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Sir John Franklin et ses compagnons

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Sir John Franklin. — L’Érèbe et la Terror dans les glaces. — Dessin de M. Grandsire.


SIR JOHN FRANKLIN ET SES COMPAGNONS.

(D’après les rapports officiels du capitaine Mac-Clintock.)


Grâces à l’énergique dévouement d’une femme que nul désastre n’a pu abattre, nul obstacle décourager ; qui n’a jamais faibli, ni hésité, même quand les hommes les plus forts doutaient ou succombaient à la fatigue, le mystère funèbre que le génie du pôle a célé dix ans dans ses sombres solitudes, est enfin dévoilé. On sait de la destinée des marins de l’Érèbe et de la Terror, partis d’Angleterre le 26 mai 1845 sous le commandement de sir John Franklin, tout ce qu’on pouvait espérer d’en savoir. On peut désormais suivre sur la carte des régions arctiques la route qu’ils ont suivie, depuis l’instant où les brumes de la soirée du 26 juillet 1845 les dérobèrent à la vue des baleiniers de la mer de Baffin, jusqu’au jour où, décimés par trois hivers polaires, en proie à la défaillance et au scorbut, et portant déjà le deuil de leur glorieux chef, ils abandonnèrent leurs navires démantelés et soudés dans la mer congelée, pour s’acheminer vers les établissements de la baie d’Hudson et succomber un à un, jusqu’au dernier, sur une route, dont quinze ans auparavant le capitaine Back avait fait connaître les misères et les périls.

Lady Franklin a fait ce que le gouvernement britannique, après huit ans de recherches vaines, après dix-neuf expéditions sans résultat, huit vaisseaux perdus, et vingt millions dépensés, avait jugé impossible. L’attachement indomptable et sans espoir d’une épouse, s’est montré une fois de plus à la face du monde plus puissant que les administrations et les conseils des souverains. Chargé par la noble veuve d’aller arracher aux glaces des mers arctiques, à leurs plages désolées, le secret de la destinée fatale de l’amiral Franklin et de ses compagnons, le capitaine Mac-Clintock vient de remplir dignement cette mission de confiance.

En attendant la relation complète de son voyage, dont la publication ne peut se faire attendre, nous sommes heureux de pouvoir insérer dans un même cadre la traduction complète de ses rapports à l’amirauté et à la Société royale de géographie de Londres.

« Partis d’Aberdeen le 1er juillet 1857, nous étions le 6 août suivant à Uppernavik, le plus septentrional des établissements danois dans le Groënland. Je m’y procurai trente-cinq chiens de trait et deux conducteurs esquimaux, auxiliaires indispensables de nos futures recherches. En effet, l’espace de terre et de mer, laissé inexploré à l’ouest de Boothia, entre les découvertes de James Ross, Austin et Belcher au nord, celles de Collinson et de Mac-Clure à l’ouest, et enfin les excursions de Rae et d’Anderson au sud, espace que j’avais le projet de sillonner en tous sens, ne pouvait guère, comme la suite me le prouva, être parcouru qu’en traîneau.

« Le 18 août, nous nous trouvions à mi-chemin de la baie de Melville au détroit de Lancastre, quand tout à coup, cernés par une immense accumulation de glaces en dérive, nous nous vîmes condamnés à passer l’hiver au milieu du plus vaste champ de glaces flottantes dont j’aie entendu parler dans ma carrière de marin. Incapable de gagner un rivage quelconque ou d’établir un observatoire fixe sur la surface instable de l’immense radeau qui nous entraînait, nous fûmes réduits à l’étude des vents et des courants dont nous étions les jouets. Contrairement à une théorie récente (celle du lieutenant Maury), nous reconnûmes que l’influence atmosphérique était plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, et nous ne pûmes saisir le moindre indice du contre-courant sous-marin qui devrait porter au nord. Au contraire, de hautes montagnes de glace qui, suivant cette théorie, auraient dû marcher en sens inverse du Fox, dérivèrent en lui tenant une compagnie plus fidèle que rassurante, depuis le 75° 30’jusqu’au cercle arctique.

