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Silbermann/VII

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NRF (p. 150-171).

VII


Comme je veux, aujourd’hui, retracer mes sentiments lorsque j’appris cette nouvelle, il me semble que mes souvenirs sont les lambeaux d’un rêve, et d’un rêve affreux. Je me retrouve au lycée, ayant presque perdu la notion de ce qui m’entoure, remarquant à peine les figures railleuses de mes compagnons et restant indifférent à leurs sarcasmes. Dans ma tête, des questions s’élancent avec un bourdonnement infini : « Est-ce ma mère qui l’a fait renvoyer ?… Que devient-il ?… Où le voir ?… Comment le sauver ? »

Je lui écris successivement deux lettres ; elles restent sans réponse. Et comme je n’ose me présenter chez lui où je sais que maintenant mon nom est haï, je vais rôder autour de son habitation dans l’espoir de le rencontrer. Une fois, je m’enhardis à interroger quelqu’un de sa maison et, sur l’information vague qu’il est sorti, je décide d’attendre son retour. Il y a devant sa demeure un jardin dont la grille est entrebâillée. Je me glisse là et, posté dans l’obscurité, je surveille les allées et venues dans la rue. Tenant des mains les barreaux de fer dont le froid me glace, je jure de ne desserrer les doigts que quand Silbermann apparaîtra et pour me précipiter vers lui. Chaque ombre, chaque voiture qui passe, me font tressaillir. Les heures s’écoulent. La nuit est tout à fait tombée. Enfin, les mains engourdies, épuisé de fatigue, je rentre chez moi, me reprochant durement ce manque de fermeté. Mes parents, après m’avoir attendu longtemps, se sont mis à table et achèvent de dîner. Est-ce réellement moi pour qui la règle du foyer fut toujours un évangile, qui rentre de la sorte, le visage hagard et sans un mot d’excuse ? Est-ce moi, si épris des traits sereins de ma mère, qui les laisse ainsi désolés par l’anxiété et la peine ? Est-ce moi, si respectueux envers mon père et si soumis, qui repousse sa demande d’explications avec un tel accent que mon père, décontenancé, bat en retraite ?

Oui, ces scènes furent réelles ; mais elles avaient comme la teinte d’un rêve ou plutôt il me semblait qu’elles s’enchaînaient hors de ma volonté. Et tout se présentait, ce soir-là, sous une apparence si nébuleuse que, regardant droit devant un miroir et apercevant un visage farouche et des yeux enfiévrés, je crus me trouver dans ma chambre d’Aiguesbelles, en face du portrait de mon oncle, l’étrange missionnaire en révolte contre sa famille.

Dix jours passèrent pendant lesquels je n’eus aucune nouvelle de Silbermann. J’avais peu de renseignements sur l’affaire de son père ; je savais seulement, et par les journaux, que l’instruction se poursuivait et que mon père avait convoqué plusieurs témoins. Enfin, au bout de ce temps, je reçus une lettre de lui. Il m’offrait un rendez-vous, me fixait la date, et il ajoutait : « Je pars le lendemain. »

Le lieu qu’il m’avait indiqué était près de sa maison. Je m’y trouvai avant lui. Je le vis venir de loin ; et, comme je l’aperçus, je me ressouvins de notre première rencontre. Il avançait avec la même démarche, tout agité, le front inquiet ; mais, cette fois-ci, ce n’était point une apparence qui le faisait imaginer entouré d’ennemis.

Je courus vers lui. L’émotion, la gêne me firent balbutier je ne sais quoi. Il m’interrompit :

— Je n’ai pas répondu à tes lettres, parce que je n’ai voulu être cause d’un désagrément entre tes parents et toi.

Son ton était très calme, mais je sentais qu’il se contenait. Il reprit :

— Tu sais que ce sont eux qui ont demandé mon renvoi du lycée ?

Je fis un geste navré.

— Oh ! Cela vaut peut-être mieux. Ma situation était devenue impossible… Alors — continua-t-il d’une voix moins assurée — je pars… je pars demain… pour l’Amérique.

— Tu vas en Amérique ? m’écriai-je. Mais pour combien de temps ? Quand reviendras-tu ?

