Saint-Yves/3/05

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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 266-278).


V

Les mailles du filet se resserrent.


La journée suivante, qui était un mardi, commença pour moi par une surprise. Sous ma porte, le matin, je trouvai une lettre, adressée à Edward Ducie, esquire ; et je laisse à penser combien de frayeur se mêla à ma surprise. Mais en ouvrant l’enveloppe je vis qu’elle contenait simplement un court billet de M. Robbie, accompagné d’une carte d’invitation pour le bal du surlendemain.

Peu de temps après, comme je cherchais à reprendre mes esprits en fumant un cigare, assis à l’une des deux fenêtres de mon petit salon, pendant que Rowley, ayant achevé son travail du matin, qui d’ailleurs était bien léger, se distrayait, devant l’autre fenêtre, à l’aide de son flageolet, le jeune Ronald fit tout à coup son apparition. Je lui offris un cigare, je plaçai pour lui un fauteuil tout près du feu, et je l’y installai… — j’allais dire à son aise ; mais aucune expression ne pourrait être plus éloignée de la vérité. Le pauvre garçon avait positivement l’air d’être sur des pointes d’aiguilles. Il n’avait pas su, d’abord, s’il devait prendre le cigare ou le refuser ; puis, l’ayant pris, s’il devait l’allumer ou ne pas l’allumer. Je vis qu’il avait quelque chose à dire, et que ce quelque chose ne lui venait pas de lui-même ; et, dès le premier instant, j’aurais parié que ce quelque chose lui venait du major Chevenix.

« Comme je suis heureux de vous voir ! » lui dis-je, en gardant toutefois dans le ton une certaine réserve, car je m’étais bien promis de ne rien faire pour l’aider à se délivrer de sa commission.

« Le fait est, commença-t-il, que j’aimerais à être seul avec vous !

— Rien de plus simple répondis-je. Rowley, mon ami, allez-vous-en dans la chambre à coucher ! Mais, repris-je en m’adressant à Ronald, savez-vous que vous avez une mine bien sérieuse ? Pas de mauvaises nouvelles, j’espère ?

— Je vais être tout à fait franc avec vous ! dit-il. Eh bien ! je suis très ennuyé !

— Et je gage que je sais pourquoi ! m’écriai-je. Et je gage que j’ai le moyen de vous tirer d’embarras !

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Votre tante vous tient trop à l’étroit, répondis-je, vous avez quelques petites dettes, et cela vous rend la vie difficile ? En vérité, vous ne pouviez pas mieux tomber ! Si cent livres sterling, deux cents, au besoin, peuvent vous être de la moindre utilité, dites-le ! je les tiens à votre service.

— C’est tout à fait bon de votre part ! dit Ronald. Et je dois reconnaître, en effet, mais du diable si je sais comment vous l’avez deviné, que j’ai un petit arriéré qui me tourmente un peu. Mais ce n’est point de cela que je suis venu vous parler.

— Oh ! je le pense bien ! fis-je. La chose ne vaut pas la peine qu’on en parle ! Mais rappelez-vous, Ronald, que vous m’avez rendu un de ces services qui obligent pour le reste d’une vie ! Et puisque j’ai eu la bonne fortune d’acquérir une somme d’argent assez considérable, obligez-moi, à votre tour, en considérant ce qui est à moi comme étant à vous !

— Non, non, dit-il, je ne prendrai pas cet argent ! Réellement, je ne le peux pas ! Voyez-vous, je suis venu pour une affaire toute différente. C’est au sujet de ma sœur, Saint-Yves ! »

Et il secoua la tête en me regardant d’un air de menace.

« Vous êtes tout à fait sûr que vous ne pouvez pas accepter cet argent ? insistai-je. J’ai là cent livres qui sont à votre disposition. Mais je puis facilement vous en avancer le double, si vous voulez ? Le temps de courir chez mon banquier !

— Oh ! par pitié, laissez-moi en paix ! gémit Ronald. Je suis venu ici pour vous dire quelque chose de très désagréable, et comment voulez-vous que j’y réussisse si vous ne m’en fournissez pas l’occasion ? C’est au sujet de ma sœur, comme je vous l’ai dit ! Vous vous rendez bien compte vous-même que les choses ne peuvent pas continuer comme elles vont. Cela est compromettant, cela ne mène à rien ; et vous devez sentir vous-même que vous n’êtes pas une espèce d’homme avec qui je puisse admettre qu’une personne de mon sang ait des relations. Je suis extrêmement fâché de vous dire cela, Saint-Yves ! J’ai l’air de frapper un ennemi vaincu ! et j’ai dit tout de suite au major que la mission que je viens remplir ici n’était pas de mon goût. Mais elle avait à être remplie ; elle l’est à présent ; et, entre gentlemen, il n’y aura plus à y revenir.