« Pendant l’hiver, les forces élastiques des couches marines ouvrirent souvent de longues crevasses ou chenaux dans la voûte solidifiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace se produisaient si violemment, que parfois de longues files de glaçons étaient projetées, comme par l’effet d’une mine, à plusieurs pieds en l’air, et formaient de véritables chaussées de chaque côté des crevasses d’où elles étaient sorties. Heureusement pour le Fox, qu’il ne se trouva jamais dans l’axe même d’un de ces soulèvements, bien que quelques-uns d’entre eux eussent lieu à une cinquantaine de mètres de nous. Pendant notre hivernage, nous nous procurâmes, dans ces sortes de chenaux d’eau ouverte, environ 70 phoques qui nous fournirent de la nourriture pour nos chiens et de l’huile pour nos lampes.

« Nous ne retrouvâmes notre liberté que le 25 avril seulement, par 63° 30’de latitude, et au milieu de circonstances dont tous les hommes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête s’éleva au sud-est : l’océan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa voûte flottante, et, lançant dans un chaotique désordre les masses désagrégées du champ de glace, menaça vingt fois de broyer le Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de notre salut qu’à la Providence d’abord, puis à l’excellence de notre machine motrice et de la forme de notre étrave, taillée en coin.

« Redevenus maîtres de nos mouvements, nous n’eûmes rien de plus pressé que de revenir vers les établissements du Groënland, dans l’espoir de nous y procurer des provisions fraîches. Mais la pénurie qui règne à cette époque de l’année dans ces petites colonies, obligées de compter sur la mère patrie pour leur propre approvisionnement, ne nous permit pas d’en tirer de grandes ressources, malgré toute la bonne volonté et les prévenances des résidents danois.

« Après avoir visité successivement Holsteinbourg, Godhaven et Uppernavick, nous entrâmes dans la baie de Melville au commencement de juin, et nous doublâmes le cap York le 26 ; là, nous nous mîmes en communication avec les indigènes. Ils reconnurent immédiatement M. Petersen, notre interprète, dont ils avaient fait la connaissance lors du passage de l’Advance, expédiée par M. Grinnel, sous les ordres du docteur Kane.

« En réponse à nos questions sur Hans (l’Esquimau conducteur de chiens, dont parle la relation du docteur Kane et qui déserta l’Advance en 1854, par un caprice d’amour, ils nous dirent qu’il résidait au Whale-Sound. S’il eût été là, je l’aurais embarqué avec grand plaisir, attendu que, depuis fort longtemps, dit-on, son désir est de revenir dans le Groënland méridional.

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« Le 12 juillet, je communiquai avec les indigènes du cap Warrander, près du cap Horsbugh ; ils n’avaient vu aucun vaisseau depuis la visite du Phœnix : en 1854 ; aucun naufrage n’avait eu lieu sur leurs côtes.

« Nous ne pûmes arriver a l’entrée de Pond avant le 27 juillet, par suite de la quantité extraordinaire de glaces accumulées dans la partie nord de la baie de Baffin, et qui, depuis notre départ d’Holsteinbourg, gênait considérablement notre marche. Sans l’aide de la vapeur, nous n’aurions pu nous en dégager. Nous ne trouvâmes la qu’une vieille femme et un jeune garçon, qui nous servirent de pilotes jusqua leur village situé à 25 milles dans l’intérieur du passage. Là, sur la mousse humide d’une profonde ravine entourée de tous côtés par des escarpements de rochers ou de glaciers à pic, s’élevait un groupe de ces tentes de peaux de phoques, qui forment les habitations d’été des Esquimaux.

« Pendant une semaine, nous fûmes continuellement en rapports amicaux avec la population hospitalière de ce point reculé du globe qui porte le nom peu euphonique, pour une oreille européenne, de Kapawroklulik, et qui n’est accessible que par mer. Ce petit clan nomade n’avait aucune notion de l’expédition de Franklin, et gardait pourtant un souvenir distinct de trois vaisseaux naufragés à une époque bien antérieure : deux de ces bâtiments me paraissent devoir être la Dexterity et l’Aurora, qui se perdirent en août 1821, à environ 70 ou 80 milles de la passe de Pond. Le troisième vaisseau, maintenant complètement enseveli dans le sable, se trouve a quelques milles à l’est du cap Hay.

« Ces populations communiquent, par terre, chaque hiver, avec les tribus de la péninsule Melville. Elles savaient toutes que les vaisseaux de Parry y avaient passé l’hiver de 1822-23, et elles avaient entendu parler de la visite du docteur Rae à Repulse-Bay ; elles faisaient la description de son bateau, semblable à notre baleinière, et de son équipage, qui, vivant sous des tentes dans des maisons de neige, fumant la pipe, chassant les rennes, etc., avait passé un hiver dans ces régions et n’avait perdu personne.

