne leur manqueraient pas, mais l’isolement où ils se trouvent par défaut de communications les empêche d’y atteindre. Les transports sont difficiles, longs, coûteux ; les frais, énormes. Le commerce extérieur est loin d’être en rapport avec la richesse du pays.

Le commerce intérieur est assez actif. L’Éthiopien est né commerçant, il a le génie du troc et, en toutes circonstances, trouve moyen d’en faire preuve. Malgré les entraves de toutes sortes, l’absence de chemins, l’abondance des péages, des octrois, des prohibitions, des impôts, les échanges sont infiniment multipliés.

La monnaie en cours est le talari — thaler — dont la valeur moyenne est 2 fr. 40.

Les pièces en usage sont presque toutes à l’effigie de Marie-Thérèse d’Autriche et au millésime de 1780. Cette monnaie est encore très répandue parmi les peuplades africaines non colonisées. Depuis 1898, l’Éthiopie possède également une monnaie nationale, frappée à Paris et gravée par Chaplain ; elle porte sur une face l’effigie couronnée de Ménélik ii ; sur l’autre face, le lion couronné d’Éthiopie et la croix copte — analogue à la croix grecque.

Il existe des 1/2 et des 1/4 de talari de cette catégorie, mais le plus souvent les indigènes font usage, comme monnaie divisionnaire, de barres de sel qu’ils nomment amoulet. Leur forme est rectangulaire et leur poids d’environ 600 grammes : il y en a 4 à 6 au talari. C’est une monnaie très incommode, lourde encombrante, et difficile à conserver en raison de sa matière fongible.

L’industrie éthiopienne est morte, ou n’est pas encore née. Il n’y a pas d’art national digne de ce nom.


l’empire de ménélik ii

L’empire actuel de Ménélik couvre une vaste superficie, au moins égale à deux fois la France. Elle n’a jamais été évaluée précisément. Nous possédons peu de renseignements sur ces grandes provinces de l’empire qu’on appelle le Choa, le Harrar, le Godgiam, le Tigré, le pays Galla. Il faut avouer, d’ailleurs, que ceux-là même qui devraient nous instruire augmentent encore la confusion de nos aperçus. Ouvrez, par exemple, la Grande Encyclopédie — résumé des connaissances de la science à la fin du xixe siècle — à l’article Abyssinie, vous trouverez à l’appui du texte une carte où vous chercherez vainement les deux principales villes du royaume, Addis Abbaba et Harrar. Et l’on reproche aux Français d’ignorer la géographie ! Tout le monde ne peut cependant pas aller en Abyssinie pour constater l’existence de sa capitale et la majorité des Français devrait pouvoir se fier aux atlas et au premier dictionnaire venu. Est-ce leur faute s’ils sont imparfaits ?…

L’empire d’Éthiopie tient beaucoup de l’État féodal. Les gouverneurs de province — les ras — sont de véritables rois, administrant leur territoire comme bon leur semble, possédant leur armée, s’en servant à leur gré, fut-ce pour se faire la guerre entre eux. L’empereur est leur suzerain, plus ou moins écouté selon ses forces et sa valeur. Ménélik ii est parvenu à les dominer absolument. Leur pouvoir n’est pas héréditaire, c’est l’empereur qui les nomme, en les choisissant le plus souvent parmi les descendants supposés des compagnons illustres de Ménélik ier, fils de Salomon.

L’autorité de l’empereur sur ses sujets n’a pas de limite : le pays tout entier constitue sa propriété. Il ne rend de comptes à personne. Les plus grands personnages de l’État sont, après lui, les ras, les conseillers — à leur tête est le grand aleka, chef de la Maison impériale — l’abouna, chef des prêtres et l’etchéquié chef des moines.

L’empereur Ménélik semble avoir témoigné, dans le choix de ses auxiliaires, d’une parfaite connaissance des hommes. Il entend volontiers les bons avis et use de son pouvoir avec une modération et une prudence dignes d’un grand prince. Il rend la justice suprême avec indulgenee et bonté. Il aime son peuple : chaque dimanche, et à l’occasion de toutes les fêtes, il lui ouvre toutes grandes les portes de son palais et préside en personne un grand banquet de 6.000 convives. Il est aimé de ceux qui l’approchent.

