Sept pour un secret/31

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 357-368).

CHAPITRE XXXI

« Voyons, qu’est-ce qui te tourmente ? »


Pendant que Robert fait pour elle le plus grand de tous les sacrifices, quelles sont les pensées de Gillian Lovekin à l’auberge de La Sirène, où brillent des lampes d’or, mais pas d’amour ? A-t-elle donc le cœur aveugle et sourd pour ne pas voir et entendre au loin l’agonie de celui qui l’aime ? Son rêve égoïste l’engourdit-elle au point, qu’enfermée en sa seule personne, elle perde ce qui fait la beauté de la vie ? Écoutez, oh, écoutez comme sonnent les heures ! Lentement le temps s’écoule. Peu à peu, sur la tête noire qu’elle aime, s’ouvre l’éternité. Il est cinq heures du matin, et déjà, au Donjon, la femme du boucher qui va faire aujourd’hui la route de Dysgwlfas, regarde par sa fenêtre l’affreux et sombre matin pluvieux et descend préparer le déjeuner de son mari. Et, aussitôt que sa carriole arrivera à la grille de la ferme, Robert sortira par la porte silencieuse.

Gillian Lovekin dort-elle ? L’auberge est noire et calme. Seules les souris grignotent, seules les chauves-souris crient. Près de la porte, les tournesols chuchotent tristement, et qu’est donc la vie de Gillian, sinon l’un d’eux auquel manque la lève qu’est l’amour ? En bas, dans la friche, se lamente le vent du Sud, et du marécage invisible monte un grondement incessant comme celui de la mer.

Pauvre enfant, dors-tu encore pendant que le meilleur de la vie s’écoule ? As-tu oublié M. Gentil ? N’as-tu eu aucune intuition de ta part de responsabilité dans le crime de Ralph Elmer — crime qui a commencé bien avant qu’il ne vit la friche, qui a débuté quand il a pris une femme pour compagne par crainte de Fringal et des racontars, qui a continué quand il en a pris une autre, contraint par Isaïe, mêlant la tromperie à la cupidité et à la passion ?

Dans ce crime, comme dans sa conduite à l’égard d’Émilie, de M. Gentil et des lapins, la responsabilité de Gillian Lovekin venait de ce qu’elle pensait uniquement à elle. C’est pour elle qu’elle s’était mariée, pour elle qu’elle s’était abandonnée aux bras de Ralph, pour elle qu’elle avait repoussé Robert. Elle était tellement enivrée d’elle-même que, tandis qu’elle aurait pu enfermer dans sa poitrine, comme un oiseau blotti au nid, ailes repliées, l’âme même palpitante d’un homme, elle ne s’en rendit jamais compte, mais, au lieu de cela, emplit ses mains de dons inutiles.

Gillian, entends-tu le coup de feu qui, dans si peu d’heures, éclatera au cottage de Dysgwlfas ? La détonation qui, pour toi, devrait retentir dès à présent, car une femme est vraiment une créature insensée si l’amour ne lui fait pas prévoir l’avenir. Les amants peuvent entendre les bruits futurs aussi bien que ceux du passé. Si toutes les femmes du monde entendaient ainsi ce qui se prépare, elles percevraient le fracas de la guerre à temps pour l’arrêter. Une amoureuse sent le fardeau de la douleur qui pèse sur son amour qui est loin d’elle, sent son souffle dans la souffrance qui l’accable, elle. Car il est certainement contre nature, il est horrible pour une femme de se donner à un homme dont la personnalité n’est pas assez haute et assez forte pour la dominer. Et s’il règne sur elle, elle doit sentir la tristesse et la joie de cet esprit, aussi bien en son absence que lors de sa présence physique.

Gillian pouvait-elle dormir durant ce dernier matin sur la terre de celui qu’elle aimait ? La maison qui rêvait, et les chauve-souris et les souris qui s’y trouvaient savaient que cela lui était impossible. Le vent du Sud, qui entrait par la fenêtre ouverte du grenier vide de Ruth, savait qu’elle ne le pouvait pas, car il soulevait ses cheveux et secouait le châle qu’elle avait jeté sur sa chemise de nuit. Et l’étoile aussi le savait, qui était suspendue au Nord, juste au-dessus de la faible lueur jaune de la fenêtre de Robert, car cette étoile lui éblouissait les yeux et lui montrait que là était l’amour. Ce rayonnement doré avait éclairé la fenêtre du cottage toute la nuit, elle le savait, car elle l’avait guettée. En s’éveillant d’un rêve étrange, peu après deux heures, à cet instant des visions et des présages, quand la vitalité est au plus bas, et que le mourant s’évade de la vie, elle avait entendu la voix de Robert prononcer très nettement :

« Gillian Rideout ! »

Non pas Elmer, ni Lovekin, mais Rideout.

