Rodogune princesse des Parthes/Acte III

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Rodogune princesse des Parthes
Œuvres (p. 461-475).
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ACTE III


Scène première

Rodogune, Oronte, Laonice


Rodogune

Voilà comme l’amour succède à la colère,
Comme elle ne me voit qu’avec des yeux de mère,
Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,
Et comme elle use enfin de ses fils et de moi.
Et tantôt mes soupçons lui faisoient une offense ?
Elle n’avoit rien fait qu’en sa juste défense ?
Lorsque tu la trompois elle fermoit les yeux ?
Ah ! Que me défiance en jugeoit beaucoup mieux !
Tu le vois, Laonice.


Laonice

Et vous voyez, madame,
Quelle fidélité vous conserve mon âme,
Et qu’ayant reconnu sa haine et mon erreur,
Le cœur gros de soupirs, et frémissant d’horreur,
Je romps une foi due aux secrets de ma reine,
Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.


Rodogune

Cet avis salutaire est l’unique secours
À qui je crois devoir le reste de mes jours.
Mais ce n’est pas assez de m’avoir avertie :
Il faut de ces périls m’aplanir la sortie,
Il faut que tes conseils m’aident à repousser…


Laonice

Madame, au nom des dieux, veuillez m’en dispenser :
C’est assez que pour vous je lui sois infidèle,
Sans m’engager encor à des conseils contre elle.
Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,
Devait de cet hymen honorer la splendeur :
Comme c’est en ses mains que le roi votre frère
A déposé le soin d’une tête si chère,
Je vous laisse avec lui pour en délibérer.
Quoi que vous résolviez, laissez-moi l’ignorer.
Au reste, assurez-vous de l’amour des deux princes :
Plutôt que de vous perdre ils perdront leurs provinces.
Mais je ne réponds pas que ce cœur inhumain
Ne veuille, à leur refus, s’armer d’une autre main.
Je vous parle en tremblant : si j’étois ici vue,
Votre péril croîtroit, et je serois perdue.
Fuyez, grande princesse, et souffrez cet adieu.


Rodogune

Va, je reconnoîtrai ce service en son lieu.


Scène II

Rodogune, Oronte


Rodogune

Que ferons-nous, Oronte, en ce péril extrême,
Où l’on fait de mon sang le prix d’un diadème ?
Fuirons-nous chez mon frère ? Attendrons-nous la mort,
Ou ferons-nous contre elle un généreux effort ?


Oronte

Notre fuite, Madame, est assez difficile :
J’ai vu des gens de guerre épandus par la ville[1].

Si l’on veut votre perte, on vous fait observer.
Ou, s’il vous est permis encor de vous sauver,
L’avis de Laonice est sans doute une adresse :
Feignant de vous servir, elle sert sa maîtresse ;
La reine, qui surtout craint de vous voir régner,
Vous donne ces terreurs pour vous faire éloigner,
Et pour rompre un hymen qu’avec peine elle endure,
Elle en veut à vous-même imputer la rupture ;
Elle obtiendra par vous le but de ses souhaits,
Et vous accusera de violer la paix ;
Et le roi, plus piqué contre vous que contre elle,
Vous voyant lui porter une guerre nouvelle,
Blâmera vos frayeurs et nos légèretés,
D’avoir osé douter de la foi des traités,
Et peut-être, pressé des guerres d’Arménie,
Vous laissera moquée, et la reine impunie.
À ces honteux moyens gardez de recourir :
C’est ici qu’il vous faut ou régner ou périr.
Le ciel pour vous ailleurs n’a point fait de couronne,
Et l’on s’en rend indigne alors qu’on l’abandonne.


Rodogune

Ah ! Que de vos conseils j’aimerois la vigueur,
Si nous avions la force égale à ce grand cœur[2] !
Mais pourrons-nous braver une reine en colère
Avec ce peu de gens que m’a laissés mon frère ?