Son grand ami le ras Makonnen, gouverneur de la province de Harrar, est mort récemment, au profond regret de ceux qui l’ont connu, et nous savons que l’empereur en éprouva une peine très vive. Le ras Makonnen avait successivement témoigné des plus brillantes qualités d’homme de guerre — c’est lui qui remporta la victoire d’Adoua — et des meilleures aptitudes d’homme d’État. Son expérience était grande en toutes choses, il avait visité l’Europe à plusieurs reprises, et semblait désigné pour succéder à Ménélik, possédant certainement toute l’autorité nécessaire au maintien de l’unité éthiopienne. Makonnen disparu, à qui passera l’empire ? au plus fort, sans doute, car l’hérédité n’a jamais joué là-bas dans les successions le rôle qui lui revient : l’empereur est celui qui a le plus de fusils. Nous n’oserions prédire quel sera ce plus fort. À présent Ménélik a tant fait pour l’Éthiopie que son prestige personnel lui survivra peut-être en la personne du prétendant qu’il aura désigné…


l’Éthiopie et l’Europe

L’Éthiopie est bornée au nord par l’Érythrée, colonie italienne dont la ville principale est le port de Massaouah sur la mer Rouge ; à l’ouest, par le Soudan égyptien (région de Fachoda), protectorat anglais ; au sud, par l’Afrique orientale anglaise et la Somalie italienne ; à l’est, par les colonies anglaise et française de la côte des Somalis, dont les principaux ports, sur le golfe d’Aden, sont Berbera, Zeila (Somalie anglaise), Obock et Djibouti (Somalie française).

Veuillez remarquer que l’Éthiopie, ancienne « île chrétienne » entourée de peuplades musulmanes est devenue une « île africaine » entourée de possessions étrangères. A-t-elle gagné au change de ses voisins ? Peut-être. En tous cas, ayant perdu ses possessions maritimes, elle est aujourd’hui enfermée entre l’Angleterre, l’Italie et la France, dont la ceinture de territoires l’isole du reste du monde. Pour communiquer avec l’extérieur, il lui faut adopter l’une des trois routes européennes qui conduisent à la mer. Comme l’Éthiopie est un grand pays, riche et susceptible de développement, chacune des trois puissances a recherché sa clientèle et s’est offerte à servir de canal entre ce pays et l’univers.

L’Italie ayant fait à ses dépens l’expérience d’une expédition armée, sa défaite servit de leçon aux autres. Sans plus songer à conquérir l’Abyssinie, chaque puissance étudia les moyens d’y pénétrer pacifiquement et d’en organiser une exploitation « amicale ».

La France bénéficiait alors de conditions très favorables pour exercer en Éthiopie une influence prépondérante : elle était avantageusement connue pour avoir consenti jadis, sous Louis-Philippe, à signer un traité d’amitié avec le roi du Choa, et surtout pour s’y être trouvée représentée, depuis plusieurs années, par un groupe de Français très estimés, composé de MM. Chefneux, Clochette, Mondon, etc… Ces messieurs, agissant d’ailleurs à titre purement privé, plutôt gênés qu’encouragés par les autorités françaises, avaient réussi à gagner la confiance du négus et occupaient à ses côtés d’importantes situations.

Ils firent comprendre à Ménélik que l’Éthiopie, isolée du monde extérieur, serait incapable de progrès, et qu’il lui fallait un chemin de fer pour relier à la côte ses riches provinces centrales. C’était si évident que l’empereur consentit de suite à examiner leurs projets. La côte voisine possédait deux bons ports reliés au plateau abyssin par deux routes également praticables : Berbera (anglais) et Djibouti (français). Nos compatriotes n’eurent pas de peine à obtenir de Ménélik qu’il préférât la voie française, et la concession d’un chemin de fer de Djibouti à Harrar, avec faculté de prolongement, fut accordée le 11 février 1893 à un Suisse, M. Ilg, qui la rétrocéda l’année suivante à M. Chefneux. Une société française fut aussitôt formée sous le nom de Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens.

