Revue pour les Français Mars 1906/Texte entier

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Collectif
Revue pour les Français Mars 1906
Revue pour les Français1 (p. 81).

REVUE POUR LES FRANÇAIS

POLITIQUE ET LITTÉRAIRE

Paraissant tous les mois

publiée sous la direction de

Pierre de COUBERTIN et Gaston BORDAT



Mars 1906



SOMMAIRE :




RÉDACTION :
ADMINISTRATION :
11, Avenue Malakoff, 11
Revue pour les français, T1, 1906 (page 7 crop)2.png
Albert LANIER, Éditeur
PARIS
AUXERRE

LA HOULE



Optimisme ! pessimisme ! L’Allemagne cédera ; non, elle ne cédera pas. La France ne peut plus faire de concessions. Si, elle peut encore en faire une petite. L’Autriche va intervenir ; le roi des Belges offrira sa médiation. M. Visconti-Venosta a dit… M. de Radowitz a répondu. Et votre sourcil se fronce ou vos lèvres sourient comme si vous étiez cette bonne dame la Bourse qui se laisse influencer par le fait du jour et, en général, ne voit pas au-delà. Chers compatriotes, que vous êtes donc naïfs ! Ainsi vous vous imaginez que l’Allemagne a soulevé et conduit cette affaire marocaine pour obtenir une suprématie policière ou financière et que, tout d’un coup, elle va se déclarer satisfaite ou renoncer à ses prétentions ? Vous croyez que le ciel bleu et le clair soleil de la paix dont vous avez joui si longtemps sans toujours les apprécier à leur juste valeur, peuvent reparaître immédiatement et de façon durable, qu’ils vont égayer de nouveau vos horizons ?… N’y comptez pas. L’Europe est troublée pour longtemps ; voilà ce à quoi il faut vous accoutumer. Pendant des mois et peut-être des années, les journaux — ces sémaphores de la politique — accuseront un état de choses semblable à celui qu’indiquent parfois les bulletins météorologiques. Vous y lisez : mer agitée à Dunkerque, houleuse à Cherbourg, belle à Nice… De même vous allez lire : état politique agité en Asie, houleux en Europe, beau en Amérique. Et ce sera l’Europe la plus à plaindre parce que la houle paraît quelque chose de vilain et d’inconfortable, de menaçant aussi et d’irrégulier ; la houle permet les grandes lames de fond qui balayent à l’improviste tout un coin du rivage.

Le mois dernier, vous avez lu dans les Notes sur l’Allemagne impériale que nous avons publiées la conclusion à laquelle s’arrêtait l’auteur. « La vraie cause des calamités dont la menace pèse sur l’Europe est une cause profonde et durable qui n’est pas née d’un caprice et ne peut, par conséquent, se dissiper comme un songe…, il serait déraisonnable de compter sur un apaisement, sur une détente spontanée et définitive. L’énervement qui cesserait le matin reprendrait le soir… Une ère s’est ouverte qui ne sera peut-être pas l’ère sanglante mais qui sera, à coup sûr, l’ère dangereuse… Et cela durera tant que l’Allemagne impériale n’aura pas réalisé sa figure intégrale et trouvé sa formule définitive ». Il est intéressant de relever la confirmation inattendue que viennent de recevoir ces lignes. Le directeur des services parisiens de l’Indépendance belge, M. Jean-Bernard, qui est un des représentants les plus en vue de la presse contemporaine, rendant compte d’une récente interview prise par lui au prince Radolin met dans la bouche de l’ambassadeur d’Allemagne les paroles suivantes : « Voyez-vous, je pense bien qu’on finira par s’entendre tout de même ; mais après, il faudra apaiser bien des irritations et panser bien des blessures d’amour-propre faites des deux côtés par cette déplorable affaire marocaine qui ne saurait être une cause de guerre mais peut devenir une source intermittente de malentendus dangereux. » Dépouillé des réticences et des atténuations qu’impose la réserve diplomatique ce langage est suggestif au dernier point. Il signifie que quelle que soit l’issue de la conférence d’Algésiras, le Maroc demeurera un brandon de discorde entre la France et l’Allemagne… et qu’au besoin il en surgirait d’autres pour remplacer celui-là. Voilà un aveu précieux à retenir.

Eh bien ! on vit avec la houle. C’est moins agréable que le calme plat mais c’est plus fortifiant aussi. Nous en éprouvons déjà l’effet, n’est-il pas vrai ? Nous nous sentons beaucoup plus forts, plus alertes, plus énergiques que l’an passé à pareille époque. À quelque chose malheur est bon. Résignons-nous donc mais surtout n’attendons rien des hommes ; leur action sur un tel état de choses est désormais sans pouvoir. Nous ressemblerions à un enfant auquel on aurait promis la veille une promenade en mer et qui, agenouillé sur le rivage, implorerait les flots et prierait la houle de vouloir bien cesser.

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Ci-dessous il y a un petit bout de croquis géographique. Nous voudrions pouvoir les multiplier mais, si même cela était possible, rien ne vaudrait la présence auprès du lecteur d’une mappemonde. Quelque petite et insuffisante qu’elle soit, une mappemonde donne de la vie à toute pensée, de l’intérêt à tout problème ; elle seule fournit la « notion de la terre » contre laquelle les cartes planes luttent si déplorablement ; elle seule provoque dans le sens de la réalité, l’effort de l’imagination et de la mémoire ! Si l’on avait toujours une mappemonde à côté de soi, rien que la lecture hâtive du journal deviendrait éducative au premier chef. En quelques mois chacun ferait des progrès considérables. Lecteurs, achetez une mappemonde et vous nous en direz des nouvelles. Nous insistons avec d’autant plus de conviction que nous n’en avons pas à vous céder — pas même en prime. Vous en trouverez partout ; la plus mal faite représente encore, croyez-nous, des trésors de savoir.

Funérailles royales.

Dans l’église de Roskilde, simple édifice de briques, sévère et froid d’aspect mais non dénué de majesté, le corps de Christian ix roi de Danemark a été conduit pour reposer en paix. Non loin de sa tombe se dresse celle de son prédécesseur le roi Harald qui construisit l’église au xiiie siècle et porte dans son épitaphe le triple titre de souverain de Danemark, d’Angleterre et de Norwège. Les trois couronnes ne furent pas longtemps unies et des âges ont passé sur leur désunion : mais par une coïncidence curieuse les liens du sang se sont renoués récemment entre elles. Il y avait l’autre jour à Roskilde la reine d’Angleterre fille du défunt et le roi de Norwège son petit-fils. Il y avait aussi l’empereur d’Allemagne, l’impératrice douairière de Russie, le roi de Grèce et une foule de princes et de princesses. En vérité la forme monarchique ne se porte pas trop mal dans le monde. Mais la forme républicaine non plus ; car, juste à la même heure, s’opérait à Paris, avec un calme et une simplicité dignes de Cincinnatus, la transmission des pouvoirs présidentiels tandis qu’en Amérique le président Roosevelt devenu l’un des arbitres préférés de l’univers achevait de dépouiller les télégrammes par lesquels toutes les cours le félicitaient du mariage de sa fille. Spectacles contemporains : spectacles pleins de finesse, curieux, suggestifs… et témoignant après tout d’une sorte de tassement de la civilisation au profit de la tolérance et de la liberté mentales. Cette tolérance s’étend plus loin encore car, de l’autre côté de la boule terrestre, d’autres funérailles royales ont eu lieu selon des rites compliqués et bizarres. Norodom ier mort le 14 avril 1905, a été solennellement incinéré à Pnom-Penh. Repas pantagruéliques, processions carnavalesques, feux d’artifices, illuminations, danses, composaient un programme auquel la coopération de trois cents bonzes ne réussissait pas à donner une couleur religieuse. Mais de quel droit eût-on interdit à ces braves Cambodgiens de rendre aux mânes de leur défunt souverain les honneurs traditionnels que reçurent jadis les représentants disparus de sa dynastie ? Les troupes françaises présentaient donc les armes, le résident de France accompagnait la famille royale et, au moment que s’éleva la flamme légère crépitant à travers les copeaux de santal, la Marseillaise apporta le salut de la nation suzeraine au peuple vassal.

La germanisation du Brésil.

Ce titre ambitieux commence à apparaître de façon fréquente dans les publications allemandes. Certaines cartes indiquent d’autre part que des territoires entiers sont revendiqués comme constituant au Brésil de véritables colonies germaniques autonomes. On fait observer que le germanisme domine sur plus de 8.000 k. c., qu’il est représenté par des capitaux de 20 millions de livres placés dans des entreprises de banques, de tramways, de mines, de plantations, de chemins de fer, qu’il y a des districts où la langue allemande est plus généralement parlée que le portugais, qu’enfin les Allemands ont leurs églises, leurs écoles, leurs institutions de prévoyance et autres… Tout cela est exact et certes, l’on est un peu surpris de l’apathique indifférence qu’a manifesté le Congrès brésilien lorsqu’un député, l’an passé, se risqua à dévoiler publiquement la « dénationalisation graduelle » d’une partie du patrimoine national. C’était là un sujet dont on

Dans l’Amérique du Sud.

n’avait pas coutume de s’inquiéter à Rio-de-Janeiro et dont on persiste à ne pas s’inquiéter. Les Brésiliens pourtant n’aiment guère l’étranger, mais leur insouciance est encore plus forte que leur xénophobie. Ce n’est pas une raison il est vrai, pour crier à la germanisation du Brésil. Songez que l’énorme république se compose de vingt États fédéralisés et que sur ces vingt États il n’y en a que deux, Santa Catarina et Rio Grande do Sul où l’action germanique soit intense. Or, même dans ces États, les Allemands n’atteignent guère que 25 pour 100 du chiffre de la population. En tout ils sont 500.000 sur environ dix-huit millions et les 8.000 k. c. qu’ils détiennent doivent être soustraits d’un total de 8.361.000 k. c. Il ne faut jamais perdre ces chiffres de vue quand on parle de cet énorme pays qui occupe à lui seul près de la moitié de la superficie du continent sud-américain. On ne voit pas une seule nation européenne partant à la conquête d’un tel colosse. Cela étant, que cherchent les Allemands ? À s’enrichir, à faire du commerce, à s’assurer le plus possible d’entreprises fructueuses et de concessions avantageuses ?… Laborieux et persévérants ils ont toutes chances d’y arriver. Mais si, poursuivant la chimère (à laquelle les incitent, les pangermanistes de Berlin) de la constitution en plein Brésil d’un État allemand indépendant, ils abandonnaient pour cette ombre politique la proie économique dont ils tendent à s’emparer, leur échec final deviendrait plus que probable. On les engage à se cantonner dans les États du sud, on leur permet d’obliger au besoin par des lois le flot de l’émigration annuelle à se diriger vers eux, on évoque devant leur yeux l’image d’un groupement de trente millions d’âmes auquel ils pourraient atteindre dès le milieu du xxe siècle (quand même ils ont mis 70 ans à être 500.000). Ce sont là des folies. Un tel groupement s’il existait vers 1950 devrait cesser d’être allemand ou bien toute la pesée de l’américanisme s’exercerait sur lui. La doctrine de Monroë n’est pas seulement l’expression d’une ambition tangible de la part des États-Unis : c’est avant tout, la constatation d’un fait. Si l’Amérique veut progresser il faut qu’elle soit autonome et libre. L’appui des États-Unis ne manquerait pas au Brésil le jour où un État européen prétendrait ériger une dépendance sur son territoire. Mais songez de plus à la redoutable voisine que serait, en ce temps-là, la République Argentine, au degré de richesse et de puissance auquel sera parvenu le continent tout entier. Vingt millions d’Européens ne représentaient pas alors ce qu’ils représenteraient aujourd’hui. Non ! en vérité, l’État germano-brésilien est une chimère après laquelle nos voisins ont le temps de se ronger tous leurs ongles.