« Leurs parages, abondants en grands cétacés, Sont fréquentés par les baleiniers, chaque fois que l’état de la glace le permet, et nous trouvâmes chez les indigènes une quantité considérable de côtes de baleines et de cornes de narvals, qu’ils étaient fort désireux d’échanger contre des couteaux, du fil, des scies, des carabines et de la laine. Ils nous tracèrent des cartes grossières de l’entrée de Pond, nous montrant qu’elle conduisait à un large détroit situé la l’ouest du passage du Prince-Régent.

« Nous ne pûmes que regretter qu’aucun de nos amis baleiniers, de qui nous avions récemment reçu tant de preuves d’amitié, ne se trouvât pas là pour profiter d’une occasion aussi favorable. Laissant Pond’s-Inlet le 6 août, nous arrivâmes au mouillage de l’ile Beechey le 11, et nous déposâmes à terre, et tout auprès de la stèle funéraire élevée à la mémoire du noble français Bellot par les soins de sir John Barrow, la belle table de marbre, envoyée dans ce but par lady Franklin, et portant, à la mémoire des équipages de l’Érèbe et la Terror une inscription que nous reproduisons textuellement :

À LA MÉMOIRE DE

FRANKLIN,
CROZIER, FITZJAMES

ET DE TOUS LEURS VAILLANTS FRÈRES
OFFICIERS ET FIDÈLES COMPAGNONS, QUI ONT SOUFFERT ET PÈRI
POUR LA CAUSE DE LA SCIENCE ET POUR LA GLOIRE DE LEUR PATRIE.
CEITE PIERRE
EST ÉRIGÉE PRÈS DU LIEU OU ILS ONT PASSÉ
LEUR PREMIER HIVER ARCTIQUE
ET D’OU ILS SONT PARTIS POUR TRIOMPHER DES OBSTACLES
OU POUR MOURIR.
ELLE CONSACRE LE SOUVENIR DE LEURS COMPATRIOTES ET AMIS
QUI LES ADMIRENT,
ET DE L’ANGOISSE MAÎTRISÉE PAR LA FOI
DE CELLE QUI A PERDU DANS LE CHEF DE L’EXPÉDITION
LE PLUS DÉVQUÉ ET LE PLUS AFFECTIONNÉ DES ÉPOUX.
――――――
C’EST AINSI QU’IL LES CONDUISIT
AU PORT SUPRÊMES OU TOUT REPOSENT
1855.

« Les provisions et magasins laissés sur l’île par les expéditions précédentes nous semblèrent en bon état ; seul un petit bateau, retourné et jeté à la côte par un orage, avait souffert quelques dégâts. Nous fîmes aux toits des maisons les réparations nécessaires ; puis après avoir embarqué du charbon et des provisions dont nous avions besoin, nous gagnâmes, le 17 août, et par une bonne traversée de 25 milles, le détroit de Peel ; mais le trouvant entièrement obstrué de glaces encore solides, je résolus de me diriger vers le détroit de Bellot. En chemin j’examinai les provisions qui restaient au Port-Léopold, et j’y laissai un bateau baleinier que j’avais amené, dans ce but, du cap Hotham, pour aider à notre retraite, dans le cas ou je serais plus tard dans la nécessité d’abandonner le Fox. Nous trouvâmes le canal du Prince-Régent sans aucune glace, et nous n’en aperçûmes que très-peu durant notre traversée pour nous rendre à la baie de Brentford, où nous arrivâmes le 20 août.

« Le détroit de Bellot, qui communique avec la mer de l’Ouest, à une largeur moyenne d’un mille sur dix-sept ou dix-huit de long. À cette époque, il était rempli de glaçons en dérive ; mais à mesure que la saison avança, il devint plus navigable. En plusieurs endroits, ses rives sont bordées de rochers escarpés et de blocs de granit, et quelques-unes des montagnes voisines s’élèvent à la hauteur de 1600 pieds. Les marées y sont très-fortes en été, courant de six à sept nœuds à l’heure.

« Le 6 septembre, ayant franchi le détroit de Bellot sans encombrement, nous assurâmes le navire au milieu des glaces fixes. Là, et jusqu’au 27, jour où je crus nécessaire de gagner nos quartiers d’hiver, nous avons constamment observé les mouvements de la glace dans les eaux qui nous entouraient. Au milieu du détroit, elle flottait en fragments épars.