C’était un coup de fortune pour notre colonie. Vous le comprendrez au premier coup d’œil jeté sur une carte. Hé bien ! chose incroyable ! l’administration française n’en voulut rien connaître et les premières difficultés sérieuses que rencontra la Compagnie vinrent de sa part. Tout ce qu’elle put obtenir, après deux ans de négociations, fut l’autorisation pure et simple de traverser son territoire. Les premiers rails furent posés en 1897 au milieu de l’indifférence générale.

Cependant l’Éthiopie, complètement ignorée jusque-là, commençait d’intéresser le monde, et les gouvernements européens s’occupaient à nouer des relations avec le négus. La première mission extraordinaire parvenue à Addis Ababa fut la mission française conduite par M. Lagarde. Les ambassades anglaise, italienne, russe, suivirent de près la nôtre. L’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les États-Unis, la Turquie attendirent jusqu’à l’an dernier pour envoyer les leurs. Aujourd’hui toutes les grandes puissances s’y trouvent représentées de façon permanente et les intrigues se multiplient.

L’Angleterre ne tarda pas à s’apercevoir de l’intérêt considérable du chemin de fer français en construction. Elle reconnut qu’étant donné le caractère désertique des pays voisins, le port qui desservirait l’Éthiopie serait le seul port de la côte susceptible de développement, et que d’autre part la nation dont les territoires serviraient d’intermédiaire entre l’Éthiopie et le reste du monde ne manquerait pas d’exercer une influence prépondérante sur les destinées de ce pays. Voilà qui la contrariait d’autant plus qu’elle ne pouvait pas même songer à construire une voie concurrente de la nôtre, l’article 3 de la concession française portant expressément « qu’aucune compagnie ne sera autorisée à construire de lignes concurrentes » dans aucune direction. Elle résolut alors ni plus ni moins d’accaparer notre entreprise.

L’inexplicable indifférence de notre gouvernement avait ruiné le crédit de la compagnie auprès des financiers français. Cette compagnie, en fâcheuse posture, accueillit dès lors avec empressement, les propositions avantageuses d’un syndicat de banquiers anglais qui lui acheta une quantité énorme de titres et prit l’affaire en mains. Le plan de mainmise politique fut bientôt découvert : les accapareurs, triomphant bruyamment, firent connaître leur prétention de diriger sur Berbera un embranchement nouveau qui déposséderait Djibouti. La France comprit alors l’erreur commise, l’opinion publique s’en émut, et, en avril 1902, le Parlement vota à la Compagnie du chemin de fer une subvention de 25.000.000 de francs — 500.000 francs par an pendant cinquante ans — qui lui permit de se libérer momentanément.

En raison de cette intervention officielle, les Anglais ont abandonné leur projet primitif, mais réclament l’internationalisation du chemin de fer, sous prétexte de mieux garantir l’indépendance et la neutralité de l’Éthiopie. Il est, croyons-nous, superflu de faire remarquer que cette solution équivaudrait pour la France à une dépossession et serait contraire à nos intérêts. Les principales puissances intéressées négociant actuellement cette question du chemin de fer, nous avons tenu à vous l’exposer brièvement.

Il est très évident que leurs rivalités constituent pour l’Éthiopie la meilleure garantie d’indépendance. Malheureusement elles nuisent au progrès du pays. Chaque puissance, préoccupée d’anéantir les projets d’une puissance rivale, dépense en efforts stériles l’activité de ses agents. L’intérêt de l’Éthiopie — qui s’accorde pourtant avec l’intérêt général — est entièrement perdu de vue. L’entente est nécessaire qui substituera désormais, à de multiples tentatives qui s’annihilent respectivement, une coopération utile. Souhaitons qu’elle intervienne à la suite des présentes discussions. La France, amie de l’Éthiopie s’en réjouira.


LE BON SENS, LES USAGES ET LA LOI
par Henry BRÉAL

LA VICTIME D’UN DÉLIT

EST TOUJOURS CONDAMNÉE



La Société a intérêt à détendre les citoyens : elle doit, pour cela, poursuivre les crimes et les délits ; toute la justice répressive est organisée afin de protéger le public. Voilà qui est banal à force d’être vrai et connu.

