Robert Lozé/L’épreuve

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A. P. Pigeon (p. 99-117).

CHAPITRE XVI

L’épreuve


Montréal.

C’était le lieu et le moment de tenter le grand effort.

Le jeune homme ressentit la poignante émotion du soldat marchant pour la première fois à l’ennemi. Mais il réprima ce serrement de cœur que produisait chez lui son entrée dans l’inconnu, et il se mit à l’œuvre.

Deux problèmes s’imposaient :

Vivre.

Vivre suivant ses nouvelles résolutions.

Une circonstance le favorisa. Il n’eut pas à rompre avec son passé. Ce passé l’avait quitté. Son bureau était désert. Bittner était parti, et avec Bittner toute cette suite d’affaires douteuses et louches dont ils avaient ensemble vécu.

D’un autre côté, nous le savons, il était sans ressources. Il est vrai qu’il n’avait de dette que celle du loyer arriéré de son bureau.

Le propriétaire de l’immeuble, qu’il alla voir tout d’abord, consentit volontiers à attendre quelques semaines un homme qui s’était toujours fidèlement acquitté de ses obligations.

Puis, l’avocat fit venir Bittner et exigea un règlement final et immédiat.

— La présente transaction, dit Robert, sera la dernière entre nous. Il faut qu’elle soit terminée avant que vous sortiez d’ici. Du reste, vous ne me trouverez pas exigeant.

Bittner, incapable de comprendre le changement qui s’était opéré dans l’âme de son ancien patron, même si celui-ci eut jugé à propos de l’en instruire, et qui s’attendait de sa part à des reproches mérités, fut surpris de sa grande modération. Il lui rendit compte des sommes de toute provenance qu’il avait retirées, mais il déclara ne pouvoir verser la part qui revenait à l’avocat immédiatement.

— Versez alors ce que vous pourrez contre ma quittance finale que voici, car il me faut à tout prix en finir maintenant.

Robert obtint ainsi une centaine de dollars, représentant beaucoup moins que ce qu’il pouvait légalement exiger ; mais il était loin de songer à s’en plaindre. Il voulait toucher le moins possible de cet argent-là. Il déposa le montant à la banque.

Rencontrant un jeune confrère nouvellement admis aux examens de juillet, il lui proposa de lui sous-louer une des pièces de son bureau, ce qui fut accepté. Il lui restait deux pièces. De l’une il fit sa chambre à coucher, de l’autre, son étude ; cet arrangement devait réduire considérablement sa dépense. Le jour même, il installa son jeune confrère et il s’installa lui-même. Ouvrant ensuite ses livres de compte, il ferma méthodiquement tous ceux qui tenaient à son ancien métier, copia sur des feuilles séparées ceux qui lui semblaient légitimes et qui lui étaient dus pour la plupart de clients qu’il avait rencontrés dans le cercle de madame de Tilly. Il avait évité jusqu’ici d’en réclamer le paiement, dans l’espoir de conserver cette clientèle. Presque tous ces montants seraient payés promptement et augmenteraient d’autant son petit dépôt à la banque.

Robert était arrivé à Montréal à huit heures du matin. Il était maintenant huit heures du soir. En douze heures, il s’était procuré des ressources pour ses besoins immédiats, s’était installé et était prêt à commencer sa nouvelle vie. Et maintenant il était seul dans ses chambres silencieuses, dans un entourage familier et qui pourtant lui paraissait étranger. Il lui semblait que des années s’étaient écoulées depuis qu’il avait pris place devant ce bureau, tant la transformation qui s’était opérée en lui était profonde et complète.

Un sentiment de solitude et de tristesse pesait sur lui. Son cœur était loin. Mais, se dit-il, ces rêveries sont malsaines, chassons-les. Malgré sa fatigue, il se mit à écrire à sa mère d’abord, puis à Irène. Et ce fut sa première lettre d’amour, de cet amour qui s’abandonne aux confidences, dit tout ce qu’il fait et tout ce qu’il pense. Robert, en écrivant, constatait avec joie que dans ses actions comme dans ses intentions, il n’y avait rien maintenant dont il eût à rougir et qu’il eût désiré cacher. Sa plume courait librement comme sa pensée.

« Chère amie, lorsque je vous disais que j’étais indigne de vous, je me rendais vaguement compte que je disais vrai, mais je n’avais pas encore fait mon examen de conscience et je sentais la chose bien plus que je ne la raisonnais.