— Jamais, répondit-îl d’un ton résolu. Je m’établis chez un de mes oncles.

J’étais consterné.

— Pourquoi prendre une telle décision ? murmurai-je faiblement en saisissant ses mains.

— Pourquoi ?… Parce que l’on m’a chassé de ce pays, déclara-t-il en se dégageant par une saccade.

Un passant remarqua ce geste et se mit à nous observer.

— Prends garde, dit ironiquement Silbermann. Ne restons pas ici. Il ne faut pas que tu sois vu en aussi indigne compagnie.

Il m’entraîna vers le Bois de Boulogne. Nous prîmes un petit chemin qui serpentait sur les fortifications et où personne ne se montrait. Je marchais silencieusement à son côté. Mes bras, écartés par lui, étaient retombés et me semblaient tirés par des poids.

— Oui — dit-il, étouffant avec peine sa colère — je pars, j’abandonne mes études, je renonce à tous mes projets. Le frère de mon père, mon oncle Joshua, qui est courtier de pierres précieuses à New-York, me prend dans ses affaires.

« Ils triomphent, les Français de France ! Songe donc : un Juif de moins auprès d’eux !… On va se réjouir à Saint-Xavier lorsqu’on apprendra cette nouvelle !… Ah ! les imbéciles ! Croient-ils, parce qu’ils ne me verront plus ici, qu’ils auront un ennemi de moins ? Ne savent-ils pas que c’est pour avoir été rejetée toujours et par tous que notre race s’est fortifiée au cours des siècles ?

Sa voix sifflait. Les muscles de son cou, raides et gonflés, faisaient penser à une nichée de serpents redressés.

Puis, éclatant tout à coup et lançant les mots avec feu comme s’ils jaillissaient d’un brasier secret :

— Pourquoi cette explosion d’antisémitisme en France ? Pourquoi l’organisation de cette guerre contre nous ? Est-ce un mouvement religieux ? Est-ce le vieux désir de vengeance qui se ranime ?… Allons donc ! votre foi n’est plus si vive ! Non, ce n’est pas si haut qu’il faut chercher les raisons de vos attaques. Je vais te dire quels sont les véritables mobiles qui vous font agir : c’est un bas égoïsme, c’est l’envie la plus vile. Depuis quelques années, il est venu dans votre pays des gens plus subtils, plus hardis, plus tenaces, qui réussissent mieux dans toutes leurs entreprises ; et au lieu de rivaliser avec eux pour le meilleur résultat commun, vous vous liguez contre eux et cherchez à vous en débarrasser. Votre haine, c’est le sentiment qui fait que quelquefois dans une équipe d’ouvriers, celui qui travaille plus habilement ou plus vite reçoit des autres un coup de couteau. Cela est si vrai que la classe la plus acharnée contre nous est la bourgeoisie, la haute bourgeoisie, parce qu’elle voit apparaître des concurrents dans des carrières qui jusqu’ici étaient son apanage. Regarde la fureur avec laquelle ton ami Robin, dont la nature est pourtant bien innocente, défend la charge de son père, le notaire, celle de son oncle, l’agent de change. C’est autour de lui, bien plus que dans l’aristocratie, laquelle en raison de son oisiveté a besoin de notre richesse, bien plus que dans le peuple, qui ignore tout de cette prétendue guerre traditionnelle, que l’on crie le plus fort « Mort aux Juifs ».

« Il y a, il est vrai, le cas d’un Montclar, mais de tels cas sont l’exception. Ils se produisent lorsque l’hérédité d’un lointain ancêtre noble — chef de bandes qui vivait d’aventures — se réveille tout à coup et veut s’exercer dans un temps qui n’est plus celui des croisades et des grandes rapines. Nés violents et durs, méprisant la pensée, répugnant à tout métier, ceux-là se jettent dans toutes les querelles, si déloyales, si funestes qu’elles soient, et finalement, désœuvrés dans notre civilisation, ils vont se faire tuer en Afrique.

« Comment justifiez-vous votre aversion pour le Juif ? Par les traits affreux que la légende lui attribue ?… Ils sont tous absurdes. Sa ladrerie, par exemple ?… Tiens, regarde plutôt par ici, considère ces maisons… »

Il me désignait le riche quartier, nouvellement fondé à la Muette, en bordure du Bois. Toutes les habitations, par leur architecture, éveillaient l’idée du luxe et de la prodigalité.