« Peu à peu, l’eau augmenta, et il ne resta plus devant nous qu’une zone de glaces de trois ou quatre milles d’étendue seulement ; mais qui, soutenue par les petits îlots, résista à l’action dissolvante des pluies et à la violence des vents d’automne. Attendre de jour en jour que le passage fût libre pour nous remettre à flot et ne pouvoir y parvenir, bien que les vagues vinssent baigner le pied des rochers qui se trouvaient à quelques milles de nous, au midi, était un vrai supplice de Tantale.

« Pendant l’automne et tant que la lumière du jour nous le permit, nous nous efforçâmes de transporter des dépôts de provisions du côté du pôle magnétique, dans le but de faciliter d’autant nos opérations projetées pour le printemps. Mais nous ne pûmes réussir, par suite de la rupture des glaces dans cette direction. Le lieutenant Hobson et ses hommes revinrent en traîneau au mois de novembre, après avoir beaucoup souffert du mauvais temps et couru les plus grands dangers, car la glace sur laquelle ils étaient campés se détacha une fois du rivage, et les entraîna au large avec elle.

« Ainsi l’hiver nous surprit a l’entrée est du détroit de Bellot, dans un petit port abrité que j’ai nommé port Kennedy, d’après le digne officier anglais qui explora ces parages en 1851, en compagnie du lieutenant français. Il se trouve presque au point de jonction du calcaire des basses plages septentrionales de la baie Brentford, avec les hautes chaînes granitiques qui forment la charpente de l’intérieur ainsi que les falaises escarpées des rivages occidentaux de Boothia et du North-Somerset.

« Quoique la végétation des bords du détroit soit relativement abondante, et que nos deux chasseurs esquimaux et plusieurs autres aient toujours été en quête ou sur le qui-vive, néanmoins les ressources que nous avons retirées du pays, pendant onze mois et demi, n’ont formé qu’un total de huit rennes, deux ours, dix-huit veaux marins et quelques poules d’eau, les fréquentes tempêtes qui balayent ces parages en écartant sans doute les êtres animés. « L’hiver fut le plus froid et le plus rude que j’aie éprouvé dans ces régions. Pendant sa durée, nous fîmes nos préparatifs pour mettre à exécution notre plan de recherches. Je pensai qu’il était de mon devoir de visiter personnellement l’île Matty, et de compléter le circuit de l’île du Roi-Guillaume ; pendant que le lieutenant Hobson se chargerait de faire des recherches sur les côtes extérieures de Boothia jusqu’au pôle magnétique, et à l’est, depuis l’île de Gateshead jusqu’à celle de Wynniatt. Je confiai au capitaine Allen Young, excellent marin, le soin d’explorer les bords de la terre du prince de Galles ; en outre, il devait inspecter la côte du North-Somerset, depuis le nord du détroit de Bellot jusqu’aux dernières limites atteintes en 1849, par sir James Ross.

« Nos premières recherches de printemps commencèrent le 17 février 1859. Le capitaine Young transporta son dépôt à travers la terre du prince de Galles, pendant que je me dirigeais au midi, vers le pôle magnétique, dans l’espoir de communiquer avec les Esquimaux, et d’en obtenir des informations propres à conduire à bonne fin nos recherches.

« J’étais accompagné par MM. Petersen, notre interprète, et Alexandre Thompson, notre quartier-maître. Nous avions avec nous deux traîneaux tirés par des chiens. Le 28 février, près du cap Victoria, nous eûmes le bonheur de rencontrer quelques indigènes, dont le nombre s’éleva bientôt à quarante-cinq individus.

« Pendant quatre jours, nous demeurâmes en relations avec ces bonnes gens. Nous en obtînmes plusieurs reliques et la certitude que, plusieurs années auparavant, un navire avait été pris par les glaces, au nord de l’île du Roi-Guillaume, mais que tout l’équipage, parvenu à descendre à terre sans danger, s’était dirigé vers la rivière du Grand-Poisson, où il avait péri, jusqu’au dernier homme. Ces Esquimaux étaient bien fournis de bois, tiré, dirent-ils, d’un bateau abandonné par les hommes blancs sur la Grande-Rivière.