— Compromettant ! Ne mène à rien ! Je ne suis pas l’espèce d’homme ! répétai-je lentement. Au fait, je crois que je vous comprends, et que j’ai réellement trop tardé à me mettre en règle ! »

Sur quoi je me levai, et déposai mon cigare.

« Monsieur Gilchrist, dis-je en m’inclinant, comme réponse à vos légitimes observations, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre sœur. Je suis de bonne naissance, ce qui n’est plus guère apprécié dans mon pays, mais qui, je crois, l’est encore chez vous. Je possède dès maintenant une somme assez ronde mais surtout j’ai « des espérances », comme on dit chez nous, fort au-dessus de l’ordinaire. Je crois bien que le revenu de mon oncle va de quinze à trente mille livres, encore que je ne me sois pas mis en peine de m’en assurer.

— Tout cela est facile à dire, fit Ronald avec un sourire dédaigneux. Malheureusement ce ne sont que des choses en l’air !

— Pardon, dans le comté de Buckingham ! répondis-je en souriant.

— Oui, mais ce que je veux dire, reprit-il, c’est que vous ne pouvez pas nous le prouver. Il nous faudrait un témoin à l’appui de vos assertions

— Oh ! vous avez tout à fait raison m’écriai-je. Je suis d’une distraction impardonnable. »

Je courus au secrétaire, et écrivis rapidement le nom et l’adresse de M. Romaine.

« Tenez, monsieur Gilchrist, dis-je, voici ma référence ! Aussi longtemps que vous n’aurez pas écrit à cette adresse, et que vous n’en aurez pas reçu de réponse négative, j’aurai le droit d’être traité par vous en gentleman, et je veillerai à maintenir ce droit ! »

Mes paroles, et la décision de mon accent l’abasourdirent.

« Je vous demande bien pardon, Saint-Yves ! balbutia-t-il. Croyez-moi, je n’avais nullement l’intention de vous offenser ! Mais c’est précisément ce qui fait la difficulté de mon affaire : de quelque côté que je l’aborde, je risque de vous offenser ! Excusez-moi ! ce n’est pas ma faute. Mais vous devez bien voir par vous-même, mon cher ami, que cette demande en mariage est tout à fait impossible ! C’est pure folie ! Nos deux nations sont en guerre : vous êtes prisonnier…

— Il y a eu au temps de la Ligue un Saint-Yves, répondis-je, qui, s’étant épris d’une dame huguenote, s’en alla chercher sa fiancée en plein camp ennemi ; et ce fut un mariage parfaitement heureux.

— Et puis… commença Ronald. Après quoi il s’arrêta, et regarda le feu.

— Et puis ? répétai-je.

— Eh bien ! lâcha enfin Ronald sans relever les yeux, il y a encore cette affaire… de ce Goguelat !

— Quoi ? m’écriai-je, sursautant dans mon fauteuil. Qu’est-ce que vous avez dit ?

— L’affaire de ce Goguelat ! murmura-t-il.

— Ronald, dis-je, ceci n’est point de votre fait ! Ces paroles ne viennent pas de vous ! Je sais de qui elles viennent : c’est un lâche qui les a mises dans votre bouche !

— Saint-Yves ! s’écria le pauvre garçon, pourquoi me rendez-vous ma tâche si difficile ? En deux mots, je ne puis pas admettre une demande en mariage de la part d’un homme qui se trouve sous le poids d’une accusation comme celle-là ! Mais enfin, par tous les diables, vous devez bien sentir cela vous-même ? C’est la chose la plus absurde dont j’aie jamais entendu parler !

— Ainsi, parce que j’ai eu une affaire d’honneur qui a fini d’une façon malheureuse, vous, — un jeune soldat, ou presque, — vous refusez de me traiter en gentleman ? Vous ai-je bien entendu ?

— Mais, mon cher ami, implora-t-il, pourquoi ne voulez-vous pas comprendre vous-même le caractère particulier de ma situation ? Vous dites, vous, qu’il s’est agi d’une affaire d’honneur ! Or, c’est là ce que, moi, je ne sais pas !

