Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Cormoran de la Floride

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LE CORMORAN DE LA FLORIDE.


Il est peu d’oiseaux des États-Unis, si mal connus, ou qui aient été aussi négligemment décrits, que les Cormorans. Quelques espèces même, parmi ceux d’Europe, ne sont pas encore bien déterminées ; tant ils ont été superficiellement étudiés par des auteurs qui, après en avoir donné l’extérieur et les formes d’une manière satisfaisante, ont sans doute manqué d’occasions pour les observer plus à loisir, là où réellement on peut le mieux apprendre à les connaître, c’est-à-dire dans les lieux où ils se retirent pendant la saison des œufs.

Ceux d’Amérique ne sont pas, tant s’en faut, de grands voyageurs ; et cependant ils émigrent tous, plus ou moins, à certaines époques de l’année. Les trois espèces auxquelles seules, pour le moment, j’entends faire allusion, sont confinées dans une partie relativement peu étendue de l’Amérique du Nord. Le grand Cormoran (Phalacrocorax carbo) monte rarement plus haut que la côte méridionale du Labrador, et ne descend guère au sud aussi bas que la baie de New-York.

Le Cormoran à double crête (P. dilophus), qui est le second par la taille, s’avance plus loin dans les deux directions, du moins à ce qu’assure le docteur Richardson, bien que mon excellent ami le capitaine James Clark Ross ne fasse mention d’aucun des oiseaux de cette famille dans le cours de son voyage aux mers arctiques. Quoi qu’il en soit, ils nichent en grand nombre au Labrador, et durant l’hiver se rencontrent le long de nos côtes orientales, quelquefois jusqu’à Charleston, dans la Caroline du Sud.

Quant au Cormoran de la Floride (P. Floridanus), il réside constamment dans les parties méridionales de l’État d’où il tire son nom, et s’y montre en abondance, surtout au commencement du printemps et de l’été. C’est là, en effet, qu’il aime à faire son nid sur les îles, et au bord des petites baies de l’extrémité sud de la péninsule, d’où il en part des quantités considérables, les uns pour visiter les eaux du Mississipi, et même de l’Ohio ; d’autres pour s’avancer à l’est, jusqu’au cap Hatteras[1] ; mais tous reviennent aux Florides, aussitôt que le froid se fait sentir.

Le Cormoran de la Floride se risque rarement bien loin en mer. Il préfère le voisinage des terres, et se trouve dans les baies, les détroits et les larges rivières. Je n’en ai jamais vu à plus de cinq milles du rivage. Il vit en toute saison par troupes, qui ne sont pas généralement très nombreuses. Les oiseaux de cette espèce n’en souffrent aucun du même genre dans les lieux qu’ils ont eux-mêmes choisis pour nicher ; ils s’accommoderont plus volontiers de la société d’individus appartenant à un genre différent. Le P. carbo se réserve les derniers sommets des rochers les plus escarpés et dont la base est battue par les flots ; le P. dilophus s’établit sur les îles plates, à quelque distance des rivages du continent ; et le P. floridanus se tient lui sur des arbres. Dans celles de ces diverses stations que j’ai pu visiter, je n’ai trouvé aucun individu de cette dernière espèce mêlé avec ceux d’une autre ; mais, je le répète, le grand Cormoran semble voir sans aversion le faucon pèlerin dans son voisinage ; tandis que le Cormoran à double crête permet aux fous et aux guillemots de nicher près de lui, et que le Cormoran de la Floride s’associe à des hérons, des frégates pélicans, des quisquales et même des pigeons.