« Là est l’hôtel que Henri de Rothsdorf fait construire pour ses collections. Derrière, se trouve celui de Raphaël Léon, qui a fait copier un pavillon Louis XVI. Ce toit élevé, c’est la maison qui appartient à Gustave Nathan, le plus bel immeuble de Paris, dit-on. À côté est celle où j’habite, ainsi que les Sacher et les Blumenfeld. Et ainsi de suite… Je pourrais te citer toutes les constructions voisines. C’est une vraie juiverie que ce quartier. Mais elle n’est pas mal, hein ? Nous taisons bien les choses !… Quoi donc encore ? Les Juifs sont sales ?… Vraiment ? Où crois-tu que l’on trouve plus de salles de bains, dans ces maisons-là ou dans les hôtels du Faubourg ?…… Ils sont rapaces aussi ?… Est-ce que tout homme qui travaille ne cherche pas à gagner de l’argent ?… Ils sont voleurs ?… Ah ! mon ami, si tu connaissais les louches brocantages que les plus beaux noms de France viennent proposer à mon père, tu conviendrais que notre façon de nous enrichir dans les affaires est bien honnête ? Si tu avais entendu, comme moi, la scène qui a eu lieu un jour, chez nous, entre le duc de Norrois et mon père, tu serais éclairé. Norrois, dans je ne sais quel marché, avait volé mon père, mais là, volé, ce qui s’appelle voler. Mon père l’avait découvert. De la pièce voisine je l’entendais qui criait : « Comment ! Vous avez fait cela ? » Ah ! il ne lui donnait plus du Monsieur le duc !… Et l’autre, la voix suppliante : « Du calme, mon bon Silbermann, du calme… je réparerai tout… vous serez indemnisé… je vous en donne ma parole. » Le lendemain, la duchesse de Norrois envoyait des fleurs à ma mère. Mon père n’a jamais été remboursé de ce qu’il avait perdu. Il n’a jamais porté plainte.

« Je sais, je sais… vous n’alléguez pas seulement contre nous les tares individuelles. Vous soulevez des questions plus graves. Il y a, paraît-il, l’inconvénient social : nous formons un État dans l’État ; notre race ne s’assimile pas au milieu ; elle ne se fond jamais dans le caractère d’un pays… Comment en jugez-vous ? Est-ce possible autrement ? Durant des siècles nous avons vécu parqués comme des troupeaux, sans alliances concevables avec le dehors. Il n’y a pas cent ans que, en certains pays, nous avons cessé de voir des chaînes autour de notre résidence. Veut-on que nos liens héréditaires se dénouent du jour au lendemain ? Et ne comprenez-vous pas que vos dispositions haineuses ne font que les resserrer ? Et puis, est-ce que chacun, dans une même nation et malgré un sang collectif, n’est pas soumis aux courants variés de son hérédité, hérédité de classe, hérédité de religion ? Si, moi, je suis Juif, es-tu assez protestant, toi, avec ta conscience scrupuleuse, tes pactes solennels, ton prosélytisme sournois, ta sentimentalité retenue sous un air austère ? Ah ! tu es resté bien fidèle à tes ancêtres calvinistes. Et entre un Montclar, issu d’une caste de chefs, rebelles même à leur prince ; un La Béchellière, fils de médiocres hobereaux qui n’ont jamais vu plus loin que l’étendue de leurs terres ; un Robin dont la famille n’a pris rang que depuis la Révolution ; et toi, d’une humble lignée huguenote… il y a autant de différence qu’entre des types de races distinctes ; il y a chez vous autant d’éléments prêts à se combattre.