L’application pratique de la justice répressive devient piquante dans certains cas ; prenons un exemple : un vol est commis, le délinquant est pris sur le fait, il est poursuivi d’office et condamné après la déposition de la victime, qui vient, comme témoin, raconter l’affaire ; la Société est intervenue et a rempli son rôle correctement. Le même vol est commis par le même individu, dans les mêmes circonstances ; la poursuite est intentée avec les mêmes formes ; seulement, à l’audience, la victime, après avoir déposé comme témoin, demandera la restitution de l’objet volé ; elle deviendra ainsi ce que l’on nomme « partie civile ». La condamnation sera prononcée comme le cas précédent. Mais il y aura, cependant, une différence : les frais du procès ont été supportés par la Société qui agit dans l’intérêt général ; le condamné devra les rembourser (mais les condamnés sont généralement peu solvables) ; or, quand la victime se porte partie civile, c’est elle qui est condamnée aux frais et dépens !

Vous entendez bien : c’est le volé qui devra payer pour que le voleur soit puni.

Telle est la beauté des articles 66, 163, 194, 368 du Code d’instruction criminelle, 157 et 158 du décret du 18 juin 1811.

D’ailleurs, la loi ajoute que la partie civile pourra se faire rembourser par le condamné : mais nous savons qu’il est insolvable.

Il suffit de signaler un pareil abus, sans l’affaiblir par un commentaire. Pour mettre encore mieux en relief le caractère choquant de ce mode de procéder, on peut remarquer que la justice a, pour le même cas, deux poids et deux mesures. Si le vol en question conduit le voleur en police correctionnelle, c’est la partie civile, (le volé), qui paiera les frais ; si le vol est assez grave pour que le criminel soit déféré à la cour d’assises, la partie civile ne supportera pas les dépens en cas de condamnation.

Il devrait toujours en être ainsi : le contribuable entretient l’organisation judiciaire qui est à son service pour maintenir l’ordre dans la Société ; faire payer à la victime d’un délit les frais nécessités pour imposer le respect des lois aux malandrins est une conception inexplicable.


SUR L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION



La Revue du Mois a publié, dans un de ses derniers numéros, un article de M. Aulard, intitulé : Histoire de la RévolutionMéthode et résultats.

Après avoir copieusement démontré que l’étude impartiale de cette période de notre histoire n’a été possible que le jour où s’est trouvée établie en France la République démocratique, parce que, ce jour-là, personne n’a plus discuté sérieusement les résultats acquis de la Révolution, l’auteur indique le but que se propose l’école scientifique dont il est le chef infiniment modeste et très méritant. Ladite école « veut surtout mettre en lumière les faits importants — parfois non célèbres — qui ont influé sur l’évolution générale de la France nouvelle, ou, par contre-coup, sur l’évolution générale de l’humanité. » « Nos prédécesseurs, ajoute-t-il, voyaient la France menée par quelques hommes d’élite, agissant sur la scène de Paris, dans une lumière noble. Nous voyons la Révolution conduite par le peuple français spontanément organisé en groupes locaux dans toutes les communes, et il nous semble que presque toutes les grandes influences aient été anonymes. Avant nous, on étudiait surtout ce qui était rare, étrange, anormal. Nous étudions surtout les développements normaux de la vie sociale et politique d’alors, d’où est sortie obscurément et lentement la France actuelle. »

Quant à la méthode, l’école scientifique, par opposition à l’école littéraire qui la précéda, n’use des Mémoires qu’avec la plus grande précaution ; elle leur préfère « systématiquement les témoignages vraiment contemporains, les correspondances, les notes prises sur l’heure en forme de journaux particuliers, les journaux publics ou gazettes, où il y a certes de la passion, de l’erreur, mais où les expressions et la réalité sont sinon adéquates, du moins concomitantes. » Elle contrôle le Moniteur par d’autres journaux, notamment par le Journal des Débats et des Décrets, et prend pour base le procès-verbal officiel des assemblées. Elle étudie les lois dans leur texte authentique. En somme, comme on le voit, la méthode n’a en elle même rien d’original ni d’inattendu ; elle est fort connue, et depuis longtemps ; aussi bien M. Aulard en est-il le premier convaincu, mais l’originalité résidait dans la possibilité d’appliquer les règles de la critique moderne à l’étude d’une époque où les historiens n’avaient jusqu’ici porté leurs recherches qu’avec un esprit prévenu d’avance, les uns pour y trouver des arguments contre la démocratie qu’ils « abhorraient, comme Taine, les autres comme Louis Blanc et Michelet, pour réfuter la thèse politique et sociale des conservateurs. »