Celui-ci ne s’avance pas dans l’intérieur des terres : il aime mieux suivre les sinuosités des rivages et le cours des rivières, dût sa route, à un point donné, en être trois fois plus longue. C’est le seul que j’aie jamais vu se poser sur les arbres. Mon savant ami le prince Charles Bonaparte, dans son remarquable ouvrage Synopsis des Oiseaux des États-Unis fait mention d’une autre espèce de Cormoran, sous le nom de Phalacrocorax graculus, qu’il décrit comme étant, à l’âge adulte, d’un noir verdâtre, avec quelques raies blanches éparses sur le cou, bronzé en hiver, ayant une crête d’un vert doré, et sur la tête, le cou et les cuisses, de petites plumes blanches. Il habite, ajoute-t-il, les deux continents, ainsi que l’un et l’autre hémisphère. Assez commun au printemps et en été, dans les États du centre, il le devient beaucoup plus dans les Florides où il niche, et n’abonde pas moins sous les cercles arctique et antarctique. Malheureusement, le prince n’en donne pas les dimensions, excepté pour le bec qu’il dit avoir trois pouces et demi de long. Le Cormoran de la Floride, en aucun temps, ne présente ces caractères ; et comme je le crois différent de tous ceux indiqués jusqu’à ce jour, j’ai pris la liberté de lui donner un nom particulier, en attendant que la figure et la description permettent aux savants de s’en former une idée plus exacte et de confirmer s’il y a lieu, la nouvelle espèce, ou bien de lui restituer son ancien nom, en cas qu’elle en ait déjà reçu un.

Le 26 avril 1832, mes compagnons et moi, nous visitâmes plusieurs petites clefs, distantes de quelques milles du port où notre vaisseau était à l’ancre. M. Thruston nous avait donné sa fine barge, et nous accompagnait lui-même, avec son fameux pilote, M. Egan, tout à la fois pêcheur et chasseur des plus renommés. Les îles étaient séparées par d’étroits et tortueux canaux, et sur la surface des eaux limpides se réfléchissaient les sombres mangliers, parmi les branches desquels de nombreuses colonies de Cormorans avaient établi leurs nids, et étaient déjà sur leurs œufs. Il y en avait par milliers, et chaque arbre portait un nombre plus ou moins considérable de nids, quelques-uns cinq ou six, d’autres peut-être jusqu’à dix. Les feuilles, les branches et les bourgeons étaient en quelque sorte tout blancs de fiente. Le thermomètre, à l’ombre, marquait 90 degrés[2], et les effluves délétères qui imprégnaient l’air des canaux nous incommodaient extrêmement. Les mangliers étaient en pleine floraison ; mais les Cormorans n’avaient encore rien perdu de leur vigueur. Nous mîmes notre bateau en sûreté, et nos gens commencèrent à rôder parmi les buissons pour chercher des œufs. La plupart des oiseaux sautèrent dans l’eau et plongèrent, ne reparaissant plus que hors portée ; d’autres s’envolaient par troupes avec les marques d’une vive frayeur, tandis qu’un grand nombre restaient en place sur les branches ou sur leurs nids, comme si nous eussions été des êtres entièrement étrangers pour eux. Mais hélas ! ils n’apprirent que trop tôt à nous connaître, lorsque chaque décharge de nos carabines eut porté le ravage dans leurs rangs. Les morts flottaient sur l’eau, les blessés tâchaient de sortir des défilés et de gagner la mer ; des troupes de cent ou plus, semblant attendre l’événement, nageaient assez loin de nous, pour que nos coups ne pussent les atteindre ; tandis que d’autres, pressés du désir de revenir à leurs nids, planaient au-dessus de nous en silence. En peu de temps, le fond de notre bateau fut jonché de cadavres ; on ramassa des œufs à pleins chapeaux, et nous fîmes enfin trêve à notre œuvre de destruction. Excusez ce massacre, cher lecteur ; car, en vérité, si j’ai versé tant de sang, c’est que, sur les Clefs de la Floride, avec un soleil brûlant sur ma tête, et la sueur me dégouttant de chaque pore, je pensais encore à vous, comme j’y pense en ce moment, où je suis paisiblement à vous écrire l’histoire de ces oiseaux, dans l’une des confortables et fraîches demeures de la plus belle de toutes les cités de la vieille Écosse.

