Rodogune princesse des Parthes/Acte II

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Rodogune princesse des Parthes
Œuvres (p. 447-460).
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ACTE II


Scène première

Cléopâtre


Cléopâtre

Serments fallacieux, salutaire contrainte,
Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte,
Heureux déguisements d’un immortel courroux,
Vains fantômes d’État, évanouissez-vous !
Si d’un péril pressant la terreur vous fit naître,
Avec ce péril même il vous faut disparaître[1],
Semblables à ces vœux dans l’orage formés,
Qu’efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.
Et vous, qu’avec tant d’art cette feinte a voilée,
Recours des impuissants, haine dissimulée,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,
Eclatez, il est temps, et voici notre jour.
Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes,
Mais telle que je suis et telle que vous êtes.
Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser ;
Nous n’avons rien à craindre, et rien à déguiser.
Je hais, je règne encor. Laissons d’illustres marques
En quittant, s’il le faut, ce haut rang des monarques,
Faisons-en avec gloire un départ éclatant,
Et rendons-le funeste à celle qui l’attend.
C’est encor, c’est encor cette même ennemie
Qui cherchoit ses honneurs dedans mon infamie,

Dont la haine à son tour croit me faire la loi,
Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi.
Tu m’estimes bien lâche, imprudente rivale,
Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale,
Qu’il souffre qu’un hymen, qu’on t’a promis en vain,
Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
Vois jusqu’où m’emporta l’amour du diadème,
Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même ;
Tremble, te dis-je, et songe, en dépit du traité[2],
Que pour t’en faire un don, je l’ai trop acheté.


Scène II

Cléopâtre, Laonice


Cléopâtre

Laonice, vois-tu que le peuple s’apprête
Au pompeux appareil de cette grande fête ?


Laonice

La joie en est publique, et les princes tous deux[3]
Des Syriens ravis emportent tous les vœux :
L’un et l’autre fait voir un mérite si rare
Que le souhait confus entre les deux s’égare,
Et ce qu’en quelques-uns on voit d’attachement
N’est qu’un foible ascendant d’un premier mouvement.
Ils penchent d’un côté, prêts à tomber de l’autre ;
Leur choix pour s’affermir attend encor le vôtre,
Et de celui qu’ils font ils sont si peu jaloux
Que votre secret su les réunira tous.


Cléopâtre

Sais-tu que mon secret n’est pas ce que l’on pense ?


Laonice

J’attends avec eux tous celui de leur naissance.


Cléopâtre

Pour un esprit de cour, et nourri chez les grands,
Tes yeux dans leurs secrets sont bien peu pénétrants.
Apprends, ma confidente, apprends à me connoître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître,
Vois, vois que, tant que l’ordre en demeure douteux,
Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux ;
Quoique ce soit un bien que l’un et l’autre attende,
De crainte de le perdre aucun ne le demande ;
Cependant je possède, et leur droit incertain
Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main :
Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère
Je les laissois tous deux en dépôt chez mon frère ?


Laonice

J’ai cru qu’Antiochus les tenoit éloignés
Pour jouir des États qu’il avoit regagnés.


Cléopâtre

Il occupoit leur trône, et craignoit leur présence,
Et cette juste crainte assuroit ma puissance.
Mes ordres en étoient de point en point suivis,
Quand je le menaçois du retour de mes fils :
Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère,
Quoi qu’il me plût oser, il n’osoit me déplaire,
Et content malgré lui du vain titre de roi,
S’il régnoit au lieu d’eux, ce n’étoit que sous moi.
Je te dirai bien plus : sans violence aucune
J’aurois vu Nicanor épouser Rodogune,
Si, content de lui plaire et de me dédaigner[4],
Il eût vécu chez elle en me laissant régner ;

Son retour me fâchoit plus que son hyménée,
Et j’aurois pu l’aimer s’il ne l’eût couronnée.
Tu vis comme il y fit des efforts superflus ;
Je fis beaucoup alors, et ferois encor plus
S’il étoit quelque voie, infâme ou légitime,
Que m’enseignât la gloire, ou que m’ouvrît le crime,
Qui me pût conserver un bien que j’ai chéri
Jusqu’à verser pour lui tout le sang d’un mari.
Dans l’état pitoyable où m’en réduit la suite,
Délices[5] de mon cœur, il faut que je te quitte ;
On m’y force, il le faut, mais on verra quel fruit
En recevra bientôt celle qui m’y réduit[6].
L’amour que j’ai pour toi tourne en haine pour elle :
Autant que l’un fut grand, l’autre sera cruelle,
Et puisqu’en te perdant j’ai sur qui m’en venger,
Ma perte est supportable, et mon mal est léger.


