Robert Lozé/L’accident

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A. P. Pigeon (p. 89-98).

CHAPITRE XV

L’Accident.


Robert partait vers l’inconnu.

Pour la première fois de sa vie, il allait donner de tout son être et faire connaître la mesure de sa capacité. C’est assez dire qu’il s’ignorait lui-même et qu’il était incertain du résultat. Il en est ainsi d’un arbre nouvellement transplanté dont les feuilles se dessèchent et dont les rameaux se courbent vers la terre. S’il survit, il en deviendra plus beau. Mais vivra-t-il ?

Robert comptait bien vivre.

On attribue à Mahomet cette pensée que trois pierres de touche font juger l’homme, la richesse, l’autorité et l’adversité. C’était cette dernière épreuve que le jeune homme allait subir. Pendant que le convoi l’entraînait rapidement, il s’armait de courage, il se recueillait, avec déjà quelque chose de cette clairvoyance qui fait la force de ceux qui ont souffert.

Deux fois il avait voulu éviter ce combat corps à corps avec le destin que tout homme doit un jour ou l’autre soutenir, et deux fois le destin l’avait repoussé dans l’arène. Doucement, la première fois, et par la main d’une femme. À la seconde tentative, une force mystérieuse l’avait cloué sur place, il était tombé comme saint Paul, foudroyé par la Providence.

Pourquoi avait-il agi ainsi ? Pourquoi n’avait-il pas fait comme son frère ? Jean ne refusait pas de combattre et son courage savait vaincre les obstacles. Tandis que lui, Robert, par fausse direction première, par routine, par lâcheté, n’avait songé qu’à se dérober et qu’à chercher des appuis extérieurs qui au moment critique lui avaient fait défaut.

La punition était juste, il le reconnaissait. Remontant dans son passée, il voyait clairement l’erreur fondamentale de toute sa vie : l’absence de courage et de pensée. Il était entré sans penser et sans comprendre dans une profession où l’élévation de caractère est aussi essentielle que la science et le talent. Le résultat logique s’était produit ; il avait nécessairement été moins que médiocre. Il avait fait comme d’autres, hélas ! qui tombent de toute la hauteur de leur ambition de jeune homme dans quelque métier dangereux qui sape par la base l’honnêteté publique, puisque l’intelligence, l’instruction et la puissante sanction des lois y sont mises au service d’une pensée égoïste et souvent d’une jalousie féroce.

— Et je resterais ainsi sous le fait déshonorant de l’impuissance ! pensa Robert en se redressant. Non, mille fois non ! Je saurai me réhabiliter à mes propres yeux, comme aux yeux de ceux qui s’intéressent à moi. Je me relèverai, je m’élèverai par moi-même, sans songer aux secours extérieurs. Et si par malheur je dois succomber, ce sera, au moins, en combattant.

Mais, que dis-je ! Ai-je le droit de succomber ! Ô ! Irène, noble cœur qui m’a enfin fait connaître le mien, pour toi je saurai, quoiqu’il m’en puisse coûter, sortir victorieux de ce combat. Je me présenterai à toi digne enfin de ton amour si pur, si désintéressé, qui, comme celui d’une sainte, exalte et console.

C’est ainsi que Robert dépouillait complètement le vieil homme. Rempli désormais d’une véritable humilité, il jouissait pour la première fois de l’ivresse incomparable de la vraie fierté, de cette fierté saine et virile de l’homme qui ose et qui veut.

Par un dernier reste de fausse honte, il avait voulu, pendant le voyage, s’éloigner des gens qui auraient pu lui parler de sa lutte et de sa défaite. Sachant que plusieurs hommes politiques et même son adversaire heureux faisaient le voyage en même temps que lui, il s’était installé dans le char-salon qui est le dernier du convoi, et où il devait se trouver presque seul.

Il se leva sous l’empire de ses résolutions nouvelles pour faire une démarche qui exigeait de sa part aplomb.

Pénétrant dans un char-fumoir, où les politiciens dont nous avons parlé formaient un groupe bruyant, au-dessus duquel planait l’âcre nuage sorti des pipes, le jeune homme aborda aussitôt son adversaire.

— Agréer mes félicitations, monsieur le député, dit-il avec un sourire.

Le père Coutu, villageois madré, qui, à force de prêter à la petite semaine, était devenu une manière de banquier rural, n’était rien moins que généreux et désintéressé. Il entendait bien tirer de son succès, qui était à ses yeux une spéculation hasardeuse qui avait bien tourné, tous les avantages possibles. Cette démarche, dont il n’eût certainement jamais lui-même conçu l’idée et dont il était peu capable de comprendre le motif, lui causa cependant une surprise agréable. Il répondit donc d’un air amical et en s’écartant pour donner à Robert la place de s’asseoir.