Village de neige, habitation d’hiver des Esquimaux. — D’après la relation de John Ross

« Nous retournâmes à notre navire après vingt-cinq jours d’absence, en bonne santé, mais exténués par les longues marches et par les rigueurs du froid auquel nous avions été exposés. Pendant les premiers jours de cette excursion, le mercure était resté constamment gelé.

« Le 2 avril commencèrent nos recherches finales. Le lieutenant Hobson m’accompagna jusqu’au cap Victoria ; nous avions chacun, outre un traîneau tiré par quatre hommes, un traîneau auxiliaire tiré par six chiens. C’était là toute la force que nous pouvions réunir.

« Avant de nous séparer, nous rencontrâmes deux familles d’Esquimaux, vivant sur la glace, dans des cabanes faites de neige. Elles nous informèrent qu’un second navire avait été vu près de l’île du Roi-Guillaume, et que, dans le courant de laméme année, il avait été jeté et brisé sur la côte. Ce navire avait été pour eux une mine féconde de bois et de fer.

« D’après le plan arrêté pendant l’hiver pour ces recherches, le lieutenant Hobson était chargé de relier, le long de la terre Victoria, les dernières découvertes de Collinson a celles de Winniatt ; mais, par suite des renseignements obtenus des Esquimaux, je lui donnai l’ordre de faire des recherches sur le naufrage et de suivre toutes les traces qu’il trouverait au nord et à l’ouest de de l’île du Roi-Guillaume.

« Accompagné de ma petite troupe, je marchai le long des côtes est de cette même île, visitant les cabanes de neige abandonnées, mais sans rencontrer d’indigènes jusqu’au 8 mai, où, près du cap Norton, nous arrivâmes au village de neige contenant 30 habitants. Ils vinrent à nous sans la moindre apparence de crainte ou d’hésitation, quoique aucun d’eux n’eût vu des hommes blancs en vie auparavant.

« Ils mirent beaucoup d’empressement à nous communiquer tout leur savoir et à échanger leurs produits, mais ils nous auraient dérobé tout ce que nous possédions si nous n’y eussions pris garde. Nous avons obtenu d’eux beaucoup de reliques de nos compatriotes, et nous aurions pu en acheter beaucoup plus encore, si j’avais eu des moyens suffisants de transport. En indiquant le nord-nord-est, ils nous ont dit qu’à cinq jours de marche dans cette direction, dont un sur la mer glacée, on arrivait au lieu du naufrage.

« Aucun d’eux n’y était allé depuis 1857-58, époque à laquelle il n’y restait plus rien à récolter, dirent-ils, leurs compatriotes ayant emporté presque tout.

« La plupart de nos informations nous ont été données par une vieille femme très-intelligente, qui n’hésita jamais devant les questions de Petersen, et dont tous les dires furent confirmés par un de ses compatriotes témoin de ses interrogatoires. Elle nous dit que le bâtiment avait été jeté à la côte, et que plusieurs des hommes blancs avaient succombé sur la route de la Grande-Rivière ; mais ce ne fut que pendant l’hiver suivant que leurs cadavres, découverts par les Esquimaux, instruisirent ceuxci de la destinée des kablounas.

« Ils nous assurèrent tous que nous trouverions des indigènes sur la rive méridionale de la Grande-Rivière, et peut-être aussi au lieu du naufrage ; mais malheureusement il n’en fut pas ainsi : nous ne trouvâmes qu’une seule famille au-dessous de la Pointe-Booth, et personne à l’île Montréal ou en aucun des lieux visités plus tard.

Vue de l’embouchure de la Grande-Rivière de Back, prise de l’île de Montréal. — Dessinée par Lancelot, d’après Back.

« Nous parcourûmes successivement la Pointe-Ogle, l’île Montréal et l’entrée de Barrow ; mais nous n’y trouvâmes rien, excepté quelques morceaux de cuivre et de fer dans une cachette des Esquimaux. Nous avions alors atteint les limites du champ des recherches exécutées en 1855 par MM. Anderson et Stewart, et n’ayant pas l’espérance de rencontrer de nouveaux indigènes dans cette direction, nous repassâmes sur l’île du Boi-Guillaume, et continuâmes d’explorer ses rives sud sans aucun succès, lorsque le 24 mai, à environ 10 milles à l’est du cap Herchell, nous découvrîmes un squelette blanchi autour duquel étaient quelques fragments de vêtements européens.

