Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’Ohio

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L’OHIO.


Comme nous nous disposions, ma femme, mon fils aîné, alors enfant, et moi, à retourner de la Pensylvanie dans le Kentucky, nous décidâmes, les eaux étant extraordinairement basses, de nous pourvoir d’un esquif qui pût nous conduire jusque chez nous, à Henderson. Je me procurai en conséquence un bateau de ce nom, large, commode et léger. Nous nous étions précautionnés d’un matelas, et nos amis nous approvisionnèrent de viande nouvellement préparée. Nous avions pour rameurs deux robustes nègres ; et c’est dans cet équipage que nous quittâmes le village de Schippingport, comptant atteindre, en peu de jours, le lieu de notre destination.

On était au mois d’octobre ; les teintes automnales décoraient déjà les rivages de cette reine des rivières, l’Ohio ; de chaque arbre, pendaient de longs et flottants festons de différentes espèces de vignes sauvages ; les cimes ployaient sous des grappes de fruits aux couleurs brillantes et variées, et leurs tons d’un carmin bronzé, se mariant aux nuances jaunes du feuillage où se voyait encore un reste de verdure, réfléchissaient, du limpide courant des eaux, un éclat plus vif, des teintes plus délicieuses que jamais peintre de paysage n’en reproduisit, que jamais poëte n’a pu en imaginer.

Les jours étaient chauds encore ; le soleil avait repris cette splendide et ardente couleur qui, dans cette saison, produit le singulier phénomène que l’on connaît sous le nom de l’été indien. La lune avait plus d’à moitié rempli son disque ; et nous nous laissions aller, glissant au courant de la rivière, sans rencontrer d’autre agitation à la surface que celle qu’y faisait naître le mouvement de notre bateau. Tout entiers aux loisirs du voyage, nous passions nos journées, absorbés dans la contemplation du grand et magnifique spectacle que la nature sauvage déroulait autour de nous.

De temps à autre, un gros chat marin[1] montait à fleur d’eau, poursuivant un banc de petits poissons qui sautaient tous à la fois hors du liquide élément comme autant de flèches nacrées, et faisaient l’effet d’une véritable pluie de lumière, tandis que leur ennemi, les mâchoires entr’ouvertes, saisissait les imprudents qui s’étaient attardés, puis, d’un coup de sa queue, faisant jaillir les ondes, disparaissait à notre vue. Nous entendions aussi d’autres poissons qui produisaient un bruit sourd sous notre barque ; et d’abord nous ne savions à quoi attribuer ces sons étranges ; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître qu’ils provenaient de la perche blanche ; car lorsque le bruit cessait par intervalles, nous n’avions qu’à jeter à l’avant notre filet, pour prendre une certaine quantité de ces poissons délicats.

La nature, parmi ses diverses combinaisons, semble avoir traité cette partie des États-Unis avec une tendresse toute spéciale ; que le voyageur remonte ou descende l’Ohio, il ne peut s’empêcher de remarquer que presque tout le long de son cours, la rivière, sur l’une de ses rives, est bordée de hautes montagnes et d’un terrain à l’aspect abrupt et tourmenté ; tandis que sur l’autre, à perte de vue, s’étendent d’immenses plaines formées des plus riches dépôts d’alluvion. Des îles variées de grandeur et de forme s’élèvent çà et là du sein des eaux, et souvent le courant capricieux vous pousse sur des nappes tranquilles où l’on ne croit plus flotter que sur un lac d’une médiocre étendue. Quelques-unes de ces îles sont considérables et ont de l’importance ; d’autres, au contraire, petites et insignifiantes, ne semblent là que pour le contraste, et seulement pour rehausser l’intérêt général de la scène. Ces petites îles sont fréquemment submergées dans les grandes eaux, et il s’y accumule alors des amas prodigieux de bois flottant. Je l’avoue, ce n’était pas sans un serrement de cœur que nous réfléchissions aux changements que la culture devait bientôt produire sur ces bords ravissants.

Quand arrivait la nuit, plongeant dans les ténèbres les parties plus reculées de la rivière, nos esprits se remplissaient de plus fortes émotions qui les emportaient bien au-delà du moment présent : le tintement des clochettes au cou des troupeaux, nous disait que près de nous, dans une douce sécurité, de paisibles animaux erraient de vallée en vallée, à la recherche du pâturage, ou s’acheminaient, pour regagner là-bas leur bergerie. Les houhoux du grand duc ou le battement moelleux de ses ailes, comme il se balançait mollement au-dessus des eaux, les sons de la corne du batelier, qui s’en allaient de plus en plus lointains et affaiblis dans les airs, tout cela parlait vivement à notre âme. Puis, au retour de l’aurore, de chaque feuillage s’élançaient de joyeux chanteurs dont l’écho répétait les notes harmonieuses que l’oreille écoutait dans un ravissement toujours nouveau. Çà et là apparaissait la cabane isolée d’un pionnier, premier vestige d’une civilisation naissante ; et fréquemment nous voyions des cerfs et des daims traverser le courant, pour gagner la plaine, signe certain que la neige ne tarderait pas à couvrir les montagnes.

Très souvent aussi nous rencontrions et dépassions bientôt de pesants bateaux plats, les uns chargés du produit des différentes sources et des petites rivières qui versent dans l’Ohio le tribut de leurs eaux ; les autres, de moindre dimension, et où s’entassaient des émigrants de toutes nations, à la recherche d’une nouvelle demeure. Pures jouissances, scènes de la solitude, ah ! ce n’est que devant une pareille nature, et entouré des siens, comme je l’étais, qu’on peut goûter tout votre charme.

