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Savoir aimer/À l’homme

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Savoir aimerPubliés par les amis de l’auteur (p. 13-15).
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À L’HOMME



Homme dont la tristesse est écrite d’un bout
Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne,
Forçat de l’hôpital et malade du bagne,

Dormeur maussade à qui chaque aube dit : « Debout ! »
Voyageur douloureux qu’attend la Mort auberge,
Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge,

Tu gémis, étonné de te sentir si las
Puis un jour tu te dis : « L’âme est un vain bagage
Et mon cœur est bien lourd pour un pareil voyage. »

Et, sans songer que Dieu te donne ses lilas
Tu veux jeter ton cœur, tu veux jeter ton âme,
Pour alléger ta marche et mieux porter la Femme.

Par ta route et ses ponts, fiers de leur parapet,
Compagnon d’un orgueil, fils des froides études,
Tu vas vers le malheur et vers les solitudes,


Tout plein des arguments dont l’esprit se repaît,
Tu fais, pour savourer ta gloire monotone,
Taire ta conscience à l’heure où le ciel tonne.

Si pourtant à ce prix tu manges à ta faim
Si tu dors calme, au creux de l’oreiller facile,
Ecoute ta science et reste-lui docile,

Si ta libre raison la plus forte à la fin
Respire au coup mortel porté par elle au doute,
Pareil, au Juif errant, homme, poursuis ta route.

Sois content sans ton âme, et joyeux sans ton cœur,
Sois ton corps tyrannique et sois ta bête fauve

Fais tes traits durs et froids, fais ton front vaste et chauve.


Mais si ton fruit superbe engraisse un ver vainqueur,
Si tu bâilles, les soirs larmoyants, sous ta lampe
Tâche de réfléchir, pose un doigt sur ta tempe.

Si tu n’as toujours pas trouvé sur ton chemin
Qu’assourdit la rumeur des sabres et des chaînes
Repos pour tes amours, et cesse pour tes haines ;

Si ton bâton usé tâtonne dans ta main
Pauvre aveugle tremblant, qui portes une sourde,
La Femme, chaque jour plus énorme et plus lourde :

Si l’enfant ancien sommeille encore en toi,
Gardant le souvenir de la faute première
Dis : « J’ai le dos tourné peut-être à la Lumière » ;


Dis : « J’étais un esclave et croyais être un Roi ! »
Pour t’en aller gaiment frère des hirondelles,
Reprends ton cœur, reprends ton âme, ces deux ailes ;

Et grâce à ce fardeau redevenu léger
Emporte alors l’enfant, mère, sœur ou compagne,
Comme l’ange en ses bras emporte la montagne.

Enivre-toi du long plaisir de voyager
Que ta faim soit paisible et que ta soif soit pure,
Bois à tout cœur ouvert, mange à toute âme mûre !