« Après avoir avec soin écarté la neige, nous trouvâmes aussi un petit portefeuille contenant quelques lettres, qui, bien que détériorées, peuvent encore, néanmoins, se déchiffrer. Nous avons jugé, par les restes de ses vêtements, que cet infortuné jeune homme était un garçon d’hôtel ou un domestique d’officier, et sa position confirmait exactement le dire des Esquimaux, que les kablounas avaient succombé, l’un après l’autre, sur le chemin qu’ils avaient pris.

«Le jour suivant, nous arrivâmes au cap Herschell, et nous examinâmes le cairn élevé par Simpson (en 1839), ou plutôt ce qu’il en reste, car il n’a plus que quatre pieds de haut, et les pierres centrales ont été déplacées, comme si l’on eût mis quelque chose au-dessous. Mon opinion, formée dès le premier abord, est que les équipages y avaient déposé quelques objets, enlevés plus tard par les naturels.

« Je dois revenir maintenant au lieutenant Hobson qui, après s’être séparé de moi au cap Victoria le 28 avril, s’était dirigé sur le cap Félix. À une très-petite distance, il trouva des traces non douteuses de l’expédition Fanklin : un très large cairn de pierres, et, tout près, une petite tante avec des couvertures, des habits et d’autres effets. Un morceau de papier blanc a été trouvé dans le cairn, ainsi que deux bouteilles cassées qui gisaient au milieu des pierres, mais rien de plus ; bien qu’on fouillât le cairn et la terre que le portait à plus de dix pieds de distance tout autour, le lieutenant n’y trouva aucun document écrit.

« À environ deux milles plus loin, au sud, étaient deux autres petits cairns qui ne contenaient ni traces ni reliquies, à l’exception d’une pioche cassée et d’une boite à thé encore pleine. »

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On lit dans la relation du second voyage exécuté par sir John Ross à la recherche du passage nord-ouest, que son neveu, aujourd’hui sir James Ross, parvint à la Pointe-Victory le 29 mai 1839. Ce fut le terme extrême de ses explorations vers le sud-ouest. « Prêt à m’en éloigner, dit-il, j’élevai sur ce promontoire un amas de pierres de six pieds de hauteur, dans l’intérieur duquel je déposai une courte relation de ce que nous avions fait depuis notre départ d’Angleterre. Telle est la costume, et je m’y conformai, bien qu’il n’y eût pas la moindre apparence que notre petite historie tombât sous le yeux d’un Européen… Si cependant une mission de découvertes en conduit un en cet endroit, et qu’il y trouve la preuve de la visite que nous y avons faite, je sais quel prix le voyageur errant dans ces solitudes attache au moindre vestige qui lui rappelle sa patrie et ses amis, et je pourrais presque lui envier ce bonheur imaginaire. »

Dix-neuf ans plus tard, sir James Ross, envoyé à la recherche de Franklin, s’efforçait en vain de parvenir jusqu’à cette même Pointe-Victory, et dix ans encore s’écoulèrent (6 mai 1859) avant que le lieutenant Hobson vint y dresser sa tente, en face cairn élevé par le premier découvreur.

… « Il s’empressa de faire fouiller ce monument, et parmi les pierres du sommet il trouva une boite de fer-blanc contenant un court rapport, même de l’expédition perdue.

« Ce document écrit sur parchemin, nous apprit que le 28 mai 1847 tout allait bien à bord de l’Érèbe et de la Terror ; que dans le courant de la même année 1845, qui avait vu leur départ d’Angleterre, ces deux navires avaient remonté le chenal de Wellington jusqu’à la latitude de 77°, et qu’ils étaient revenus par l’ouest de l’île Cornwallis prendre leurs quartiers d’hiver à l’île Beechey. Le 12 septembre de l’année suivante (1846), ils étaient bloqués dans les glaces par 69° 05’de latitude et 98° 23 de longitude ouest (de Greenwich), à environ 15 milles des rivages nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume. Ce fut là le théâtre de leur second hivernage. Le lieutenant Gore et M. des Veaux, avec un parti de six hommes, vinrent déposer à terre ce précieux document, ainsi qu’un autre exactement semblable qui fut trouvé sous un petit cairn, à une journée de marche plus au sud.

« Autour des marges du premier de ces parchemins, on remarque plusieurs observations additionnelles ajoutées onze mois plus tard (25 avril 1848). Les navires n’ayant fait en vingt mois qu’une quinzaine de milles vers le sud, avaient été abandonnés trois jours auparavant. Sir John Franklin était mort depuis le 11 juin 1847, et neuf officiers et quinze hommes l’avaient déjà précédé ou suivi.