L’amour et le malheur m’ont apporté la lumière. J’étais indigne de vous et de toute femme bonne et sincère, parce que je n’avais pas compris mon devoir d’homme et que je suivais une mauvaise route. Dans la voie nouvelle où j’entre aujourd’hui, je me réhabiliterai par le travail et le courage, si j’ai, comme je l’espère, la force d’y persévérer. Pour cela, j’essaie tout d’abord de bien comprendre mes devoirs. L’avocat, s’il a une raison d’être, doit faire plus qu’obéir à la lettre des lois. Il doit avoir une mission, il doit être un guérisseur. Pas plus que le prêtre ou le médecin, il ne lui est permis de prêter son ministère aux abus sociaux. C’est, ou du moins ce devrait être, jusqu’à un certain point, une profession de sacrifice que la sienne puisqu’elle conduit à la plus haute fonction de la vie civile : la magistrature. Elle demande donc une vocation spéciale. C’est ce que beaucoup de ceux qui s’y jettent ne soupçonnent pas. Ils en font un métier, pour vivre. L’honoraire est leur but, la légalité leur unique frein. Sans doute, l’avocat, comme le prêtre et le médecin, doit pouvoir vivre de sa profession. Mais ce n’est pas une raison de faire de son bureau une boutique.

« C’est avec cela devant les yeux que je vais travailler. Peut-être n’étais-je pas vraiment appelé à l’état que j’ai embrassé. Il est certain que ces vocations ne sont pas communes parmi les hommes. Maintenant que j’y suis, je dois en accomplir les devoirs et observer de près cette chose complexe qui se compose des relations des hommes entre eux sous la direction des lois. Cette science ne consiste pas uniquement ni même principalement en la connaissance des textes, encore moins de savoir suivre le fil du dédale tortueux de la chicane. Il faut pouvoir peser ces lois dans la balance, découvrir comment, quelquefois dans leur forme, plus souvent dans la manière de les appliquer, elles s’écartent du droit et de la charité.

« Je sens bien que cet idéal est élevé. Sans doute beaucoup de gens se moqueraient si je le leur exposais. On me répondrait qu’avec de telles idées on ne vit pas au barreau. Il est même possible que mon zèle de néophyte m’entraîne trop loin. Pourtant, je ne le crois pas. Il me semble que lorsqu’on se reconnait impuissant à faire le bien ou à éviter le mal dans une certaine carrière, il faut en chercher une autre. Et je suis bien certain au moins que si j’exagère, c’est que je suis ébloui par la splendeur de la vérité nouvellement entrevue, comme un aveugle guéri qui, pour la première fois, contemple les beautés de l’univers. Tout cela, chère amie, me rapproche de vous, ce qui serait déjà une récompense plus que suffisante pour un effort beaucoup plus grand. Mais j’ai le sentiment que même au point de vue matériel, je n’aurai pas à me repentir d’avoir visé si haut. »

C’est ainsi que le jeune homme, ouvrant son cœur à sa fiancée, se raffermissait de plus en plus dans ses résolutions. Et ce soir-là même, entamant sa tâche, il recommençait la lecture des commentateurs du code civil avec une intelligence bien autrement profonde de leur philosophie qu’il y avait apporté auparavant. À partir de ce jour, fidèle à son programme, il s’appliqua particulièrement à démêler l’esprit des lois dont il connaissait la lettre.

Il vint un temps, et plus tôt qu’on ne pourrait le croire, où il fut en état de juger, où le vrai et le faux en droit — c’est-à-dire en matière morale et sociale, car ces choses se tiennent — ne furent plus pour lui de vains mots. Erreurs, abus, points faibles ressortaient dans son esprit comme autant de taches qui l’obsédaient et qu’il voulait à tout prix effacer. Des remèdes, au moins des remèdes tentatifs s’offrant à sa pensée, il ne pouvait s’empêcher de les faire connaître. Aussi, bientôt, dans les publications de jurisprudence, le nom de Robert Lozé commença à paraître. Ces écrits, traitant de sujets bien médités, pleins d’idées neuves, inspirés par une évidente bonne foi, commençaient à capter l’attention. Ceux qui, au barreau surtout, avaient connu le Robert d’autrefois, se frottaient les yeux, en lisant, car l’auteur de ces lignes n’était certes pas un vulgaire chicanier. On y voyait poindre le philosophe et le juriste.