Mais arrivons à la partie la plus vivante et la plus intéressante de l’article de M. Aulard, celle où il expose les résultats actuellement acquis des recherches entreprises suivant sa méthode. Au point de vue des résultats, ce sont les sources de l’histoire politique et de l’histoire religieuse qui ont donné le plus de conclusions nouvelles. Ainsi l’étude des documents d’archives relatifs à la convocation des États généraux a permis de démêler nettement ce qu’était l’Ancien régime finissant, « amas d’institutions superposées, les unes mortes, les autres vivantes, presque toutes discordantes, impuissantes, et dont l’encombrement ne pouvait être déblayé, semble-t-il, que par une révolution radicale. » Quant au « fait même de la Révolution », « on voit maintenant et on sait que la Révolution fut municipale, que, dès que Paris soulevé et, ayant pris la Bastille, se fut formé en municipalité, ce mouvement s’étendit à toute la France, d’abord aux villes, puis aux campagnes, par une sorte de commotion que les contemporains appelèrent électrique, et qui se manifesta en presque tout le pays sous la forme d’une panique ou grand’peur, comme si des brigands mystérieux s’avançaient. On s’arma, on s’organisa en municipalités, chaque commune se gouverna elle-même, et ces municipalités se fédérèrent aussitôt en nation. Ce fut là, au début, la Révolution française, et cette fédération des municipalités fut la patrie nouvelle, qui aspira à se fédérer avec les autres patries, quand elles se seraient constituées de même. Cette tendance à municipaliser l’Europe, et même le monde, fut la tendance humanitaire du patriotisme de la Révolution ». En somme, et pour conclure en deux mots, « municipalisation spontanée de la France en juillet et août 1789. »

Si Paris fut la tête du mouvement, il ne prit pas néanmoins toutes les initiatives. Ainsi, « en 1791, après la fuite à Varennes, le groupe qui demanda le plus nettement la République fut celui des Jacobins de Montpellier, présidé par Cambon ».

Autre résultat : on peut considérer comme actuellement démontré « que la Terreur ne fut pas un système, qu’elle ne fut qu’un expédient de défense nationale, de défense militaire, improvisé pour ou par les circonstances ».

L’étude de l’histoire religieuse a permis de bien marquer les deux étapes successives du mouvement politico-religieux : 1° Une église gallicane d’État ; 2° la Séparation des Églises et de l’État.

« Par la Constitution civile du clergé, les constituants salarièrent le clergé catholique, donnant aux ministres de ce culte le caractère de fonctionnaires de l’État et n’accordant aux autres cultes qu’une vague tolérance ». La religion catholique devenait ainsi plus « chose d’État » que sous l’Ancien régime. « Pour la rendre vraiment nationale, gallicane, le Concordat avec le Pape fut rompu, les évêques, les curés furent élus par les mêmes électeurs qui élisaient les autres fonctionnaires ». Mais la Constituante aboutit à un résultat diamétralement opposé à celui qu’elle recherchait. La Constitution civile du clergé amena un schisme dans l’Église. Or, « les prêtres papistes d’accord avec les évêques émigrés se comportèrent généralement en agents de la contre-révolution. Ils furent les inspirateurs et les complices de l’insurrection vendéenne et bretonne ». C’est de cela que naquit la tentative de déchristianisation, tentative qui « s’arrêta quand la défense nationale eut été assurée par la victoire des armées ». Mais alors « la Convention établit le régime de séparation des Églises et de l’État, le régime de la laïcité de l’État et de la liberté des cultes ». C’est ainsi que « le régime de la séparation exista en France pendant près de huit années, de septembre 1794 à avril 1802, c’est-à-dire jusqu’à la promulgation du Concordat ». « Quand Bonaparte le supprima afin de devenir Empereur par le Pape, ce régime fonctionnait fort bien, sans qu’aucune conscience fut froissée, dans la liberté légale ».