— Vous n’avez pas eu de chance, monsieur Lozé. Mais savez-vous, ajoute-t-il en s’adressant aux autres et comme en manière de compliment à son adversaire, savez-vous que, pour un jeune, il m’a donné du fil à retordre. Si le docteur s’en était mêlé, j’était fichu.

— Il se reprendra, mon vieux, si tu ne nous fais pas bâtir un quai, fit un gros cultivateur assis dans un coin.

Ce fut un éclat de rire général. Chacun se mît à gouailler le père Coutu et à lui rappeler ses innombrables promesses électorales.

Robert prenait part à la conversation, qui se poursuivait toujours sur ce même ton de badinage. Mais les questions locales l’intéressant peu, il essaya de faire parler ses compagnons sur les sujets politiques et sociaux, en leur faisant part de quelques-unes des observations échappée la veille à Jean. Mais, hélas ! il eût parlé grec qu’on l’aurait aussi bien compris. On pouvait s’enrichir sans tant de science. Gabriel Coutu était là, preuve vivante de cette vérité. Robert, songeant avec tristesse que quelques mois auparavant, il n’était guère plus avancé qu’eux, et jugeant avec raison que cette médecine ne doit s’absorber d’abord que par petites doses, il n’insista pas. Grâce à son tact et à sa bonne humeur, il produisit une excellente impression, et lorsque aux approches de Lauzon, il quitta les fumeurs, il laissa des amis où il n’aurait trouvé, sans cette démarche, que des gens mal disposés.

Le char-salon était aussi calme que le fumoir était bruyant. On n’y voyait de voyageurs qu’une jeune dame et son mari. L’inévitable domestique nègre arpentait la ruelle en mirant sa face noire dans toutes les glaces.

Robert regarda par la fenêtre. Le convoi s’engageait maintenant sur la longue courbe de l’embranchement Saint-Charles, justement célèbre parmi les voyageurs. On a cheminé assez longtemps dans un pays plat et à peu près inculte. Tout à coup, l’œil fatigué par la teinte uniforme et par la tristesse désolante des sapins bas, des broussailles et des marécages, est ébloui et charmé par une échappée de bleu. On a gagné les hauteurs de Lévis.

À cet endroit s’élèvent de hautes palissades en planches qui, en hiver, protègent la voie ferrée contre les amoncellement de la neige poussée par le vent du nord. Mais elles sont construites de manière à ne pas cacher le paysage. Par des interstices régulières ménagées à dessin, et qui par suite du mouvement du train donnent l’illusion d’un rideau de gaze, le voyageur peut contempler la large nappe d’eau que forme le fleuve élargi pour recevoir les rivières Saint-Charles et Montmorency et embrasser dans ses bras immenses l’île d’Orléans. À ses pieds, les flèches de Sainte-Pétronille et de Saint-Laurent percent la verdure épaisse de l’île. Plus loin, sur la rive nord, une tache gigantesque marque l’endroit où le Montmorency précipite ses ondes laiteuses dans un abîme insondable ; puis vient la côte historique de Beaupré, puis enfin la Byzance américaine, reine superbe dominant toutes ces grandeurs.

Ce spectacle vaut à lui seul le voyage. Il se déroule avec des effets de cinématographe uniques et charmants.

Robert connait cet endroit et reste attentif à la fenêtre. Mais, cette fois, tout lui paraît étrangement confus et obscurci. La cause ? Évidemment l’allure extraordinairement rapide du train. Jusqu’ici il ne l’avait pas remarqué. Engagé maintenant sur la courbe, le convoi s’avance par bonds et par soubresauts. Le char chancelle sur son centre de gravité. Le danger est évident. Avec un cri d’effroi, la jeune femme en avant de lui se cramponne à la banquette. Robert étend la main et tire avec force le cordon qui communique avec la locomotive.

Trop tard. Sous une secousse plus violente, le wagon bascule et retombe à côté des rails. Un instant il cahote sur les solives de la voie, un instant il devient une chose aérienne que la force centrifuge suspend entre ciel et terre. Puis les chars d’en avant déraillent à leur tour, les puissants couplages se rompent en gémissant, et la lourde masse, avec un fracas infernal, roule dans l’abîme.