C’est assez dire que le jeune homme se passionnait pour sa nouvelle vie. Acceptée d’abord comme un sacrifice nécessaire, il y trouvait dès les premiers mois, des compensations telles qu’il en était tout étonné. Lui qui avait redouté les humiliations et les quolibets, il était entouré d’un respect toujours grandissant et qui lui causait une satisfaction profonde,

Être fidèle à ses résolutions ! Mais à vrai dire, maintenant, il n’avait aucune tentation de ne pas l’être. Dans cette vie, que sous certains rapports on pourrait appeler austère, ses revenus très diminués, avec les quelques ressources ménagées au début, suffisaient à ses besoins. Chose qui surprendra, il ne manquait pas de travail. Avec la confiance publique, les affaires venaient.

On comprend qu’il n’acceptait pas comme autrefois tout ce qui se présentait. Beaucoup de gens trouveront même qu’il se montrait trop sévère, à la façon des nouveaux convertis. Mais nous ne peignons pas ici un personnage imaginaire, et nous devons dire les choses telles qu’elles se sont passées, sans d’ailleurs prendre la responsabilité des opinions ni des conséquences.

Des fournisseurs vinrent lui offrir la perception de leurs créances, aux conditions ordinaires du tant pour cent sur les montants perçus ; chose défendue par les règlements du barreau qu’on élude quelquefois. Il s’agissait en somme de saisir les meubles et le salaire d’une foule de petites gens, de les mettre sur le carreau, suivant l’expression consacrée.

Robert refusa tout cela.

— Je ne prétends pas, dit-il à ces personnes, que ce que vous me demandez de faire soit illégal ou injuste. Il est même probable, dans l’état actuel de la loi et de l’usage, que vous ne puissiez pas faire autrement que vous faites. Seulement, les dettes dont vous désirez poursuivre le recouvrement, tiennent plus ou moins à une plaie sociale dont les ravages sont apparents. Je veux parler de ce système qui consiste à encourager d’une part le consommateur à une dépense qui va souvent au-delà de ses moyens, et d’employer ensuite contre lui des modes de recouvrement cruels, puisque, s’ils sont efficaces, ils atteignent bien plus les innocents que les coupables, tandis que la plupart du temps le remède est illusoire. Vous savez cela par expérience, puisque, afin d’éviter des risques personnels, vous me proposez à moi d’enfreindre les règlements de mon ordre. Le fournisseur en souffre autant que le consommateur, et personne n’en profite, pas même, à la longue, ceux dont le métier est de faire rendre gorge aux imprudents qui s’endettent. On confond trop souvent le système dont je parle avec le crédit financier et commercial, lequel est aussi avantageux qu’il est nécessaire et qui ne donne pas lieu aux mêmes inconvénients. Ces idées ne sont pas encore celles de tout le monde, je le sais bien, mais elles se feront jour. En attendant, je ne puis me rendre complice d’un abus qui pour être général n’en est pas moins regrettable.

La fraude et la mauvaise foi méritent toujours d’être punies. Mais chaque cas demande un examen distinct. Or, vous me présentez ici une multitude de créances résultant d’un système vicieux. Parmi ces créances pour faire mon devoir, il me faudrait faite un triage qui occuperait plus de temps que je ne puis y consacrer. Du reste, c’est là un arrangement qui ne vous conviendrait nullement.

Ces réflexions fournirent au jeune homme le thème d’une étude qu’il publia et qui fut assez généralement commentée. Après avoir parlé des législations modernes, qui, en dépit de la science et du progrès, méconnaissent encore certaines des causes les plus graves de l’appauvrissement public, il cita comme exemple à l’appui, le système dont nous parlons, et s’attacha à démontrer la hausse permanente de toutes les choses nécessaires à la vie qui en est une des conséquences.