Découverte du cairn où était déposé le document reproduit ci-dessous.

« Les survivants de l’expédition, au nombre de cent cinq, avaient abordé sur ce point, sous le commandement du capitaine Crozier, et reconstruit sur l’emplacement du cairn de James Ross, détruit probablement par les Esquimaux, le cairn existant aujourd’hui. Leur intention était de partir le lendemain au matin pour la Grande-Rivière de Back, et ce rapport était signé par Crozier comme capitaine de la Terror et principal officier de l’expédition, et par Fitzjames, capitaine de l’Érèbe. Il semble que les trois jours de marche écoulés entre l’abandon des navires et la date de cet écrit, avaient déjà épuisé les forces de ces malheureux, et il paraît qu’en se mettant en marche vers le sud, ils abandonnèrent en cet endroit une grande quantité d’habits, d’effets et de provisions de toutes sortes, comme s’ils avaient eu l’intention de se débarrasser de tous les objets qui pouvaient ne leur être d’aucune utilité. Après dix ans écoulés, des pioches, des pelles, des ustensiles de cuisine, des cordages, du bois, de la toile, et même un sextant portant le nom gravé de Frédéric Hornby, R. N., étaient encore épars sur le sol ou incrustés dans la glace.

« Le lieutenant Hobson continua ses recherches jusqu’à quelques jours de marche du cap Herschell, sans trouver aucune trace des naufragés ou des indigènes. Il laissa pour moi un rapport détaillé de ce qu’il avait découvert, de manière que, revenant par l’ouest de l’île de King-William, j’eus l’avantage d’être mis au courant de tout ce que l’on avait trouvé.

Fac-similé du document trouvé à la Pointe-Victory, le 6 mai 1859.

« Bientôt après avoir laissé le cap Herschell, les traces des indigènes devinrent moins nombreuses et moins récentes, et, plus à l’ouest, elles cessèrent complètement. Cette partie de la terre du Roi-Guillaume est extrêmement basse et dénuée de toute espèce de végétation. De nombreuses petites îles s’étendent en avant, et au delà le détroit de Victoria est couvert d’énormes et impénétrables monceaux de glace.

« Parvenus au 69° 09’de latitude nord, et au 99° 27’de longitude, nous nous dirigeâmes vers un grand bateau que le lieutenant Hobson avait découvert quelques jours auparavant, ainsi qu’il m’en avait informé. Il paraît que ce bateau, destiné dans le principe, par nos infortunés compatriotes à remonter la rivière du Grand-Poisson, avait dû être abandonné ensuite. Il mesurait 28 pieds de long sur 7 1/2 de large. Sa construction était très-légère, mais le traîneau sur lequel il était placé était fait de chêne brut solide, et pesait autant que le bateau lui-même.

« Une grande quantité d’effets fut trouvée en cet endroit, un squelette même était a l’arrière du bateau, desséché et tapi sous un monceau de vêtements ; un autre, plus endommagé, probablement par les animaux, gisait non loin de l’embarcation. Cinq montres de poche, une quantité considérable de cuillers et de fourchettes en argent et plusieurs livres de religion furent recueillis en cet endroit ; mais nous n’y pûmes découvrir ni journaux de bord, ni portefeuilles, ni aucun effet portant le nom de son propriétaire.

« Deux fusils à deux coups, chargés et amorcés, étaient appuyés sur les côtés du bateau, probablement à la place même où les deux marins dont nous voyons les déplorables restes, les avaient déposés onze ans auparavant. Il y avait aussi tout autour des munitions en abondance, trente ou quarante livres de chocolat, du thé et du tabac.

« Beaucoup de reliques intéressantes ont été recueillies par le lieutenant Hobson et quelques-unes par moi-même. Le 5 juin, j’arrivai à Pointe-Victory sans avoir découvert rien de plus. Nous fouillâmes de nouveau avec le plus grand soin les habits et les carnets, dans l’espoir d’obtenir d’autre renseignements, mais cela sans aucun succès. « Il ne m’arriva rien autre de remarquable jusqu’à mon retour au vaisseau, que j’atteignis le 19 juin, cinq jours après le lieutenant Hobson, Nous nous sommes assurés que les côtes de la terre du Roi-Guillaume, entre ses deux extrémités nord et sud et les caps Félix et Crozier, n’ont pas été visitées par les Esquimaux depuis l’abandon de l’Érèbe et de la Terror, puisque les cabanes et les articles laissés n’ont pas été touchés.

