Sensations de Nouvelle-France/VII

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Sylva Clapin, éditeur (p. 39-50).


VII


Vendredi, 19 octobre.

On ne m’a pas abusé. J’ai « creusé » le sujet, ainsi qu’on me l’a conseillé, et ce matin, au réveil, j’ai senti que j’avais là en mains le document par excellence de cette courte excursion.

Voici les faits. Il y a de cela cinq mois, toute cette contrée se trouvait sous le coup d’un vif émoi. À quelques kilomètres plus bas, sur les bords de la rivière Ste-Anne — un petit cours d’eau jusque-là bien inoffensif — des pans entiers de rivages s’étaient soudain affaissés, minés en-dessous par le travail de la débâcle, et entraînant des habitations, du bétail, voire des coins de forêts. Tout cela se produisit avec une rapidité foudroyante, et la destruction fut en certains endroits si complète, que là, où auparavant existaient des prés, des vergers, des maisonnettes, des granges, ne se voyait plus après coup qu’un épouvantable amas de terres ravagées, au milieu desquelles la rivière, démesurément grossie et sortie de son lit, se frayait une course furibonde et affolée.

D’autres sinistres se succédèrent, gagnant l’embouchure de la rivière, et toujours aussi, chaque fois, avec un caractère si surnaturel de soudaineté foudroyante, que les populations riveraines en étaient arrivées à être absolument hébétées de terreur. Aucune oscillation, ni vibration prémonitoire : subitement les terres s’effondraient, ou plutôt tombaient, comme tirées en-dessous par l’attraction toute puissante de quelque abîme souterrain, et c’était tout.

Au village de Ste-Anne de la Pérade, et un peu en amont, a été construit le pont du chemin de fer du Pacifique Canadien, reposant sur de solides piles en pierres de taille, et dont les approches ont été aussi édifiées en vue de parer aux débâcles les plus violentes. Rencontrant cet obstacle sur leur chemin, les flots courroucés redoublaient de fureur, en imprimant au tablier de fer de longues vibrations résonnantes, qui semblaient autant de gémissements avantcoureurs de la chute définitive de toute la structure. Cette chute se produisant, et avec elle l’arrachement des approches qui gardaient les deux rives, toute la contrée en aval, qui se reposait sur ce pont du soin de sa protection, se trouvait à son tour à la merci du fléau, et la calamité était complète.

Un jour, entr’autres, l’émotion fut extrême, car des experts, envoyés par la compagnie du chemin de fer, avaient hoché la tête en signe de doute. Tout tremblait, oscillait, et allait pour sûr tomber à la dérive d’un moment à l’autre. Des manœuvres de la compagnie — des ouvriers anglais, pour la plupart — n’en continuaient pas moins à travailler, obéissant à des ordres formels de tenir jusqu’au bout, les uns cherchant à écarter les débris charriés par les eaux, les autres fortifiant les travaux de maçonnerie, et érigeant même de nouveaux remblais aux endroits les plus exposés.

Et c’est ici que va se placer mon document. Soudain, dans l’air ensoleillé, retentit une claire sonnerie — celle des cloches de l’église de Ste-Anne de la Pérade — puis, des portes de l’église, on vit se répandre un cortège portant bannières et chantant litanies, que suivait un nombreux clergé entourant un évêque ayant aux mains le St-Sacrement. Cet évêque c’était Mgr Laflèche, et cette procession de fidèles, organisée à son initiative, avait pour but de solliciter du Ciel l’intercession divine pour faire cesser le fléau. Et Dieu, sans doute, prêta une oreille attentive à ces prières, car peu après les eaux commencèrent à baisser, le pont fut épargné, et par là-même le sinistre que l’on redoutait fut évité.

Hélas ! pourquoi faut-il que la maladie dont je souffre — ce que Musset appelait le « mal du siècle » — ne me porte à voir que le côté purement esthétique et philosophique de la chose ! Mais, oh ! le beau motif pour un peintre ! Vous vous rappelez ce tableau de Jules Breton, au Luxembourg, représentant une bénédiction des blés dans une pauvre campagne vendéenne. Le défilé se déroule à travers champs, au milieu des moissons déjà jaunissantes, dans la torpeur d’une lourde journée d’été, et tout au bout le soleil ruisselle, en traits de feu, sur le dais sacré, sur l’ostensoir, sur les chapes d’or des prêtres. Des paysans, l’air extasié, égrènent des dizaines de chapelets, et l’on devine, à leur ferveur, qu’ils sont bien loin, en cet instant, du terre-à-terre de leur vie de chaque jour.