— Eh bien ! j’ai l’honneur de vous l’apprendre !

— Sans doute, mais d’autres personnes affirment le contraire !

— Elles mentent, Ronald, je le prouverai avant qu’il soit longtemps !

— D’ailleurs, en deux mots comme en cent, voici : un homme qui a la malchance de prêter à de telles accusations ne saurait me convenir pour beau-frère ! s’écria Ronald.

— Je dois vous rappeler, dis-je, que nous combattons ici avec des armes inégales. Vous venez de refuser ma demande en alléguant, d’abord, que j’étais un imposteur, en second lieu que j’étais un prisonnier ennemi, et puis, en troisième lieu, que j’avais malhonnêtement assassiné un de mes camarades. Or, mon cher monsieur, ce sont là des arguments assez dangereux à faire valoir. De toute autre part que de la vôtre, je n’ai pas besoin de vous dire quel accueil j’y ferais : mais, vis-à-vis de vous, mes mains sont liées. J’ai tant de reconnaissance pour vous, sans parler de l’amour que je porte à votre sœur, que vous pouvez m’insulter, ainsi que vous le faites, avec l’assurance d’une impunité absolue. Je ne puis que ressentir la douleur — et je vous assure qu’elle est des plus aiguës, — sans rien pouvoir tenter pour m’en protéger ! »

Ronald resta quelques instants silencieux.

« Saint-Yves, dit-il, enfin, je crois que je ferais mieux de m’en aller ! Tout ceci est très irritant pour vous comme pour moi. Encore une fois, je n’ai pas eu du tout l’intention de vous offenser, et je vous présente toutes mes excuses. J’ai pour vous toute l’estime qu’un homme d’honneur peut avoir pour un autre. J’ai seulement voulu vous dire… vous prouver… que la chose que vous savez est tout à fait impossible. Mais il y a une autre chose dont je vous donne l’assurance : c’est que, pour ce qui est de moi, je ne ferai rien contre vous !

— Oui, dis-je, vous avez raison : cette entrevue a été irritante, et rien de plus. Oublions-la ! Adieu, Ronald !

— Adieu, Saint-Yves ! répondit le jeune homme. Croyez bien que je suis désolé ! »

Et, ce disant, il sortit.

Les fenêtres de mon salon donnaient au nord, mais celles de l’escalier avaient vue sur le square. Et c’est ainsi que je pus observer le départ de Ronald, son allure décontenancée, et la façon dont il fut rejoint, à l’entrée du square, par un homme qui n’était nul autre que le major Chevenix. Je ne pus m’empêcher de sourire en l’apercevant. Je me figurais entendre le dialogue, sans cesse coupé de l’antienne du major : « Je vous avais dit ! » ou bien : « Je vous avais défendu ! » Certes, mon rival n’avait rien gagné en me déléguant Ronald ; mais je songeai aussitôt que je n’avais rien gagné, moi non plus, à cette visite, dont le seul effet avait été d’accroître mon découragement. Je pouvais être sûr, à présent, que, si même je parvenais à retourner dans mon pays, tous les fers seraient mis au feu, en mon absence, pour contraindre Flora à désavouer l’encombrant Français et à accepter Chevenix. Sans aucun doute, ma chérie résisterait à toutes les instances ; mais la pensée de ces instances me désolait pour elle, et je sentais que je n’aurais point de repos avant de l’avoir encore une fois revue et avertie.

Me rendre à Swanston dans la journée aurait été simplement me perdre ; mais je me promis de m’y rendre le soir. Et, en attendant, je commençai enfin à faire sérieusement mes préparatifs de départ. Je me trouvais, en vérité, à quelques pas de la mer ; mais j’étais si las des aventures dangereuses que la perspective d’aborder un pêcheur, avec mon chapeau dans une main et un couteau dans l’autre, m’apparaissait décidément au-dessus de mes forces. De telle sorte que, tout bien réfléchi, je ne vis point d’autre solution que de reprendre le chemin de l’Angleterre, et de frapper une seconde fois à la porte du précieux Burchell Fenn.

Mais, pour entreprendre ce voyage, j’avais besoin d’argent. Après avoir déposé le gros de mes banknotes entre les mains de Flora, je restais encore possesseur d’un millier de livres. Ou plutôt, tout en ayant cette somme, je ne l’avais pas sur moi ! Car, au sortir de mon déjeuner avec M. Robbie, j’étais allé placer presque toute la somme, au nom de Rowley, chez un banquier de George Street. L’idée m’était venue de faire de cette somme un cadeau pour mon incomparable valet, au cas où j’aurais à me séparer de lui inopinément. Mais maintenant, ayant été obligé de changer d’avis, j’envoyai le brave garçon à la banque pour retirer les huit cents livres qui s’y trouvaient en dépôt.