Dans son rêve, elle s’était vue elle-même, gisant aux pieds de Robert dans son cottage. Il lui parlait avec bonté et lui offrait, le tenant à deux mains, le grand et lourd plat à pain ancien de sa mère, en terre de Shropshire, qui portait en haut-relief une guirlande de feuilles vertes et des épis de blé jaunes.

— Tenez, Gillian, disait-il, prenez ceci. Il faut que je m’en aille avec M. Gentil, mais prenez ceci, parce que je vous aime. C’est mon cœur, Gillian Rideout.

En regardant le plat, elle vit que c’était vrai, et elle se réveilla en poussant un cri. Et maintenant il y avait cette lumière. C’était une chose inconnue à Dysgwlfas de laisser brûler une lampe jusqu’au lever du jour. Robert devait être malade. Elle se pencha par la fenêtre, torturée. Robert malade, et elle n’était pas près de lui ! Oh non, cela ne se pouvait pas : elle sanglotait et se tordait les mains. Car il était arrivé ce qu’avait dit Robert dans une de ses poésies. Il l’avait aimée au point qu’elle n’avait plus d’yeux ni d’oreilles pour elle-même, au point « qu’elle ne pouvait plus se supporter ».

Elle descendit dans la chambre où Ralph s’agitait et marmottait. Elle s’habilla rapidement, sans prendre le temps de se coiffer, et attacha ses cheveux avec un ruban. Elle entendait le vent secouer la fenêtre du corridor donnant au Sud, au point que les vitres semblaient se briser sous ses assauts. La pluie ruisselait sur le verre. La neige avait disparu, excepté au pied des haies situées au Nord et à l’Est, et sur les points les plus élevés de la lande et dans la friche. Mais la route qui menait à la ferme était transformée en rivière. Si ce chemin avait été droit, le vent y aurait porté Gillian, mais comme il était plein de sinuosités, elle marcherait souvent contre la tempête, ou à moitié, et elle serait battue, hors d’haleine et trempée quand elle arriverait. Elle se fit du thé et jeta des genêts secs dans le feu pour faire une flambée, car elle avait très froid après cette veille. Puis, son châle étroitement épinglé autour d’elle, elle se mit en route. Ce n’était pas un jour où même un laboureur, habitué à affronter n’importe quel temps, aurait voulu se risquer dehors. À mi-chemin, elle aperçut un mince filet de fumée qui sortait de la cheminée de Robert et décida de retourner sur ses pas. Mais quelque chose au fond d’elle-même la poussa. Les pointes de son châle lui volaient dans les yeux, ses vêtements étaient transpercés, elle était épuisée, mais elle continua et atteignit la ferme de son père, la barrière de la cour, la porte du cottage. Elle y frappa doucement… pas de réponse. Elle regarda par la fenêtre : Robert était là, dans son fauteuil, immobile.

Il avait les yeux fermés.

Dormait-il, ou bien… ?

Elle entra. Quelle ressemblance, et pourtant quelle différence avec ce jour de printemps où elle avait réveillé Ralph Elmer avec un baiser de chatons de noisetier ! Elle ne réveillerait pas Robert de la même façon, car elle n’osait pas. Elle allait seulement s’assurer s’il était malade ou bien portant. Elle traversa sur la pointe des pieds la petite cuisine à peine éclairée par le jour naissant, avec son unique fenêtre voilée d’un rideau dé pluie.

Robert avait la tête un peu penchée en avant. Son large et magnifique front semblait las. Ses longs cils, malgré lesquels il n’avait jamais eu un air efféminé, ombrageaient ses joues, qui avaient maigri depuis un an et où les pommettes fines et nettes saillaient plus qu’autrefois. Ses mains reposaient légèrement sur les bras du fauteuil, et il s’était déchaussé et n’avait aux pieds que ses chaussettes, car, pas plus que Jonathan, il n’admettait les pantoufles pour un homme.