La réforme du mariage.

Rien de comique comme la gravité avec laquelle un groupe de gens folâtres s’occupent chez nous de « réformer le mariage » en même temps que se discute dans nos cénacles féministes l’important problème du « Madame » ou du « Mademoiselle ». Il serait question de supprimer ce dernier vocable et d’appliquer l’autre à toutes les femmes. Cela se fait déjà pour les princesses. Eh bien ! cela se fera pour tout le monde. On dira Madame aux petites filles pour leur épargner la déconsidération qui s’attache à leur qualité virginale. Quant au mariage il deviendra un aimable édifice dans lequel, comme l’écrit spirituellement Madame Yvonne Sarcey, « l’on s’engouffrera parce que la façade plaît » et d’où l’on s’évadera « pour une cheminée qui fume ». « Il est à remarquer, observait dernièrement un des chroniqueurs du Petit Niçois en analysant ces biscornuités, que toutes les fois qu’on aborde dans la presse ou au théâtre les redoutables questions du mariage, du divorce ou de la dépopulation, les écrivains ou les orateurs qui nous en entretiennent bornent leur vision au cercle restreint d’une certaine classe bourgeoise d’où ils sont eux-mêmes généralement issus : la jeune fille dont nous parle M. Marcel Prévost est invariablement affligée de trente mille francs de rente et lancée, dès sa sortie du couvent, dans le tumulte de la vie élégante ; et les ménages malheureux que cite M. de Chavagnes appartiennent à ce Tout-Paris frelaté des premières et des vernissages qui évolue entre la Madeleine et le Vaudeville et pour qui le monde finit au Bois de Boulogne. Il serait temps qu’on se doutât qu’il y a en France d’autres jeunes filles et d’autres ménages et que la patrie n’est pas perdue pour quelques demi-vierges volontairement stériles ou quelques mariages bruyamment malheureux. » Ou ne saurait mieux dire et nous avons tenu à reproduire ces lignes parce qu’elles sont imbibées de bon sens et ramènent toute l’affaire à ses proportions de petite manifestation dilettante, sans portée et sans avenir.

Djibouti.

Pendant que les anti-coloniaux s’époumonnent à réclamer des enquêtes et des contre-enquêtes à propos du moindre incident fâcheux, les coloniaux négligent de faire ressortir les heureux résultats de leurs initiatives. S’il est un coin du globe qu’on leur ait reproché d’avoir fait occuper par la France, c’est assurément Djibouti, plage stérile et nue sise en une des contrées les moins douces à habiter. Djibouti avait pourtant ce double avantage de fournir une des étapes indispensables à la sécurité de la marine nationale sur la route de l’Indo-Chine et de Madagascar — et de servir, si l’on voulait, de tête de ligne à un chemin de fer qui s’en irait accélérer, au centre même de leur empire, les aspirations commerciales du peuple éthiopien. Ainsi fut fait. Or le mouvement général du port de Djibouti qui, en 1899, s’élevait déjà à 4.410.861 francs, s’est élevé pour 1904 à 29.166.417 francs, c’est-à-dire qu’en six ans il a sextuplé. Le placement, avouons-le, est digne de l’Angleterre. Une ville de 13.000 âmes s’est créée où, voici quinze ans, le désert s’étendait ; si, comme il est à désirer, le régime définitif du chemin de fer d’Éthiopie se solutionne conformément aux intérêts de la colonie, celle-ci se trouvera en face d’un avenir assuré. On dit le cabinet résolu à hâter cette solution. Souhaitons-le, car bien des ambitions jalouses et des rivalités d’intérêts se sont jetées à la traverse et travaillent à détourner vers les colonies voisines un trafic déjà abondant et destiné à s’accroître sans cesse.

Le retour à la terre et à la mer.

Avec la lenteur coutumière, certains des aspects du recensement de 1901 nous arrivent à l’heure même où s’opère le recensement suivant. Il s’agit de la situation professionnelle de la France. Les documents fournis offrent plus d’un détail intéressant. On paraît travailler davantage chez nous, car le nombre de travailleurs est d’environ 50 pour 100 alors qu’il était de 49 seulement il y a cinq ans. Mais ce n’est pas la terre qui a bénéficié de ce surcroît d’efforts. Au contraire, elle a encore perdu. Plus de 250.000 ouvriers agricoles l’ont délaissée durant cette période. Et ce n’est pas la mer non plus car la pêche a perdu le chiffre énorme de 57 pour 100. Parmi les augmentations, il en est d’heureuses et de médiocres. L’accroissement du personnel des usines et ateliers est normal ; il fallait s’y attendre. L’extension du commerce est salutaire ; près de 220.000 commerçants de plus, même en faisant la part des cabarets, cela représente un progrès certain. Par contre, la société n’a point à gagner à ce que le nombre des domestiques s’accroisse, étant donné la démoralisation qui règne de nos jours autour de cette profession ; il n’est pas non plus désirable que la liste s’allonge des gens adonnés aux « professions libérales ». En France, cette liste est déjà trop longue ; médecins, artistes, écrivains — et surtout fonctionnaires se multiplient d’une façon morbide.

Ainsi ce retour à la terre, dont René Bazin désespère et que M. Méline préconise, ne se dessine pas encore. Ne nous attendons pas à en relever davantage les prémices dans les statistiques auxquelles donnera lieu le recensement de 1906 ; ce serait prématuré. Toute une évolution pourtant se prépare dans les profondeurs de nos êtres. Elle est l’œuvre d’infiniment petits. Depuis l’hygiène individuelle jusqu’aux engrais chimiques en passant par l’automobile, le végétarianisme et les syndicats, une foule de nouveautés mentales, médicales, professionnelles et sociales s’agitent pour organiser la revanche des champs et des flots éternels contre la ville vorace, fiévreuse et passagère.

Le Congo belge et l’Angleterre.

La campagne que mène une partie de la presse anglaise contre l’État indépendant du Congo n’est pas près de s’apaiser. Mais il ne semble pas que les vertueux organisateurs de cette campagne soi-disant humanitariste doivent compter désormais sur l’appui du gouvernement. Le cabinet conservateur avait, l’an passé, tâté le terrain auprès des grandes puissances en vue de les convier à une conférence internationale sur un sujet qui ne les regardait pas, après tout. Que dirait l’Angleterre si l’Allemagne, estimant que les citoyens du Transvaal attendent trop longtemps l’autonomie promise et sont soumis à des abus divers, proposait de soumettre le cas à l’aréopage de l’Europe ?… L’initiative du gouvernement britannique rencontra au dehors un accueil plutôt glacial et le cabinet libéral, aujourd’hui au pouvoir, ne sera pas pressé de renouveler l’expérience. Aussi bien un revirement commence-t-il à se dessiner dans une partie de l’opinion. Il est caractéristique de voir par exemple la Quarterly Review reconnaître que les excès dénoncés avec tant d’éclat au Congo « se sont produits autrefois dans le Soudan égyptien » et qu’on pourrait en découvrir l’équivalent si l’on y regardait de près « dans l’œuvre accomplie simultanément par les Anglais, les Français, les Allemands ou les Portugais dans les parties avoisinantes de l’Afrique ». Et celui qui fait cette confession termine par ces mots plus caractéristiques encore : « Il n’y a pas de doute que l’État du Congo ne soit un jour annexé par la Belgique et que le commerce belge ne tire de riches profits de l’honnête développement de cette entreprise. » Sages pensées, un peu tardives seulement. Toute cette affaire nous a fait grand mal car, si le roi Léopold depuis quelque temps a joué si résolument son jeu du côté de l’Allemagne, au point de la soutenir presque exagérément à Algésiras, la faute en est aux odieuses accusations dont il a été l’objet de la part d’un syndicat anglais constitué aux fins peu avouables d’amener une intervention internationale suivie d’un partage avantageux.

Réformes électorales.

La Suède se décide à établir le suffrage universel ; du moins tel est le sens d’un projet déposé par le cabinet Staaf. Tout Suédois âgé de vingt-quatre ans et n’ayant pas subi de condamnation infamante deviendrait électeur. Quelques dispositions atténuent le caractère démocratique de l’ensemble ; ainsi la délimitation des circonscriptions électorales est attribuée au roi qui pourra les remanier tous les neuf ans et, d’autre part, pour être éligible à la seconde Chambre il faudra être électeur dans la circonscription où l’on se présente. Malgré cela il est douteux que la première Chambre, telle qu’elle est actuellement composée, accepte un projet qui ne répond pas aux idées de sa majorité laquelle est très conservatrice et opposée en principe à l’extension du droit de vote.

En Autriche, le projet déposé par les barons de Gautsch a plus de chances d’être admis. Sans doute, certains groupes intransigeants se plaignent des avantages, à leur gré insuffisants, qui en résulteront pour la portion non allemande de la monarchie. Mais les modérés — et notamment les Jeunes-tchèques — considèrent que, si ce n’est pas encore là le suffrage universel absolu, cela y mène et qu’en tous cas le progrès est sensible.

Au Vatican.