Oronte

J’aurois perdu l’esprit si j’osois me vanter

Qu’avec ce peu de gens nous puissions résister.
Nous mourrons à vos pieds, c’est toute l’assistance
Que vous peut en ces lieux offrir notre impuissance.
Mais pouvez-vous trembler quand, dans ces mêmes lieux,
Vous portez le grand maître et des rois et des dieux ?
L’amour fera lui seul tout ce qu’il vous faut faire :
Faites-vous un rempart des fils contre la mère,
Ménagez bien leur flamme, ils voudront tout pour vous,
Et ces astres naissants sont adorés de tous ;
Quoi que puisse en ces lieux une reine cruelle,
Pouvant tout sur ses fils, vous y pouvez plus qu’elle.
Cependant trouvez bon qu’en ces extrémités
Je tâche à rassembler nos Parthes écartés :
Ils sont peu, mais vaillants, et peuvent de sa rage
Empêcher la surprise et le premier outrage.
Craignez moins, et surtout, Madame, en ce grand jour,
Si vous voulez régner, faites régner l’amour.



Scène III


Rodogune

Quoi ! Je pourrois descendre à ce lâche artifice
D’aller de mes amants mendier le service,
Et, sous l’indigne appât d’un coup d’œil affété,
J’irais jusqu’en leurs cœurs chercher ma sûreté !
Celles de ma naissance ont horreur des bassesses ;
Leur sang tout généreux hait ces molles adresses.
Quel que soit le secours qu’ils me puissent offrir,
Je croirai faire assez de le daigner souffrir ;
Je verrai leur amour, j’éprouverai sa force,
Sans flatter leurs désirs, sans leur jeter d’amorce,
Et, s’il est assez fort pour me servir d’appui,
Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.

Sentiments étouffés de colère et de haine[3],
Rallumez vos flambeaux à celles de la reine,
Et d’un oubli contraint rompez la dure loi[4],
Pour rendre enfin justice aux mânes d’un grand roi ;
Rapportez à mes yeux son image sanglante,
D’amour et de fureur encore étincelante[5],
Telle que je le vis, quant tout percé de coups
Il me cria : "Vengeance ! Adieu ; je meurs pour vous ! "
Chère ombre, hélas ! bien loin de l’avoir poursuivie,
J’allois baiser la main qui t’arracha la vie,
Rendre un respect de fille à qui versa ton sang !
Mais pardonne aux devoirs que m’impose mon rang :
Plus la haute naissance approche des couronnes,
Plus cette grandeur même asservi nos personnes ;
Nous n’avons point de cœur pour aimer ni haïr ;
Toutes nos passions ne savent qu’obéir.
Après avoir armé pour venger cet outrage,
D’une paix mal conçue on m’a faite le gage,
Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,
Je suivois mon destin en victime d’État.
Mais aujourd’hui qu’on voit cette main parricide[6],
Des restes de ta vie insolemment avide,
Vouloir encor percer ce sein infortuné,
Pour y chercher le cœur que tu m’avois donné,
De la paix qu’elle rompt je ne suis plus le gage,
Je brise avec honneur mon illustre esclavage,
J’ose reprendre un cœur pour aimer et haïr,
Et ce n’est plus qu’à toi que je veux obéir.
Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme,

Toi, son vivant portrait, que j’adore dans l’âme,
Cher prince, dont je n’ose, en mes plus doux souhaits,
Fier encor le nom aux murs de ce palais[7] ?
Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes,
Je vois déjà tes maux, j’entends déjà tes plaintes,
Mais pardonne aux devoirs qu’exige enfin un roi
À qui tu dois le jour qu’il a perdu pour moi.
J’aurai mêmes douleurs, j’aurai mêmes alarmes ;
S’il t’en coûte un soupir, j’en verserai des larmes,
Mais dieux ! Que je me trouble en les voyant tous deux !
Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux,
Et, content de mon cœur dont je te fais le maître,
Dans mes regards surpris garde-toi de paroître[8].



Scène IV

Antiochus, Séleucus, Rodogune


Antiochus

Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir
De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos cœurs en soupirent :
À vos premiers regards tous deux ils se rendirent,
Mais un profond respect nous fit taire et brûler,
Et ce même respect nous force de parler.
L’heureux moment approche où votre destinée
Semble être aucunement à la nôtre enchaînée,
Puisque d’un droit d’aînesse incertain parmi nous
La nôtre attend un sceptre, et la vôtre un époux.
C’est trop d’indignité que notre souveraine
De l’un de ses captifs tienne le nom de reine :