Elle restait là, pleine de respect pour sa beauté sévère, et elle constata avec un élan de gratitude qu’il respirait régulièrement. Il n’était donc pas malade, seulement très fatigué. Quelque chose avait dû le tourmenter, pour le faire veiller ainsi toute la nuit.

« Voyons, qu’est-ce qui te tourmente ? » murmura-t-elle. Puis, obéissant à sa nature autoritaire, elle se mit à errer dans toute la petite pièce. Elle ne voulait pas fouiller, mais il fallait qu’elle découvrît, avant de se retirer, s’il y avait quelque chose de grave. Elle n’osait pas le réveiller pour l’interroger, sachant bien qu’il se fâcherait, et elle ne pouvait supporter sa colère. Peut-être même lui dirait-il ce qu’il pensait d’elle, de venir ainsi chez un homme qui n’était pas son mari, auquel cas, songeait-elle, elle mourrait de honte. Mais si sa mère était morte et qu’il fût très malheureux, sans personne pour le consoler ? Et s’il avait reconnu que la vache malade avait le charbon et qu’il l’eût attrapé ? Alors, elle voudrait l’avoir, elle aussi… Il fallait savoir. Elle jeta les yeux autour d’elle. Rien. Son regard se posa avec indifférence sur le fusil : c’est chose si ordinaire de voir une arme appuyée contre le mur d’une cuisine de campagne. Mais il est moins habituel de voir une longue lettre sur la table… et une lettre de l’écriture de Robert était chose vraiment bien rare. À qui était-elle adressée ? À elle-même ? Ou à une jeune fille qu’il allait épouser ?

Ah ! il fallait qu’elle sache… qu’elle connaisse le nom de cette jeune fille… elle la haïrait, elle la tuerait… Oh, non, non ! Si Robert l’aimait, il fallait qu’il l’ait. Oui, il l’aurait. Seulement, elle voulait savoir, elle saurait. Elle se pencha sur la table et prit la lettre, et, debout, immobile sur le tapis du foyer, elle la lut. Elle déchiffra une à une ces lignes terribles et les caractères fermement tracés par Robert dansaient devant ses yeux comme des elfes qui se seraient grisés d’hydromel. Il n’était pas vrai, elle en était sûre, que Robert eût tué Ruth : elle l’aurait su, même si Ruth avait été étendue morte dans cette pièce même. Que Ruth fût morte, elle n’en doutait pas, puisque Robert l’affirmait, mais quand il s’accusait de ce meurtre, il contredisait sa nature, par conséquent il mentait, et, comme il avait horreur du mensonge, s’il le faisait, c’est qu’il avait pour cela une raison grave. Pour sauver… qui donc ? Fringal. Mais pourquoi aurait-il ce désir ? Il y en avait un autre… il y avait quelqu’un qui avait chuchoté dans son sommeil, qui avait affirmé à Gillian que Ruth était à la ferme de Dosset alors qu’elle était morte, qui lui avait prétendu que Ruth n’avait pas d’âme, qui avait été furieux de la voir écrire, qui était resté dehors toute l’après-midi, toute la soirée… avec son fusil.

« J’ai tué Ruth dans la petite friche… »

— C’est Ralph ! murmura Gillian, c’est Ralph ! Ô mon Dieu !

Et elle en revint à son raisonnement. L’horloge, de sa mince voix d’or, sonna très doucement sept heures moins le quart, mais Robert dormait trop profondément pour l’entendre.

— Continue à dormir ! Oh, continue à dormir ! murmura-t-elle, sur un ton qui ressemblait à une incantation.

On aurait dit un jeune marin plongé dans les flots verts, et elle, la véritable sirène de la légende, l’endormait par son charme magique.

Oui, c’était cela, ce devait être cela : Ralph avait un motif quelconque pour haïr Ruth, il ne lui parlait qu’avec animosité… Il avait par hasard trouvé Ruth dans la friche, il tenait son fusil à la main, et, cédant à la tentation, avait tiré. Et voilà maintenant que Robert, évidemment après de longues et angoissantes réflexions, voulait se tuer pour prendre la faute sur lui. Devant la raison du crime qu’il donnait dans sa lettre, Gillian, abaissant avec mépris les coins de sa bouche pensait : « Encore un mensonge… Une quantité de filles, je n’en doute pas, ont été éprises de toi, et tu en as embrassé plus d’une… et il y a eu celle de Shepcot, mais cela, jamais, Bob, non, jamais ! »

Mais quelle histoire compliquée, entièrement combinée pour sa perte à lui. Pourquoi avait-il… ?