Laonice

Quoi ! Vous parlez encor de vengeance et de haine
Pour celle dont vous-même allez faire une reine !


Cléopâtre

Quoi ! Je ferois un roi pour être son époux,
Et m’exposer aux traits de son juste courroux !
N’apprendras-tu jamais, âme basse et grossière,
À voir par d’autres yeux que les yeux du vulgaire ?
Toi qui connois ce peuple, et sais qu’aux champs de Mars
Lâchement d’une femme il suit les étendards,
Que, sans Antiochus, Tryphon m’eût dépouillée,
Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée,
Ne saurois-tu juger que si je nomme un roi,
C’est pour le commander, et combattre pour moi ?
J’en ai le choix en main avec le droit d’aînesse,

Et puisqu’il en faut faire une aide à ma faiblesse,
Que la guerre sans lui ne peut se rallumer[7],
J’userai bien du droit que j’ai de le nommer.
On ne montera point au rang dont je dévale[8]
Qu’en épousant ma haine au lieu de ma rivale ;
Ce n’est qu’en me vengeant qu’on me le peut ravir,
Et je ferai régner qui me voudra servir.


Laonice

Je vous connoissois mal.


Cléopâtre

Connois-moi tout entière :
Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière,
Ce ne fut ni pitié, ni respect de son rang
Qui m’arrêta le bras, et conserva son sang ;
La mort d’Antiochus me laissoit sans armée,
Et, d’une troupe en hâte à me suivre animée,
Beaucoup, dans ma vengeance ayant fini leurs jours,
M’exposoient à son frère, et foible et sans secours ;
Je me voyois perdue à moins d’un tel otage.
Il vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage ;
Il m’imposa des lois, exigea des serments,
Et moi, j’accordai tout pour obtenir du temps :
Le temps est un trésor plus grand qu’on ne peut croire.
J’en obtins, et je crus obtenir la victoire.
J’ai pu reprendre haleine, et sous de faux apprêts…
Mais voici mes deux fils que j’ai mandés exprès ;
Ecoute, et tu verras quel est cet hyménée
Où se doit terminer cette illustre journée.


Scène III

Cléopâtre, Antiochus, Séleucus, Laonice


Cléopâtre

Mes enfants, prenez place[9]. Enfin voici le jour
Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour[10],
Où je puis voir briller sur une de vos têtes
Ce que j’ai conservé parmi tant de tempêtes,
Et vous remettre un bien, après tant de malheurs,
Qui m’a coûté pour vous tant de soins et pleurs.
Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes[11]
Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes,
Que, pour ne vous pas voir exposés à ses coups[12],
Il fallut me résoudre à me priver de vous.
Quelle peines depuis, grands dieux, n’ai-je souffertes !
Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.
Je vis votre royaume entre ces murs réduit ;
Je crus mort votre père ; et sur un si faux bruit
Le peuple mutiné voulut avoir un maître.
J’eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître,
Il fallut satisfaire à son brutal désir,
Et peur qu’il en prît, il m’en fallut choisir[13].
Pour vous sauver l’État que n’eussé-je pu faire ?
Je choisis un époux avec des yeux de mère :
Votre oncle Antiochus ; et j’espérai qu’en lui
Votre trône tombant trouveroit un appui.

Mais à peine son bras en relève la chute[14],
Que par lui, de nouveau, le sort me persécute :
Maître de votre État, par sa valeur sauvé,
Il s’obstine à remplir ce trône relevé ;
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n’a défait Tryphon que pour prendre sa place,
Et, de dépositaire et de libérateur,
Il s’érige en tyran et lâche usurpateur.
Sa main l’en a puni : pardonnons à son ombre ;
Aussi bien, en un seul voici des maux sans nombre ;
Nicanor votre père, et mon premier époux…
Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,
Puisque, l’ayant cru mort, il sembla ne revivre
Que pour s’en dépouiller afin de nous poursuivre[15] ?
Passons. Je ne me puis souvenir sans trembler
Du coup dont j’empêchai qu’il nous pût accabler ;
Je ne sais s’il est digne ou d’horreur ou d’estime,
S’il plut aux dieux ou non, s’il fut justice ou crime,
Mais, soit crime ou justice, il est certain, mes fils,
Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis.
Ni celui des grandeurs, ni celui de la vie
Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie :
J’étois lasse d’un trône où d’éternels malheurs
Me combloient chaque jour de nouvelles douleurs ;
Ma vie est presque usée, et ce reste inutile
Chez mon frère avec vous trouvoit un sûr asile ;
Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,
Un père vous ôter le fruit de mes travaux !

