Sept pour un secret/30

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 349-356).

CHAPITRE XXX

Robert attend l’aube.


L’heure était venue que Robert avait vue par une vision prophétique, l’heure qui s’était préparée pour lui de tout temps, l’heure douloureuse, terrible, toute remplie d’une neige suffocante, comme il l’avait toujours su, qui déciderait de sa destinée et de la femme qu’il aimait.

Il avait les yeux pleins de larmes pour la morte, pour la pauvre enfant abandonnée qui dormait, tel un oiseau gelé, dans la neige.

Mais la vivante attendait ; Gillian, celle qu’il aimait, attendait. Et l’homme qu’il haïssait était en son pouvoir. Il n’avait qu’à vouloir et son ennemi disparaîtrait, comme le duvet d’un chardon en automne, balayé à jamais.

En s’enfonçant dans la neige pour regagner son cottage, il voyait flotter devant lui comme une terre promise la vie qu’il pourrait alors mener. Isaïe accueillerait n’importe quel gendre avec joie, après cette fausse alliance avec un meurtrier… heureux aussi d’avoir un garçon jeune et vigoureux pour diriger la ferme. Et Gillian ? Après le regard qu’elle lui avait lancé sur le seuil, Robert ne pensait pas qu’elle serait très difficile à conquérir, une fois Ralph perdu dans son esprit pour son crime. Sûrement il pourrait se faire aimer d’elle… il lui prouverait sa passion aussi bien que son amour et, au bout de quelque temps de solitude, elle se donnerait à lui.

Mais si Ralph était sauvé, alors elle resterait avec lui, puisqu’elle l’aimait. Ne le lui avait-elle pas dit ? Voilà le malheur : elle aimait Ralph. Pour assurer le bonheur de Gillian, il fallait sauver Ralph, mais comment ? On découvrirait le cadavre dès que viendrait le dégel… il était impossible qu’il ne fût pas trouvé. Et, comprenant cela, se rendant compte de ce qu’il devrait faire s’il voulait prouver son amour à Gillian, il cria dans le silence qui l’enveloppait :

— Ah, Dieu, je ne peux pas faire cela !

Ah non, il ne pouvait pas, il ne pouvait mourir. Il avait tant à accomplir, tant à voir, tant de poèmes à composer ! Il avait devant lui toutes les jouissances de la vie, l’amour d’une femme, la joie triomphante de l’époux, les longues et douces journées et nuits d’amour, la paternité. Entendre le rire de garçons dans le verger… ses garçons, qui auraient le sourire de Gillian ; voir ses filles assises sur de petits tabourets devant le feu, en hiver, tricotant sérieusement, avec le même fronce ment de sourcil que Gillian… Voir Gillian avec un bébé, tout mignon, sans défense, et au charme inexprimable, auquel elle donnerait le sein !

À ces images, éon jeune cœur défaillait presque dans sa poitrine. La Bohémienne avait dit — car Jonathan l’avait répété à Robert — qu’elle entendait le balancement d’un berceau, mais pas dans la maison de Ralph. Dans celle de qui, alors ? Dans la sienne ? Dans celle de Robert Rideout ? On le balancerait sur le sol inégal du cottage de sa mère, et c’est lui qui le fabriquerait, il le ferait avec du bon chêne bien sec, avec de l’amour et du labeur. Et il créerait aussi le bébé qu’on y coucherait. Par sa volonté à lui, et avec ou sans celle de Gillian, elle réaliserait la perfection, elle aurait le don entre tous les dons : elle vivrait et donnerait la vie. Et avec cette présomption, sans laquelle un jeune homme n’a pas une véritable personnalité, il sentait que ce n’était pas Gillian, toute riche qu’elle fût, qui dans cette affaire serait le créancier. Lui, Robert, le berger, serait le donateur, puisqu’il lui offrirait le présent royal que sont des enfants. Bien que l’humilité fût son habituelle disposition d’esprit quand il pensait à Gillian, il savait que, finalement, il en était et devait toujours en être ainsi.

Il était maintenant en pensée dans la cuisine : il croyait entendre la bascule, voir Gillian, une mèche de cheveux recouvrant sa cicatrice, avec son nez fier, sa bouche si douce et ses yeux provocants dans lesquels il ne pourrait jamais, jamais assez longtemps plonger les siens ; il voyait le berceau brun foncé, presque au ras du plancher, avec ses grands patins de bois, il voyait la petite forme qui y était couchée, avec la même bouche gracieuse, les mêmes yeux attirants.