D’autres conséquences encore en découlent fatalement. Le consommateur achète au-delà de ses besoins et cherche ensuite par tous les moyens à échapper aux obligations qu’il lui est impossible de remplir ; le fournisseur, d’autre part, désireux de se refaire de ses pertes et quelquefois peu scrupuleux, trouve quelque moyen de majorer ses créances, en calmant sa conscience par ce raisonnement qu’après tout il ne fait qu’exiger l’intérêt sur sa dette. Puis, entre le fournisseur et le consommateur surgissent les collecteurs, c’est le mot consacré. Parmi ces derniers, c’est une course au clocher. Ils rivalisent de zèle et de bassesse, ils créent en certains endroits un désarroi général qui dégénère en une véritable anarchie à laquelle on a cherché à remédier par des mesures législatives jusqu’ici inefficaces, parce que ce ne sont que des demi-mesures telles que la protection contre la saisie d’une proportion des meubles et du salaire, la défense aux avocats de recevoir des honoraires dans des causes ne dépassant pas un certain montant, et ainsi de suite, restrictions faciles à éluder et qui empirent plutôt la situation.

Et si, ajoutait-il en terminant, on se récrie, si on déclare que je prêche une doctrine révolutionnaire, qui sape les bases de l’ordre social et rend les échanges impossibles, je répondrai qu’on en disait autant et plus lorsqu’il fut d’abord question d’abolir l’emprisonnement pour dettes. Or la loi actuelle, en ce qui regarde ce genre de transactions, tout comme la loi qui mettait le débiteur sous les verrous, est la résultante d’un raisonnement faux. Pour la sécurité des transactions ordinaires, il vaut mieux s’en rapporter au jugement et au sens du commerçant et aussi du public, qu’aux contraintes légales. Au surplus, il n’existe qu’un seul moyen juste de transiger avec les faibles et les ignorants, qui sont la majorité, c’est de donner la sanction des lois humaines au précepte que nous a enseigné le Seigneur lui-même lorsqu’il nous a dicté la prière la plus belle qui fut jamais : ne nos inducas in tentationem.

Ces incidents choisis au hasard font bien voir la tendance d’esprit du jeune avocat et combien il prenait au sérieux ce principe que quiconque embrasse une profession qui, par sa nature même, mérite le titre de profession libérale, doit travailler à une œuvre plus noble que celle de l’ouvrier ordinaire, œuvre idéale dans laquelle doit le guider l’idée chrétienne exposée dans l’Évangile.

Du reste, si d’un côté il voyait des abus à corriger de l’autre, il était zélé dans la recherche et dans l’application des remèdes. C’est ce qui fît que dans le même ordre d’idées, et comme le corollaire de ses maximes au sujet des petites avances, il étudia la question des petites économies. Il alla même, avec le concours de quelque amis éclairés, jusqu’à participer à la fondation d’une caisse populaire où l’économie du sou était possible et où les nécessiteux, pourvu qu’ils offrissent les garanties nécessaires de respectabilité, pouvaient, à l’occasion obtenir certaines avances, non pas de marchandises mais d’argent, ce qui est bien différent.

Ce groupe d’hommes, attachait avec raison une grande importance à ces choses. Ils croyaient que l’esprit d’ordre et d’économie chez le peuple est la meilleure garantie de la vie de la nation, de sa liberté et de son avenir.

Un jour, il entra dans son bureau un client bien différent de ceux dont nous venons de parler. C’était un homme déjà âgé, qui s’occupait d’instruction publique et d’éducation et qui venait lui proposer d’intenter certaines procédures dans le but d’obtenir des réformes sanitaires dans les écoles. Ce client, M. Millais, fit lire au jeune avocat la loi régissant cette matière.

Cette loi lui paraissait bien insuffisante, il y constatait de nombreuses lacunes ; d’un autre côté, il lui signala des abus et des infractions qui faisaient de cette loi, déjà insuffisante, une lettre morte, au grand détriment de l’enfance dans plusieurs localités.

À la suite d’un long entretien avec son nouveau client, Robert lui dit :

— Je me chargerai volontiers de la poursuite de cette réforme, mais je dois vous avertir qu’une fois engagé dans cette voie je n’entends pas reculer. Il me faut donc, avant tout, être assuré des moyens de faire cette lutte et de la faire avec effet. Car nous aurons affaire à forte partie, le préjugé étant le plus obstiné des adversaires.

— Je veux bien, répondit M. Millais, mettre à votre disposition une somme fixe et suffisante — il mentionna un montant considérable — mais je ne voudrais pas me porter demandeur dans l’instance et encourir ainsi des responsabilités incertaines en frais, au cas d’insuccès. Il faudra qu’un autre vous prête son nom.