Rowley me revint, cinq minutes après, avec un visage tout cramoisi, et tenant à la main le reçu de la banque.

« Ça ne va pas, monsieur Anne ! dit-il.

— Comment cela ? demandai-je.

— Oh ! monsieur, j’ai bien trouvé l’endroit, tout de suite ; mais je vais vous dire ce qui m’a donné une frayeur bleue ! Il y avait là un client, debout, sur la porte, et je l’ai reconnu ! Et savez-vous qui c’était, monsieur Anne ? Eh bien ! c’était ce même agent secret avec qui j’ai déjeuné sur la route d’Aylesbury !

— Vous êtes sûr de ne pas vous être trompé ? demandai-je.

— Sûr et certain ! répondit-il. Ce n’était pas le fameux Lavender, vous entendez bien ? mais l’autre homme, celui que j’ai vu avec lui ! Qu’est-ce qu’il faisait là ? Tout ça a l’air louche ! »

J’en convins volontiers.

Je me promenai de long en large dans mon appartement. Après tout, ce limier de Bow Street pouvait s’être trouvé là par hasard ; mais c’était vraiment une coïncidence bien singulière, que cet homme, que Rowley avait rencontré au Dragon vert, dans la banlieue d’Aylesbury, fût à présent en Écosse, et qu’il s’attardât sur la porte de la banque où une somme était déposée au nom de Rowley !

« Dites donc. Rowley ! m’écriai-je, il ne vous a pas vu, au moins ?

— Oh ! soyez sans crainte ! dit Rowley. Hé ! monsieur Anne, s’il m’avait vu, c’est vous qui ne m’auriez pas revu ! Je ne suis pas un âne, monsieur !

— Eh bien ! mon garçon, vous pouvez mettre ce reçu dans votre poche ! Vous n’aurez pas à en faire usage avant d’être tout à fait délivré de moi. Mais ne le perdez pas, au moins ! Ce sera votre part du fameux portefeuille : 800 livres pour vous tout seul !

— Je vous demande pardon, monsieur Anne ; mais pour quoi faire ? demanda Rowley.

— Pour monter une taverne, si vous voulez ! dis-je.

— Avec votre permission, monsieur, répondit-il aigrement, je n’ai pas du tout l’intention de monter une taverne. Je suis votre domestique, attaché à votre personne, monsieur Anne, et rien d’autre !

— En ce cas, Rowley, dis-je, je vais vous expliquer pourquoi je vous donne cet argent. C’est, par exemple, pour vous remercier du service que vous venez de me rendre à l’instant. C’est pour récompenser votre loyauté et votre gaîté, mon cher ami. Cette somme vous était d’ailleurs destinée ; et maintenant les circonstances exigent qu’elle ne soit qu’à vous. Puisque cet homme fait le guet devant la banque, l’argent ne pourra être touché que lorsque je serai parti.

— Lorsque vous serez parti ! répéta Rowley. Mais, monsieur Anne, je ne vous laisserai aller nulle part sans moi !

— Si, mon garçon, dis-je, il faudra que nous nous séparions très prochainement, sans doute demain ! Cela est nécessaire pour moi, pour mon salut, Rowley ! Soyez bien certain que, si réellement cet homme se tient devant la banque pour guetter quelqu’un, ce n’est pas à vous, mais à moi qu’il en a. Comment il a découvert que j’avais inscrit cette somme à votre nom, je l’ignore : un hasard nous aura trahis. Mais le fait n’en est pas moins là. Et non seulement j’aurai bientôt à vous dire adieu, mais il faudra encore que, jusqu’à cet adieu, vous restiez caserné ici. Rappelez-vous, mon garçon, que c’est de cette manière que vous pourrez me servir !