Notre amour s’en offense, et, changeant cette loi,
Remet à notre reine à nous choisir un roi.
Ne vous abaissez plus à suivre la couronne :
Donnez-la, sans souffrir qu’avec elle on vous donne,
Réglez notre destin qu’ont mal réglé les dieux ;
Notre seul droit d’aînesse est de plaire à vos yeux.
L’ardeur qu’allume en nous une flamme si pure
Préfère votre choix au choix de la nature,
Et vient sacrifier à votre élection
Toute notre espérance et notre ambition.
Prononcez donc, Madame, et faites un monarque :
Nous céderons sans honte à cette illustre marque,
Et celui qui perdra votre divin objet
Demeurera du moins votre premier sujet ;
Son amour immortel saura toujours lui dire
Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire ;
Il y mettra sa gloire, et, dans un tel malheur,
L’heur de vous obéir flattera sa douleur.


Rodogune

Princes, je dois beaucoup à cette déférence
De votre ambition et de votre espérance,
Et j’en recevrois l’offre avec quelque plaisir,
Si celles de mon rang avoient droit de choisir.
Comme sans leur avis les rois disposent d’elles
Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles,
Le destin des États est arbitre du leur,
Et l’ordre des traités règle tout dans leur cœur.
C’est lui qui suit le mien, et non pas la couronne :
J’aimerai l’un de vous, parce qu’il me l’ordonne ;
Du secret révélé j’en prendrai le pouvoir,
Et mon amour pour naître attendra mon devoir.
N’attendez rien de plus, ou votre attente est vaine.
Le choix que vous m’offrez appartient à la reine ;
J’entreprendrois sur elle à l’accepter de vous.

Peut-être on vous a tu jusqu’où va son courroux,
Mais je dois par épreuve assez bien le connoître
Pour fuir l’occasion de le faire renaître.
Que n’en ai-je souffert, et que n’a-t-elle osé !
Je veux croire avec vous que tout est apaisé,
Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime
Cette haine mourante à quelque nouveau crime.
Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli
Que la paix entre nous doit avoir établi.
Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre ;
Qui l’ose réveiller peut s’en laisser surprendre,
Et je mériterois qu’il me pût consumer,
Si je lui fournissois de quoi se rallumer.


Séleucus

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante,
S’il est en votre main de la rendre impuissante ?
Faites un roi, Madame, et régnez avec lui :
Son courroux désarmé demeure sans appui,
Et toutes ses fureurs sans effet rallumées
Ne pousseront en l’air que de vaines fumées[9].
Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,
Pour en craindre les maux que vous vous figurez ?
La couronne est à nous, et, sans lui faire injure,
Sans manquer de respect aux droits de la nature,
Chacun de nous à l’autre en peut céder sa part,
Et rendre à votre choix ce qu’il doit au hasard.
Qu’un si foible scrupule en notre faveur cesse ;
Votre inclination vaut bien un droit d’aînesse,
Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,
S’il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur.
On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre ;
Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre,

Vous donner la couronne en vous tyrannisant,
Et verser du poison sur ce noble présent.
Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume,
Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume,
Et permettez que l’heur qui suivra votre époux
Se puisse redoubler à le tenir de vous.


Rodogune

Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle,
Et, tâchant d’avancer, son effort vous recule.
Vous croyez que ce choix que l’un et l’autre attend,
Pourra faire un heureux sans faire un mécontent ;
Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,
Je crains d’en faire deux si le mien se déclare.
Non que de l’un et l’autre il dédaigne les vœux :
Je tiendrois à bonheur d’être à l’un de vous deux.
Mais souffrez que je suive enfin ce qu’on m’ordonne ;
Je me mettrai trop haut s’il faut que je me donne.
Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,
Il n’est pas bien aisé de m’obtenir de moi.
Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services,
Voudront de mon orgueil exiger les caprices,
Par quels degrés de gloire on me peut mériter,
En quels affreux périls il faudra vous jeter ?
Ce cœur vous est acquis après le diadème,
Princes, mais gardez-vous de le rendre à lui-même ;
Vous y renoncerez peut-être pour jamais
Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.


Séleucus

Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services,
Dont nous ne vous fassions d’amoureux sacrifices,
Et quels affreux périls pourrons-nous redouter,
Si c’est par ces degrés qu’on peut vous mériter ?