Après avoir réfléchi, Robert reprit :

— Je n’aime pas cette manière de faire qui, entre autres inconvénients, semblerait indiquer de notre côté une certaine incertitude quant au résultat, faiblesse que nos adversaires ne manqueraient pas de faire valoir contre nous. Nous devons agir ici au grand jour. Ni vous ni moi ne devons nous cacher derrière un prête-nom. Vous aurez, du reste, à rendre témoignage, et au cours de votre interrogatoire, vous devrez déclarer quelle part vous prenez à cette œuvre. Quant à moi, ma profession me fait un devoir d’aider à de telles revendications, et même de les provoquer. J’entends, du reste, ne m’engager qu’à bon escient, autant que possible à coup sûr, car l’insuccès nuirait à la cause plus que l’inaction. Dans ces conditions, je pourrai m’associer un jeune confrère et poursuivre les instances en mon propre nom. Si, par malheur, je venais à échouer, la somme que vous m’aurez confiée paiera les frais.

M. Millais lui serra la main avec émotion et voulut lui verser le montant stipulé immédiatement.

— Un instant encore, fit l’avocat. Si j’accepte ce montant, je veux rester libre quant au mode de son emploi. Il me faudra peut-être en distraire une partie pour mes besoins personnels pendant l’instance, car je devrai d’abord faire une enquête qui sera probablement longue, certainement difficile et compliquée. Je devrai prendre le temps qu’il me faudra pour préparer chaque cause. N’oubliez pas non plus que si on nous déboute ici, il nous faudra en appeler de tribunal en tribunal, peut-être jusqu’au Conseil Privé d’Angleterre. Si nous réussissons devant nos tribunaux, nos adversaires en feront autant, n’en doutez pas. Le réformateur marche à la ruine certaine, s’il n’est pas armé de toutes pièces.

— Eh bien ! Soit, dit son client. Combattons ensemble et à ciel ouvert. J’ai la confiance que nous réussirons, et je vous remets cette somme absolument et sans conditions.

Robert se mit à l’œuvre avec une ardeur extraordinaire. La tâche s’offrait toute hérissée de difficultés. Les infractions à la loi étaient évidentes pour les gens de bonne foi. Mais il savait bien que le point critique serait la preuve légale. Il fallait que cette preuve fut absolument irréfutable et accablante. Il fallait trouver des témoins assez indépendants pour parler et d’une réputation inattaquable. Ce fut là le travail long, secret et patient de plusieurs mois.

Enfin vint le moment où il se crut sûr de son fait. Il écrivit alors aux directeurs de plusieurs institutions, leur signalant les infractions qu’il avait constatées, et les sommant d’y porter remède.

Chose significative, comme si elles s’étaient entendues entre elles, chacune de ces personnes répondit en niant les infractions dont l’avocat se plaignait et en refusant de tenir compte de sa plainte.

L’affaire devait donc se vider devant les tribunaux. Naturellement, tout ce que peut inventer la chicane fut mis en œuvre pour entraver la procédure dès le début. Mais un très grand soin apporté dans la rédaction des pièces permit à l’avocat d’éviter ces embûches, et bientôt on en vint au mérite.

Alors Robert, comprenant l’importance qu’il y avait pour sa cause d’y intéresser l’opinion publique, se rendit personnellement chez les rédacteurs des principaux journaux. Non pas dans le but de se procurer une réclame, mais pour remplir un devoir, celui de plaider sa cause devant le tribunal suprême et final en ces matières, celui de l’opinion. Il leur demanda de faire recueillir fidèlement la preuve et les plaidoiries, quels que fussent leurs commentaires. Partout sa demande fut favorablement accueillie. Même le propriétaire d’un journal avec lequel il avait eu à soutenir une polémique et dont il aurait pu s’attendre à quelque fin de non recevoir, lui promit des comptes-rendus fidèles et complets et peut-être même son appui.

Robert fut agréablement surpris et lui en fit l’observation.

— Ma foi, répondit le journaliste, je ne pense pas comme vous sur certains points, mais je vous respecte parce que vous avez le courage de vos opinions.

— Mes opinions ne sont pas aussi radicales et elles sont peut-être plus pratiques que vous ne croyez, fit le jeune homme en souriant.