— Ma foi, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous ordonnez, je dois vous obéir ! Mais, vous savez, je suis votre homme, mort ou vif, et je n’appartiens qu’à vous ! »

Avec tout cela les heures traînaient, et jusqu’au coucher du soleil je n’avais rien à faire. C’était seulement à la tombée de la nuit que je pouvais espérer de voir Flora ; et j’ajoute que le besoin que j’avais de la voir était maintenant devenu à tout à fait pressant, puisqu’elle seule, désormais, était mon banquier. Sans l’argent qu’elle avait à moi, impossible de quitter Édimbourg ! Pour tuer le temps, j’essayai de lire le Mercure Calédonien, avec ses désolantes nouvelles de Saxe et d’Espagne. Je m’assis donc auprès du feu, je dépliai le journal, je parcourus les deux premières pages avec un mélange de colère et de mortification ; puis je passai à la chronique locale, et je me souviens que je commençais à sommeiller lorsque tout à coup, mes yeux lurent et relurent machinalement les deux lignes que voici « Arrivées à Édimbourg. Hôtel Dumbreck. Le vicomte de Saint-Yves. »

« Rowley ! dis-je.

— S’il vous plaît, monsieur ! répondit l’obséquieux jeune homme, en abaissant son flageolet.

— Venez donc ici et regardez ! dis-je, en lui désignant les lignes du journal.

— Dieu puissant ! s’écria-t-il. C’est lui, il n’y a pas de doute !

— Il n’y a pas de doute en effet, Rowley ! dis-je. Le coquin est sur notre piste. Lui et cet homme de Bow Street sont arrivés ensemble, je le jurerais. Et maintenant tout l’équipage de chasse, piqueurs et cavaliers, tout cela est à l’œuvre dans la ville d’Édimbourg !

— Et alors, monsieur, qu’allons-nous faire ? Écoutez ! Accordez-moi une minute, je me déguiserai, et j’irai jusqu’à l’hôtel pour voir ce qui en est !

— Gardez-vous de sortir d’ici ! répondis-je. Qu’on vous voie dans la rue, et c’est la mort pour moi, Rowley ! Vous ne devez pas bouger d’ici ! Il faudra que vous attrapiez un rhume, ou quelque chose comme ça, de manière à ne pas éveiller les soupçons de Mme Mac Rankine.

— Un rhume ? s’écria Rowley, se remettant aussitôt de sa dépression. Oh ! rien de plus facile, monsieur Anne ! »

Et le voilà qui, tout d’un coup, se met à éternuer, à tousser, avec toutes les apparences d’un rhume dangereux !

« Ah ! mais, c’est que j’en connais, des tours ! » observa-t-il fièrement.

Puis, désormais tout à fait rasséréné, il courut faire voir son rhume à la vieille dame.

Resté seul, je repris le journal et relus les colonnes sur lesquelles j’avais failli m’endormir l’instant d’auparavant. Un petit paragraphe, perdu entre une foule d’autres de même apparence, me sauta brusquement aux yeux :


Au sujet de l’horrible assassinat récemment commis au château, la police nous transmet les renseignements suivants. On a tout lieu de supposer que l’assassin, le soldat Champdivers, se trouve dans le voisinage de notre ville. C’est un homme de taille moyenne, d’un extérieur agréable, et de manières particulièrement distinguées. La dernière fois qu’on l’a vu, il portait un élégant costume gris-perle, et des bottes à revers marron. Il est accompagné d’un jeune domestique, parle l’anglais sans accent, et a traversé le nord de l’Angleterre sous le faux nom de Ramornie. Une récompense est promise à toute personne qui facilitera son arrestation.


Dès la minute suivante, j’étais dans ma chambre à coucher, fiévreusement occupé à me dévêtir de mon costume gris-perle.

Je dois avouer d’ailleurs que j’étais dans un état d’agitation extrême. Ce n’est pas chose commode de garder son sang-froid lorsqu’on voit les mailles du filet se resserrer tout à l’entour de soi, lentement et sûrement. Mes mains tremblaient, ma poitrine haletait ; je ne crois pas m’être jamais trouvé dans un abattement aussi pitoyable.

Et pourtant j’étais forcé d’attendre sans rien faire, et de manger mon dîner, et de tenir tête à l’incessant bavardage de Rowley. Je n’avais pas, en vérité, à tenir tête aussi au bavardage de Mme Mac Rankine ; mais cela encore était une nouvelle goutte d’amertume dans ma coupe.