Mais il savait tout ce temps qu’il ne faisait que jouer avec le Destin, que reculer le moment où il faudrait regarder la réalité en face, et cette réalité était celle-ci : Gillian aimait Ralph Elmer. Or, il n’y avait qu’un moyen de sauver celui-ci : il fallait qu’un autre prît sur lui le crime. Fringal ? Mais pourquoi ? Ce n’était pas lui le coupable. Il n’était pas juste d’essayer de faire retomber la faute sur une victime non consentante. D’ailleurs, Fringal pourrait sans aucun doute fournir un alibi. Deux hommes seuls n’en avaient pas à donner et l’un d’eux, c’était lui : il avait assisté au meurtre et à l’enfouissement du corps…

Et Gillian aimait Ralph Elmer…

Il se pourrait qu’elle lui revînt si Ralph disparaissait, mais c’était celui-là qu’elle aimait. Elle le lui avait dit deux fois, et Ruth le savait, puisqu’elle l’avait écrit. Tout la nuit, enveloppé par la neige silencieuse qui lui interdisait l’action, il lutta contre lui-même. Et quand au matin il s’éveilla d’un sommeil agité, il était victorieux.

« Inutile de me résister davantage, se dit-il à lui-même, ou à quelque inconnu invisible. J’ai dit que je le ferai, c’est comme si c’était accompli. »

Et, apaisé par cette pensée, il jeta un fagot sur le feu et se fit une tasse de thé.


Il ne pouvait rien faire avant le dégel, car s’il se tuait maintenant (et telle était son intention), il condamnerait toutes les pauvres bêtes de la ferme à mourir de faim. Il fallait attendre que la neige eût commencé à fondre, qu’il fût sûr que quelqu’un viendrait bientôt à la ferme. Le boucher passait le mercredi. Si alors il s’était mis à dégeler… oui, c’était cela, mercredi. Personne ne connaîtrait jamais ses pennillions ni son poème sur la lande.

Quelle torture !… c’était la négation de tout ce qu’il était, de tout ce qu’il avait rêvé d’être. Il se sentait incapable de le faire. Il y avait de la beauté dans ses poèmes : Gruffydd le lui avait dit. Ils étaient tout ce qu’il y avait de meilleur en lui, surtout le long poème sur la lande. Et ils lui avaient tant coûté ! Car les mots et le mètre d’une œuvre, sa composition proprement dite, sont bien peu de chose en comparaison de tout ce qui précède : c’est la faculté de souffrir et de se réjouir, et la science si durement acquise de la vie et de l’humanité qui font le poète. Il est généralement facile de distinguer un poète d’un simple versificateur aux plis de douleur qui entourent ses yeux et sa bouche, ou lui creusent le front. Pour écrire une strophe lyrique — si c’est de la vraie poésie — il faut à un homme toute une existence de tourment. Et après cela, être effacé de la surface de la terre, sans que personne se souvienne de lui, sans qu’une ligne de ses poésies demeure, et des cendre au tombeau marqué d’infamie comme meurtrier ! Que penserait le Bohémien Johnson de cet ami qui aurait tué sa fille ? Et que penserait sa mère quand elle verrait la lettre qu’il allait être forcé de lui écrire ? Il ne pouvait pas, non, il ne le ferait pas !

Et Gillian ? Gillian, la fleur de la lande, ce bouton de rose délicieux et foncé, cette créature à l’éclat de rosée, aux lueurs soudaines, pour lui absolument incompréhensible, cette fille au rire éclatant et aux humeurs chagrines qui éveillaient plus que tout sa passion, lui donnaient envie de la saisir et d’appuyer fortement ses lèvres sur les siennes pour lui apprendre — comme il se le disait à lui-même — « de meilleures manières ».

Oui, cette méchanceté espiègle, cette indomptable fierté, voilà ce qui rendait si dur de la quitter et de mourir pour elle. Oui, c’est parce qu’il avait parfois envie de lui dire « Petit diable ! » qu’il l’aimait si violemment, qu’il la voulait, tressaillant, furieuse et provocante, dans ses bras. Il n’aurait jamais songé à appeler Ruth « Petit diable ! », aussi n’aurait-il jamais souhaité l’épouser.