L’encyclique, par laquelle le pape a répondu au vote de la loi de séparation, contient, comme on pouvait s’y attendre, des réserves formelles sur le caractère laïque des nouvelles associations cultuelles et une protestation énergique contre la façon dont le Concordat a été abrogé sans dénonciation régulière. Sur ce dernier point, il n’y a pas une voix sensée qui puisse donner raison au gouvernement français, lequel a agi contrairement à tous les usages établis. On comprendra plus malaisément que le Saint-Siège considère le régime de la séparation comme « injurieux vis-à-vis de Dieu » et comme « constituant la négation très claire de l’ordre surnaturel », étant donné que ce même régime existe ailleurs sans que personne ait jamais eu la pensée d’y rien voir d’analogue. Le pape, du reste, s’est empressé de profiter du grand avantage que la loi lui offre, celui de nommer lui-même les évêques. Et, à vrai dire, il y a toujours quelque chose de choquant à ce que le pouvoir civil s’ingère dans de telles nominations et discute les mérites d’un pasteur d’âmes. L’Église est lésée par le vote de la loi récente de deux manières ; d’abord en ce que le Concordat a été aboli sans même qu’elle en fût avisée et comme s’il n’avait pas constitué un contrat bilatéral — et, en second lieu, parce que le budget des cultes représentait bel et bien les intérêts d’un capital illégalement confisqué il y a cent ans et qui, partant, ne pouvait être supprimé sans compensation à discuter entre les deux parties. Par contre, l’Église est avantagée en ce sens qu’elle recouvre une liberté qui, par la suite, ne peut manquer de lui être extrêmement précieuse. Et ces droits nouveaux se sont affirmés sans retard. Il fallait bien, du reste, pourvoir aux vacances épiscopales devenues très nombreuses. La cérémonie qui a eu lieu à cet effet au Vatican est un grand acte. C’est la consécration d’un état de choses dont il est impossible de prévoir les conséquences mais dont on peut dire avec certitude que ces conséquences seront favorables à la religion. Cet acte va être suivi d’un autre plus important encore. L’épiscopat français se réunira prochainement en un concile national ; il ne lui avait jamais été donné d’en tenir. À partir de ce jour-là, il existera une église de France. Depuis la Révolution il n’existait plus que des « services religieux de l’État », si l’on peut employer cette expression. C’est donc un peu d’ancien régime que M. Combes se trouve avoir restauré. Car l’Église d’autrefois ne fut pas toujours l’amie du trône ; bien loin de là ; elle en fut souvent le redoutable adversaire. N’oublions pas cet aspect du passé. On a rendu à la religion son indépendance vis-à-vis de César ; tout porte à croire que ce n’est pas César qui y gagnera.


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L’ARMÉE ET LE TRAVAIL MANUEL



Nous avons reçu la lettre suivante :
Messieurs,

Le dernier numéro de votre Revue contenait une étude comparée sur l’œuvre respective accomplie en Afrique, jadis par les Romains et, de nos jours, par les Français. J’ai noté le passage suivant qui a trait à la légion romaine : « La légion se suffisait à elle-même et pouvait à elle toute seule construire une ville ; elle possédait des terrassiers, des maçons, des peintres ; elle possédait aussi des architectes, des ingénieurs et des sculpteurs. La pratique de n’importe quel métier s’accommodait avec le métier militaire : tout soldat se doublait d’un ouvrier. Sans examiner s’il n’y aurait pas là les éléments d’une solution des divers problèmes que soulève le militarisme contemporain, on peut dire que l’Afrique romaine a été en majeure partie l’œuvre des légions qui, non seulement, en ont conquis le sol mais en ont construit les routes, les aqueducs, les édifices. Les Français et les Européens en général n’osent pas demander à leurs soldats des efforts analogues, hormis lorsqu’il s’agit de fonder quelque poste avancé dans une région encore inconnue et insoumise. Pourquoi ? » Permettez-moi de relever cette dernière assertion en vous signalant ce qui se passe dans l’armée italienne. Voici, à peu près dix-huit ans qu’a été créé ce qu’on nomme l’« instruzione agraria militare » et il y a aujourd’hui deux cent vingt garnisons dans lesquelles cet enseignement agricole est donné et plus de cent champs de manœuvres qui sont doublés de champs d’expérience. Le roi, avec son intelligence coutumière, suit de près les progrès de cette institution à laquelle il s’intéresse tout particulièrement. Eh bien ! ce n’est pas encore la légion romaine mais cela commence à y ressembler. Et je me demande avec votre collaborateur « s’il n’y aurait pas là les éléments d’une solution des divers problèmes que soulève le militarisme contemporain ». Ces problèmes me paraissent être les suivants : Comment se passer de nos jours d’une armée forte ? — Si on ne peut s’en passer, comment l’avoir forte sans l’avoir permanente ? — Si elle est permanente, comment ne pas dépenser beaucoup pour son entretien ? Ajoutons à cela la démocratie qui exige le service égal pour tous et l’équilibre international qui, s’il rend les guerres plus terribles, les rend aussi plus rares. D’où : difficulté de faire bon emploi des masses incorporées et de les maintenir dans un état d’esprit satisfaisant. Par ailleurs la guerre de nos jours — voyez la dernière étude du général de Négrier dans la Revue des Deux-Mondes sur les enseignements tirés des batailles russo-japonaises — réclame du soldat toutes sortes de compétences ouvrières ; certes son tir et son moral importent autant que jamais mais la bêche et la pique dont on juge nécessaire de le munir fréquemment symbolisent en quelque sorte les gestes nouveaux qu’on attend de lui.

Dans ces conditions, n’est-il pas désirable qu’on en vienne à ceci : que chaque soldat au régiment exerce son métier ou en apprenne un ; que chaque officier reçoive une instruction ouvrière sérieuse lui permettant de diriger et de surveiller en l’améliorant le travail de ses hommes ? Physiquement le résultat serait bon assurément ; moralement, une saine atmosphère, des éléments nouveaux d’intérêt et d’émulation se trouveraient introduits. Professionnellement, il n’y a rien d’incompatible entre le maniement de l’outil et celui de l’arme ; bien entendu il ne faudrait pas léser l’arme au profit de l’outil ; mais il y a temps pour tout et que d’instants mal occupés sinon inoccupés dans la journée du soldat ? Socialement et économiquement enfin, l’établissement d’une éducation professionnelle au régiment et la création d’une main-d’œuvre militaire salariée seraient sans inconvénients. Le surcroît de dépense occasionné à l’État par la transformation de la solde en salaire se trouverait amplement compensé par l’économie réalisée dans maints travaux publics, lesquels seraient confiés à la troupe. Il ne saurait être question ici de concurrence. Ce serait à lui-même que l’ouvrier se ferait concurrence puisque le salaire dont l’homme, sorti du régiment serait privé aurait été gagné par lui pendant son séjour sous les drapeaux en même temps qu’il aurait reçu gratuitement un complément précieux d’instruction professionnelle. Cela n’a aucun rapport avec la situation du travailleur ou du commerçant auxquels l’État nuit en vendant le produit manufacturé à bas prix, par exemple par les prisonniers.

Telles sont, Messieurs, les réflexions que m’a suggérées la lecture de l’article sur les Romains et les Français en Afrique. Vous jugerez peut-être mes idées bien subversives. Ce sont pourtant celles d’un vieux militaire plus attaché à la forme d’armée qu’il a connue et dont il a fait partie qu’à aucune autre — mais assez ouvert aux choses de son temps pour savoir que tout évolue ici-bas et très vite même. Aux besoins nouveaux il faut des institutions renouvelées. C’est la loi de l’humanité. Recevez, Messieurs, l’expression de mes sentiments distingués.

Un ancien officier.

Nos lecteurs apprécieront la portée de cette communication. Il est dans nos intentions d’ouvrir de suite une enquête auprès des hommes les plus compétents en la matière, afin d’établir ce qu’il convient d’abandonner ou de retenir des idées « subversives » de

notre éminent correspondant.

L’ACTUALITÉ MAROCAINE



Chez nous — chacun sait ça — l’actualité crée l’intérêt. Nous ne jugeons d’habitude une question politique ou sociale que par ses conséquences présentes et par les incidents momentanés qu’elle provoque. Il n’y aurait pas grand mal si nous possédions un gouvernement complètement affranchi des masses. Les gouvernements d’ancien régime étaient ainsi, les soubresauts de l’opinion n’influençaient pas leurs desseins. Combien plus lourde est la tâche d’un ministre de notre République française ! A-t-il un plan, mûri au cours de longues études ? il lui faudra l’abandonner, demain peut-être, sous l’empire de tel incident qui soulèvera le public soudainement érigé en juge, incompétent, irresponsable, mais souverain. Le sentiment populaire, au lieu de le guider, l’entrave. Il en serait autrement, sans doute, si les éléments principaux qui composent la foule et la dirigent se tenaient au courant des questions qu’ils prétendent résoudre. Gouverner, c’est prévoir, dit-on. Hélas ! ceux qui prévoient ne sont pas toujours ceux qui gouvernent.

L’insouciance des populations françaises, déjà considérable à propos des questions locales, augmente démesurément avec les distances. Parler de notre ignorance de la géographie est devenu un lieu commun. Nous en plaisantons volontiers, sans essayer d’y porter remède. En sommes nous quelque peu dignes d’excuses s’il s’agit de pays très lointains, égarés dans l’immensité des océans, s’il s’agit des Nouvelles-Hébrides, des Wallis ou des îles Gambier ? Nous ne saurions l’être à propos du Maroc, notre voisin.

Depuis plus de cinquante ans la question du Maroc est à l’ordre du jour des intérêts français et c’est hier seulement, sous la menace d’une guerre, que l’opinion publique française l’a découvert ! Ouvrez un de nos atlas à la carte de l’Algérie, et cherchez-y le Maroc. Vous ne l’y trouverez pas. La carte s’arrête net à la frontière d’Oran, comme si les pays marocains, soumis à l’influence française, ne méritaient pas d’être connus au même titre que nos possessions ! Nos géographes l’ignorent, leurs élèves ne le devinent pas.

Pour cette raison — qui s’ajoute à quantité d’autres — la plupart d’entre nous furent joliment surpris d’apprendre l’importance mondiale du problème marocain. Aurait-on compté seulement par millions les Français hier informés de la situation du Maroc ? ceux qui savaient si Marrakech et Fez étaient ou non des ports de mer ? si Larache et Casablanca étaient, ou non, des oasis isolées au milieu des sables ? ceux qui connaissaient ses produits, ses besoins, ses facultés de vente et d’achat ? vous-même, lecteur, vous seriez-vous classé parmi ceux-là ?…

À la vérité, jusqu’aux incidents de l’an passé, ceux-là seuls songeaient au Maroc qui avaient pour fonction de s’en mêler.

Tout-à-coup le Maroc devint intéressant, pour tous, parce qu’il était d’actualité. En quelques jours, chacun forma son opinion. Les uns, parodiant une phrase illustre crièrent très haut que le Maroc « ne valait pas les os d’un troupier français ». Les autres affirmèrent net que le Maroc « valait une guerre ». Presque tous appuyaient leur avis sur de grands mots, sur de belles phrases, qu’ils citaient à défaut d’arguments positifs. « Nous avons assez de colonies. — Guerre à la guerre. — Cinquante ans d’efforts sacrifiés. — Perte de l’Algérie. — Orgueil national. — Pacifisme. Tels sont les plus fameux « dadas » qu’enfourchèrent nos compatriotes pour la défense de leurs idées. Ces vagues déclamations leur servirent de programme et les dispensèrent de réfléchir sur une question jugée d’enthousiasme. Avez-vous été dupe de cet entraînement, lecteur ? Lisez alors les quelques pages suivantes. Elles ne feront pas de vous un « marocanisant », mais elles vous fourniront au moins quelques indications précises et vous pourrez, sur elles, en connaissance de cause, asseoir votre opinion.