L’affaire fut chaudement contestée. Dans les cercles judiciaires on fut frappé de la manière dont Robert avait préparé sa cause. Le public, qui ne se rendait pas compte au même degré des difficultés de métier, s’intéressa surtout à la plaidoirie du jeune avocat. Il y expliquait dans un langage clair et sobre la raison d’être de la loi et son esprit démontrait que le texte trop timide n’allait pas aussi loin que le comportait cet esprit. Puis il établissait que cette loi insuffisante était violée par ceux-là mêmes qui avaient charge de l’appliquer. Les conséquences désastreuses de cet état de choses étaient exposées en détail et appuyées de preuves nombreuses et d’exemples navrants. Enfin, l’inanité de la défense, qui, en présence de faits aussi graves, s’appuyait uniquement sur des objections techniques, ressortait clairement. Robert était tellement préparé qu’il se montra supérieur à ses adversaires sur tous les points. Le jugement de première instance lui fut favorable et le tribunal d’appel confirma ce premier arrêt.

Alors survint une intervention inattendue. Un très haut personnage, disposant d’une influence décisive en matière scolaire, appela auprès de lui le jeune avocat et lui fit comprendre qu’il avait été frappé des révélations faites au cours de la cause.

— Je reconnais, lui dit-il, que vous avez relevé de graves abus et je puis vous promettre dès maintenant que nous allons veiller à ce qu’il y soit porté un remède efficace et permanent. Reste la question des frais et des pénalité. Si nous pouvons régler ces points raisonnablement et à l’amiable, je dois vous dire que la lutte est terminée.

Robert comprenant toute l’importance du succès que ces paroles lui annonçaient, eut peine à réprimer un mouvement de triomphe. Il répondit cependant sans rien faire paraître de ses sentiments.

— J’ai travaillé pour le succès d’une cause qui me semblait juste et non pas pour toucher le produit des pénalités. En accepter la moindre parcelle serait à mes yeux un déshonneur. Cependant, vous le savez, une partie de ses amendes n’est pas à ma disposition ; on devrait, ce me semble, la verser entre les mains de personnes qui en feraient usage pour l’amélioration des écoles. Quant au reste, ces procédures ayant coûté du temps et de l’argent, il est juste que ceux qui les ont rendu nécessaires en acquittent les frais.

Ces conditions furent acceptées. Robert avait atteint son but. La profonde satisfaction qu’il éprouvait était partagée par M. Millais qui ne trouvait pas de mots pour la lui témoigner,

— Car, mon cher monsieur Lozé, disait-il, vous avez conduit cette affaire en maître. Sans vous, je n’aurais pas eu le courage de livrer une telle bataille.

— Sans vous, mon cher monsieur, riposta Robert, je n’en aurais pas eu l’idée.

Il est vrai que j’ai conduit cette affaire avec tout le soin dont j’étais capable ; et comme il arrive souvent lorsqu’on s’applique tout entier à une chose, j’ai réussi mieux et plus vite que je ne l’espérais. Aussi ai-je dépensé moins que je n’avais prévu, et je suis en mesure de vous rendre une bonne partie du dépôt que vous m’avez confié.

— N’en faites rien, cette somme est à vous. Votre travail vaut bien plus que ce qu’elle représente. Je vous prie donc de l’accepter en témoignage de l’estime que j’ai pour vous.

— Eh ! bien. J’accepte franchement, car pour ne vous rien cacher, je ne suis pas riche, et je crains bien qu’avec la ligne de conduite que je me suis tracée, je ne le sois jamais.

— Vous pourriez bien vous tromper, dit le vieillard. Si vous poussez l’esprit du devoir jusqu’au scrupule, c’est une affaire de conscience. Il est certain que vous ne pouvez pas honnêtement faire ce que vous croyez être mal. D’un autre côté, je ne serais pas surpris que vous fussiez récompensé de vos sacrifices. Ces qualités chez un homme de profession inspirent la confiance. Ne doutez pas de l’avenir.