J’essayai de placer un mot. Il me retint d’un geste impérieux et repartit avec véhémence :

— Mais ce n’est pas tout. Votre grand grief, c’est l’esprit juif, le fameux esprit juif, ce dangereux instinct de jouissance immédiate qui corrompt tout génie, empêche de rien créer qui soit éternel, avilit la pensée !… Or, ne crois-tu pas qu’un peu de cette semence pratique ferait du bien à votre sol ? Si dans ce pays partagé entre les visionnaires du passé et ceux de l’avenir, quelques hommes venaient qui vous enseignaient à tirer plus de profit du temps que vous passez sur terre, n’apporteraient-ils pas précisément ce dont vous avez besoin ? Et si, une fois mêlées au vôtre, quelques gouttes de ce sang nouveau, riche en sensualité, redoublaient chez vous la faculté de sentir, vous ne seriez pas transformés, comme certains le craignent, en bêtes flairant les choses. L’intelligence d’Israël a brillé assez à travers les âges pour que vous soyez rassurés.

Il se recueillit un instant. Sa fougue parut calmée ; et il reprit d’un ton tout pénétré d’une étrange poésie :

« Être Juif et Français, que cette alliance pourrait être féconde ! Quel espoir j’en tirais ! Je ne voulais rien ignorer de ce que vous avez pensé et écrit. Quelle n’était pas mon émotion lorsque je prenais connaissance d’une belle œuvre née de votre génie ! Tu le sais, toi, tu m’as vu à ces moments. Il m’arrivait alors de rester silencieux ; tu me questionnais en vain… C’est que j’écoutais cette beauté s’unir sourdement à mon esprit, oui, à mon vil esprit juif !

« Je me souviens du jour où j’ai ouvert pour la première fois les Mémoires d’Outre-tombe. Je ne connaissais que le Génie du Christianisme ; je jugeais mal Chateaubriand ; je n’aimais pas ces tableaux pompeux et froids. Et tout à coup, je contemple Combourg ; je découvre le passage sur l’Amérique, sur l’émigration, je suis entraîné dans le tumulte prodigieux de ce cerveau… Quelle fièvre m’a saisi ! En moins d’une semaine, j’ai dévoré les huit volumes. Je lisais une partie de la nuit et, lorsque j’avais éteint la lumière et fermé les yeux, certaines phrases restaient dans ma tête comme des feux éblouissants qui me tenaient éveillé.

« Je me souviens aussi des heures passées à former et reformer mes projets d’avenir : d’abord le plan de mes études au sortir du lycée, puis le sujet de mes premiers essais. Je n’avais point d’impatience, car je ne voulais pas être marqué de la hâte et de l’avidité que l’on reproche à ceux de ma race. Pourtant, je rêvais du jour où je lirais mon nom imprimé… Eh bien ! ce souhait s’est réalisé. Une fois mon nom a été imprimé ; et il était même suivi d’une description. C’était dans la Tradition Française : Silbermann fils, un hideux avorton juif… Ainsi vous m’avez accablé de coups, moi qui ne songeais qu’à vous servir. »

Sa voix était étranglée. Il s’arrêta et baissa la tête. Des larmes coulèrent sur ses joues.

Ce discours singulier, ce mélange de plaintes et de malédictions, m’avait apitoyé et indisposé tout à la fois. Je profitai de son trouble pour lui répondre.

— Mais je n’ai pas agi ainsi, protestai-je. Je t’ai tout donné. Je t’aurais sacrifié tout. Combien de fois te l’ai-je prouvé !

Alors, relevant la tête et redressant brusquement le ton :

— Crois-tu donc que je ne le méritais pas ? N’en déplaise à ta mère, cette bonne protestante qui a si bien pratiqué à mon égard la charité évangélique, mon amitié valait mieux pour toi qu’aucune autre, sois-en assuré. Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que je t’ai fait connaître et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue auprès de tes camarades ordinaires et même auprès des gens de ton entourage ?.,. Allons, réponds !… Mais je n’ai qu’à revoir ta figure lorsque tu m’écoutais, je n’ai qu’à répéter tes propres paroles. Une fois tu m’as dit que dans une conversation avec moi tu avais l’impression que les idées te venaient plus vites, plus nombreuses, et que tu pouvais les développer plus intelligemment… Eh ! c’est un mérite estimable que d’exercer une telle action sur l’esprit de quelqu’un. Cette capacité d’animer un cerveau n’est pas départie, que je sache, aux êtres inférieurs… Oui, voilà le fait qui domine tout : nous sommes mieux doués que les autres, nous vous sommes supérieurs. Si tu n’en es pas convaincu, compte-nous à travers le monde : sept millions… en France quatre-vingt mille… puis vois les places que nous occupons. Écoute bien ce que je vais te dire : le peuple d’élection, ce n’est pas une divagation de prophète mais une vérité ethnologique qu’il vous faut accepter. »