Le Maroc n’est pas un État : c’est une expression géographique à laquelle les traités internationaux ont fixé des limites conventionnelles. Sa superficie, déterminée de la sorte, couvrirait plus de deux fois la France. Ses limites sont : au nord, la mer ; à l’ouest, la mer ; au sud, le Sahara ; à l’est, le département français d’Oran.

Peu de régions sont moins homogènes. Les neiges éternelles y avoisinent les sables brûlants. À la variété des climats correspond naturellement la variété des productions. Au sud du Grand Atlas — dont la chaîne tranche le Maroc en deux parts inégales — dans le Sous et le Tafilelt, nous trouvons le dattier, l’olivier, le taqqaouiout dont les fruits sont utilisés pour le tannage du « maroquin », l’alfa, etc., etc. Au nord, dans les pays de Fez et de Marrakech, croissent de superbes céréales, l’oranger, l’olivier, et d’immenses forêts de chênes. Sur les pentes de l’Atlas viennent les grands cèdres, et les arar, espèce de pins qui fournissent un bois de construction inaltérable.

Pays privilégie entre tous ses voisins d’Afrique, le Maroc est bien arrosé. Des fleuves dignes de ce nom — la Moulouïa, l’oued el Kouss, le Sebou, le Tensift, l’oued Sous, etc., — y fertilisent de spacieuses vallées, de vastes plaines où la grande culture et l’élevage sont capables d’intensité. Chevaux, chèvres, moutons, bétail, y produisent de très belles espèces. C’est la Normandie africaine. Son sous-sol est riche, également. On le connaît peu, et déjà l’on y trouve le cuivre, le fer, le pétrole, l’argent, le cinabre, l’arsenic, et même l’or.

Constatant la capacité productive actuelle de ces régions barbares dévastées par les guerres locales, privées de communications, ennemies du progrès, vous pouvez affirmer qu’elles possèdent une grande valeur intrinsèque. Elles sont capables de développement. Si des Européens pouvaient en diriger l’exploitation, ils en feraient un pendant de l’Égypte. Mais le pays marocain reste impénétrable. À l’extrémité du continent, protégé par l’immensité des mers et des sables, il a toujours servi de refuge aux peuplades autochtones de l’Afrique du Nord, aux Berbères, contre les envahissements de l’étranger. Phéniciens, Grecs, Romains, Portugais, Espagnols, Anglais, Français ont bien pu s’installer tour à tour dans les ports de Tanger, de Ceuta, de Larache et de Mogador ; les Arabes seuls ont pénétré dans l’intérieur.

Le Maroc, qui n’est pas un État, n’est pas davantage une nation. Berbères et Arabes, partagés en tribus et en clans, groupés par confréries religieuses, luttent de façon ininterrompue les uns contre les autres, et même entre eux.

Quelques millions de Berbères et d’Arabes, quelques centaines de milliers de Maures et de Juifs, quelques centaines d’Européens : telle est la population du Maroc. Comment l’évaluer avec exactitude ? il n’y a pas de recensement. Dans certaines villes, on compte les maisons, et on leur attribue un chiffre moyen d’habitants ; ailleurs, on détermine leur nombre en considérant l’importance des marchés d’approvisionnement ; dans la campagne, on en sait moins encore ; dans le désert, on ne sait rien du tout. Ainsi tous les calculs sont fantaisistes. Certains voyageurs nous assurent que les territoires du Maghreb el Aksa — l’Extrême-Occident — renferment vingt-cinq millions d’âmes ; d’autres nous disent qu’il en contient à peu près dix. Nous laissons au lecteur le soin de se débrouiller entre ces données incertaines et contradictoires. Un fait est sur : le Maroc, suffisamment peuplé, l’emporte en densité humaine sur l’Algérie, la Tunisie ou la Turquie d’Asie.

Il nous semble inutile de raconter ici l’histoire des populations marocaines. Nous ne sommes pas une encyclopédie, nous ne bâtissons pas des monuments pour les siècles futurs. Vous nous saurez gré de vous renvoyer aux ouvrages spéciaux et aux dictionnaires à propos de ces matières encombrantes mieux faites pour remplir un article que pour le rendre intéressant. Vous savez tous, d’ailleurs, — ou vous êtes censés le savoir — que sous la dynastie des Ahnoravides, au xie siècle, l’empire du Maroc couvrait l’immense espace qui va des rives de l’Èbre à celles du Niger, de Saragosse à Tombouctou ; vous savez que les Portugais furent les premiers Européens installés sur la côte marocaine, au xve siècle ; vous savez qu’au xviie siècle un sultan du Maroc exécuta l’original projet d’envoyer au roi Louis xiv une ambassade extraordinaire pour lui demander la main d’une fille de France, la princesse de Conti ; vous savez qu’en 1805 le chérif décerna à l’empereur des Français le titre de roi des rois. Que vous importe ? et que reste-t-il de tout cela ? Des légendes, des souvenirs, et rien de plus. Le successeur des triomphants Almoravides n’est pas même le maître chez lui ; les Portugais ont quitté ces rivages ; la dynastie marocaine est restée de pur sang arabe ; l’empire français s’est écroulé, et, avec lui, ses conquêtes mal assises. N’en parlons plus, n’est-ce pas ? Disons plutôt un mot du gouvernement chérifien.

De même que « le Maroc » est une expression géographique, pareillement « l’empire marocain » n’est qu’une expression diplomatique. Le sultan — Moulay Abdul Aziz, de la dynastie arabe des chérifs filali — n’a d’un « autocrate absolu » que le titre qu’il se décerne à lui-même. En réalité, les deux tiers du pays échappent à sa juridiction.

Pour l’administration et le gouvernement, le Maroc se divise en deux parties : le bled el makzen et le bled el seba, pays d’autorité et pays d’anarchie. Leurs limites varient sans cesse. Telle tribu, soumise aujourd’hui, se révoltera demain. Le makhzen n’est sûr de lui-même que dans les villes : la campagne l’ignore. Il n’est pas question d’impôts. Les contributions que le sultan réclame à son peuple sont levées au prix d’expéditions armées, écrasent ceux qui n’ont pas la force d’y résister, et ne touchent pas les autres. La très grande majorité des populations ne versent au sultan que ce qu’elles veulent bien déterminer elles-mêmes. Elles ne se rendent pas à la force, mais s’inclinent devant son autorité religieuse.

Le sultan, pour elles, est comme l’ombre de Dieu sur la terre, il est le Chérif, le descendant du Prophète. Les sentiments qu’éprouvent à son égard les sectes musulmanes d’Afrique sont analogues à ceux qu’inspire le Pape aux catholiques de tous pays. De même que les catholiques ne refusent pas de verser au denier de saint Pierre, pareillement Berbères et Arabes du Maghreb alimentent volontiers le « denier de Mahomet ». Leurs dons sont variables, ce ne sont pas des impôts, et malgré tout le respect religieux dont ils entourent le chérif, ils lui refusent tout pouvoir temporel sur leurs personnes et sur leurs biens. Supposez que, demain, le Pape impose les catholiques de France d’une taxe fixe, combien d’entre vous la paieront ?…

Ainsi le sultan du Maroc, chef des chefs de tribus, n’est pas leur maître. Sa politique intérieure consiste à miner l’influence de ses vassaux les plus redoutables, à les soulever les uns contre les autres, à fortifier tel clan pour affaiblir tel clan voisin, à semer la haine, par l’or et par le sang — politique de perpétuelle conspiration ! gouvernement fondé sur l’anarchie !

Par ce système, Moulay Abdul Aziz garde un semblant de puissance. Mais voici qu’en face de lui se dresse un prétendant, voici que la rébellion s’organise, voici qu’on l’accuse de trahir la cause de l’Islam fanatique, de faire des concessions aux chrétiens — quelles concessions, grand Dieu ! monter à bicyclette et se faire photographier en uniforme européen ! — voici qu’on le traite d’usurpateur. Les plus farouches tribus ne se contentent plus de refuser l’impôt, elles s’arment, elle prennent l’offensive. L’appui discret de l’Europe a permis jusqu’alors au sultan de rester sur son trône branlant. Que deviendra-t-il si cet appui lui fait défaut ? et que deviendra le Maroc livré tout ensemble aux maux de l’anarchie et aux horreurs d’une réaction fanatique ?

Tant de circonstances contraires à l’ouverture du pays et à son développement ne devaient pas manquer d’attirer l’attention des « civilisés. » Elles ont précipité l’intervention européenne.

Parmi toutes les puissances intéressées à surveiller les événements du Maroc, la France possède un privilège considérable. Ses conquêtes africaines l’ont géographiquement désignée pour y jouer le premier rôle. Le Maroc devenant, par leur fait, une entrave entre nos domaines, nous sommes à la fois mieux placés et mieux qualifiés que n’importe qui pour savoir ce qui s’y passe. Mais nous ne sommes pas seulement une puissance africaine, nous sommes aussi une puissance musulmane. Et voilà qui nous crée de nouveaux titres.

Imaginez-vous, par hasard, que le monde musulman, à l’exemple du monde chrétien, se compose de plusieurs nations hostiles les unes aux autres ? vous vous trompez. La nationalité, en pays d’Islam, c’est la religion. La société musulmane forme bloc. Elle est indivisible en face de l’étranger. Elle a pour capitale La Mecque, et les assemblées politiques qui se tiennent chaque année dans cette ville à l’occasion des pèlerinages exercent sur les destinées des populations islamiques une influence à laquelle ne résistent pas les décrets et les lois de leurs gouvernements respectifs.

Dès lors le Maroc, refuge de l’Islam fanatique, est quelque chose de plus qu’une enclave géographique entre nos possessions, il devient un voisin gênant pour la domination que nous voulons exercer dans nos propres domaines.

Avez-vous lu, récemment, la nouvelle d’un soulèvement des populations musulmanes de nos territoires du Niger ? Le Matin s’étant fait câbler de Dakar que « le grand organisateur des troubles est le cheikh Mal el Ainin, délégué du sultan du Maroc auprès de Moulay el Hafid, son frère, khalifa de tout le sud marocain ». Exacte ou fausse l’information n’a rien d’invraisemblable. Il est sûr que le Maroc méridional, impénétrable à l’Europe, est un foyer d’agitation hostile aux Européens. Là se trament les complots, s’organisent les révoltes, se préparent les assassinats, en toute aise et sécurité car leurs instigateurs y trouvent à volonté d’inviolables retraites contre nos prétentions à la justice.

La France voisine, puissance musulmane malgré les musulmans, subit directement les fâcheux effets de ce contact. Si quelque nation étrangère doit souhaiter la pacification du Maroc et son ouverture au progrès, c’est assurément elle. Son intérêt le lui commande.