Les prévisions de cet homme de bien devaient se réaliser. Le succès que venait de remporter Robert lui valut de nombreuses félicitations et des approbations qui lui furent précieuses. M. de la Chenaye lui écrivit de Québec de ces choses qu’inspire à un penseur l’effort persévérant d’un homme d’action. Mais ce fut la lettre de Jean qui lui fit le plus plaisir. Robert avait jusqu’ici trouvé chez son frère une telle supériorité qu’il avait désespéré de jamais marcher son égal. Jean n’avait pourtant rien négligé pour resserrer le lien fraternel un peu relâché par l’absence, et il s’était surtout bien gardé de faire étalage de sa richesse. Ce ne sont pas cependant les inégalités de fortune, mais les différences dans la valeur mentale et morale qui creusent les abîmes entre les hommes. Le génie qui s’ignore peut un temps ramper ; dès qu’il se connaît, il remonte sans effort à sa place naturelle. L’effort consciencieux que Robert avait fait, le relevait à ses propres yeux. Son succès lui inspirait confiance et courage. Il sentait qu’il s’élevait jusqu’au niveau de Jean et qu’ils pouvaient, désormais se tendre réciproquement la main.

Sa position au barreau était devenue fort enviable. Il en recueillait comme premier fruit un commencement de vraie clientèle. Elle était loin, la piètre pratique d’autrefois ! On lui apportait maintenant des affaires telles que peuvent en accepter ceux qui comprennent les devoirs et les responsabilités de leur profession. Depuis qu’il ne recherchait plus les clients, les clients le recherchaient. Et dans chaque cas, il se sentait assez fort pour imposer sa manière de voir et ses conditions, tandis qu’auparavant il n’avait été que l’humble serviteur du plus obscur plaideur.

Robert ne se reconnaissait plus lui-même. Ne pouvant contenir le bonheur qui débordait en lui, il s’épanchait dans le cœur d’Irène. Des voix nombreuses chantaient ses louanges au pays natal. M. Coutu son ancien adversaire, était maintenant le premier à vanter ses qualités. Jean, qui avait étudié son frère et qui comprenait la transformation qui s’était opérée en lui, réjouissait le cœur de leur mère en lui expliquant de quelle noble façon il rachetait ses erreurs. Irène, triomphait. Le docteur de Gorgendière résistait avec d’autant plus de peine à ses prières réitérées pour qu’il la conduise à Montréal, qu’il en avait presque autant envie qu’elle-même. Sa prescription agissait ; son orgueil de médecin et de philosophe en était flatté, son amour paternel s’en réjouissait. Il aurait voulu voir le patient de près. Mais il n’aurait pas voulu risquer de distraire le jeune homme de ses travaux par la présence de sa fiancée. Irène se résignait donc à attendre l’été, alors que la longue vacance lui ramènerait son ami pour quelque temps.

De son côté, Robert ne se soumettait pas à une tension d’esprit continuelle. Du reste, il se serait bien gardé de négliger cette amie qui lui avait, la première, témoigné une si utile sympathie et qui lui avait rendu de si réels services. L’homme sérieux n’est pas nécessairement un ermite ou un hibou. Le fait est que le jeune homme, plus sage, avait plus de gaieté qu’autrefois, étant plus heureux. De temps à autre, il se dérobait à ses études, pour chercher des distractions. La maison de madame de Tilly était toujours celle qui lui plaisait davantage.

Il trouvait, comme autrefois et plus qu’autrefois, en cette aimable femme une amie et une confidente sûre et désintéressée. Elle cachait avec soin la tristesse qui lui venait parfois au cœur lorsque Robert lui parlait de ses projets et de ses espérances. Certes, elle s’en réjouissait sincèrement. Mais elle ne pouvait se défendre de comparer secrètement le sort de Robert et d’Irène avec celui qui lui était échu à elle. Sauf cette réserve que son bon cœur lui imposait, elle se livrait plus franchement qu’autrefois sachant que le cœur de Robert était occupé. Celui-ci apprit les circonstances malheureuses de sa vie. Là aussi les rôles étaient changés. C’était Robert maintenant qui avait pitié et qui consolait.

Madame de R. se trouvait souvent, nous le savons, chez sa parente, madame de Tilly. Lorsqu’elle y rencontrait Robert, elle le traitait comme autrefois, quelquefois avec indifférence, le plus souvent avec une certaine faveur un peu dédaigneuse. Pour elle, il n’était que le premier venu. Un jour, en sa présence, madame de Tilly fit allusion aux fiançailles du jeune avocat et d’Irène.

— Vous dites ? s’écria la vieille dame.

— Que M. Lozé épouse mademoiselle de Gorgendière.

— Notre cousine, Irène de Gorgendière ?

— Mais oui. Ne le saviez-vous pas ?

— Ma foi non. Comment aurais-je pu m’en douter ?