Car pourquoi mon hôtesse, depuis le matin, restait-elle si sévèrement à distance ? Pourquoi se refusait-elle à toute conversation ? Pourquoi ne daignait-elle pas venir prendre sa place accoutumée à la table de thé ? Ou je me trompais fort, ou elle avait lu le maudit paragraphe, et reconnu le costume gris-perle qui y était dénoncé. Je me rappelais à présent un certain air avec lequel elle avait, le matin, posé le journal sur ma table, comme aussi un certain grognement, moitié de compassion et moitié de défi, avec lequel elle m’avait dit : « Tenez, voici votre journal ! »

De ce côté-là, du moins, je sentais que le danger n’était pas imminent. L’attitude tragique de la dame exprimait clairement une agitation intérieure. L’excellente Mme Mac Rankine assistait à un grand conflit au-dedans de sa conscience ; et sans doute l’issue du conflit resterait long-temps encore indécise. Mais je me demandais comment je devais me comporter avec elle. Aborder moi-même le sujet me semblait bien imprudent. Je me félicitais de ma sagesse passée, qui m’avait conduit à me faire d’elle une amie ; mais je ne savais toujours pas quelle devait être, à son égard, ma conduite présente. Je voyais un danger égal à renouveler comme à négliger mes marques de familiarité des jours précédents. L’une des deux attitudes pouvait être prise pour de l’impudence, l’autre constituait un aveu effectif de culpabilité. C’est dire que je me sentis considérablement soulagé lorsque la brume du soir descendit enfin sur les rues d’Édimbourg, et que la voix du veilleur de nuit me décida à sortir de chez moi.

Vers sept heures, je me trouvais dans le voisinage de la maison de Flora. Mais voici que, en gravissant le sentier qui mène au mur du jardin, j’eus la surprise d’entendre venir jusqu’à moi l’aboiement d’un chien. J’avais déjà entendu aboyer des chiens, les autres fois, mais de très loin, du hameau perché au sommet de la colline. Cette fois, le chien était dans le jardin ; il hurlait de toutes ses forces, dans un paroxysme de fureur, et je l’entendais sauter au bout de sa chaîne.

J’attendis quelques minutes que l’accès de passion de la bête se fût calmé. Puis, avec des précautions extrêmes, je me rapprochai et arrivai enfin tout contre le mur. Mais à peine avais-je passé la tête par-dessus le mur, que l’aboiement recommença avec une énergie redoublée. Et, au même instant, la porte de la maison s’ouvrit. Ronald et le major apparurent sur le seuil, avec une lanterne. Debout là, ils se trouvaient immédiatement au-dessous de moi, fortement éclairés. Le major s’efforçait d’apaiser le chien, qui grommelait méchamment, avec, de temps à autre, un cri plus fort.

« Une bonne idée que j’ai eue, d’amener Towzer ! dit Chevenix.

— Je me demande où il peut bien être ? dit Ronald, en agitant la lanterne de tous côtés. J’ai envie de faire une battue.

— Je vous le défends bien ! répondit Chevenix. N’oubliez pas nos conventions, mon garçon ! Ne pas dépasser le sentier qui entoure la maison. Couchez ! Towzer, mon ami, couchez ! Tout beau ! là ! poursuivit le major en caressant l’abominable monstre.

— Et de penser que peut-être il nous entend, en ce moment ! cria Ronald.

— Oh ! rien n’est plus probable ! » dit le major.

Puis, parlant devant lui, d’une voix contenue, mais bien distincte :

« Vous êtes là, Saint-Yves ? fit-il. Je veux seulement vous dire que vous feriez mieux de rentrer chez vous. M. Gilchrist et moi nous montons la garde. »

Je compris que toute espérance de voir Flora était perdue, au moins pour cette nuit-là.

« Bien du plaisir, messieurs ! répondis-je sur le même ton. Il fait malheureusement un peu froid pour monter la garde. Tâchez d’éviter les engelures ! »

Je dis cela dans un accès de fureur qui, sans doute, provoqua chez le flegmatique major un accès pareil : car le fait est que, en dépit du raisonnable avis qu’il avait donné à Ronald un instant avant, il détacha la chaîne de son chien ; et celui-ci s’élança, droit comme une flèche, vers le coin du mur où je me trouvais. Je me baissai, ramassai une grosse pierre, et me tins prêt. En quelques bonds, le chien surgit sur le rebord du mur, et presque aussitôt, ma pierre l’atteignit en pleine tête. Il poussa un cri sourd, et s’en retourna en titubant d’où il était venu. Et j’entendis Chevenix s’écrier, d’une voix frémissante dont je l’aurais cru incapable : « Le gredin ! Malheur à lui s’il m’a tué mon chien ! » Sur quoi j’estimai que je n’avais pas de temps à perdre pour vider la place.