Comme une cloche aux notes profondes et magnifiques, elle entendit dans le lointain la voix de Robert :

« Aimez-vous Ralph Elmer, oui ou non ? »

Et elle avait répondu : « Oui ».

Maintenant elle comprenait ! Maintenant, une main sur son cœur qui battait follement, le visage blanc, tant son émotion la bouleversait, elle savait !

Robert l’aimait ! Robert avait machiné pour lui cette mort atroce, ce déshonneur, il avait renoncé complètement à l’affection, à l’estime de tous ceux qu’il connaissait, uniquement pour elle, uniquement parce qu’il croyait qu’elle aimait Ralph Elmer et qu’il fallait qu’elle possédât celui qu’elle adorait.

Comme un père tendre donne à son enfant un jouet ardemment désiré, Robert avait projeté de lui donner Ralph. Tranquillement, sans aucun espoir de reconnaissance ou d’amour en récompense, il avait résolu de sacrifier sa vie afin qu’elle pût garder Ralph ! Tout cela était aussi simple, aussi éloquent que le sévère silence du dormeur.

La terre et le ciel s’écroulèrent autour de Gillian Lovekin. Son arrogance fondit, sa fierté ne fut plus qu’un flocon de neige de la veille. Elle… ? Qui et où était-elle ? Il y avait eu jadis une personne nommée Gillian Lovekin, qui s’aimait tant elle-même qu’elle se montrait cruelle pour tous les autres, qui ne considérait l’Univers que par rapport à elle, qui disait : « Je veux ceci ! Je veux qu’on m’aime et qu’on m’admire : je suis Gillian Lovekin. » Ensuite, elle avait un peu changé. Elle avait souhaité l’amour de Robert, elle avait été une Gillian Lovekin désirant qu’il l’aime. Mais plus maintenant, plus maintenant ! À présent, peu importait qu’il l’aimât ou non, pourvu qu’il lui fût permis, à elle, de l’adorer.

Tout avait disparu : on eût dit que le cottage et la ferme, que l’auberge et la lande, que tout fût compris dans le dégel, s’écoulât, emporté jusqu’à la mer. Et elle-même ? Elle aussi fondait, il ne restait presque plus de Gillian, plus rien que des larmes… des larmes qui ne voulaient pas couler, qui l’étouffaient et l’aveuglaient. Il ne restait rien au monde que le visage de Robert, endormi au milieu de cette tempête qui faisait rage autour d’elle. Et, soudain, elle pensa à une image du Christ marchant sur les flots et à Pierre, au pauvre Pierre englouti par les vagues et s’accrochant à ses pieds.

Elle se jeta à ceux de Robert, elle appuya sa joue mouillée sur la rude chaussette tricotée à la main du berger de son père, et lui serra les chevilles dans ses bras. Ses cheveux trempés traînaient à terre, des sanglots la secouaient et les larmes vinrent enfin.

Il semblait que le vent du Sud soufflât même sur Juliana Lovekin, que pour elle aussi le dégel fût venu.

Dans son sommeil d’épuisement, Robert eut vaguement conscience d’un trouble. Il s’était assoupi avec son dessein si arrêté dans l’esprit que la première pensée qui lui vînt fut qu’on le réveillait parce que le moment était arrivé. Il songea à sa mère, à la façon dont elle le tirait de son lit, les matins de chagrins enfantins, quand il devait aller chez le docteur faire panser un bobo, ou arracher une dent. Son cœur en ce moment défaillait de la même manière. Mais sa mère ne se serait pas blottie à ses pieds comme un pauvre petit être perdu. Il sentait quelque chose d’humide contre lui et une étreinte frénétique lui serrait les chevilles. Qu’était-ce ? Était-il déjà mort, et cette paix tiède dans laquelle sonnaient sept pâles tintements d’or, était-ce le ciel ? Il se secoua pour se réveiller complètement et à grand’peine ouvrit les yeux.

Gillian ! Gillian, telle qu’il l’avait une fois prédit, et comme il l’avait écrit à son sujet, Gillian, la fille du riche fermier, prosternée à ses pieds et les mouillant de ses larmes.

Oh ! il doit être mort, et c’est un rêve céleste. Mais pourquoi cette pauvre enfant pleure-t-elle ainsi ? Où est sa lettre ? Ce n’était pas du tout cela qu’il avait combiné… et Gillian ne prononçait pas un mot. C’était bien étrange.