Elle accentua cette remarque d’une grimace expressive qui autrefois aurait désolé le jeune homme, mais qui maintenant le fit sourire.

Je ne savais pas, madame, dit-il, que vous fussiez l’alliée de mademoiselle de Gorgendière.

— Voyez donc ! Voyez donc ! continua la vieille dame sans répondre à Robert et comme se parlant à elle-même. Voilà pourquoi ce pauvre docteur avait si piteux air lorsqu’il est venu nous voir au printemps dernier. Il me semblait singulier qu’il s’occupât tant de ce jeune homme, mais je croyais qu’il ne s’agissait que de politique…

Madame de Tilly supportait ce soliloque avec impatience et cherchait à changer de sujet. Elle se mit à parler avec volubilité des écrits de Robert et de la mention faite dans les journaux de sa lutte pour la réforme scolaire. Elle semblait vouloir le placer dans un jour favorable devant sa cousine, mais surtout faire taire celle-ci.

Robert eut soin de ne laisser voir aucune surprise. Mais en sortant il fit cette réflexion, que certaines choses jusqu’ici inexplicables pour lui dans la conduite du docteur de Gorgendière, lors de la candidature malheureuse du jeune avocat, pouvaient maintenant s’expliquer. Le médecin avait sans doute voulu connaître à fond celui qui avait gagné le cœur de sa fille et qui semblait ambitionner son mandat de législateur. Il avait consulté madame de R…, sans doute aussi madame de Tilly. Quel jugement avait-on porté sur celui qui voulait devenir son gendre ? Pas très favorable, ce jugement. Et Robert reconnaissait qu’il avait mérité d’être sévèrement jugé. Eh ! bien, pensa-t-il, le père d’Irène devra maintenant reconnaître que je fais de mon mieux pour me rendre digne de sa fille.

Enfin au printemps succéda l’été. Aux premiers jours de la vacance des tribunaux, Robert partit pour rejoindre Irène.

Ce fut avec des sentiments bien différents de ceux de l’an passé que le jeune avocat prit cette fois le chemin de son village natal. Plus d’inquiétudes sordides maintenant. Il fermait son bureau pour un congé prolongé, le cœur gai et sans un vestige de cette crainte humiliante d’être supplanté, qui est un des châtiments de la médiocrité. On ne le classait plus parmi les parasites qui se disputent les ruines sociales comme les pillards sur certaines plages se disputent les épaves. Les journaux annonçaient son départ, non plus en manière de réclame, mais comme un fait d’intérêt public. Sa clientèle modeste encore mais solide et honnête, attendrait son retour ; on saurait où le retrouver au cas de besogne pressée.

Différence très sensible aussi dans l’accueil qu’on lui ferait là-bas. Cette fois, il revenait vraiment au foyer. Le bonheur remplissait son cœur.

À la gare de Saint-Ixe, un groupe nombreux l’attend, et le docteur de Gorgendière vient le premier lui serrer la main. Le vieux médecin ne dit pas grand’chose, mais Robert comprend bien ce que signifie cette cordialité.

Voilà sa mère qui lui sourit et Irène qui le regarde avec orgueil. Toute la famille l’entoure et lui fait compliment sur sa bonne mine.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


Les fiancés se sont éloignés ensemble. Ils marchent lentement à l’ombre de ces arbres témoins de leurs premiers épanchements d’amour.

— Irène, êtes-vous contente de moi ?

— Contente ! Oh, mon ami, comment vous le dirai-je ? Nous sommes tous émerveillés. Moi, j’étais bien sûre de vous. Je l’ai toujours dit à mon père.

— Mais sans le persuader ?

— C’est vous qui l’avez persuadé. Après avoir lu votre plaidoyer dans l’affaire des écoles, il s’est avoué vaincu.

— En effet, Irène, on dirait que le ciel a voulu me récompenser de l’effort réel que j’ai fait. Tout m’a réussi depuis un an. Encore douze mois de ce succès, et je pourrai vous offrir une aisance dont nous n’aurons pas à rougir.

— Nous n’aurons jamais à rougir l’un de l’autre, Robert.

— Non, chère Irène. Laissé à moi-même, j’étais aveugle. Aujourd’hui encore je ne vois que par vos yeux. C’est pourquoi je veux ne jamais m’éloigner de leur lumière.