Un fait doit vous surprendre : c’est que la France si bien placée pour agir, n’occupe pas au Maroc une situation plus brillante. Puissance méditerranéenne, puissance africaine, puissance musulmane, nous avons eu depuis longtemps tous les atouts dans notre jeu et nous aurions pu, semble-t-il, en tirer un parti décisif. Au lieu d’adopter un plan, et de le suivre obstinément, nous en avons esquissé dix sans en exécuter un seul. À présent nos prétentions, partagées par de nouveaux venus, sont plus difficilement réalisables.

Depuis notre occupation de l’Algérie, nous avions à choisir entre deux principaux moyens d’installer au Maroc notre prépondérance : la conquête, et la pénétration pacifique. Conquérir le Maroc, c’eût été difficile et dangereux dans les temps les plus favorables ; aujourd’hui ce serait fou. Y pénétrer pacifiquement, c’était relativement aisé. En ces pays, le temps ne compte pas, les moyens lents sont les plus sûrs. Nous en avons usé, sans doute, mais dans une mesure bien restreinte en comparaison de nos forces. Vous pourrez en juger.

La pénétration pacifique d’un pays neuf doit être à la fois politique, économique et morale ; elle doit être officielle et privée. L’action politique de la France au Maroc n’avait qu’un but : mettre fin à l’état d’anarchie qui en fait un repaire de brigands. Pour y parvenir, la meilleure manière consistait, semble-t-il, à nous abriter derrière le Sultan, à faire de lui notre client, notre obligé, un peu notre vassal. Il fallait lui montrer son impuissance actuelle, la fragilité de son pouvoir, l’impossibilité de ses moyens, et lui représenter en même temps la valeur de notre concours, sa nécessité, son urgence. Sachant que notre flotte et notre frontière pourraient constituer la mâchoire d’un étau qui pulvériserait sa résistance, le makhzen devait être amené à s’accommoder de cette devise : « Hors la France point de salut ! »

Notre diplomatie a eu tout loisir d’exercer son action en ce sens, au moment où il n’y avait pas à Fez de Tattenbach et où l’Allemagne n’existait pas pour le Maroc. Elle ne l’a plus autant, à présent que toute l’Europe s’en mêle et qu’aux difficultés de l’anarchie marocaine s’ajoutent les discordances du concert des puissances. L’excellent programme de M. Delcassé s’est trouvé appliqué quelques années trop tard. Faute d’à-propos et de mise au point, il a malheureusement échoué.

Mais, à côté de ce programme d’action politique directe, d’autres moyens sont à notre portée. L’un des principaux consiste à nous créer des amitiés parmi les chefs de tribus et les caïds. Au cours de missions successives qu’il s’était fait confier par le gouvernement français, feu Coppolani a montré la valeur de ce procédé. Sur ce terrain, la France est très privilégiée. Nous possédons seuls, en effet, un personnel nombreux d’expérience musulmane suffisante ; nous trouvons seuls, parmi nos sujets musulmans d’Algérie, des auxiliaires utiles. Aurions-nous commencé plus tôt ces négociations discrètes, aurions-nous plus tôt contracté ces bonnes relations avec les chefs puissants qui se partagent le pays marocain, nous y rencontrerions sans doute aujourd’hui un concours efficace pour le progrès de nos entreprises. Ici encore, nous sommes partis trop tard, mais ici nous pouvons agir en toute liberté. L’avenir nous reste, avec les mêmes avantages que le passé.

Nous ne devons pas non plus négliger d’exercer une action morale. N’oubliez pas qu’en pays neuf, la bienfaisance et la philanthropie sont les bases nécessaires de tout commerce. M. Jonnart n’a-t-il pas récemment décidé d’installer dans les centres du sud-algérien des « médecins de colonisation » ? Cette tentative a tous nos suffrages. Les médecins jouissent là-bas d’un énorme prestige. La nation dont ils se réclament en bénéficie largement. Nous devons donc envoyer au Maroc un nombre important de médecins. Offrons de beaux avantages aux docteurs français qui voudront s’établir dans les villes et les ports ouverts ; pour les missions à l’intérieur, faisons appel aux docteurs musulmans, formés selon nos méthodes, à la Faculté de médecine française de Beyrouth ; ils inspireront plus de confiance que les chrétiens et serviront tout aussi bien nos intérêts. Nous en parlons pour savoir ce qu’ils valent et pour les avoir vus à l’œuvre. À côté des médecins, multiplions les dispensaires, les distributions de secours et de médicaments. Les plus farouches nomades, contre lesquels la poudre et l’or ne peuvent rien, seront gagnés par la charité…

Développons également notre influence intellectuelle, propageons notre langue, et, par son canal, nos idées. L’auteur de cette étude a maintes fois constaté, au cours de ses voyages en pays musulman, le rôle primordial des instituteurs étrangers. L’indigène qui sait un peu de français se réclame volontiers de la France ; il s’enorgueillit de favoriser nos entreprises ; il accueille avec sympathie tout Français de passage, il est fier de le guider et de le protéger. Plus nos écoles seront nombreuses, et plus nous augmenterons le chiffre de nos partisans. À cet égard, nous sommes très pauvres au Maroc. L’Alliance israélite universelle, remarquablement dirigée et dans un esprit très français, nous assure une importante clientèle de Juifs, mais sa propagande n’atteint pas les musulmans.

Ajoutez à ces exigences de notre action politique, morale et intellectuelle, la nécessité d’installer de nouveaux consuls, d’augmenter leurs moyens d’influence en les rétribuant davantage, de les préparer à leur tâche et de former à côté d’eux des collaborateurs capables, et vous aurez compris la difficulté du problème. Vous vous souviendrez que le Parlement français, votre mandataire, après s’être rallié sagement au programme de pénétration pacifique qui en implique la solution, a jugé suffisant d’y consacrer une somme annuelle de 310.000 francs. Vous sourirez de ce chiffre infime et vous cesserez de vous étonner si la France n’occupe pas au Maroc la position prépondérante que vous souhaitez.

Il nous reste à parler de notre pénétration économique et commerciale. Les facultés d’achat d’un pays neuf sont naturellement restreintes. Pour que le Maroc devienne un bon client de notre commerce, il fallait donc faciliter sa mise en exploitation. Sans parler ici de la police, indispensable à la sécurité des biens et des personnes, il fallait y introduire des capitaux et y créer des voies d’accès.

Les établissements financiers français ont officiellement prêté au Maroc 65 millions de francs. Joignez-y la valeur des immeubles et des entreprises commerciales et industrielles que possèdent nos compatriotes : vous atteindrez le chiffre de 100 millions, six fois supérieur à celui des placements allemands.

À tort ou à raison, — nous ne le discuterons pas ici, — la France ne s’est pas décidée à relier l’Algérie au Maroc par un chemin de fer qui eût constitué une voie de pénétration exclusivement française, la seule possible. Mais, certainement à tort, elle a négligé en même temps les voies maritimes. Ainsi, l’Algérie n’est directement reliée à aucun port marocain de l’Atlantique, et pourtant c’est à destination de ces ports que sont embarquées une grande partie des marchandises que lui achète le Maroc. Les services de la compagnie Touache s’arrêtent à Tanger ; quant à ceux de la compagnie Paquet, ils vont de Marseille à Mogador, mais ignorent nos ports algériens. De même, les régions du nord de la France, qui entretiennent avec le Maroc des relations commerciales importantes et capables de grand développement, n’y sont reliées régulièrement que par les lignes allemandes ou par… Marseille. Enfin, la colonie française de l’Afrique occidentale, voisine du Maroc, l’ignore absolument. On sent qu’aucune espèce d’entente n’a précédé la création de nos services maritimes. Nos intérêts commerciaux en souffrent, nos compagnies de navigation elles-mêmes y perdent de beaux bénéfices.

Les relations commerciales avec le Maroc sont d’ailleurs difficiles et dangereuses. En raison des fluctuations du change, il n’y a pas de cours fixe possible, c’est un perpétuel aléa. Les tarifs douaniers sont incertains. Les frais de port sont arbitraires. Enfin les embarquements et débarquements sont un monopole de l’État : ses agents en abusent et leurs prix sont exorbitants.

Malgré ces conditions défavorables, le commerce extérieur du Maroc se développe sans cesse. En 1903, il a atteint 133.205.000 francs dont 38 % avec l’Angleterre, 33 % avec la France et 8 % avec l’Allemagne. Le Maroc achète des cotonnades, du sucre, des soieries, des bougies, des farines, du tabac, du ciment, etc… ; il vend des peaux, des laines, des tissus, des grains, etc…

L’Algérie est le meilleur client du Maroc et la France est placée pour devenir son meilleur fournisseur. Malheureusement nos procédés commerciaux manquent de souplesse. La plupart de nos négociants prétendent agir à Mogador ou à Safi comme ils agiraient à Bruxelles. Ils négligent complètement de se plier aux usages locaux. Les voyageurs qu’ils y envoient ignorent la langue et les coutumes arabes. Leurs échantillons sont ce qu’ils sont, peu importe le goût du client. Ces pratiques leur font le plus grand tort et ferment au commerce français quantité de marchés où d’adroits rivaux nous supplantent.

Telle est la situation de la France au Maroc. Songeant à la faiblesse de notre effort, vous la trouverez considérable ; réfléchissant à nos moyens, vous la jugerez très inférieure. Entre tous ces moyens, nous avons gaspillé le plus précieux : le temps. Mais d’autres nous assurent encore une force incomparable. Contre elle, sachez-le bien, les décisions de la conférence d’Algésiras ne peuvent rien. Aurions-nous la faiblesse d’y laisser établir au profit d’étrangers des privilèges de droit, ils n’auront jamais la valeur de nos privilèges de fait. Si nous cessons un jour d’exercer au Maroc l’influence décisive, vous pourrez dire, lecteurs, que nous l’avons voulu.


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LE BON SENS, LES USAGES ET LA LOI
par Henry BRÉAL

LA JUSTICE GRATUITE



La Justice est gratuite en France !

Que voilà donc une belle phrase ; et comme ce généreux principe flatte nos âmes démocratiques.

« La Justice est gratuite en France » ; répétons-le une fois encore… mais ajoutons : il faut payer cher pour l’obtenir.

Car la justice est gratuite à peu près comme sont gratuites les représentations théâtrales (sauf votre respect !) S’il est bien certain que le plaideur ne paye pas ses juges, le spectateur ne paye pas d’avantage les acteurs : l’un verse de l’argent pour obtenir le billet qui lui donne le droit d’entrer dans la salle de spectacle ; l’autre ne peut pénétrer dans le prétoire sans avoir payé le papier timbré sur lequel doit être rédigée sa demande. L’argent perçu aux guichets du théâtre va dans la caisse directoriale qui entretient les acteurs ; les sommes versées au timbre et à l’enregistrement sont recueillies par l’État qui rémunère les magistrats.

Et savez-vous combien il est perçu, chaque année, par l’État en droits de timbre et d’enregistrement ? Sept ou huit cent millions. Ajoutez à cela les sommes versées pour leurs frais aux officiers ministériels, et pour leurs honoraires aux conseils juridiques, et le bilan de la justice gratuite commencera d’être respectable.