Nous avons pensé qu’il était intéressant de donner, d’après M. Aulard lui-même, quelques-unes des conclusions fermes auxquelles ont abouti les études des historiens actuels de la Révolution. Nous émettons le vœu que nos grandes sociétés historiques qui comptent dans leurs rangs des travailleurs de très haute valeur rompus dès longtemps à la méthode scientifique, se décident à publier dans leurs bulletins spéciaux et sous la forme la plus abrégée possible, mais avec référence aux ouvrages dont les conclusions seraient extraites, les résultats qu’il est permis de considérer comme définitifs, notamment sur les périodes de l’histoire moderne. L’enseignement secondaire pourrait ainsi profiter d’une

manière presque immédiate du travail des érudits.

BIBLIOGRAPHIE



Parmi les dernières publications des grands éditeurs parisiens, il convient de relever :

Chez Alcan. — Le sentiment et la pensée et leurs principaux aspects physiologiques, essai de psychologie expérimentale et comparée, par André Godfernaux (2 fr. 50). — Art et psychologie individuelle, par Lucien Arréat (2 fr. 50). — César Franck, par Vincent d’Indy, collection des maîtres de la musique (3 fr. 50). — Nature et Société, essai d’une application du point de vue finaliste aux phénomènes sociaux, par le docteur S. Jankelevitch (2 fr. 50). — Les révélations de l’Écriture, par A. Binet (5 fr.). — L’Église catholique et l’État sous la troisième République (1870-1906), par A. Debidour (7 fr.). — Parasitisme et Mutualisnm dans la nature, par le Dr Laloy (6 fr.). — Sur la Religion, par Schopenhauer, traduction de A. Dietrich (2 fr. 50). — Napoléon en Italie, par J.-E. Driault. — L’État et l’Église de France depuis les origines jusqu’à la Séparation, par J.-L. de Lanessan (3 fr. 50).

Chez Hachette. — Le Saint, par Antonio Fogazzaro, traduit de l’italien par G. Hérelle (3 fr. 50). — La Révolution française et les poètes anglais, par Charles Cestre (7 fr. 50). — L’Offensive, roman, par Albérich Chabrol (3 fr.). — La République et le canal de Panama, par Henri Pensa (7 fr. 50). — Le sac de riz, roman, par B.-A. Jeanroy (2 fr.). — Calvin, par A. Bossert (2 fr.). — Innocent iii, la papauté et l’empire, par Achille Lunaire. — L’Empire du Soleil Levant, par le Baron Suyematsu (5 fr.).

Chez Armand Colin. — Âmes cévenoles, par Hudry-Menos (3 fr. 50). — Paix Japonaise, par Louis Aubert (3 fr. 50). — L’Église catholique, sa constitution, son administration, par André Matter (5 fr.). — La fondation de l’Empire allemand, par K. Denis (10 fr.).

Chez Berger-Levrault. — Le recrutement de l’armée, commentaire de la loi du 21 mars 1905, par Charles Rabany (12 fr.).

Chez Augustin Challamel. — La question indigène en Algérie (3 fr. 50).

Chez Édouard Cornély. — Les retraites ouvrières, par R. Persil et G. Barbier, introduction par A. Millerand. — Les syndicats de fonctionnaires, par J.-Paul Boncour, préface d’Anatole France (1 fr.).

Chez Lavauzelle. — Le canon à tir rapide dans la bataille, par le capitaine breveté Culmann (7 fr. 50). — L’armée idéale, par le colonel Arthur Boucher (5 fr.). — Almanach illustré du Marsouin pour 1906, annuaire des troupes coloniales (2 fr.).

Chez Delagrave. — De l’Amazone au Pacifique, par Gaston Donnet (3 fr. 50).

Chez Flammarion. — Points de vue Français, par Pierre Baudin (3 fr. 50).

Chez Fichsbacher. — Sermons laïques ou Propos de morale et de philosophie, par Paul Stapfer (3 fr. 50).

Chez Calmann-Lévy. — Œuvres complètes de Pierre Loti, tome ix : les derniers jours de Péking : l’Inde (sans les Anglais).