Tout cela avait duré deux minutes à peine. Robert, instinctivement, avait imité la jeune femme. Il s’était cramponné à la banquette et s’y était maintenu pendant que le wagon tombait en tournant sur lui-même. L’immobilité succédant â une dernière et épouvantable secousse, il comprit qu’on avait atteint la base du terrassement. Alors il lâcha prise et regarda autour de lui.

Le char, solidement construit, était tombé sur le côté sans se rompre. La jeune femme s’était dressée, droite. Ses yeux exprimaient une indicible terreur, mais elle ne paraissait pas blessée. Il n’en était pas ainsi de son mari. Ce dernier gisait immobile et baignant dans son sang. Il s’était plus occupé probablement de sa femme que de lui-même et il avait donné de la tête contre un des lampions du plafond. Le pauvre domestique nègre était devenu la victime de sa vanité. Sa tête disparaissait dans l’espace vide derrière une glace brisée. Dans cette position, il paraissait décapité et son corps s’agitant convulsivement ajoutait à l’illusion. Mais aux cris désespérés qu’il poussait, on pouvait croire que sa gorge était intacte. On entendait au dehors les sifflements saccadés de la locomotive qui était restée sur la voie et qui appelait au secours, et entre chaque sifflement, les cris des blessés et la rumeur grandissante de la foule qui se pressait déjà autour des ruines, car l’accident avait eu lieu dans la ville de Lévis même.

Personne n’avait encore pénétré dans le wagon.

Robert, revenu du premier étourdissement de sa chute, dégagea d’abord le malheureux nègre de l’espèce de trappe où il se trouvait pris, et constatant qu’il n’avait que des égratignures, il lui commanda de lui aider à relever le pauvre jeune homme évanoui, peut-être mortellement blessé. Sa femme était maintenant à genoux près de lui, s’efforçant machinalement d’étancher le sang qui coulait abondamment de sa blessure. Elle était évidemment dans une demi-stupeur.

Le plus difficile était de communiquer avec le dehors. Dans la position où était tombé le char, une rangée de fenêtres reposait sur le sol, tandis que l’autre se trouvait au-dessus de la tête des victimes. Les deux portes aux extrémités communiquant avec les vestibules étaient tellement enchevêtrées dans leurs cadres qu’il était impossible de les ouvrir. L’avocat se hissait déjà sur les épaules du nègre pour atteindre les croisées du haut et appeler au secours, lorsque des coups de hache l’avertirent que ce secours arrivait.

Un médecin était en tête des sauveteurs. Il fit transporter le blessé dans une maison voisine. Sa femme suivait à côté du brancard et Robert près d’elle écartait la foule sur son passage et la soutenait. Elle paraissait encore hébétée par la secousse qu’elle avait subie et regardait le blessé avec une expression vague de tristesse.

Le médecin lava la plaie béante et constata que le crâne était intact. L’évanouissement provenait du choc, la perte de sang causait une grande faiblesse. Il était impossible de dire encore quelles seraient les suites, mais il n’y avait aucun danger immédiat. Ce verdict rassura quelque peu la jeune femme. On lui représenta qu’elle devrait elle-même prendre quelque repos. Mais elle ne voulut pas quitter son mari, et elle finit par s’endormir de fatigue dans un fauteuil, à son chevet.

Robert dit aux bonnes gens de la maison qu’il reviendrait dans quelque temps s’occuper de ses compagnons d’infortune, et courut au lieu du sinistre. Le spectacle des ruines était horrible. Ses anciens compagnons du fumoir avaient le plus souffert. Ce char était tombé à l’endroit le viaduc traverse une coulée et s’était brisé sur la maçonnerie. Sur une vingtaine de personnes qui l’occupaient, presque toutes avaient été dangereusement blessées. Plusieurs étaient mortes, et leurs cadavres recueillis gisaient sous un hangar. Robert vit avec douleur les corps de ses compagnons de tout à l’heure. Il les reconnut à leurs vêtements, à la couleur de leurs cheveux et parce qu’il s’attendait à les trouver là. Mais ces faces congestionnées, ces traits immobilisés dans les tortures de l’épouvante et du désespoir ne rappelaient en rien les hommes d’une demi-heure à peine. Son front soucieux s’était tantôt déridé, au contact de leur heureuse bonhomie. Puis, l’ange de la mort avait passé. « Dies nostri sicut umbra, » disait le vieux cadran solaire dans la cour de mon collège.