Si j’en juge par le petit tressaillement intime que j’ai toujours ressenti devant cette œuvre, combien j’eusse été heureux d’être témoin de la manifestation religieuse de Ste-Anne de la Pérade. Non, mais voyez-vous bien tout cela d’ici, comme il convient de le voir. Rappelez-vous le soleil en fête, l’air bruissant du printemps, les premières fleurs, la verdure éclatante, les cloches carillonnant à toutes volées. Voyez aussi, d’autre côté, ces flots noirs et bourbeux, roulant en avalanches furieuses, et charriant des débris de toutes sortes, voire des cadavres. Écoutez maintenant cette psalmodie s’élevant là-bas, et regardez venir à vous cet étrange défilé : toute une population portant des images bénies, avec en tête la croix d’argent du Sauveur, et puis ce vieillard dont les yeux inspirés, levés là-haut, appellent forcément les miséricordes célestes. Et cela, remarquez bien, s’est passé en Amérique, dans un pays qui commence à être entraîné à son tour dans le tournoiement de l’industrialisme américain, et à une journée de route à peine de ces mêmes États-Unis où, je vous le jure bien, la même manifestation de piété eût été non-seulement incomprise mais impossible.

Je souligne à dessein le mot impossible, car c’est en cela que réside tout le pourquoi des développements qui vont suivre. En effet, la foi anglo-saxonne seule, et si vive qu’on la suppose, fût restée ici impuissante à amener pareil déploiement de ferveur religieuse, car ces pompes extérieures sont surtout le propre des tempéraments de races latines, faits de mysticisme enfantin et d’esthétique quelque peu théâtrale. Les manœuvres anglais, travaillant à réparer le pont du chemin de fer, devaient certes admettre, eux aussi, la nécessité d’une intervention supérieure dans les choses humaines. Seulement, d’autre part, ils n’avaient garde d’oublier le précepte si connu : « Aide-toi, le ciel t’aidera. » Et alors, en avant la tâche ardue de combattre coûte que coûte, tout d’abord, les forces déchaînées de la débâcle, quitte à remercier Dieu, ensuite, de sa protection.

On a eu tort de ne voir en tout cela, dans le temps, que matière à quelques faits-divers de journaux, car je doute qu’il se soit jamais ici présenté semblable occasion de mieux saisir sur le vif les deux antithèses qui se disputent l’hégémonie de ce coin septentrional d’Amérique : d’un côté la civilisation latine, représentée par le groupe canadien-français, et de l’autre l’anglo-américanisme qui, après avoir tout mangé plus au sud, frappe maintenant à coups précipités jusque par-delà la région de Montréal. Dans les claires envolées de cloches sonnant à Ste-Anne par cette belle matinée de printemps, et qui rythmaient la marche de la procession à travers les verdures ensoleillées, quelque chose de l’âme chevaleresque et rêveuse, éprise d’art et d’infini, de tous les anciens preux de la Nouvelle-France, a dû s’épandre dans l’air et fuser des lèvres de tous ces humbles recueillis, tandis que là-bas les cognées qui retombaient, en heurts sourds et précipités, sur les piles du pont, pouvaient assez bien figurer le martellement sous lequel le praticisme anglo-saxon espère opérer la désagrégation et l’émiettement de ce qui reste ici de l’antique idéalisme parti des rives de la belle et douce France.

Je viens de faire allusion au tableau de Jules Breton. Cela me remet en mémoire deux œuvres d’un tout autre genre, mais serrant de plus près mon sujet, et dont le souvenir m’est toujours resté très vivace. J’étais entré il y a quelque temps, à New York, chez les éditeurs « Harper Brothers », et je parcourais d’un œil distrait une belle collection de dessins ayant déjà servi à l’illustration du fameux Harpers Monthly, lorsque, au tournant d’une page, deux gravures m’intéressèrent soudain vivement. Ces deux dessins ont figuré il y a une dizaine d’années, je crois, dans un assez long travail intitulé Les Découvreurs d’Amérique, et l’un représente Jacques Cartier atterrissant pour la première fois sur la pointe de Gaspé, tandis que l’autre met en scène le débarquement, sur la plage de Plymouth, des Puritains du Massachusetts.

Ces deux sujets ont été traités avec un réel talent, et ce qui en double encore, selon moi, le mérite, c’est qu’on voit très bien que leur auteur n’a aucunement voulu indiquer une juxtaposition de contrastes. Il a fait et agi selon ce qu’il sentait être vrai et naturel, voilà tout.

Et pourtant ces contrastes sont frappants, je dirais même criants. Dans le premier dessin, le découvreur Malouin, debout, tête nue, devant la croix que ses compagnons viennent de dresser, tient d’une main le drapeau fleurdelysé, et de l’autre son épée. Ses yeux, levés dans une prière ardente, contiennent dans leurs orbes tout un monde de promesses et de remerciements. Autour de lui s’agitent ses hommes d’armes, compagnons de périls et de gloires. Les épées, sorties des fourreaux, frémissent dans les mains nerveuses, et l’on peut pressentir, rien qu’à ces fulgurances d’acier, ce qui sera plus tard l’épopée si belle, et aussi — il faut ajouter — quelque peu Don Quichotte, de la France dans le Nouveau-Monde.