Mais voir votre couronne après lui destinée
Aux enfants qui naîtroient d’un second hyménée !
À cette indignité je ne connus plus rien :
Je me crus tout permis pour garder votre bien[16].
Recevez donc, mes fils[17], de la main d’une mère,
Un trône racheté par le malheur d’un père ;
Je crus qu’il fit lui-même un crime en vous l’ôtant,
Et si j’en ai fait un en vous le rachetant,
Daigne du juste ciel la bonté souveraine,
Vous en laissant le fruit, m’en réserver la peine,
Ne lancer que sur moi les foudres mérités[18]
Et n’épandre sur vous que des prospérités !


Antiochus

Jusques ici, Madame, aucun ne met en doute
Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte,
Et nous croyons tenir des soins de cette amour[19]
Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour.
Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre
Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre[20],
Mais afin qu’à jamais nous les puissions bénir,
Epargnez le dernier à notre souvenir :
Ce sont fatalités dont l’âme embarrassée
À plus qu’elle ne veut se voit souvent forcée ;
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge, ou tirer le rideau ;
Un fils est criminel quand il les examine,
Et quelque suite enfin que le ciel y destine,
J’en rejette l’idée, et crois qu’en ces malheurs
Le silence ou l’oubli nous sied mieux que les pleurs.

Nous attendons le sceptre avec même espérance,
Mais, si nous l’attendons, c’est sans impatience.
Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents :
C’est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps ;
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse ;
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce[21] ;
Et l’accepter si tôt semble nous reprocher
De n’être revenus que pour vous l’arracher.


Séleucus

J’ajouterai, Madame, à ce qu’a dit mon frère
Que, bien qu’avec plaisir et l’un et l’autre espère,
L’ambition n’est pas notre plus grand désir.
Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir[22] ;
Et c’est bien la raison que pour tant de puissance
Nous vous rendions du moins un peu d’obéissance,
Et que celui de nous dont le ciel a fait choix
Sous votre illustre exemple apprenne l’art des rois.


Cléopâtre

Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne.
Non que son trop d’éclat ou son poids vous étonne :
L’unique fondement de cette aversion,
C’est la honte attachée à sa possession ;
Elle passe à vos yeux pour la même infamie,
S’il faut la partager avec notre ennemie[23],
Et qu’un indigne hymen la fasse retomber
Sur celle qui venoit pour vous la dérober.
O nobles sentiments d’une âme généreuse !
O fils vraiment mes fils ! O mère trop heureuse !
Le sort de votre père enfin est éclairci.
Il étoit innocent, et je puis l’être aussi :
Il vous aima toujours et ne fut mauvais père

Que charmé par la sœur ou forcé par le frère ;
Et dans cette embuscade où son effort fut vain,
Rodogune, mes fils, le tua par ma main.
Ainsi de cet amour[24] la fatale puissance
Vous coûte votre père, à moi mon innocence,
Et si ma main pour vous n’avoit tout attenté,
L’effet de cette amour vous auroit tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l’innocence et l’estime[25],
Lorsque vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé,
Dans son sang odieux je l’aurois bien lavé ;
Mais comme vous aviez votre part aux offenses,
Je vous ai réservé votre part aux vengeances,
Et, pour ne tenir plus en suspens vos esprits,
Si vous voulez régner, le trône est à ce prix :
Entre deux fils que j’aime avec même tendresse,
Embrasser ma querelle est le seul droit d’aînesse ;
La mort de Rodogune en nommera l’aîné.
Quoi ! Vous montrez tous deux un visage étonné !
Redoutez-vous son frère ? Après la paix infâme,
Que même en la jurant je détestois dans l’âme,
J’ai fait lever des gens, par des ordres secrets,
Qu’à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts,
Et tandis qu’il fait tête aux princes d’Arménie,
Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi ?
Est-ce pitié pour elle ? Est-ce haine pour moi ?
Voulez-vous l’épouser afin qu’elle me brave,
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave ?
Vous ne répondez point ! Allez, enfants ingrats,
Pour qui je crus en vain conserver ces États ;

J’ai fait votre oncle roi, j’en ferai bien un autre,
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.