Les blessés occupaient les maisons voisines, et grâce au zèle des médecins accourus en grand nombre, personne ne manquait de soins. Après quelques recherches, Robert trouva l’endroit où gisait M. Coutu. On venait de lui clisser un bras et une jambe fracturés. Il sortait de l’assoupissement causé par le chloroforme et commençait à ressentir des douleurs intenses. Malgré ses souffrances, son visage s’éclaira à la vue du jeune homme et il lui demanda de s’asseoir près de lui.

Robert interrogea du regard le médecin.

— M. Coutu en sera probablement quitte pour quelques semaines d’immobilité, fît celui-ci.

— Quand pourra-t-on me transporter chez moi, docteur ?

— Dans quelques jours, j’espère…, avec des précautions.

— Je vous en prie, M. Lozé, télégraphiez à ma femme. Rassurez-la et demandez-lui de venir me rejoindre. Priez les gens de la maison de me laisser séjourner ici quelque temps. Le moindre mouvement serait une torture aujourd’hui. Quel malheur, mon Dieu ! Pauvres gens ! Pauvres gens !

Robert fit ce que lui demandait M. Coutu. Il rassura en même temps sa mère et Irène, puis il alla rejoindre ses compagnons d’infortune du char-salon. La dame était réveillée et à peu près remise de son épouvante. Elle s’appelait madame Gardner. Elle se rendait avec son mari chez son père, M. de la Chenaye, qui demeurait à Québec. Celui-ci ne s’attendait pas à leur arrivée, autrement il serait déjà accouru.

— Veuillez, monsieur, dit-elle, l’appeler par le téléphone et lui demander de venir me rejoindre.

— Serait-il possible de transporter M. Gardner à Québec ?

— Le médecin me dit que nous pourrons le faire sans danger. Il est revenu de son évanouissement. Maintenant il repose et ne souffre pas. Mais il faudra une civière afin d’éviter les secousses. Il ne pourrait supporter le mouvement d’une voiture.

— Madame, dit Robert, si vous le voulez, je communiquerai avec M. de la Chenaye. Je lui demanderai de ne pas venir jusqu’à Lévis, mais de tout préparer de l’autre côté pour la réception du malade, et de nous attendre au débarcadère.

— Je vous remercie. Oh ! Que nous partions au plus tôt.

Robert revint au bout de quelques instants. Il s’était entendu avec M. de la Chenaye et ramenait deux hommes portant une civière sur laquelle le malade fut placé avec toutes les précautions possibles. Ils s’acheminèrent ainsi lentement vers le quai, la foule s’écartant pour leur donner passage.

Cette triste promenade fut plus longue qu’on ne l’avait supposé à cause de l’encombrement à la traverse. L’accident avait centuplé le trafic. Une partie considérable de la population de Québec se précipitait à Lévis, les uns par devoir, les autres poussés par l’inquiétude, le plus grand nombre pour satisfaire une curiosité morbide. De temps en temps on voyait passer des blessés sur des civières ou dans des voitures. On eût dit les derrières d’une armée après une bataille.

En attendant le bateau, la civière où gisait Gardner fut posée avec précaution sur des appuis, et Robert retiré à l’écart, eut le loisir d’examiner le groupe dont le hasard lui avait confié la garde. On voyait que Gardner devait être un homme de taille remarquable. Sa femme, debout près de lui et lui tenant la main, avait la tête et le galbe d’une statue grecque. En regardant cette jeune femme, qui bientôt serait mère, immobile à côté de cette civière où gisait le père de son enfant, on comprenait ce qu’il lui avait fallu de courage pour passer sans faiblir par une aussi terrible épreuve. Elle faisait sans doute, en ce moment, un effort pour oublier l’horreur de la catastrophe. Ses yeux semblaient fuir le blessé ; ils se détournaient également de la foule des passants et de la perspective agitée du port, pour se reposer sur les lignes altières de la citadelle se détachant nettement sur le ciel gris.

Enfin la traversée eut lieu. Au moment où le bateau accostait, Robert redoubla d’attention.

— Soulevez la civière, mes amis, et tenez-la bien afin que le blessé ne ressente pas le choc du bateau touchant le quai.

M. de la Chenaye attendait sa fille et son gendre. Il partit avec eux, après avoir dit à Robert :

— J’espère, monsieur, que nous aurons l’avantage de vous revoir dans des circonstances plus heureuses et de vous renouveler nos remerciements

Quant au jeune avocat, exténué de fatigue et d’émotion, il entra dans la première hôtellerie qu’il trouva sur son chemin, s’endormit tout habillé et ne se réveilla que le lendemain matin.

Après s’être enquis une dernière fois de la santé de M. Coutu et de M. et Mme Gardner, et avoir obtenu des réponses rassurantes, il continua son voyage.