« Si d’autres vestiges de ce grand naufrage sont encore visibles, il est probable qu’ils doivent se trouver auprès des petites îles situées entre les caps Crozier et Herschell.

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« Le 28 juin, le capitaine Young et ceux qui l’accompagnaient revinrent, après avoir fait leur part de la tâche commune et s’être assurés que la terre du prince de Galles est une ile séparée de la terre Victoria par un détroit, dont ils ont tracé les ligues de côtes entre les deux points extrêmes atteints en 1851 par les lieutenants Osborne et Browne. Ils ont aussi fait la géographie des côtes comprises entre le détroit de Bellot et la baie des Quatre-Rivières.

« Dans la crainte de n’avoir pas assez de provisions, le capitaine Young renvoya quatre de ses hommes ; et pendant quarante jours il marcha à travers les brouillards et les tempêtes de neige, accompagné d’un seul homme et de ses chiens, et bâtissant chaque nuit me cabane de neige ; mais il ne put supporter tant de privations et de fatigues sans altérer profondément ses forces et sa santé.

« Le lieutenant Hobson, à son retour à bord, était également dans un triste état. Dès le début du voyage il était loin de se bien porter, et à la suite de ses fatigues il eut une violente attaque de scorbut. Néanmoins il accomplit courageusement et habilement sa tâche, et de tels faits prouvent de quel espoir nous étions animés dans les recherches particulières que chacun de nous eut à faire. « Enfin, nous nous retrouvâmes tous à bord. Comme plusieurs cas de scorbut s’étaient présentés, toutes nos précieuses provisions de jus de citron, d’alle Burton, etc., furent employées, et, grâces à ces conservatifs, il ne nous fallut qu’un court espace de temps pour nous remettre tous en parfaite santé.

Le Fox hivernant dans le détroit de Bellot. — Dessin de M. Valentin.

« Pendant notre séjour à Port-Kennedy, nous avons été deux fois appelés à conduire un des nôtres dans la tombe. M. George Brands, ingénieur, mourut d’une attaque d’apoplexie le 6 novembre 1858. Le matin de ce même jour il paraissait en bonne santé et s’était livré pendant plusieurs heures à la chasse aux rennes. Le 14 juin 1859, Thomas Blackwell, maître, d’hôtel, mourut du scorbut. Cet homme avait servi dans deux précédentes campagnes arctiques.

« L’été ayant été très-chaud, la mer était parfaitement libre au nord ; en conséquence, le 9 août nous étions prêts à reprendre le chemin de notre patrie, et quoique la mort du mécanicien, en 1857, et celle de l’ingénieur, en 1858, nous eussent laissés avec deux chauffeurs seulement, néanmoins, avec leur aide, je parvins à conduire le steamer à la pointe de la Fury.

Divers objets de l’expédition de sir John Franklin, rapportés en Angleterre par le Fox.

« Nous restâmes là pendant quelques jours, jusqu’à ce que le vent ayant changé et poussé les glaces, nous pûmes continuer notre voyage, sans aucune autre interruption, jusqu’à Godhaven, où nous arrivâmes le 27 août, et où nous fûmes reçus avec la plus grande cordialité par M. Olick, inspecteur du Groënland du nord, et par les autorités locales ; qui eurent l’obligeance de nous faire fournir tout ce dont nous avions besoin.

« Là nous congédiâmes nos deux Esquimaux conducteurs de chiens, et le 1er septembre nous reprîmes la mer pour revenir en Angleterre.

« Ce rapport serait incomplet si je ne parlais pas des obligations que j’ai contractées envers tous mes compagnons de voyage, officiers et marins, pour le zèle qu’ils ont déployé et l’aide efficace qu’ils m’ont constamment donnée.

« Un sentiment d’entier dévouement à la cause que lady Franklin a si noblement défendue, et une ferme détermination de faire tout ce qu’il est possible à l’homme, sont les deux mobiles qui nous ont guidés et qui nous ont fait surmonter toutes les difficultés. Avec moins d’enthousiasme et d’obéissance dévouée au commandement, un si petit nombre d’hommes, — vingt-trois en tout, — n’aurait jamais suffi pour conduire à bonne fin une tâche aussi grande et aussi difficile. »