— Mais… Gillian !

Il se baissa et lui caressa les cheveux : ils étaient mouillés. Grâce à la pluie et à ses larmes, aucune sirène n’aurait guère pû être plus trempée que Gillian.

Et elle continuait à s’attacher à lui. Jamais encore il n’avait vu créature se laisser aller à un pareil désespoir.

Il en était gêné : il était affreusement pénible de voir cette adorable et hautaine Juliana gisant là comme une pénitente éperdue.

— Madame Elmer, dit-il, vous vous oubliez.

Elle lui prit la main et s’en aida pour se mettre à genoux, puis leva sur lui un visage ruisselant de larmes. Elle avait l’air d’une enfant faisant sa prière.

— Je vous aime, Robert, dit-elle, je sais tout et je vous aime… j’ai lu la lettre. Permettez-moi de vous aimer, je vous en supplie, Robert.

Il lui releva la tête et la regarda dans les yeux. Et comme il était lui-même tout prêt à pleurer, il se réfugia dans une sorte de joie désespérée et, d’un air qui tenait du triomphe insouciant et de l’humble plaisanterie, il dit :

— Comment, épouser un vacher-berger ?

— Je voudrais bien pouvoir, oh, comme je le voudrais ! Mais je ne m’en irai pas, à moins que vous ne me renvoyiez, Robert.

— Vous n’y pensez pas, vivre avec un vacher, vous, une femme mariée, devenir un objet de risée, vous qui étiez le type de la riche demoiselle ?

Elle ne répondit rien. Uniquement cette étreinte passionnée, ces baisers sur les mains de Robert, ces sanglots.

— Ma chérie, dit-il enfin, Ruth était la femme d’Elmer.

— Ruth ?

— Oui.

— Alors, moi… je suis… ?

— Vous êtes Mademoiselle Lovekin, et il faut que nous trouvions remède à cela. Allons, vous êtes couchée juste en travers du mot « Bienvenue » sur le tapis… ça ne peut pas durer.

Avec un rire, où sonnait toute l’allégresse de cent adolescents qui auraient fait l’école buissonnière, il se baissa et releva le pauvre petit être sanglotant, qui était la première héritière du pays.

Il dut bientôt penser à toutes sortes de choses, à Ruth, qui gisait abandonnée dans la friche, à Elmer, à Johnson… mais ils auraient à attendre.

Il releva d’une caresse les cheveux mouillés et emmêlés qui couvraient le front de Gillian.

— Consentirez-vous à faire ce que vous dira le vacher-berger ? lui demanda-t-il avec un sourire tendre et malicieux.

Un silence. On n’entendait que le tic-tac actif et rassurant de l’horloge, le ruissellement plaintif de la pluie.

— Voudrez-vous… un jour… chanter encore la chanson d’Esméralda, Gillian Rideout ?

Pas de réponse, rien que la pluie glissant sur les vitres.

— Eh bien, Gillian, vous ne savez plus parler ?

Penchant la tête, il posa ses lèvres sur les siennes. Une éternité s’écoula. Ce baiser aurait donné le temps au monde de se séparer d’un météore en feu, de se refroidir, de se pénétrer d’humidité, de faire pousser de l’herbe et des arbres, de se couvrir de jardins et de vergers. Il y aurait eu le temps pour lui de se créer des habitants, des êtres terribles et d’autres magnifiques, temps pour que le rugissement des mastodontes éveille les échos, puis diminue et se taise, pour les poissons de devenir des bêtes terrestres, et pour ces bêtes d’acquérir des ailes, pour l’humanité d’apparaître, et même pour celle-ci de trouver son âme dans les ténèbres orageuses de l’évolution.

Cent mille siècles s’écoulèrent, ils laissèrent le temps bien loin derrière eux sur la route, comme un vieillard boiteux. Des fleurs s’épanouirent partout. Pourtant, quand Robert revint à lui après ce baiser et relâcha son étreinte, qui avait failli étouffer Gillian, les aiguilles de la vénérable horloge, qui paraissait les considérer avec étonnement, marquaient exactement sept heures cinq.

— Oh, Robert, murmura Gillian, Robert, les puissances des ténèbres ont dénoué leur prise sur moi, et je ne suis plus une enfant du péché.

Et Robert eut l’impression, en regardant le haut front qu’il aimait, et dont il avait écarté tous les cheveux en désordre, qu’il ne portait plus aucune trace de cicatrice.