Les Cormorans de la Floride s’accouplent dès les premiers jours d’avril, et commencent leur nid environ une quinzaine après. Il en est cependant beaucoup qui ne se mettent pas d’aussi bonne heure à l’œuvre ; et jusqu’au milieu de mai, j’en ai vu qui faisaient encore leurs préparatifs. C’est l’eau qu’ils choisissent pour théâtre de leurs amours. Le 8 du même mois, par une belle et très chaude matinée, je poursuivais mes recherches sur l’une des îles dont j’ai parlé, lorsque j’arrivai à l’entrée d’un canal étroit et profond, presque entièrement couvert par des branches de mangliers et quelques grandes cannes, les seules que j’eusse jusqu’ici remarquées dans ces parages. Je fis halte, examinai l’eau, et la voyant remplie de poissons, m’assurai que là, du moins, je n’avais à craindre la dent d’aucun requin. En conséquence je m’y engageai tranquillement, après avoir armé mon fusil des deux coups. Mais bientôt des sons étranges parvinrent à mon oreille ; les poissons semblaient ne pas s’inquiéter de ma présence, et j’avais ainsi marché au milieu d’eux, la longueur d’environ cent mètres, lorsque je m’aperçus qu’ils venaient tous de disparaître. Cependant, les sons continuaient bruyants et sans interruption, semblables au tumulte d’une foule joyeuse. Tout à coup, le passage se rétrécit extrêmement, et j’avais de l’eau jusqu’aux aisselles. Enfin, je parvins à me placer derrière quelques gros troncs de mangliers, d’où je découvris une multitude de Cormorans qui n’étaient qu’à quinze ou vingt pas de moi. Aucun d’eux ne paraissait m’avoir vu ni entendu, tout absorbés qu’ils étaient dans l’accomplissement de leurs cérémonies nuptiales. Les mâles nageaient avec grâce autour des femelles, en tenant élevées les ailes et la queue ; puis, ils courbaient la tête en arrière, se gonflaient les plumes du cou qu’ils ramenaient, par un mouvement subit en avant, et faisaient entendre une note rauque et gutturale rappelant assez bien le cri d’un cochon de lait. Alors, la femelle s’enfonçait dans l’eau, et son mâle au-dessus d’elle, ne laissant plus passer que la tête ; bientôt après, ils reparaissaient tous les deux, nageaient joyeusement l’un autour de l’autre et ne cessaient, pendant tout ce temps, de croasser. Vingt couples ou plus à la fois se trouvaient engagés de cette manière ; et de fait, l’eau était toute couverte de Cormorans. Je n’aurais eu qu’à choisir pour tuer. Je voulus m’approcher doucement ; ils m’aperçurent, et ma présence fut pour eux ce que serait pour vous l’apparition d’un fantôme. Après m’avoir un instant contemplé d’un air de stupéfaction, ils commencèrent à battre l’eau de leurs ailes et à plonger. J’avançais toujours ; mais déjà ils s’étaient dispersés, les uns en se cachant sous l’eau, les autres en s’envolant, pour gagner au plus vite l’entrée du détroit. Je ne trouvai que quelques nids sur les mangliers ; et quant à ce lieu de rendez-vous, il me semblait ne pouvoir être mieux comparé qu’au champ clos où les gélinottes cupido viennent célébrer leurs amours et vider leurs querelles ; à cela près que, parmi les Cormorans, il n’y avait pas eu de bataille en ma présence. Plusieurs beaux hérons se tenaient paisiblement sur leurs œufs, les moustiques bourdonnaient dans l’air, de gros vilains crabes de terre, à la carapace bleue, rampaient sous les mangliers, en se hâtant de regagner leurs retraites ; et moi aussi, je me retirai comme j’étais venu, sans faire de bruit. Mais en me retournant, je pensais avec admiration à cet instinct si sûr des poissons qui, dès qu’ils avaient soupçonné la présence des Cormorans, s’étaient bien gardés d’aller plus loin, connaissant le danger, et plutôt avaient préféré venir à ma rencontre, tandis que je marchais vers les oiseaux. Enfin, je sortis de l’eau, accablé de chaleur, les yeux cuisants et les paupières fortement irritées. Mais il soufflait une petite brise de mer qui me rafraîchit et calma ma fièvre ; et je remerciai Dieu, comme je le fais encore en ce moment, d’avoir pu sortir sain et sauf de tant d’expéditions si aventureuses.