Séleucus

Mais, Madame, voyez que pour premier exploit[26]


Cléopâtre

Mais que chacun de vous pense à ce qu’il me doit :
Je sais bien que le sang qu’à vos mains je demande
N’est pas le digne essai d’une valeur bien grande ;
Mais si vous me devez et le sceptre et le jour,
Ce doit être envers moi le sceau de votre amour ;
Sans ce gage ma haine à jamais s’en défie ;
Ce n’est qu’en m’imitant que l’on me justifie.
Rien ne vous sert ici de faire les surpris ;
Je vous le dis encor, le trône est à ce prix :
Je puis en disposer comme de ma conquête ;
Point d’aîné, point de roi, qu’en m’apportant sa tête,
Et puisque mon seul choix vous y peut élever,
Pour jouir de mon crime il le faut achever.


Scène IV



Séleucus, Antiochus




Séleucus

<poem>
Est-il une constance à l’épreuve du foudre
Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre ?


Antiochus

Est-il un coup de foudre à comparer aux coups
Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous ?


Séleucus

O haines, ô fureurs, dignes d’une Mégère !

O femme que je n’ose appeler encor mère !
Après que tes forfaits ont régné pleinement,
Ne saurois-tu souffrir qu’on règne innocemment ?
Quels attraits penses-tu qu’ait pour nous la couronne,
S’il faut qu’un crime égal par ta main nous la donne ?
Et de quelles horreurs nous doit-elle combler,
Si pour monter au trône il faut te ressembler ?


Antiochus

Gardons plus de respect aux droits de la nature,
Et n’imputons qu’au sort notre triste aventure.
Nous le nommions cruel, mais il nous étoit doux
Quand il ne nous donnoit à combattre que nous :
Confidents tout ensemble et rivaux l’un de l’autre,
Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre ;
Cependant, à nous voir l’un de l’autre rivaux,
Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.


Séleucus

Une douleur si sage et si respectueuse,
Ou n’est guère sensible, ou guère impétueuse,
Et c’est en de tels maux avoir l’esprit bien fort
D’en connoître la cause, et l’imputer au sort.
Pour moi, je sens les miens avec plus de faiblesse.
Plus leur cause m’est chère, et plus l’effet m’en blesse.
Non que pour m’en venger j’ose entreprendre rien :
Je donnerois encor tout mon sang pour le sien ;
Je sais ce que je dois. Mais, dans cette contrainte,
Si je retiens mon bras, je laisse aller ma plainte,
Et j’estime qu’au point qu’elle nous a blessés,
Qui ne fait que s’en plaindre a du respect assez.
Voyez-vous bien quel est le ministère infâme
Qu’ose exiger de nous la haine d’une femme ?
Voyez-vous qu’aspirant à des crimes nouveaux,
De deux princes, ses fils, elle fait ses bourreaux ?
Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire ?


Antiochus

Je vois bien plus encor, je vois qu’elle est ma mère ;
Et plus je vois son crime indigne de ce rang,
Plus je lui vois souiller la source de mon sang.
J’en sens de ma douleur croître la violence,
Mais ma confusion m’impose le silence,
Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés
Je vois les traits honteux dont nous sommes formés.
Je tâche, à cet objet, d’être aveugle ou stupide,
J’ose me déguiser jusqu’à son parricide ;
Je me cache à moi-même un excès de malheur
Où notre ignominie égale ma douleur,
Et, détournant les yeux d’une mère cruelle,
J’impute tout au sort qui m’a fait naître d’elle.
Je conserve pourtant encore un peu d’espoir :
Elle est mère, et le sang a beaucoup de pouvoir ;
Et le sort l’eût-il faite encor plus inhumaine,
Une larme du fils[27] peut amollir sa haine.


