Sensations de Nouvelle-France/XI

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Sylva Clapin, éditeur (p. 70-79).


XI


Dimanche, 28 octobre.

J’en étais là, hier soir, à ce point de mon enquête, et je me remémorais, l’une après l’autre, toutes mes « sensations » de ces derniers dix-huit jours, attaché à les rassembler sur une formule synthétique qui fût comme l’expression finale même de ces notes de touriste psychologue. Bien que me sentant en bonne voie, je ne laissais pas cependant d’être assez perplexe, car mon voyage en ce pays durait depuis trop peu de temps pour que je pusse espérer tenir en mains toutes les données qui m’étaient nécessaires. À tout reste, donc, ma tâche eût pu se prolonger indéfiniment, lorsque soudain, hier soir, elle se trouva singulièrement simplifiée grâce au concours que vint spontanément m’offrir un magistrat éminent de cette ville — lui-même écrivain, à ses heures —, pour qui j’avais un mot de présentation à mon arrivée, et avec lequel je n’ai pas tardé à me lier assez intimement. L’éclipse — ne serait-ce pas plutôt la disparition ? — du Canada français, depuis quelques années, a été pour la France une énigme si incompréhensible, si douloureuse même, que je vais faire appel ici à toute ma mémoire pour rapporter fidèlement les paroles de mon interlocuteur, paroles qui, tout en confirmant plusieurs de mes déductions, m’ont semblé se rattacher aussi à des considérations sociales et politiques de la plus grande importance, pour la compréhension des hommes et des choses de ce coin d’Amérique.

Nous étions tous deux, hier soir, ainsi que cela nous était déjà arrivé deux ou trois fois, à faire une promenade d’après dîner sur la Terrasse, au moment même de sa plus grande animation — l’heure où tremblotaient les premières étoiles — et je venais de faire part à cet aimable compagnon de toutes les étranges suppositions qui m’obsédaient, lorsque tout-à-coup s’arrêtant et s’accoudant à la rampe, la face à la foule ; —

« Vous avez deviné juste, dit-il. Toutes nos velléités françaises n’existent plus qu’à la surface. Au fond nous tendons, par un acheminement libre et naturel, à la fusion avec la race dominante, et nous glissons nous aussi par une pente rapide au gouffre anglo-saxon. Si encore cela ne dépendait pas de nous, et que nous fussions les victimes de circonstances incontrôlables, on aurait beau jeu à mettre tout simplement ce qui se passe sur le compte de la fatalité. Mais non, nous agissons, je le répète, librement, bien qu’inconsciemment. Pour tout dire, et en me servant d’un exemple récent, cette sorte de patriotisme local qui, en Europe, a fait accomplir des prodiges aux Serbes et aux Bulgares, et qui tient ces petits peuples sans cesse hérissés devant les Turcs, ce patriotisme, dis-je, est ici fibre morte, et cela, ce qui est plus grave, du haut en bas de l’échelle, c’est-à-dire non-seulement dans les masses, mais même dans les classes cultivées, jusque parmi ceux qui ont mission de nous diriger et de nous gouverner. Seul, de tous nos hommes d’état contemporains, Mercier voulut une fois tenter de réveiller l’étincelle sacrée. Mal lui en prit, et vraiment il fit beau alors voir l’acharnement rageux avec lequel on se rua sur cet importun, sur ce fâcheux, et comme on le fit bien vite tomber de son rêve d’illuminé pour le pousser sans merci vers cette couche de moribond, où en ce moment le pauvre malheureux se débat, perclus et meurtri, les yeux figés dans les premières affres de l’agonie.

« Vous croyez peut-être, poursuivit-il, que j’assombris à dessein le tableau. Mais aussi vous n’êtes dans le pays que depuis trop peu de temps pour avoir pu déjà constater jusqu’à quel point nous manquons ici de ce grand ressort national, qui partout ailleurs soulève et transporte les nationalités.

« Et la raison, me demandez-vous. Cela tient à des causes assez complexes, et que je vais essayer de vous démêler de mon mieux.

« La principale, et se rattachant du plus loin à ce peuple par des racines extrêmement vivaces, est ce que je pourrais appeler un abus de « paternalisme » ecclésiastique. L’un de vos publicistes, M. Victor du Bled, a déjà écrit sur nous, dans la Revue des Deux Mondes, un assez long travail intitulé « Un Essai de colonie féodale en Amérique. » Il aurait dû, selon moi, changer féodale par théocratique, et son titre eût été parfait.

« Je m’explique. Quand le Canada fut cédé à l’Angleterre, nobles, fonctionnaires et marchands étaient presque tous repassés en France, et les prêtres se trouvèrent naturellement amenés — de par le fait de leur éducation et de leur ascendant moral — à prendre en mains la conduite des Canadiens-Français. Ils s’emparèrent donc, comme de leur chose, des soixante-dix mille habitants restés au pays, et il se trouva que le système de théocratie qu’ils leur appliquèrent, et qui était leur grand rêve secret depuis les démêlés de Frontenac et de Mgr de Laval, contribua énormément, en gardant au catholicisme toute sa ferveur, à maintenir intactes les traditions et la langue de la France.