Le nid du Cormoran de la Floride est relativement petit, puisqu’il n’a que huit à neuf pouces de diamètre. Il est formé de bûchettes entre-croisées, plat et mal fini. On les trouve presque tous à l’exposition du couchant ; et d’ordinaire ils paraissent entièrement couverts d’excréments ainsi que les œufs, qui sont au nombre de trois ou quatre de différente grosseur, dont en moyenne le grand diamètre est de deux pouces 1/4, sur une largeur d’un pouce 3/8. Ils semblent durs au toucher, parce qu’ils sont encroûtés de la matière calcaire qui les environne ; mais quand on les en a dégagés, il reste une coquille d’une belle teinte uniforme d’un vert bleuâtre clair. Je ne puis rien dire de positif sur la durée de l’incubation. Les jeunes naissent aveugles, nus, tous noirs, et sont d’apparence grossière. J’en plaçai sur l’eau quelques-uns encore tout petits ; à l’instant ils plongèrent, puis revinrent à la surface, et se mirent à nager, prêts à replonger au moindre bruit. Si vous vous en approchez quand ils ont un mois, ils s’élancent hors du nid et disparaissent sous l’eau. Lorsqu’on ne les trouble pas, ils demeurent dans le nid jusqu’à ce qu’ils aient toutes leurs plumes et soient capables de voler ; mais après cela ils ont encore plusieurs changements à subir, et n’arrivent à leur état parfait qu’au bout de deux ans.

Quand les parents les ont abandonnés à leurs propres ressources, ils se réunissent en troupes nombreuses, et partent pour chercher leur nourriture dans les eaux tranquilles, au milieu des terres. On en voit alors par milliers, sur les lacs et les grands cours d’eau de l’intérieur des Florides. Il en est même beaucoup qui s’avancent jusqu’aux caps de la Caroline du Nord, au Mississipi, à l’Arkansas, au Yazoo et autres rivières, y compris le bel Ohio sur lequel on les rencontre parfois au commencement d’octobre, alors qu’ils se disposent à retourner aux lieux de leur naissance. Durant les quelques semaines que je passai sur le Saint-Jean, à bord du schooner de guerre le Spark, je fus surpris de les voir en foule regagner déjà les îles ; et je ne doute pas que si, dans de pareilles circonstances, j’eusse été le premier à découvrir cette rivière, elle n’eût reçu de moi le nom de rivière des Cormorans. Tandis que nous étions à l’ancre, vers son embouchure, ils passaient près de nous, presque continuellement, sur une seule file ; et, quand ils avaient atteint la mer, partaient dans la direction du sud, en longeant le rivage.

Au mois d’octobre, sur le Mississipi, quand la température est beaucoup plus basse que dans les Florides, ils aiment à se tenir dans la posture inclinée qui leur est habituelle, sur les trains de bois et les troncs flottants où ils semblent se reposer (du moins, c’est ce que j’observai dans l’automne de 1820), ou bien sur les branches sèches des arbres au bord de l’eau. Quand le ciel était sombre, ils montaient haut dans les airs, planaient quelque temps en larges cercles ; après quoi, sans redescendre et comme sentant que le froid n’était pas loin, ils suivaient rapidement et en longues lignes les sinuosités du fleuve. Lorsqu’ils tournoient, comme je viens de le dire, à une grande élévation, ils poussent fréquemment des cris qui ressemblent à ceux du corbeau. Si l’on cherche à s’en approcher, tandis qu’ils sont perchés sur un pieu ou un tronc d’arbre, ils ne s’envolent pas tout d’abord, bien qu’élevés de plusieurs pieds au-dessus de l’eau, mais commencent par plonger dans le courant, reparaissent instantanément à la surface, rament avec leurs pieds, battent l’eau de leurs ailes ; et ce n’est qu’après avoir ainsi fait vingt ou trente mètres, qu’ils se décident enfin à prendre l’essor. De temps à autre, quand le froid est arrivé subitement pendant la nuit, on les voit au petit matin gagner les hautes régions de l’atmosphère où ils s’arrangent sur doubles files formant un angle, et partent à tire d’aile pour le sud.

Sur les courants d’eau douce, ils se plaisent à pêcher dans les remous ; et à mesure que l’un se dépeuple, ou leur semble mal garni, ils s’envolent en rasant la surface, pour en chercher un autre. Mais dans les lacs de l’intérieur des Florides, ils pêchent indifféremment là où ils se trouvent ; et de même autour des îles, ainsi que sur les baies et les détroits de la côte. Par un beau temps, quand le soleil verse des flots de chaleur et de lumière, ils choisissent quelque banc de sable bien aéré, tantôt une île couverte de rochers, où ils passent ensemble des heures entières à s’étirer les ailes et à se réchauffer, comme font souvent les pélicans et les vautours.

