Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Une longue Promenade pour de jeunes jambes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

UNE RUDE PROMENADE

POUR DE JEUNES JAMBES.


Il y a de cela douze ans, je naviguais avec mon fils Victor, du Bayou-Sarah jusqu’à l’embouchure de l’Ohio, à bord du steamer Magnet, commandé par M. M’knight auquel je suis heureux d’offrir de nouveau tous mes remercîments pour ses attentions et ses bons soins. La vue seule de la belle rivière me remplissait de joie ; mais en arrivant au petit village de Trinité, il nous fallut prendre terre, avec plusieurs autres passagers, les eaux devenant trop basses pour permettre au bateau de poursuivre jusqu’à Louisville. On ne pouvait pas se procurer de chevaux ; et comme je désirais continuer ma route sans délai, je pris le parti de remettre mes effets à la garde de l’hôtelier, qui s’engagea à me les faire parvenir par la première occasion. Mon fils, à cette époque, n’avait pas encore quatorze ans ; mais, avec toute l’ardeur de la jeunesse, il se vantait de pouvoir accomplir, de son pied, le long voyage que nous avions en perspective. Deux des passagers manifestèrent le désir de nous accompagner, pourvu, dit le plus grand, et en apparence le plus robuste, pourvu que le petit puisse supporter la fatigue. Mes affaires, ajouta-t-il, sont urgentes, et il me faudra pousser rapidement jusqu’à Francfort. Après le dîner, auquel nous avions contribué pour notre part, grâce au poisson de la rivière, mon fils et moi nous prîmes notre chemin par les côtes de Cash-Creek où, quelques années auparavant, j’avais été retenu plusieurs semaines par les glaces. Nous couchâmes à la taverne, et le lendemain, nous disposant à repartir, nous fûmes rejoints par nos compagnons ; mais il était plus de midi quand nous traversâmes la crique.

L’un de nos camarades de route, nommé Rose, d’une complexion délicate et d’une tournure distinguée, s’avoua tout d’abord pour un mauvais marcheur, et dit qu’il était bien aise que mon fils fût avec nous, car il pourrait, du moins, aller de pair avec lui. L’autre, un individu gros et fort, était déjà parti en avant. Nous marchions à la file, à la manière des Indiens, le long d’un étroit sentier frayé au milieu d’un champ de cannes ; puis, nous traversâmes des terrains couverts de piles de bois, à la suite desquels nous entrâmes dans la forêt brûlée. Ici, nous rencontrâmes tant de souches et de ronces, qu’il nous parut préférable de prendre au long de la rivière dont nous suivîmes le cours sur un banc de petits cailloux, mon fils tantôt marchant à l’avant-garde, tantôt restant en arrière ; enfin, nous atteignîmes America, village très agréablement situé, mais d’un difficile accès. Nous nous arrêtâmes à la meilleure auberge, comme devrait le faire tout voyageur, soit à pied, soit à cheval ; car là, du moins, on est sûr d’être bien traité, sans pour cela payer plus cher. Avant de repartir, nous établîmes M. Rose pour notre trésorier. Nous avions fait dix milles par des sentiers escarpés et raboteux, lorsque nous regagnâmes la rivière. Après sept autres milles non moins pénibles, nous trouvâmes une maison près du bord, où nous résolûmes de passer la nuit. La première personne qui s’offrit à nous fut une femme cueillant du coton dans un petit champ. Nous l’abordâmes en lui demandant si elle ne pourrait pas nous recevoir dans sa cabane. — Très volontiers, répondit-elle ; et j’espère que vous voudrez bien vous contenter du peu qui nous suffit pour vivre, à mon mari et à moi. Pendant qu’elle rentrait au logis pour préparer le souper, je pris, avec M. Rose et mon fils, le chemin de la rivière, sachant qu’un bain nous ferait beaucoup de bien. Quant à l’autre camarade, il refusa de nous suivre, et s’étendit sur un banc devant la porte. Le soleil allait se coucher ; des milliers de robins[1] fendaient l’air, se dirigeant vers le sud ; l’atmosphère était calme et pure ; devant nous s’étendait l’Ohio, comme un miroir poli : et ce fut avec un indicible sentiment de plaisir que nous nous élançâmes au milieu des ondes. Bientôt le brave homme de la hutte nous appela pour souper ; et en trois sauts nous l’eûmes rejoint. C’était un grand gaillard sec et osseux, avec une bonne figure bronzée par le soleil. Après notre frugal repas, nous nous couchâmes tous quatre sur un large lit étendu par terre, tandis que l’honnête couple se retirait au grenier.