Séleucus

Ah ! Mon frère, l’amour n’est guère véhément[28]
Pour des fils élevés dans un bannissement,
Et qu’ayant fait nourrir presque dans l’esclavage,
Elle n’a rappelés que pour servir sa rage.
De ses pleurs tant vantés je découvre le fard :
Nous avons en son cœur, vous et moi, peu de part ;
Elle fait bien sonner ce grand amour de mère,
Mais elle seule enfin s’aime et se considère ;
Et, quoi que nous étale un langage si doux,
Elle a tout fait pour elle, et n’a rien fait pour nous ;
Ce n’est qu’un faux amour que la haine domine ;
Nous ayant embrassés, elle nous assassine,

En veut au cher objet dont nous sommes épris,
Nous demande son sang, met le trône à ce prix.
Ce n’est plus de sa main qu’il nous le faut attendre :
Il est, il est à nous, si nous osons le prendre.
Notre révolte ici n’a rien que d’innocent[29] ;
Il est à l’un de nous, si l’autre le consent ;
Régnons, et son courroux ne sera que faiblesse[30],
C’est l’unique moyen de sauver la princesse.
Allons la voir, mon frère, et demeurons unis :
C’est l’unique moyen de voir nos maux finis.
Je forme un beau dessein que son amour m’inspire,
Mais il faut qu’avec lui notre union conspire :
Notre amour, aujourd’hui si digne de pitié,
Ne sauroit triompher que par notre amitié.


Antiochus

Cet avertissement marque une défiance
Que la mienne pour vous souffre avec patience.
Allons, et soyez sûr que même le trépas
Ne peut rompre des nœuds que l’amour ne rompt pas.


  1. Var. Avecque ce péril vous devez disparoître. (1647-56)
  2. Var. Je l’ai trop acheté pour t’en faire un présent ;

    Crains tout ce qu’on peut craindre en te désabusant, (1647-56)
  3. Var. Oui, Madame, avec jois, et les princes tous deux, (1647-56)
  4. Var. Si content d’en jouir et de me dédaigner,

    Il eût vécu chez elle, et m’eût laissé régner, (1647-56)

    Corneille, iv 29
  5. Voltaire a mis le singulier : délice. Le mot est au pluriel dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille.
  6. Var. En recevra tantôt celle qui m’y réduit. (1647-56)
  7. Var. Que la guerre sans lui ne se peut rallumer. (1647-56)
  8. Dévaler, descendre. Voyez le Lexique.

    — Var. On n’aura point ce rang, dont la perte me gêne,
    Qu’au lieu de ma rivale on n’épouse ma haine. (1660)
  9. « Il semble que Racine ait pris en quelque chose ce discours pour modèle
    du grand discours d’Agrippine à Néron, dans Britannicus (acte IV,
    scène ii). » (Voltaire.)
  10. Var. Si cher à mes souhaits, si doux à mon amour, (1647-56)
  11. Var. Il vous souvient peut-être encore de mes larmes. (1647-56)
  12. Var. Il vous souvient peut-être encore de mes larmes. (1647-56)
  13. Var. Et de peur qu’il n’en prît, il m’en fallut choisir. (1647-56)
  14. Var. Je n’en fus point trompée, il releva sa chute ;
    Mais par lui de nouveau mon sort me persécute :
    Ce trône relevé lui plaît à retenir ;

    Il imite Tryphon, qu’il venoit de punir ;

    Qui lui parle de vous irrite sa colère ;

    C’est un crime envers lui que les pleurs d’une mère. (1647-56)
  15. Var. Que pour les dépouiller afin de nous poursuivre ? (1647-56)
  16. Var. Je me crus tout permis pour ravoir votre bien, (1647-56)
  17. L’édition de 1682 porte mon fils, pour mes fils.
  18. Var. Consumer sur mon chefles foudres mérités. (1647-56)
  19. Var. Et nous croyons tenir des soins de cet amour. (1647-68)
  20. Les éditions de 1647-55 ont toutes ici une faute bien évidente : « nous nous en devons rendre, » pour : « nous vous en devons rendre. »
  21. Var. Nous le recevrons lors avec meilleure grâce. (1647-64)
  22. Var. Régnez, nous le verrons tous deux sans déplaisir. (1647-56)
  23. Var. S’il faut la partager avec votre ennemie. (1647-63)
  24. Les éditions de 1682 et de 1692 donnent ici cette amour, et trois vers plus loin cet amour. Toutes les autres ont cet amour aux deux endroits.
  25. Var. Ainsi vous me rendez l’innocence et l’estime. (1647-54 et 56)
  26. Var, Mais, Madame, pensez que pour premier exploit — (1647-60)
  27. Les éditions de 1660-82 portent du fils. Toutes les autres, y compris celle de 1692, donnent d’un fils.
  28. Var. Croyez-moi, que l’amour n’est guère véhément. (1647-56)
  29. Var. Et pour user encor d’un terme plus pressant. (1647-56)
  30. Var. Régnons, tout son effort ne sera que foiblesse. (1647-56)