Il s’interrompit et humecta ses lèvres comme altérées par cette proclamation ardente. Tout en parlant, il était allé se placer à quelques pas devant moi, sur une petite élévation que formait le terrain et d’où il dominait l’espace environnant. À travers les larmes une expression superbe avait paru sur sa face ; ses lèvres, devenues vermeilles, étaient épanouies. C’était Sion renaissant de ses ruines.

Le ciel, ce jour-là, présentait un aspect qui frappait. D’un côté, le soleil, se rapprochant de l’horizon, couvrait la terre d’une lumière orange et faisait imaginer de chaudes contrées méridionales. Et à l’opposé, plus haut, frileusement cachée en partie dans un azur neigeux, une lune pâle transportait l’esprit sous un climat boréal. Sur ce fond qui contenait l’univers, la silhouette de Silbermann se dressait telle une vision allégorique. L’air tremblait sous ses paroles, était fouetté par ses bras. Il semblait le maître du monde.

— Comprends-tu à présent combien j’ai été outragé ? reprit-il. Et me demandes-tu encore pourquoi je quitte la France sans intention de retour ?… Oh ! je sais, j’aurais pu supporter ces débuts difficiles, m’habituer ou patienter, comme bien d’autres de ma race. Non, ceux-là je vous les laisse. Vois-tu, chaque pays a les Juifs qu’il mérite… ce n’est pas de moi, c’est de Metternich.

« Maintenant, je suis sorti de mes rêves. En Amérique, je vais faire de l’argent. Avec le nom que je porte, j’y étais prédestiné, hein !… David Silbermann, cela fait mieux sur la plaque d’un marchand de diamants que sur la couverture d’un livre ! Je ne me suis guère préparé jusqu’ici à cette profession, mais mon avenir ne m’inquiète pas ; je saurai me débrouiller. Là-bas je me marierai suivant la pure tradition de mes pères. De quelle nationalité seront mes enfants ? Je n’en sais rien et ne m’en soucie pas. Pour nous, ces patries-là ne comptent guère. Où que nous soyons fixés à travers le monde, n’est-ce pas toujours en terre étrangère ? Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils seront Juifs ; et même j’en ferai de bons Juifs, à qui j’enseignerai la grandeur de notre race et le respect de nos croyances. Alors, s’ils sont hideux comme moi, s’ils ont une âme aussi tourmentée que la mienne, s’ils souffrent autant que j’ai souffert, n’importe ! ils sauront se défendre, ils sauront surmonter leurs épreuves. Ils seront soutenus par ces secrets invincibles que nous nous transmettons de génération en génération, par cette espérance tenace qui nous fait répéter solennellement depuis des siècles : « L’an prochain à Jérusalem. » Non, je ne suis pas en peine de ce qu’ils deviendront. Si c’est la puissance de l’argent qui prime toutes les autres, ils suivront la même voie que leurs pères. Si cette souveraineté est ébranlée, si un principe nouveau vient bouleverser l’ancien ordre, alors ils changeront de profession, de nom, et ils exploiteront les idées régnantes, tandis que vous autres, pauvres niais, vous vous y opposerez ou vous les subirez, mais vous ne les utiliserez pas.

« Voilà. J’ai fini. Je désirais faire entendre toutes ces choses à quelqu’un. Maintenant nous n’avons plus rien à nous dire. Adieu. »

Il toucha mon épaule d’un geste définitif, descendit du glacis en trois bonds et en un moment il disparut, comme un prophète cesse d’être visible aux yeux des humains qu’il vient d’avertir.

Je le laissai aller sans un mot, sans un geste. J’étais comme stupéfait. Après quelques instants, tandis que les paroles que j’avais entendues retentissaient encore en moi, je regardai alentour. Les fortifications m’offraient une perspective désertée. Assez loin, au pied d’un bastion, un groupe de soldats s’exerçaient au clairon. Ils m’apparurent minuscules et pareils à des jouets.