Les frais sont tels que, souvent, dans les procès, les parties ne sont plus en désaccord que pour savoir qui les paiera ; récemment nous voyions un dossier d’une affaire portant sur la résiliation de la vente d’un cheval qui valait 350 francs : il y avait 1.874 fr. 25 de frais et le procès n’était pas terminé.

Si être un « plaideur » n’est plus un métier comme le disait Montesquieu, c’est encore, en outre d’un tourment moral, une dépense fort onéreuse : c’est presque un luxe.

Tous les gens pratiques ou gênés s’abstiennent de recourir à la justice ; ils transigent et font des sacrifices, même quand ils ont le droit et la raison pour eux ; à moins qu’ils ne soient indigents et n’obtiennent l’« assistance judiciaire ».

Je reviendrai, dans un mois, sur les inconvénients et les abus de cette institution d’ailleurs si bienfaisante.


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À TRAVERS LA SUISSE MODERNE



On ignore la Suisse pour beaucoup de motifs dont les uns sont plaisants et les autres sérieux. Le premier, c’est que l’on y vient trop et surtout que l’on y cherche tout, hormis à voir des Suisses. Il n’y a qu’une Angleterre et qu’une Italie, qu’une Grèce et qu’une Espagne : il y a quarante-six Suisses. Il y a celle des gens en smoking qui aiment à dater leurs lettres du Dolder de Zurich ou du National de Lucerne et pour qui une affreuse petite mansarde dans ces palais du snobisme surpasse l’appartement le plus confortable dans un hôtel inconnu. Il y a la Suisse des vieilles Anglaises qui classent les « pensions » d’après la gentillesse de la patronne et sa façon de faire le thé. Il y a la Suisse des Alpinistes ; c’est un vaste glacier sur lequel se meuvent des guides héroïques. Il y a la Suisse des artistes médiocres qui se flattent de réussir là où Calame a échoué et s’obstinent à reproduire les traits d’une nature dont les contrastes défient leurs pinceaux. Il y a la Suisse des simples touristes qui comptent les chalets de bois, visitent les ours de Berne et rapportent du chocolat Kohler. Tous ces gens-là perdent complètement de vue l’existence du peuple au foyer duquel ils viennent se distraire et se reposer. Ils n’imaginent pas que ce peuple puisse avoir d’autre destinée que de pourvoir à leur agrément en échange de monnaies sonnantes. Mais si, d’aventure, quelques-uns parmi eux arrêtent leur esprit sur ce grave sujet, les nuages poétiques d’un passé légendaire leur voilent aussitôt la réalité comme ces flocons opaques qui, dans les hautes vallées, cachent en quelques instants les murailles les plus formidables et les glaciers les plus étincelants. Guillaume Tell et sa pomme président à ces mirages historiques au travers desquels flamboient les grands noms de Morgarten, de Sempach, de Granson et de Morat tandis que retentissent les clameurs impressionnantes du taureau d’Uri et de la vache d’Unterwalden. C’est entendu, les Suisses sont des bergers montagnards, honnêtes et fiers, également épris de leur indépendance et de leur patrie.

Ce sont en outre de parfaits démocrates. Eux seuls ont su réaliser le véritable gouvernement populaire pour et par le peuple ; ils ont maintenu en les modernisant leurs vieilles institutions ; ils sont libéraux et égalitaires ; ils prospèrent et se développent pacifiquement ; leur Président est un simple citoyen élevé par ses mérites à la première magistrature du pays et ne l’exerçant qu’une année ; son traitement est faible ; il n’a ni escorte ni panache. Ah ! les heureuses gens.

Ainsi le cantique alterne, célébrant tour à tour les mérites ethniques et les mérites politiques des Helvètes.

Sans dénier les uns ni diminuer les autres, il faut pourtant avouer que la Suisse moderne n’émane ni de Guillaume Tell ni de Rousseau, qu’elle n’a rien d’idyllique ni de primitif mais qu’elle constitue une nation laborieusement édifiée au cours du dix-neuvième siècle et formée de populations aussi différentes de langage que de traditions. Sans doute, c’est en 1291 que les trois cantons de Schwitz, d’Uri et d’Unterwalden se réunirent en une Confédération anti-autrichienne qui survécut à sa tâche et se rallia successivement Lucerne, Zurich, Glaris, Zug et Berne — puis Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffouse et Appenzell. Sans doute le traité de Westphalie reconnut l’indépendance de cette Confédération qui s’était séparée dès 1499 de l’empire allemand. Mais un simple coup d’œil donné à l’état de choses qui prévalait en Suisse à la veille de la Révolution française fera comprendre le triste avenir auquel le pays paraissait voué.

Les treize cantons d’origine, les uns administrés par des corps de métiers, les autres gouvernés par de puissantes aristocraties, les autres enfin conservant leurs institutions populaires se trouvaient séparés depuis la Ligue dorée de la fin du seizième siècle en deux coalitions confessionnelles ; des milliers de traités aux clauses parfois contradictoires les liaient entre eux ou avec les nations étrangères. Cette mosaïque cantonale se compliquait des pays alliés, des pays protégés et des bailliages. Les pays alliés étaient le Valais, les Grisons, l’évêché de Bâle, la principauté de Neufchâtel, la république de Genève, les domaines du prince-abbé de Saint-Gall et les villes de Mulhouse et de Bienne. Les pays protégés étaient Engelberg, Rapperswyl et la république de Gersau. Quant aux bailliages, ils étaient innombrables ; les uns, tels que Lugano formaient le bien commun de tous les cantons ; d’autres étaient aux mains de huit, de cinq, de trois cantons, d’autre encore ne relevaient que d’un seul canton. C’est ainsi que Berne disposait de 25 bailliages, autant de territoires exploités — sinon esclaves — et toujours lourdement exploités. Des libertés et des franchises d’autrefois presque rien ne restait ; par contre, aux impôts féodaux soigneusement conservés commençaient de se superposer les taxes modernes et là où l’élection s’exerçait, la corruption électorale déjà s’était introduite. De choquantes inégalités régnaient, au profit des familles patriciennes enrichies par le commerce ou par le service mercenaire à l’étranger. Partout on réclamait et l’on se disputait.

L’aisance et la prospérité matérielle détendaient en même temps les ressorts de l’énergie nationale. La culture et l’industrie s’étaient développées ; le négoce était rémunérateur ; plusieurs cantons avaient amassé de grandes richesses dont l’imagination populaire tendait à accroître encore l’importance ; la sécurité des routes était réelle ; le paupérisme n’existait pas. Voltaire, comme la plupart des voyageurs, pouvait s’extasier sur le bel aspect du pays.

Ainsi les sourires de la fortune couvrant de formidables abus hâtaient la désagrégation finale. Il devenait évident que jamais la Suisse ne trouverait en elle-même la force nécessaire pour se transformer et s’unifier. On le vit bien.


la formation nationale

La Suisse moderne, c’est nous autres Français qui l’avons mise debout. Le tableau de son impuissance et de ses faiblesses montre suffisamment la nécessité de la grande secousse que lui donnèrent les armées de notre première République. N’était-ce pas d’ailleurs le Club suisse de Paris qui, dès 1790, avait préparé l’intervention ? N’étaient-ce pas Laharpe, l’utopiste, et Pierre Ochs, l’intrigant, qui insistaient, l’un près du Directoire, l’autre près de Bonaparte pour que la République helvétique, fille de la République française fut proclamée aux lieu et place de l’antique Confédération vermoulue ?

Et finalement la chose advint. Les novateurs avaient souhaité des républiques ; ils en eurent une kyrielle. Ils voulaient une Constitution ; on leur en donna à profusion. Il y eut d’abord la République lémanique installée à Lausanne sous notre égide. Quelques mois plus tard nous divisâmes arbitrairement la Suisse en trois républiques répondant aux noms harmonieux de Rhodanique, Telliane et Helvétique ; on groupait ainsi les cantons de langue française, ceux de langue allemande et la Suisse primitive. Ce chef-d’œuvre dura sept jours : il s’effondra sous la risée générale. Heureusement, dans le silence du cabinet, Ochs et Laharpe brodaient une Constitution unitaire selon le goût du jour ; dès qu’elle fut prête, le commissaire français qui régnait despotiquement à Berne convoqua un simulacre de Diète, lequel, par un simulacre de vote, transforma les cantons en vingt-trois départements administrés par des préfets dorés sur tranche et souples d’échine. La rébellion qui suivit fut étouffée dans le sang. Notons pourtant qu’à côté de mesures déraisonnables et d’avance vouées à un sort éphémère, la Constitution consacrait des réformes nécessaires et définitives : proclamer la séparation des pouvoirs, l’égalité des droits, la liberté du commerce et de l’industrie, le rachat des dîmes, l’égalité devant l’impôt, c’était chasser de Suisse les abus qui menaçaient l’existence nationale et ouvrir au pays une ère nouvelle pleine de promesses.

Lorsque Bonaparte, revenu d’Égypte, eut mis le pied sur la première marche du pouvoir absolu, les modérés trouvèrent accès près de lui ; il écouta leurs doléances et donna à la Suisse une Constitution dite de la Malmaison, qui rétablissait dix-sept cantons et créait un embryon de gouvernement fédéral. Mais au bout de quelques mois les unitaires reprirent le dessus ; le premier consul, dont ces lamentables dissensions favorisaient le secret calcul, les laissa faire ; à la fin de 1802 il intervint de nouveau et rédigea lui-même l’« Acte de médiation » par lequel la Suisse se trouvait placée sous le protectorat français. C’était l’humiliation, sans doute, mais c’étaient aussi la sécurité et le travail ; c’était la période indispensable au tassement des idées. Effectivement, la réaction de 1815 et les tentatives de rétablissement des anciens privilèges ne purent prévaloir contre l’esprit public : il était né, il vivait. La Suisse moderne existait.

La guerre civile la consolida. Serait-ce donc là le remède héroïque dont les républiques ont besoin pour vivre et faut-il croire avec Montesquieu que, si dans une monarchie la gloire et la sécurité reposent sur la confiance, la forme républicaine a, par essence, « besoin d’inquiétude ? » Dans tous les cas, il est bien curieux de constater l’effet vivifiant qu’opérèrent sur les États-Unis la guerre de Sécession, sur la Suisse la guerre du Sonderbund et sur la troisième République française les tristes batailles communistes de 1871.

Les Helvètes avaient depuis longtemps l’habitude de ces luttes fratricides que les rivalités cantonales, à l’origine, rendaient presque inévitables. Facilement on en venait aux mains et le sang répandu ne suffisait pas à guérir le pays de ces querelles funestes sans cesse renaissantes. Mieux valait cent fois qu’un effort fût tenté de part et d’autre pour vider la querelle centrale, celle qui alimentait toutes les autres. Le temps a passé sur ces épisodes du Sonderbund qui passionnèrent l’Europe de 1847. On peut aujourd’hui les apprécier impartialement. À la lumière de l’histoire, la rébellion des sept cantons s’explique et se légitime presque par l’usage que, dès lors, le parti radical faisait de ses victoires électorales ; elle est condamnable sans merci pour quiconque met en regard des intérêts lésés la grandeur du risque couru : l’unité suisse faillit y sombrer. La rapidité avec laquelle le gouvernement fédéral eut raison des révoltés et parvint à rétablir l’ordre changea en bien certain le mal probable.