« Mais alors, c’est admirable, allez-vous me répliquer. C’est bien aussi ce que tout le monde pense en ce pays, sans s’arrêter à scruter le fond des choses. Les examens de surface sont d’ailleurs la règle parmi la population, habituée à une grande paresse d’esprit. On ne s’est jamais dit, par exemple, que ce qui était excellent à la suite de la conquête — à cette époque si sombre de notre histoire où nous étions comme des enfants abandonnés — pourrait ne pas s’adapter aussi bien par la suite à notre adolescence, puis à notre âge mûr. Et, confiants, nous avons glissé, presque sans nous en apercevoir, à ce que les Anglais appellent too much of a good thing, nous complaisant indolemment dans une existence dépourvue d’initiative, nous reposant sur d’autres du soin de nous ouvrir une carrière et de diriger nos moindres actions, jusqu’au jour où nous avons fini par ressembler à ces garçonnets élevés fort tard par leurs mères, et qui se reconnaissent facilement à leurs mouvements gauches, timides, à leurs regards sans cesse redoutant une gronderie, une semonce.

« Voyez par exemple nos collèges classiques, où grandissent les générations qui auront plus tard à porter les poids les plus lourds. Eh ! bien, ces collèges, et cela en dépit de quelques efforts isolés pour en modifier le caractère, restent surtout des séminaires, et nous en sortons tous avec le pli séminariste. Ce n’est pas là un défaut, je sais fort bien, au sens absolu du mot, mais ce ne peut être aussi d’autre part, je crois, qu’une bien piètre qualité dans cette fin-de-siècle si batailleuse, si agressive, où le Vœ victis sonne bien vite inexorablement aux oreilles des timides, des irrésolus, des résignés.

« Oh ! oui, résignés surtout, car c’est de résignation — vertu théologale et séminariste — que nous sommes présentement en passe de mourir, et c’est cela même qui plaque sur la figure de la plupart de ces promeneurs ce masque de lassitude qui vous a tant frappé. Arrière, ici, le principe de l’affirmation des nationalités. Il faut accepter son sort de vaincus. Il faut, selon que le prescrit l’Évangile, tendre la joue gauche sitôt que la droite a été souffletée. Il y a plus encore : cette résignation, on nous l’a tellement martelée en tête, que nous avons fini par en recevoir, dans le cou, comme une cassure qui nous donne l’attitude passive de bêtes de joug. Le moyen, après cela, je vous le demande, de sonner la fanfare de la nation canadienne.

« Et le pire, c’est que cette théocratie, dont l’action fut si salutaire à l’origine — quand prêtres et peuple battaient à l’unisson du même souffle, des mêmes aspirations — en est arrivée aujourd’hui à sa dernière évolution, qui la rapproche de sa sœur jumelle, l’autocratie. N’est-ce pas Mgr Ireland qui a déjà dit qu’au Canada le clergé et le peuple étaient maintenant comme deux flots — l’un d’huile et l’autre d’eau — coulant contigus l’un à l’autre, mais sans jamais se mêler. En effet, nous ne recevons que des ordres, jamais d’encouragements. Dans toutes nos crises nationales, jamais de vibrations réciproques, établissant un courant commun de sympathies et de larmes. Rien d’humain, de terrestre pour mieux dire, n’émane plus vers nous. Toujours rangés près des puissants, nos évêques daignent de temps à autre nous apparaître, mais environnés chaque fois d’un tel nuage d’encens qu’il semble que rien de nos misères ni de nos prières ne puisse les atteindre. À Québec, quand le carrosse rouge du cardinal roule à travers les rues, cela vous a des fulgurances de char apocalyptique, devant lesquelles les foules restent, non pas émues, mais terrassées, comme hypnotisées.

« Mais il vous reste bien la campagne, allez-vous me dire, la campagne au peuple sain et fort, et qui partout est le back-bone d’un pays ? Ah ! bah, notre campagne, le beau billet, vraiment. Pour le touriste, rien de reposant, de bucolique, comme l’habitant canadien : vous diriez un paysan de Millet, croqué sur le vif. Mais pour l’économiste, quel changement ! Le type devient alors bien vite une quantité négligeable, voire dangereuse. Rien ne perce à travers l’épaisseur de l’habitant : ce n’est qu’un ilote courbé vers la terre, qu’il cultive du reste fort mal.

« Il s’est présenté, pourtant, au cours de ce siècle, une occasion où l’habitant aurait pu nous être utile, et cette occasion a été notre soulèvement de 1837. Si ceux qui détenaient alors cette force des campagnes — d’autant plus brutale qu’elle était aveugle — l’eussent déchaînée contre nos oppresseurs, nous aurions joliment balayé toute cette province. Comme les Vendéens de 93, nos habitants, menés à coups de crucifix, auraient fini par remplir l’office d’un énorme catapulte, broyant et écrasant tout. Qui sait, la France Américaine — notre seule Patrie canadienne — aurait peut-être alors pu être fondée, et cela sans déroute de Savenay. Mais, hélas ! nous aussi, nous l’avons eu notre Savenay. Que dis-je ! Quiberon, non plus, ne nous a pas été épargné, et le désastre est devenu complet. Et maintenant, le cœur vide, désabusés, surtout résignés, nous descendons à la tombe, baisant quand même la main qui nous y pousse — cette main, il faut le dire encore, s’est ouverte autrefois pour tant de bienfaits — et bientôt nous entrerons au néant, les membres étroitement emmaillotés dans le suaire du drapeau britannique, et alors la nation canadienne-française, accablée de bénédictions et de promesses de vie éternelle, aura cette fois pour de bon vécu. »

Sur nos têtes un fracas de tonnerre, au milieu d’une zébrure rouge trouant le noir de la nuit, venait de se faire entendre. C’était le coup de canon de neuf heures, à la citadelle, annonçant le couvre-feu. Bientôt la foule, comme obéissant à un signal convenu, commença de se disperser. Mon compagnon, alors, la désignant d’un même geste circulaire, et dans des tons d’une réelle, d’une infinie tristesse : —

« Résignés, vous dis-je ! tous résignés. »