Notre hôte, comme nous le lui avions recommandé, nous réveilla à la pointe du jour et nous dit que, sept milles plus loin, nous trouverions un déjeuner beaucoup meilleur que notre dernier souper. Il ne voulut jamais recevoir d’argent ; seulement, je parvins à lui faire accepter un couteau. Nous nous remîmes en route ; au départ, mon fils paraissait très faible, mais il reprit courage, tandis que notre vaillant compagnon que j’appellerai S. montrait tous les symptômes d’une extrême lassitude. Comme on nous l’avait annoncé, nous arrivâmes à une maisonnette habitée par une espèce de grand fainéant auquel le ciel avait accordé plus qu’il ne méritait, en lui donnant une femme active et six robustes enfants qui tous travaillaient pour le faire vivre. La femme nous accueillit bien ; son langage et ses manières indiquaient une naissance beaucoup au-dessus de sa position. Jamais je n’ai mieux déjeuné : le pain était fait de blé nouveau, moulu par les mains de notre hôtesse aux yeux bleus ; les poulets avaient été préparés par une de ses charmantes filles. Nous eûmes aussi d’excellent café, et mon fils put se régaler de lait frais. La bonne dame, qui maintenant tenait un petit enfant sur son sein, semblait toute réjouie de nous voir manger avec tant d’appétit. Ses fils s’en furent à leur ouvrage, et le paresseux de mari s’installa devant la porte pour fumer sa pipe. Nous mîmes un dollar dans la main potelée de l’enfant et dîmes adieu à sa mère. D’abord, nous voulûmes continuer le long du rivage ; mais il nous fallut bientôt rentrer dans les bois. Cependant, mon fils commençait à s’affaisser. Cher enfant ! Je le vois encore se couchant sur une souche, épuisé de fatigue, et de grosses larmes lui tombant des yeux. Je baignai ses tempes, l’appelai des noms les plus doux ; et par hasard, ayant aperçu un gros coq d’Inde qui trottait devant nous, je le lui montrai… À cette vue, et comme soudain ranimé, il se lève et se met à courir après l’oiseau ! De ce moment, il parut avoir acquis de nouvelles forces ; et nous atteignîmes enfin Wilcox, où nous nous arrêtâmes pour la nuit. À la vérité, on nous reçut assez mal et sans faire grande attention à nous ; mais du moins nous eûmes à manger et un lit.

Le soleil se leva le lendemain dans toute sa splendeur, réfléchissant sur l’Ohio ses rayons couleur de feu. Impossible d’avoir une plus belle vue que celle dont nous jouissions en quittant Wilcox. Après deux milles à travers des bois inextricables, nous arrivâmes à Belgrade ; puis, ayant dépassé le fort Massacre, nous fîmes halte pour déjeuner. S. se plaignait tout haut, nous donnant à entendre que le manque de routes rendait le voyage très désagréable. Il n’avait pour habitude, nous dit-il, ni de se cacher comme un voleur, dans les broussailles, ni de trébucher à la pleine ardeur du soleil, parmi les rochers et les cailloux. — De quelle manière alors avait-il donc voyagé ? C’est ce qu’il ne jugea pas à propos de nous faire savoir. M. Rose se conduisait à peu près aussi bien que Victor ; et c’était moi maintenant qui marchais à l’avant-garde. Vers le coucher du soleil, nous avions regagné les bords de la rivière, en face l’embouchure du Cumberland. Sur une montagne, propriété du major B., nous trouvâmes une maison où il n’y avait qu’une femme extrêmement pauvre, mais d’un cœur excellent. Elle nous dit qu’en cas que nous ne pussions traverser la rivière, elle nous hébergerait pour cette nuit ; mais, ajouta-t-elle, comme la lune est levée, je vous passerai dès que mon bateau sera revenu. Morts de faim et n’en pouvant plus, nous nous étendîmes sur l’herbe brûlée du soleil, en attendant notre maigre souper, ou l’esquif qui devait nous transporter de l’autre côté de la rivière. Déjà j’avais égrugé le grain, attrapé les poulets et j’allumais du feu, lorsque le cri : « Le bateau, le bateau », nous fit tous lever. Nous traversâmes la moitié de l’Ohio, franchîmes l’île de Cumberland, et nous trouvâmes bientôt dans le Kentucky, la terre natale de mes enfants chéris. Je n’étais plus maintenant qu’à deux ou trois milles du lieu où, quelques années auparavant, j’avais eu mon cheval tué sous moi par la foudre.

Inutile de vous énumérer tout au long nos diverses stations et les rencontres que nous fîmes, avant d’atteindre les bords de la Rivière verte. Nous étions partis de Trinité le 15 octobre à midi ; et le 18 au matin, on eût pu voir quatre voyageurs qui, descendant une montagne, contemplaient, dans le lointain, les rayons du soleil réfléchis sur un horizon de forêts. L’épaisse gelée blanche qui recouvrait la terre et les clôtures des champs, étincelait à la lumière et fondait peu à peu. Que toute la nature semblait belle, dans son silence et dans son repos ! Mais les jouissances que j’éprouvais en admirant cette magnifique scène étaient bien troublées par l’état où je voyais mon fils : Il ne faisait plus que se traîner, comme un oiseau dont l’aile est brisée ; les autres ne valaient guère mieux que lui ; et pourtant il souriait, se redressait encore et s’efforçait de se maintenir à côté de nous. Le pauvre M. S… pantelant, et de plusieurs pas en arrière, ne parlait plus que d’acheter un cheval. Cependant, nous avions pour le moment assez bon chemin ; et le soir, nous arrivâmes à une maison où j’entrai pour demander à souper et des lits. En ressortant, je trouvai Victor qui déjà dormait sur l’herbe ; M. Rose regardait ses pieds tout saignants ; quant à S…, il venait de s’administrer une dose de monongahela[2], et du coup avait vidé la bouteille. Il fut décidé qu’à partir de là, au lieu de prendre par Henderson, nous couperions à la traverse, sur la droite, pour gagner directement Smith’s Ferry, par la route de Highland Lick Creek.