Antiochus

Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre,

Jugez mieux du beau feu qui brûle l’un et l’autre[10],
Et dites hautement à quel prix votre choix
Veut faire l’un de nous le plus heureux des rois.


Rodogune

Prince, le voulez-vous ?


Antiochus

C’est notre unique envie.


Rodogune

Je verrai cette ardeur d’un repentir suivie.


Séleucus

Avant ce repentir tous deux nous périrons.


Rodogune

Enfin vous le voulez ?


Séleucus

Nous vous en conjurons.


Rodogune

Eh bien donc, il est temps de me faire connoître[11].
J’obéis à mon roi, puisqu’un de vous doit l’être,
Mais quand j’aurois parlé, si vous vous en plaignez[12],
J’atteste tous les dieux que vous m’y contraignez,
Et que c’est malgré moi qu’à moi-même rendue
J’écoute une chaleur qui m’étoit défendue,
Qu’un devoir rappelé me rend un souvenir
Que la foi des traités ne doit plus retenir.
Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père :
Il est mort, et pour moi, par les mains d’une mère.
Je l’avois oublié, sujette à d’autres lois ;
Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.
C’est à vous de choisir mon amour ou ma haine.
J’aime les fils du roi, je hais ceux de la reine ;

Réglez-vous là-dessus, et, sans plus me presser[13],
Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.
Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre ;
Je respecte autant l’un que je déteste l’autre ;
Mais ce que j’aime en vous du sang de ce grand roi,
S’il n’est digne de lui, n’est pas digne de moi.
Ce sang que vous portez, ce trône qu’il vous laisse,
Valent bien que pour lui votre cœur s’intéresse.
Votre gloire le veut, l’amour vous le prescrit.
Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit ?
Si vous leur préférez une mère cruelle,
Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.
Vous devez la punir si vous la condamnez ;
Vous devez l’imiter, si vous la soutenez.
Quoi ! Cette ardeur s’éteint ! L’un et l’autre soupire !
J’avois su le prévoir, j’avois su le prédire.


Antiochus

Princesse…


Rodogune

Il n’est plus temps, le mot en est lâché.
Quand j’ai voulu me taire, en vain je l’ai tâché.
Appelez ce devoir haine, rigueur, colère ;
Pour gagner Rodogune, il faut venger un père :
Je me donne à ce prix, osez me mériter,
Et voyez qui de vous daignera m’accepter.

Adieu, princes.


Scène V

Antiochus, Séleucus


Antiochus

Hélas ! C’est donc ainsi qu’on traite
Les plus profonds respects d’une amour si parfaite !


Séleucus

Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.


Antiochus

Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur.


Séleucus

Que le ciel est injuste ! Une âme si cruelle
Méritoit notre mère, et devoit naître d’elle.


Antiochus

Plaignons-nous sans blasphème.


Séleucus

Ah ! Que vous me gênez
Par cette retenue où vous vous obstinez !
Faut-il encor régner ? Faut-il aimer encore ?


Antiochus

Il faut plus de respect pour celle qu’on adore.


Séleucus

C’est ou d’elle ou du trône être ardemment épris
Que vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix[14].


Antiochus

C’est et d’elle et de lui tenir bien peu de compte,
Que faire une révolte et si pleine et si prompte[15].


Séleucus

Lorsque l’obéissance a tant d’impiété,
La révolte devient une nécessité.


Antiochus

La révolte, mon frère, est bien précipitée,
Quand la loi qu’elle rompt peut être rétractée,
Et c’est à nos désirs trop de témérité
De vouloir de tels biens avec facilité :
Le ciel par les travaux veut qu’on monte à la gloire ;
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.

Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments !
Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements :
Leur excès à mes yeux paroît un noir abîme
Où la haine s’apprête à couronner le crime,
Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur,
Où sans un parricide il n’est point de bonheur,
Et, voyant de ces maux l’épouvantable image,
Je me sens affaiblir quand je vous encourage,
Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu
Suit tantôt sa douleur et tantôt sa vertu.
Mon frère, pardonnez à des discours sans suite,
Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite[16].