Ah, Dieu, comme il désirait Gillian ! Il allait partir, à travers la tempête de neige pour la rejoindre… rien que pour la retrouver. Pourtant c’était Ruth qui, dans son rêve, l’avait bercé. Ruth ne lui aurait pas rendu la mort si difficile, la pauvre Ruth qui gisait sous la neige. Ce n’était pas la tendresse qui rendait la chose si dure, ni l’amour, c’était la passion sensuelle. Il y a un charme mélancolique à quitter pour toujours un jardin aimé dans la paix du soir, quand les oiseaux rêveurs ne gazouillent plus, que les couleurs s’effacent et que la douceur du jour est passée et devenue un souvenir, mais le quitter dans toute la splendeur vierge de l’aurore ! Oh, non, non, Dieu de la jeunesse et de la virilité, non !

« Je l’ai dit, c’est comme si c’était fait », se répétait Robert, et il traversa la cuisine d’un pas lourd pour aller chercher sa plume sur le dressoir. Il fallait que sa lettre fût décisive, concluante, il fallait qu’elle le condamnât sans discussion possible… et il fallait l’écrire sur-le-champ.

Mourir pour un homme qu’il haïssait !

Pourtant Gillian aimait cet homme.

Voilà ce qu’il se remémorait quand il se révoltait. Trempant sa plume dans l’encre, il commença. Il fallait mettre sa mort à lui sur le compte de la conscience. C’était cela ! Il avait tué Ailse Johnson dans la petite friche et ensuite il n’avait pas pu supporter la vie, tant sa victime le hantait. Il obligea son imagination à des cendre dans les replis du cerveau d’un meurtrier. Un assassin, tout seul, près de l’emplacement de son crime, couvert de neige, pouvait aisément être obsédé par l’idée de son forfait au point d’en perdre presque la raison et d’être poussé au suicide. Robert avait le cœur soulevé d’être occupé de ces pensées de mort, mais ce n’était pas encore le pire.

Pourquoi Robert Rideout avait-il tué Ailse Johnson ?

Voilà une question embarrassante, pour sûr ! se dit-il.

Il regarda la fenêtre, toute voilée de neige, il considéra l’horloge, le feu.

« Oh, pourquoi diable ai-je commis ce crime ? » demanda-t-il aux objets eu général.

Et la seule réponse, l’horrible et répugnante réponse était : par lubricité. Il n’y en avait pas d’autre possible, si l’on cherchait le motif.

« Ça, c’est trop, vraiment trop », se dit-il. Il avait toujours mené une vie si propre. Ce n’était pas un saint, mais pas un sensuel non plus. Il ne courait pas après les filles, il en devenait amoureux. Il avait, une fois « eu des histoires », comme dit charitablement le langage campagnard, mais il y avait eu dans son aventure du romanesque, du plaisir et de la beauté, quelque chose qui différait beaucoup de la pure débauche. Et à présent…

Il appuya sa tête sur ses bras et gémit ; puis, le visage farouche, les traits tirés, il écrivit sa lettre. Il appela à son aide l’artiste impersonnel qui était en lui, et com posa un chef-d’œuvre de remords, de confession, de terreur et d’artifice. Il se sentait avili. Quand il eut fini, il sortit sous les tourbillons de neige et se mit la tête sous l’eau glacée de la pompe.

La neige cessa le mardi matin ; le vent avait tourné au Sud dans la nuit. Une brise douce et humide soufflait de l’auberge vers la ferme. Les chrysanthèmes attardés dans la petite plate-bande de sa mère débarrassèrent leur figure de la neige ; des trous noirs commençaient à paraître sur la lande. Le fracas des paquets de neige qui glissaient des toits retentissait par intervalles avec un bruit impérieux d’ébranlement.

Le dégel avait commencé. Le sursis que s’était accordé Robert était fini. Avec un battement d’ailes argenté, les pluviers s’enfuyaient vers les riches et sombres labours. Les routes, estimait Robert, seraient praticables le lendemain. Le fusil était tout prêt dans un coin, la lettre posée sur la table.

Une fois la nourriture donnée aux animaux, les litières faites, Robert s’assit, en fumant une pipe, pour guetter les lumières au Repos de la Sirène. Jusque-là, il n’avait pas pu les voir, mais à présent le ciel s’était dégagé. Les voilà, de calmes lumières d’or étincelant pour d’autres, pas pour lui. Tendres lampes d’un foyer qui n’était pas le sien ! Enfin, elles brillaient, c’était quelque chose. Elles luisaient dans cette nuit lugubre de haine et de souffrance, et c’était lui qui les empêcherait de s’éteindre.

Ainsi, avec son feu et sa lampe pour toute compagnie, il resta toute la nuit assis, à attendre sa dernière aube.