Le Cormoran de la Floride, ainsi que plusieurs autres espèces que je connais, nage parfaitement sous l’eau et plonge avec une grande facilité ; de sorte que c’est peine perdue que de le suivre après qu’il a reçu un coup de fusil, à moins qu’il ne soit grièvement blessé. En voyant approcher l’ennemi, il se met à battre l’eau de ses ailes, comme en se jouant, ou comme il a coutume de faire, quand il se baigne élève un instant ses deux ailes, rame en donnant de vigoureux coups de patte et puis s’envole. Sur un lac, il aime mieux plonger que fuir dans les airs ; il nage, en ne laissant à découvert que sa tête et son cou, de même que l’anhinga, et peut s’enfoncer plus profondément encore, sans avoir besoin de faire paraître le derrière.

Pour atteindre leur proie, ces oiseaux ne plongent que lorsqu’ils sont posés sur l’eau, et jamais en volant, comme l’affirment certains compilateurs. La forme même de leur bec et le manque de cellules aériennes, dont sont pourvus presque tous les plongeurs, expliquent suffisamment cette différence. Aussi ne les voit-on jamais s’élancer dans l’eau d’une certaine hauteur, à la manière des fous et autres oiseaux, soit quand ils cherchent leur nourriture au vol et s’avancent au loin sur la mer, en résistant à des coups de vent tels, que le Cormoran qui s’aventure rarement hors de la vue des rivages, n’oserait lui-même en affronter ; soit lorsque, ainsi que les mouettes, ils effleurent rapidement les vagues, et enlèvent leur proie en passant. Aussitôt ressorti de l’eau, le Cormoran avale le poisson qu’il a pris, quand il l’a saisi du bon côté ; autrement, il le jette en l’air et le reçoit dans son bec, la tête la première. Mais s’il est trop gros, il l’emporte vers le bord, ou bien se pose sur un arbre, et là, le bat et le déchire avant de le manger. Son appétit est insatiable ; il se gorge jusqu’à n’en pouvoir plus, chaque fois qu’une bonne occasion se présente.

Le vol de ce Cormoran est plus vif peut-être que celui des autres espèces mentionnées ci-dessus. Il voyage en donnant continuellement des coups d’ailes qu’il interrompt, pour planer par intervalles, avec une grande élégance, surtout lorsque commence la saison des amours, ou quand, dans les temps sombres, il se réunit avec d’autres, pour former de grandes troupes. Il se nourrit principalement de poisson, et préfère ceux de petite taille. Sur les clefs de la Floride, je me procurai cinq échantillons de l’hippocampe, tout frais encore et n’ayant aucun mal, bien que je les eusse arrachés du bec des Cormorans. Ces oiseaux sont difficiles à tuer et vivent très longtemps.

Ils n’exigent pas trop de soins en captivité ; mais leurs mouvements disgracieux sur le sol, où ils sont quelquefois obligés de se servir de la queue pour se soutenir, les rendent déplaisants à voir. En outre, ils mangent sans mesure, empestent tout de leur fiente, et au lieu de vous charmer par leur voix, ne savent faire entendre qu’une sorte de grognement. Leur chair est noire, ordinairement dure, et ne peut convenir qu’au palais d’épicuriens blasés. Les Indiens et les Nègres des Florides tuent les jeunes, quand ils sont pour quitter le nid, enlèvent la peau et les salent, comme provisions. J’en ai vu vendre sur le marché de la Nouvelle-Orléans ; les pauvres les achètent pour faire du bouillon.

Un de ces Cormorans que je tuai, non loin du nid, et que je reconnus pour une femelle, avait les plumes de la queue couvertes d’herbes marines, extrêmement délicates, d’un vert clair, et qui semblaient y avoir poussé ; j’en ai souvent remarqué de semblables sur des tortues de mer.

Les petites plumes des côtés de la tête tombent dans le temps où l’incubation commence, et ne reparaissent pas pendant l’hiver, ainsi que certains auteurs l’ont prétendu ; elles ne subsistent non plus que quelques semaines, comme on l’observe souvent chez les aigrettes et les hérons.





  1. Dans la Caroline du Nord, sur l’Atlantique ; c’est l’un des caps les plus dangereux des États-Unis.
  2. Nous rappellerons, encore une fois, qu’il s’agit ici du thermomètre de Fahrenheit, en usage en Angleterre et dans l’Amérique du Nord ; 90 degrés équivalent à 32 et une fraction du thermomètre centigrade.