Séleucus

J’en ferois comme vous, si mon esprit troublé
Ne secouoit le joug dont il est accablé.
Dans mon ambition, dans l’ardeur de ma flamme,
Je vois ce qu’est un trône, et ce qu’est une femme,
Et jugeant par leur prix de leur possession,
J’éteins enfin ma flamme et mon ambition,
Et je vous céderois l’un et l’autre avec joie,
Si, dans la liberté que le ciel me renvoie,
La crainte de vous faire un funeste présent
Ne me jetoit dans l’âme un remords trop cuisant.
Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles,
Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.


Antiochus

Comme j’aime beaucoup, j’espère encore un peu :
L’espoir ne peut s’éteindre où brûle tant de feu,
Et son reste confus me rend quelques lumières
Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières.
Croyez-moi, l’une et l’autre a redouté nos pleurs :
Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs,

Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes,
Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes.


Séleucus

Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez,
Et je craindrai pour vous ce que vous espérez !
Quoi qu’en votre faveur vos pleurs obtiennent d’elles,
Il vous faudra parer leurs haines mutuelles,
Sauver l’une de l’autre, et peut-être leurs coups,
Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous.
C’est ce qu’il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère
N’ont plus de choix ici ni de lois à nous faire[17] :
Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi,
Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi.
Epargnez vos soupirs près de l’une et de l’autre[18].
J’ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre :
Je n’en suis point jaloux, et ma triste amitié
Ne le verra jamais que d’un œil de pitié.



Scène VI



Antiochus

Que je serois heureux si je n’aimois un frère !
Lorsqu’il ne veut pas voir le mal qu’il se veut faire,
Mon amitié s’oppose à son aveuglement ;
Elle agira pour vous, mon frère, également,
Elle n’abusera point de cette violence
Que l’indignation fait à votre espérance.
La pesanteur du coup souvent nous étourdit :
On le croit repoussé quand il s’approfondit,

Et quoi qu’un juste orgueil sur l’heure persuade,
Qui ne sent point son mal est d’autant plus malade ;
Ces ombres de santé cachent mille poisons,
Et la mort suit de près ces fausses guérisons.
Daignent les justes dieux rendre vain ce présage !
Cependant, allons voir si nous vaincrons l’orage,
Et si, contre l’effort d’un si puissant courroux,
La nature et l’amour voudront parler pour nous.


  1. Var. J’ai vu les gens de guerre épandus parla ville. (1660)
  2. Var. Si nous avions autant de forces que de cœur !
    Mais que peut de vos gens une foible poignée
    Contre tout le pouvoir d’une reine indignée ?
    oronte. Vous promettre que seuls ils puissent résister,
    J’aurois perdu le sens si j’osois m’en vanter :
    Ils mourront à vos pieds ; c’est toute l’assistance
    Que peut à leur princesse offrir leur impuissance ;
    Mais doit-on redouter les hommes en des lieux
    Où vous portez le maître si des rois et des Dieux ? (1647-56)
  3. Var. Sentiments étouffés de vengeance et de haine, (1647-56)
  4. Var. Et d’un honteux oubli rompant l’injuste loi,
    Rendez ce que je dois aux mânes d’un grand roi. (1647-56)
  5. Var. De colère et d’amour encore étincelante. (1647-56)
  6. Var. Aujourd’hui que je vois cette main parricide. (1647-56)
  7. Var. Fier même le nom aux murs de ce palais ? (1647-56)
  8. Var. Dedans mes yeux surpris garde-toi de paroître. (1647-56)
  9. Comparez Pompée, acte I, scène ii, vers 221 et 222.
  10. Var. Parlez, et ce beau feu qui brûle l’un et l’autre
    D’une si prompte ardeur suivra votre désir,

    Que vous-même en perdrez le pouvoir de choisir, (1647-56)
  11. Voyez ci-après l’Appendice, p. 510.
  12. Var. Mais ayant su mon choix, si vous vous en plaignez, (1647-56)
  13. Var. Vous êtes l’un et l’autre ; et sans plus me presser. (1647-56)
  14. Var. De vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix. (1647-60)
  15. Var. De faire une révolte et si pleine et si prompte. (1647-60)
  16. Var. Et jugez par ce trouble où mon âme est réduite. (1647-56)
  17. Var. Si je ne prétends plus, n’ont plus de choix à faire :

    Je leur ôte le droit de vous faire la loi. (1647-56)
  18. Var. Épargnez vos soupirs auprès de l’une et l’autre, (1647-56)