À cette époque, les rivages abondaient de gibier : dindons sauvages, coqs de bruyère, sarcelles aux ailes bleues s’offraient d’eux-mêmes à mes coups. Aussi faisions-nous bonne chère ! En quelque endroit qu’il nous plût d’aborder, nous n’avions qu’à descendre, battre le briquet et, pourvus comme nous l’étions de tous les ustensiles nécessaires, nous avions bientôt devant nous un succulent repas.

Ainsi passèrent plusieurs de ces heureux jours ; et nous approchions de notre demeure, lorsqu’un soir, non loin de la Crique aux pigeons (c’est un petit ruisseau qui, de l’État d’Indiana, coule dans l’Ohio), nous entendîmes un bruit éclatant, étrange, si semblable au cri de guerre des Indiens, que nous nous jetâmes aux avirons, en ramant vers l’autre bord aussi promptement et aussi doucement que possible. Le bruit augmentait ; nous nous imaginions déjà entendre des cris de meurtre ; et comme nous savions que récemment des dépradations avaient été commises par un parti de naturels mécontents, nous nous trouvâmes, pour un moment, très mal à l’aise. Cependant peu à peu le calme nous revint, et nous pûmes bientôt nous convaincre, à n’en plus douter, que ce singulier vacarme était produit par une secte d’enthousiastes méthodistes qui s’étaient ainsi écartés de la route ordinaire, tout exprès pour tenir un de leurs meetings annuels, à l’ombre d’une forêt de grands hêtres. Ce fut sans nouvelle interruption dans notre voyage, que nous atteignîmes Henderson, distant, par eau, de Shippingport, d’environ deux cents milles.

Quand je me reporte à ces temps, quand je rappelle à mon esprit la grandeur et la beauté de ces rivages solitaires, quand je me représente les cimes épaisses et ondoyantes des forêts ombrageant la pente des montagnes, s’inclinant au bord des eaux, et vierges encore de la hache du bûcheron ; quand je sais ce qu’ont versé de leur sang nombre de dignes Virginiens pour conquérir la paisible navigation de cette rivière ; quand je vois que là ne se rencontre plus un seul homme de la race primitive, que là aussi, ont cessé d’exister les innombrables troupeaux d’élans, de daims et de buffles, qui paissaient autrefois sur ces montagnes et dans ces vallées, traçant d’eux-mêmes et pour leurs propres besoins, de larges sentiers vers chaque source salée ; quand je réfléchis que toute cette immense partie de notre Union, au lieu d’en être encore à l’état de nature, est maintenant plus ou moins couverte de villages, de fermes, de villes même, où l’on n’entend plus que le son aigu du marteau et le bruit assourdissant des machines ; que les bois s’en vont, disparaissant grand train, le jour, sous la cognée, et la nuit dévorés par le feu ; que des centaines de bateaux à vapeur sillonnent en tous sens et dans toute sa longueur le cours de la majestueuse rivière, forçant le commerce à prendre racine et à prospérer sur chaque point ; quand je vois, enfin, le trop-plein de la population de l’Europe s’acharnant avec nous à la destruction de ces malheureuses forêts, pour nous aider à transplanter la civilisation jusqu’au fond de leurs plus sombres retraites ; et quand je me dis que, pour tous ces changements si extraordinaires, il a suffi de la courte période d’une vingtaine d’années ; alors, malgré moi, je m’arrête saisi d’étonnement ; tout cela est un fait accompli, je le sais ; et néanmoins j’ai peine encore à croire à sa réalité.

Ces changements sont-ils pour un bien ou pour un mal ? Je ne prétends pas le décider. Mais quoi qu’il en puisse être de mes secrètes préférences, je me permettrai du moins d’exprimer un regret : pourquoi, en effet, n’existe-t-il pas dans nos archives quelque rapport un peu satisfaisant sur l’état de cette portion du pays, à compter de l’époque où notre peuple y fit ses premiers établissements ? Serait-ce qu’en Amérique il n’y aurait personne à la hauteur d’une telle tâche ? Non assurément ! nos Irving, nos Cooper, ont donné de leur compétence à cet égard des preuves qui ne laissent rien à désirer. Disons plutôt que la faute en est aux changements qui, sur ce théâtre, se succèdent avec une si merveilleuse rapidité, que leur plume même aurait à peine le temps de les constater. Eh bien ! il n’est pas trop tard encore ; et mon vif, mon sincère espoir est que l’un ou l’autre, ou même tous les deux, mettront, sans tarder, la main à l’œuvre, pour charmer les générations futures, en nous décrivant, mieux que personne ne pourrait le faire, l’état primitif de ces contrées dont la forme et les beautés naturelles vont s’effaçant si promptement sous les pas d’une population toujours croissante. Oui ! j’espère, avant de terminer ma course sur cette terre, j’espère lire les récits de ces délicieux écrivains, nous dépeignant les progrès de la civilisation dans nos États de l’ouest. Là ils nous parleront des Clarck, des Croghan, des Boon, et de tant d’autres hommes aux entreprises grandes et hardies ; ils nous recomposeront le pays tel qu’il était autrefois ; et d’un sujet digne de leurs pinceaux, ils auront fait un tableau immortel.





  1. Cat-fish, Pimélode chat (Pimelodus felis, Lacép. ; Siluris felis, Linn.). Voy. pour plus de détails au second volume, la Pêche dans l’Ohio.