Satire contre l’indécence des quêteuses

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Satyre contre l’indecence des Questeuses.
le sieur Desnoyers

1710



Satyre contre l’indecence des Questeuses1.

Que vois-je, ô Dieu ! que vois-je en ce jour solemnel
Où chacun vient au temple adorer l’Eternel ?
Quel demon envieux du salut de nos ames
Souffle en de foibles cœurs de detestables flames !
Une questeuse, ornée en supot de Satan,
Fière de sa beauté comme un superbe pan,
De vains ajustemens indecemment parée,
Et d’un air tout profane en la maison sacrée,
La gorge à decouvert2, les oreilles, les bras,
Etalage honteux de funestes appas,
D’un sacrilège feu brûle les cœurs fidelles,
Fait naistre aux plus devots des flames criminelles.
Que deviendrai-je, helas ! sans force et sans vertu,
Si le plus fort athlète est lui-même abbatu ?
Spectacles seducteurs, delices condamnées,
Et vains amusemens de mes folles années,
Vous remplîtes mon cœur d’un feu tout criminel,
Et je brule aujourd’hui, même au pied de l’autel.
Ce feu, qui, grace au ciel, s’eteignoit dans mon ame,
Excité de nouveau, s’y rallume et l’enflame.
Hé quoi ! de tels objets dans l’église, en un lieu
Où tout nous doit parler de ton amour, grand Dieu !
Où tout doit être pur d’une pureté d’ange !
Ô detestable abus ! renversement etrange !
Quel est, dira quelqu’un, ce critique chagrin
Qui veut laisser languir la veuve et l’orphelin,
Qui, d’un zèle indiscret blâmant toute parure,
Ne voit pas qu’elle seule attendrit l’ame dure3,
Que par là dans ses maux le pauvre est assisté,
Que plus abondamment se fait la charité ?
Quoi ! cette charité, cette vertu suprême,
Qui fait qu’on aime Dieu beaucoup plus que soi-même,
Qui s’occupe du soin de sauver le prochain,
Va parée en idole une bourse à la main,
Passe de chaise en chaise en pompeux equipage,
Fait marcher à sa suite et demoiselle et page,
Sans honte, sans pudeur, en habit somptueux,
Ose ainsi demander pour les pauvres honteux !
Seule au dessus de tous, comme sur un theâtre,
Souvent d’un peuple saint fait un peuple idolâtre4,
S’adresse aux plus galands, qui donnent tour à tour
Une pièce d’argent comme un gage d’amour5.
Que plutôt sans secours mille pauvres languissent,
S’il faut pour les aider que tant d’ames perissent !
On compte avec plaisir l’argent qu’on a touché,
Sans voir qu’un tel argent est le prix du peché.
Ô funeste secours ! ô moyen diabolique !
N’est-il pour assister que cette voie inique ?
Non, non ; la charité s’y prendroit autrement,
Et n’iroit point ainsi paroitre effrontement
Renoncer dans l’Eglise à l’etat de chretienne,
Portant l’air et l’habit d’une comedienne ;
Son front seroit orné d’une honnête pudeur,
L’humilité feroit sa gloire et sa grandeur,
De simples vêtemens son luxe et sa parure.
Loin de vouloir par l’art embelir la nature,
Demandant à chacun, son abord chaste, doux,
Ne corromproit personne et les gagneroît tous ;
On seroit excité par la Charité même
À soulager le pauvre en sa misère extreme.
Malgré tout ce qu’inspire un air sage et pieux,
Elle craint, elle tremble, exposée à tant d’yeux ;
Mais on la prie, on presse, et, timide et modeste,
Quand le besoin l’exige elle se manifeste.
Dieu beniroit la quête et cet humble dehors,
Et feroit dans sa bourse entasser des tresors,
Fruit de la pieté des ames charitables,
Dont on pourroit sans honte aider les miserables.



1. Cette petite satire se trouve à la suite des Poésies chrestiennes, contenant la traduction des Hymnes et des Proses non traduites dans les heures de Port-Royal....., par le sieur D***, à Paris, chez Guillaume Valleyre, MDCCX, in-8. Elle a trait à une mode assez profane dont Furetière nous avoit déjà parlé avec détail dans son Roman bourgeois. V. notre édit., p. 32–33.

2. Sur cette nudité de la gorge que les femmes se permettoient, même dans les églises, V. notre t. 3, p. 258, note.

3. Le chevalier de Cailly avoit déjà dit dans une de ses épigrammes :

Aux jours que va quêter la charmante Belise,
——--Elle furète de l’église
——--Les quatre coins et le milieu,
Et tous ceux que l’on voit donner à cette belle
——--Donnent moins pour l’amour de Dieu
——--Qu’ils ne donnent pour l’amour d’elle.

4. Mademoiselle de Bourdeille quêtoit à Saint-Gervais le jour de la fête patronnale. Le comte de Boursac, son parent, quand elle lui tendit la bourse, y mit ce billet au lieu d’argent :

Quand dans la nef et dans le chœur
—-Bourdeille eut fait la quête,
Que du troupeau, que du pasteur
—-Elle eut fait la conquête,
L’Amour, qui la suivoit de près,
—-Tant elle était jolie,
N’eût pas fait grâce à saint Gervais
—-S’il eût été en vie.

5. Le P. Sanlecque, dans sa Satire à une mère coquette, a dit :

Que ta fille jamais n’aille dans le saint lieu
Quester des cœurs pour elle et des deniers pour Dieu.