Tout autre est le débarquement des Puritains. Il a neigé, la brise paraît vive, et tout là-bas, dans des horizons troublés, le navire qu’on vient de quitter roule sur son ancre, fouetté par des flots blancs d’écume. Tout ce pauvre troupeau humain vient de descendre à terre, et tous, hommes, femmes, et enfants, semblent partagés entre la joie d’être sains et saufs après une longue traversée, et la sourde inquiétude que leur inspire le premier aspect de cette nature inhospitalière, si âpre et si rugueuse surtout sur ces côtes de Plymouth. Vous vous imaginez sans doute qu’ils vont au moins se jeter à genoux, pour remercier Dieu de leur avoir fait la vie sauve. Ah ! bien, vous vous trompez, et ils ont vraiment à aviser à bien plus pressé que cela. Ce n’est pas, cependant que la foi leur manque — ils l’ont bien prouvé, en bravant la fureur et les édits de Cromwell — non, mais voilà, je le répète, ils ont en ce moment besogne plus pressante, et, en gens pratiques qu’ils sont, ils avisent de suite à l’expédier. Les émotions ont dû les creuser, car ce à quoi ils songent avant tout c’est à se mettre quelque chose sous la dent, et les voilà donc, les hommes allumant des feux et installant des crémaillères, les femmes déficelant les marmites, et bientôt la soupe mijote, et la bonne, vulgaire, et bourgeoise odeur du pot-au-feu monte pour la première fois dans cet air vierge d’Amérique, mêlée aux émanations salines venues du large. Eh ! parbleu, oui, la soupe tout d’abord, et nous en serons ensuite d’autant plus vaillants pour prier Dieu.

Ah ! ma pauvre France chérie, la vois-tu bien là, maintenant, ton erreur, et sais-tu pourquoi ton œuvre d’Amérique devait fatalement péricliter, puis se fondre et s’évanouir devant le colosse anglo-saxon ? À quoi songeais-tu donc quand, pour coloniser ce pays, tu croyais qu’il était avant tout nécessaire d’ouvrir de pauvres âmes de sauvages à l’infini de ta foi, et de lancer, dans de sublimes et folles équipées, tes missionnaires, tes soldats, et tes coureurs des bois, dans les profondeurs de cet immense continent. Il t’eût pourtant été si facile de te tasser, te concentrer dans ton coin, et là, estimant que charité bien ordonnée commence par soi-même, de surveiller tranquillement, toi aussi, ton pot-au-feu. Qui sait, tu serais peut-être devenue, à ton tour, ce que l’on est convenu d’appeler une personne pratique, c’est-à-dire serrant de près ses intérêts, et ramenant tout à un égoïsme froid et calculé, à un mercantilisme d’où la part d’idéal est sévèrement bannie.

Mais vois donc, en effet, la leçon de l’histoire. Tandis que, du septentrion au midi, des rivages glacés du Labrador jusqu’aux flots bleus du Golfe du Mexique ; et du levant au couchant, depuis les premiers contre-forts des Alleghenies jusqu’aux Montagnes Rocheuses ; tandis que, dis-je, dans toute cette infinie région, il n’y avait que toi qui vivais, qui palpitais, qui semblais immuable, presque éternelle, tes ennemis peu nombreux ne possédaient, eux, qu’une étroite lisière de terre faisant face à l’Atlantique. Tu ne t’en souciais guère, estimant leur existence bien précaire, confiante dans la puissance de tes armes et dans la valeur de tes troupes ; montrant pour toute réponse, aux timorés, tes drapeaux solidement cloués aux hampes de tes bastions, et qui claquaient fièrement, orgueilleusement, à toutes les brises. Et pourtant, et tu le vois bien maintenant, il te manquait alors ce qui faisait leur force à eux : tu n’avais pas le « sens pratique ». Deux mots dont on abuse, je le veux bien ; quelque chose de très vulgaire, de très mesquin aussi, j’en ai bien peur, mais qui doit être par contre bien utile, voire nécessaire, puisque c’est cela même qui aujourd’hui est en train, de révolutionner le monde. La soupe, vois-tu, la soupe des Puritains accroupis sur ce rivage de Plymouth, c’était là l’important, dans le temps. Et faute de cela, pour t’être tenue le ventre creux et la cervelle farcie de vaines glorioles, la marée montante de tes ennemis, soudain, a fondu sur toi au dépourvu, puis t’a submergé, ne laissant plus debout, de ton antique puissance, que ce groupe de Canadiens-Français de la Province de Québec.

Chère et belle France, tu sais que je nargue, n’est-ce pas ? Oh ! va, comme je t’en aime et t’en admire davantage d’être restée, dans ce Nouveau-Monde, ainsi fidèle à l’atavisme qui te veut fière, désintéressée, même irréfléchie, et d’être tombée, il est vrai, mais du moins avec les honneurs de la guerre, c’est-à-dire en te gardant « toi-même » jusqu’au bout.