Plus d’un coup de fusil a été tiré depuis lors ; les derniers éveillèrent, voici treize ans, les échos des vallées tessinoises ; mais ce ne furent que les salves d’adieu d’un séparatisme impuissant et en 1903 des fêtes se célébrèrent à Bellinzona dont la signification est à retenir. Cinq ans plutôt, l’ex-principauté de Neuchâtel consacrait le monument commémoratif du renversement de la domination prussienne ; le Tessin à son tour en érigea un en souvenir de son entrée comme État souverain dans la Confédération suisse. Tous les cantons envoyèrent des représentants ; le Conseil fédéral délégua deux de ses membres, et à travers les rues pavoisées défilèrent les cinq cents personnages d’un de ces cortèges historiques que les Suisses excellent à restituer. Une exposition cantonale à laquelle participèrent curés et maîtres d’école — les uns prêtant de précieux objets du culte remontant aux premiers siècles du christianisme, les autres envoyant les modestes travaux de leurs élèves — acheva de donner au centenaire un caractère très frappant d’apaisement et de réconciliation. Désormais la nationalité suisse est sans fissures et la devise est réalisée qui s’inscrit en trois langues à l’entrée du palais fédéral de Berne : Un pour tous, tous pour un.


l’institution militaire

L’institution militaire est devenue l’épine dorsale de l’Helvétie. Rien d’étonnant pour quiconque se rappelle à quel point les Suisses d’autrefois aimèrent et pratiquèrent le métier d’homme de guerre. Mais ce souvenir demeure volontiers imprécis dans nos esprits ; il ne se précise pas au-delà de cette garde royale de Louis xvi dont le Lion de Lucerne évoque la fidélité et le sort malheureux. Sait-on que, trois siècles durant, la Suisse fournit à la France assez de soldats pour atteindre au total de quatre-vingt-dix-sept corps d’armée ? Sait-on que Naples et l’Espagne, le Piémont et l’Angleterre, le gouvernement pontifical et la république de Venise, l’empereur Habsbourg et la Compagnie orientale des Indes orientales entretinrent de nombreux régiments suisses ? Mercenaires tant que l’on voudra mais soldats avant tout, ces hommes portaient au feu les couleurs de la patrie et se réjouissaient que l’honneur de leurs hauts faits rejaillit sur elle. En 1859, quatre régiments suisses se battaient encore pour le roi de Naples ; la majorité radicale du Conseil fédéral leur ayant fait défense d’arborer leurs couleurs cantonales, beaucoup désertèrent et la vaillance de ceux qui restaient déclina aussitôt. En tenant compte des volontaires isolés qui servaient dans différents pays, notamment en Allemagne, on peut évaluer à trente mille le chiffre des contingents que, vers 1787, l’Europe empruntait à la Suisse. Voilà, n’est-il pas vrai, les éléments d’une puissante hérédité militaire ?

Vous en devineriez l’influence si, par exemple, à quelque revue, vous voyiez passer dans des prairies détrempées la solide infanterie bernoise contrastant avec les fantassins vaudois, fribourgeois ou genevois qui composent la majeure partie du ier corps. Ceux-là ne descendent pas d’aventuriers héroïques ; ils sont moins accoutumés aux rigueurs de la discipline et le harnais, parfois, leur semble lourd. Pourtant, leur éducation se poursuit rapide ; leurs efforts sont visibles et constants. Il est hors de doute qu’en ceci l’action des vieux cantons ne s’exerce de façon prépondérante sur l’ensemble du pays et que la diffusion de l’esprit militaire n’y soit en progrès régulier.

Dès 1786, le général Zur Lauben réclamait une refonte générale de l’armée suisse : la solde égale, l’instruction uniforme, l’étude des tactiques spéciales aux pays de montagne, l’unité de direction et de commandement, la construction des places fortes indispensables. « Salut, disait-il, dans le langage fleuri de l’époque, — salut à l’État qui, au sein de la paix la plus profonde, n’oublie pas les armes auxquelles il doit, avec la liberté, le respect dont il est entouré ! » Ces paroles-là résumaient, sous leur apparence ampoulée, un programme de réformes précis et judicieux. La réalisation en fut lente ; il fallut plus de cent ans et plus d’une leçon douloureuse pour que les cantons consentissent, entre les mains du gouvernement fédéral, les abdications nécessaires. Depuis 1874. c’est un fait accompli ; l’armée suisse peut se développer librement ; elle a conquis cette unité si nécessaire à son perfectionnement.

Jusqu’ici on a peu parlé d’elle ; encore que signés de noms compétents, les éloges qu’elle a mérités émanent de spécialistes dont le public n’est pas accoutumé à recueillir les avis. Et comme son organisation est aussi illogique qu’ingénieuse, aussi compliquée qu’efficace, les vulgarisateurs ne se sont point risqués à la décrire. L’armée suisse peut passer, si l’on veut, pour une armée de milices encore que ce mot désigne improprement une institution où beaucoup de rouages sont permanents. Or, quiconque l’étudiera constatera que les résultats vraiment admirables auxquels nos voisins sont parvenus ne modifient en rien — mais confirment au contraire — les vieilles doctrines de nos pères sur l’organisation et la force morale des armées. C’est par la discipline très stricte qui y règne que le régiment suisse parvient en si peu de temps à un degré surprenant de cohésion ; mais c’est surtout par l’énergique esprit militaire dont est pénétré le noyau de la nation et qui se répand de là jusqu’aux frontières. En Suisse, tout le monde aime et respecte l’année et chacun se réjouit d’en faire partie. Elle est instituée, il est vrai, à l’image des patries superposées qui se partagent les cœurs helvètes. Sur la croix blanche du drapeau national, le nom du canton s’inscrit en lettres d’or ; conscrits et vétérans reçoivent, à l’ombre de ce drapeau, une puissante leçon de choses ; ils ont pour instructeurs des officiers dont le zèle et l’ardeur au travail surpassent tout éloge ; si les appels sont fréquents, la durée en est brève ; enfin le caractère purement défensif de la légion souligne ce qu’il y a d’utilitaire et de sacré dans le rôle qui lui est dévolu. Par là, peut être, l’armée suisse diffère des autres ; il n’en est que plus frappant, le fait que la discipline et l’esprit militaire forment les bases essentielles de ses progrès et donnent la mesure de sa valeur. Voilà bien la démocratie armée : or sa force consiste à se hausser, autant que possible, au niveau des armées de métier. N’est-ce pas significatif ? Rien que pour l’avoir compris et en avoir accepté les rudes conséquences, la Suisse a bien mérité de l’avenir.

Une dernière observation qui n’est pas à négliger. L’armée suisse coûte cher et, quoi qu’en disent les feuilles socialistes, le gaspillage y est inconnu ; on ne saurait, en tous cas, lui reprocher ses excès somptuaires car le souci de la simplicité y dépasse presque les bornes permises ; si quelques économies deviennent réalisables ici et là, le total en sera mince ; cependant la Suisse dépense en proportion, pour son armée, plus que les grandes puissances. Il n’existe donc pas de bonnes armées à bon marché. La force est fort coûteuse ; si vous voulez être forts, soyez prêts à payer.

Reste à savoir si ces paiements-là ne sont pas, aujourd’hui, les plus sages auxquels puisse consentir une bonne mère de famille.


le jardin d’essai de l’europe

Les expériences multiples auxquelles se livre, depuis quelques années, la Confédération helvétique, ont une portée qui dépasse de beaucoup les limites de son territoire ; il ne faudrait pas que la façon tranquille et silencieuse dont ces expériences s’opèrent nous détournât d’en suivre la genèse et l’évolution avec l’intérêt qui convient. Nous avons la mauvaise habitude de considérer la Suisse comme une nation exceptionnelle, c’est-à-dire placée dans des conditions si spéciales qu’on ne saurait appliquer à d’autres peuples les procédés de gouvernement ou d’administration dont elle-même tire profit. Grave erreur. Au fond, il n’existe pas de nation « exceptionnelle » ; c’est pour avoir persisté si longtemps à n’y considérer que la nouveauté des formes que l’Europe en était arrivée à une incompréhension si parfaite de l’Amérique et de sa civilisation. Certes, les États-Unis exerceront une tout autre influence sur la marche de l’univers que ne saurait le faire la minuscule Suisse ; ce n’en est pas moins dans ce petit coin du vieux monde que la démocratie aura tenté pour la première fois de mettre en pratique quelques-uns de ses desiderata les plus importants ; la tentative intéresse toute l’humanité.

Et d’abord, la Suisse nous montre un parti radical gouvernant depuis un laps de temps considérable, à même par conséquent de donner pleinement sa mesure. Lorsque les radicaux arrivèrent au pouvoir, ils avaient la chance de représenter à la fois la victoire récente du libéralisme et la prépondérance de l’idée nationale ; leur rôle allait consister à fortifier la liberté avec la patrie. On doit reconnaître que, malgré quelques défaillances fâcheuses, ils surent le remplir. Mais cette portion de la tâche — la plus brillante et la plus facile — a pris fin. Le radicalisme suisse est désormais dans la situation de tous les radicalismes : il vise à extraire du socialisme d’État les principes d’une meilleure répartition de la richesse et se flatte d’y parvenir sans verser dans le collectivisme ; il veut corriger les écarts du droit de propriété sans l’anéantir ; il prétend restreindre fortement le profit de chacun sans tarir la source de l’effort individuel. Or tout indique que de pareilles positions seront impossibles à maintenir et que, faute de pouvoir devenir les conservateurs de leur œuvre, les radicaux se trouveront un jour acculés à choisir entre la réaction et la révolution. L’événement sera d’autant plus significatif qu’ils auront derrière eux, mieux que des paroles — des actes. La Suisse est probablement le pays du monde où l’aisance est devenue la plus générale et dans lequel on a le plus fait pour répandre le bien-être. Il dépend d’elle de faire connaître aux autres nations si les idées radicales sont susceptibles, oui ou non, d’avoir une frontière individualiste et de s’y tenir.