Le lendemain, nous reprîmes notre pénible voyage ; il ne nous arriva rien de bien intéressant, excepté la rencontre d’un beau loup noir, tout à fait doux et apprivoisé et dont le propriétaire avait refusé cent dollars. M. Rose qui était homme de ressource et de goût, charmait nos ennuis avec son flageolet, et parlait souvent de sa femme, de ses enfants et de son foyer, ce qui me donnait encore meilleure opinion de lui. — En passant au long d’un verger, nous remplîmes nos poches de pêches d’octobre ; et quand nous arrivâmes à la traversée de Water-River, nous trouvâmes les eaux extrêmement basses. Déjà les vents avaient dispersé le gland sur les endroits peu profonds, et les canards huppés couraient après pour le ramasser. — Là, nous remarquâmes une grande source salée que fréquentaient les buffles ; mais, où sont-ils aujourd’hui, ces puissants animaux qui, faisant voler la poussière, exhalaient alors en longs beuglements leur colère ou leur amour ?

Cependant, les pieds du bon M. Rose devenaient de plus en plus malades ; M. S… était aux abois, et mon fils, chaque jour, paraissait plus leste et plus dispos. Le 20, il fit sombre et nous craignions de la pluie, d’autant plus que le terrain était plat et argileux. Dans le comté d’Union, nous atteignîmes une large clairière où se trouvait l’habitation d’un juge qui eut la complaisance de nous mettre dans la grande route et de nous accompagner un mille plus loin, avec d’excellentes instructions touchant les ruisseaux, les bois et landes qu’il nous faudrait encore traverser ; ce qui toutefois ne nous eût pas tirés d’embarras, si un voisin à cheval ne s’était offert pour nous montrer notre chemin. La pluie tombait maintenant à verse, et nous incommodait fort ; mais enfin, arrivés à Highland Lick, nous heurtâmes à la porte d’une cabane, que nous faillîmes défoncer, en bousculant une chaise qui était placée derrière. Sur un sale lit, un homme était étendu, ayant devant lui une petite table sur laquelle se trouvait un livre de commerce ; un pistolet pendait au clou à son chevet, et une longue dague espagnole à son côté. Il se leva, en me demandant ce que je voulais ? — Une meilleure auberge, et le chemin pour aller à Sugg. — Suivez la route, et au bout de cinq milles, vous trouverez le gîte que vous cherchez. Mes compagnons m’attendaient en se réchauffant au feu de chaudières à sel. Le singulier personnage que je venais de voir n’était rien moins qu’un inspecteur. Il nous fallut traverser plus d’une crique avant d’apercevoir la bienheureuse hôtellerie ; le pays était montueux, le sol argileux et glissant ; S… jurait, Rose ne faisait plus que clopiner, mais Victor se conduisait comme un vétéran.

Encore un jour, cher lecteur, et pour un moment, du moins, je fermerai mon journal. La matinée du 21 fut belle ; nous avions bien dormi à Sugg, et ne tardâmes pas à entrer dans des landes de pins d’un aspect assez agréable, avec une bonne route devant nous. Rose et S… se trouvaient réduits à un tel état, qu’ils nous proposèrent de nous laisser aller sans eux. Nous fîmes halte pour délibérer un instant là-dessus ; mais leur parti était pris ; ils voulaient continuer d’un train plus modéré : en conséquence, nous dûmes leur dire adieu. Je demandai à mon fils comment il se trouvait : — Il se mit à sourire et doubla le pas ! bientôt nos anciens compagnons disparurent à notre vue. Environ deux heures après, nous étions assis sur le bac de la Rivière verte, nos jambes pendant au frais dans l’eau. À Smith’s Ferry, la rivière prend l’aspect d’un lac profond : les grands roseaux de ses bords, les saules touffus qui l’ombragent, le vert foncé de ses ondes, forment un tableau remarquable en toute saison, mais particulièrement dans le calme d’une soirée d’automne. M. Smith nous donna un bon souper, accompagné d’un cidre pétillant, et d’un lit confortable ; et de plus, il fut convenu qu’il nous conduirait dans sa voiture jusqu’à Louisville. Ainsi finit notre promenade de deux cent cinquante milles ! Si vous voulez nous accompagner le reste du voyage, vous n’avez qu’à vous reporter au Ier volume, à l’article « L’hospitalité dans les bois ».





  1. Grive erratique, ou Litorne du Canada.
  2. Voy. pour ce mot, au premier volume : « La Fête du 4 juillet dans le Kentucky. »