Une seconde expérience non moins intéressante est celle du référendum, c’est-à-dire de l’intervention directe de la démocratie dans le gouvernement. Le terme de référendum implique un contrôle provoqué par les gouvernants sur leurs propres actes ; mais on n’a pas tardé à échapper à cette définition trop stricte ; successivement les citoyens ont été admis à provoquer le contrôle, puis à se servir du référendum pour exercer leur initiative en matière législative. Aujourd’hui, le référendum est très répandu en Suisse : il a pris pied dans la Constitution fédérale et tous les cantons, sauf Fribourg, l’ont accueilli à des degrés différents. Qu’il ait contribué à perfectionner l’éducation politique du pays et qu’il ait parfois servi de frein salutaire contre les emballements de l’esprit de parti, nul n’en disconviendra : il n’en est pas moins certain que déranger à tout moment, en dehors des périodes électorales, une moyenne de 300.000 citoyens pour leur poser des questions qui, la plupart du temps, ne sont pas de leur compétence, constitue un usage parfaitement déraisonnable. La réglementation de la propriété industrielle, le système des assurances, l’émission des billets de banque, l’abatage des animaux de boucherie, la vente des boissons distillées, la police des endiguements et des forêts, le monopole des allumettes, l’unification du droit civil et du droit pénal, tout est matière à consultation ; des majorités en général assez faibles se prononçaient dans un sens ou dans l’autre, sans qu’on puisse relever dans leurs décisions le souci d’une orientation durable ou l’influence d’un principe permanent. Il est probable qu’en présence des abus auxquels une démocratie paraît vouée dès qu’elle a établi le référendum ; celui-ci perdra de son prestige et qu’il fera naître en Suisse les tendances à se désintéresser du gouvernement direct, déjà perceptibles chez bien des peuples.

L’impôt sur le revenu n’est point une nouveauté mais les résultats de l’impôt progressif demeurent incertains. Plusieurs cantons suisses l’ont mis en pratique et l’on pourrait citer dans le pays vaudois, par exemple, tel propriétaire qui verse à la chose publique le quart ou même près du tiers de ses revenus ; la chose publique, évidemment, s’en trouve fort bien — un tour à travers Lausanne vous en convaincra — mais cette personne est si vorace que son appétit pourrait augmenter encore ; et qu’arriverait-il ? L’impôt progressif, a dit Numa Droz, « est une poule aux œufs d’or qui cesse de pondre si on ne la ménage pas ». Les Suisses entendront-ils cet avis de leur illustre concitoyen ? L’établissement de la progression a déjà provoqué des odyssées de quelque importance d’un canton à l’autre ; si, par l’adhésion de tous les cantons ou par quelque accroissement des prérogatives fédérales, l’unité fiscale se réalisait, l’odyssée ne prendrait elle pas des proportions inquiétantes et la ruine ne menacerait-elle pas ceux qui resteraient ? Les conséquences financières du radicalisme ne sont pas absolument rassurantes ; l’augmentation de la dette publique a été très rapide ; les villes suisses de plus de 2 000 âmes ont une dette qui dépasse 300 millions ; les cantons se trouvent dans le même cas ; quant à la dette de la Confédération, le rachat des cinq principales lignes de chemins de fer, décidé en 1898, va la porter bien au delà d’un milliard. Les dépenses budgétaires de la Confédération et celles de certains cantons ont doublé en dix ans…

Autre question : qu’adviendra-t-il du Conseil fédéral ? Il constitue, en réalité, un directoire exécutif et le seul gouvernement impersonnel qui existe aujourd’hui dans le monde. Depuis les beaux jours de la République romaine, aucune tentative de ce genre n’avait réussi. Il n’est pas certain que le succès de celle-ci soit durable. Au sein du directoire suisse, une évolution curieuse à observer s’opère. Les sept membres du Conseil fédéral élus pour trois ans et rééligibles sont, en fait, réélus et leur prestige s’accroît par suite de cette stabilité inattendue ; d’autre part la pratique du référendum a considérablement diminué le rôle de l’Assemblée et accru celui du Conseil ; il ne faut pas être grand prophète pour prévoir que les choses ne sauraient en rester là ; une rivalité naîtra qui ira s’exaspérant. Si l’Assemblée ne parvient pas à réoccuper ses positions, plutôt que d’abdiquer, elle pourrait fort bien transformer en quelque chose de fort et d’agissant cette présidence de la République qui n’est aujourd’hui qu’un vain titre porté à tour de rôle par chacun des membres du Conseil fédéral.

Voilà quelques-uns des problèmes de « policulture » qui légitiment le nom de jardin d’essai de l’Europe donné à la Suisse moderne. Il y en a d’autres encore dans le détail aride desquels nous ne saurions entrer ici. Mais convenez que les jardiniers ont de quoi faire…


Le bienfait du cantonalisme

Il est bien possible qu’à parcourir la Suisse avec une hâte superficielle, l’étrangeté de la mosaïque qui la compose n’apparaisse point. Il est certain, en tous les cas, que pour quiconque l’étudie de loin dans les livres et surtout dans ses textes de lois et sa marche politique, ce côté de la question perd toute valeur. L’affaiblissement graduel du fédéralisme et son évanouissement total dans un avenir plus ou moins éloigné ont constitué longtemps le dogme fondamental des radicaux suisses ; les victoires successives de leur parti semblaient leur donner raison. L’essence du fédéralisme, ce sont les différences d’institutions et de coutumes entre les États, provinces ou cantons qui composent la fédération ; si ces institutions vont se rapprochant les unes des autres, si ces coutumes deviennent de plus en plus similaires, l’État fédéral grandit et se fortifie au point d’absorber bientôt les diverses souverainetés dont il était formé. Or, n’est-ce pas là ce qui se passe en Suisse ?

Le raisonnement est impeccable ; il pèche pourtant contre la réalité. Laissez de côté les théories imprimées, descendez dans la pratique et efforcez-vous de surprendre l’existence de l’Helvétie contemporaine ; vous serez bien forcé de reconnaître que le cantonalisme vit toujours et que nulle évolution politique n’a réussi à l’affaiblir. Sa puissance tient du prodige, d’autant que ce n’est pas le langage ni même la religion qui le fortifient. Si les cantons composaient des groupements distincts répondant à la triple division ethnique du pays ou à sa double division confessionnelle, nul ne songerait à s’en étonner. Mais tel n’est pas le cas. Les gens de Vaud diffèrent moins de ceux de Zurich que de ceux de Genève et il y a plus d’affinités entre un Bernois et un Fribourgeois qu’entre un Bernois et un Bâlois. Comment se sont créées ces oppositions de caractères ? L’histoire, aidée de la géographie et de l’économie politique, arrive à l’expliquer. Comment elles se maintiennent, malgré les chemins de fer et le télégraphe, malgré les attributions croissantes du gouvernement fédéral et les efforts répétés des radicaux, voilà de quoi surprendre. Comment, surtout, elles atteignent au paroxysme dans les villes en sorte que la vie citadine, cette grande niveleuse, semble produire ici des résultats inverses de ceux qu’elle produit ailleurs, voilà qui paraît inexplicable. On n’y saurait trouver qu’un motif plausible : c’est la nature très particulière de l’idéal suisse tel qu’il se révèle de nos jours.

Sa caractéristique suprême, c’est d’être également éloigné des vastes horizons et de l’étroite routine. Le Suisse n’est pas casanier ; il a de la « sortie », comme on dit en certaines régions normandes : il se déplace facilement et fera volontiers de grands voyages ; il aime le progrès et sait en profiter ; il possède le sens du pratique et de l’application ; il a de la mesure et de l’ambition, de la prudence et de la persévérance. Mais le monde ne l’intéresse pas. L’avenir ne le passionne point. Des repères précis limitent ses émotions dans l’espace et dans le temps ; il les franchit rarement. Il est altruiste à sa manière, envers les individus, non envers les collectivités ; les destinées du panslavisme et du pangermanisme, le péril jaune et la question nègre, l’impérialisme anglo-saxon et le républicanisme espagnol, tout cela ne captiverait ses pensées que s’il devait en bénéficier ou en souffrir. Les questions mondiales qui ne paraissent pas avoir de répercussion éventuelle autour de lui sont sans action sur son cœur ; il apporte à les étudier l’espèce de zèle froid, de conscience mécanique qu’un bon télégraphiste peut appliquer aux choses de son métier.

C’est là de l’égoïsme sans doute ; mais cet égoïsme est sympathique parce qu’on le sent intelligent et réfléchi ; c’est l’égoïsme de l’homme qui, ayant devant lui une tâche très suffisante pour remplir sa vie, juge inutile de s’attarder à considérer la tâche du voisin autrement que pour suivre d’un regard avisé et surprendre, s’il y a lieu, les procédés nouveaux et ingénieux susceptibles d’être utilisés par lui-même. Une très grande nation, obligée par sa fortune et sa position de jouer les premiers rôles sur la scène universelle, ne saurait se contenter d’un pareil idéal ; pour elle, s’y confiner, ce serait déchoir. Nous ne croyons pas qu’on puisse reprocher à une nation restreinte de l’avoir fait sien. La Suisse, en tous les cas, n’a pas à s’en repentir. Plus on y songe et plus il semble qu’en se repliant de la sorte sur elle-même, elle a évité le principal danger auquel l’exposait sa configuration géographique et ethnique. Au lieu d’éparpiller ses énergies autour d’elle, elle a su en faire emploi sur son propre territoire ; au lieu de laisser drainer ses forces par de puissants voisin, elle a su les concentrer. Or cette concentration bienfaisante s’est opérée et se maintient à l’aide du cantonalisme. Si la Suisse peut si bien se passer du monde extérieur c’est parce qu’elle forme elle-même un petit monde complexe qui satisfait pleinement le besoin d’agitation et de concurrence individuelles de ses citoyens. Sans doute, sur le théâtre cantonal, la ligne d’horizon est proche, les menus faits grandissent démesurément, les groupements manquent d’ampleur, les querelles et les rivalités sont un peu mesquines ; ce n’en est pas moins de tous ces éléments qu’est faite la consistance élastique de la confédération. Encore une fois, l’Helvétie cantonale est un petit monde ; une Helvétie unie ne serait qu’un petit pays.

Si nous cherchons, au terme de cette monographie, à nous représenter la Suisse moderne sous une forme concrète, c’est l’idée de la fourmilière qui nous vient à l’esprit. Lequel d’entre nous ne s’est pas penché avec un intérêt captivé au-dessus de ces monticules édifiés au plus profond des forêts par le persévérant labeur des fourmis ? Qui n’a pas admiré l’ordre et l’activité régnant au milieu de cette population agglomérée où chacun se hâte lentement vers un objet déterminé dont il sait d’avance l’usage à faire. Ce que nous apercevons n’est rien à côté de ce qu’a découvert la patience des savants ; la comparaison n’a donc rien d’humiliant. Oui, la Suisse est une fourmilière, — éclairée à l’électricité et pourvue de toutes les améliorations matérielles d’un siècle civilisateur.

Recueillons la grande loi qui se dégage de sa prospérité présente : c’est la loi du travail. Par le travail quotidien, mesuré, persévérant, l’Helvétie est parvenue bien plus haut et bien plus loin que ne le comportaient sa situation, sa fortune et ses origines. Le travail est à la fois son ressort et sa récompense, son honneur et sa sécurité.