Soixante ans de souvenirs/II/13

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Hetzel (p. 247-268).


CHAPITRE XIII

DEUX CONSEILLERS DRAMATIQUES


De tous les ouvrages de l’esprit, ceux qui réclament le plus le conseil, ce sont les ouvrages dramatiques. Pourtant on répète souvent aux jeunes auteurs : « Ne consultez pas trop. Restez vous-mêmes. Craignez qu’on ne porte atteinte à votre originalité. » A quoi je réponds par l’exemple de Molière, consultant avec fruit, non seulement sa servante, mais le prince de Condé. Quand les trois premiers actes de Tartuffe furent achevés, Molière les lut au prince. « Il manque une scène dans votre pièce, Molière. ― Laquelle, prince ? ― On va vous accuser d’impiété ; répondez d’avance à la critique en marquant la différence entre les faux et les vrais dévots. » De là naquit l’admirable tirade :


Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.


Il me semble que ce qui a été utile à Molière n’est inutile à personne. D’ailleurs les faits mêmes tranchent la question. Les poèmes, les romans, les livres d’histoire ou de morale arrivent directement de l’auteur aux lecteurs. Son travail est fini quand il écrit au bout de son manuscrit le mot Fin. Mais pour l’auteur dramatique, il n’est qu’à moitié route. Le livre est une œuvre absolue ; le drame est une œuvre relative. Il a deux naissances. A la première, son seul père est l’auteur ; mais à la seconde, quand il sort des langes du manuscrit pour paraître sur la scène, que d’intermédiaires n’y a-t-il pas entre lui et le public ? Les censeurs, les directeurs, les acteurs, les spectateurs des répétitions générales, sont autant de conseillers avec qui l’auteur discute, défend, défait, refait ses pièces. Interrogez les maîtres les plus habiles, ils vous diront tout ce qu’ils doivent au conseil.

Malheureusement rien de si rare qu’un bon conseiller dramatique. Ni la distinction de l’esprit, ni la culture de l’intelligence, ne suffisent à ce rôle. J’ai vu des hommes d’un mérite réel, des écrivains remarquables, dont le jugement sur un livre avait force d’arrêt, et qui, à l’audition d’une pièce de théâtre, émettaient des opinions sans nulle valeur. En revanche, j’ai connu des hommes du monde, fort peu lettrés, et dont l’impression était infaillible. Pourquoi ? C’est qu’il s’agit là, avant tout, d’intuition, d’instinct, je dirais presque de divination. Quand on vous lit une pièce, vous n’avez pas à l’apprécier telle qu’elle est, mais telle qu’elle sera. La scène la transformera ; il faut donc, en l’écoutant, la voir d’avance sur la scène ; il faut deviner ce que lui ôtera ou lui ajoutera la perspective ; il faut, par une sorte de prescience, entrer dans les préventions, dans les susceptibilités de cet être nerveux et multiple qu’on appelle le public. Telle phrase qui passe inaperçue devant trois ou quatre auditeurs, prend tout à coup, dans une grande salle, des proportions énormes. Parfois aussi, le succès est une affaire de latitude ; ce qui réussit dans un quartier tomberait dans un autre. Il faut en tenir compte. Et l’interprétation ! et les circonstances ! et la mobilité des jugements ! Hoffmann, l’ancien et très spirituel rédacteur du Journal des Débats, rencontre un de ses amis, à quatre heures, le jour de la première représentation de sa pièce les Rendez-vous bourgeois. « Viens donc avec moi, ce soir, lui dit-il, voir une pièce qui sera sifflée… trois cents fois de suite ». Un vrai conseiller dramatique prévoit même les succès qui sont des lendemains de chute.

Ma bonne chance m’a permis d’en connaître deux éminents. Le premier porte un nom illustré par un autre, mais à l’éclat duquel il a contribué : c’est Germain Delavigne.

Quelle aimable et originale figure que celle de Germain ! Un grand nombre de comédies charmantes sont signées de lui ; pas une de lui seul. Il était incapable de faire une pièce sans collaborateur, non par stérilité d’esprit, je n’en ai pas beaucoup connu de plus fins, de plus féconds, de plus pleins d’idées de détails et d’idées d’ensemble, mais sa chère paresse l’empêchait d’accomplir à lui tout seul la rude besogne de l’enfantement dramatique. Personne qui ressemblât moins à l’alouette de La Fontaine :

 
Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore
A la hâte ; le tout alla du mieux qu’il put.


Bâtir un nid ? soit, mais à la condition qu’un autre y mettra son œuf. Pondre ? soit, pourvu qu’un autre couve. Couver ? soit, si un autre fait éclore. Et surtout, rien de fait à la hâte. Il lui était impossible de se presser. Son imagination n’était pas la folle du logis ; elle en était la bonne petite fée, tranquillement active, faisant beaucoup de besogne avec très peu de bruit.

Son frère Casimir et lui avaient connu Scribe au collège. Une fois libres, les trois amis se réunissaient chaque jeudi, et, au dessert, on se communiquait les plans de travail. Casimir apportait un canevas de tragédie, Scribe une idée de vaudeville ; Germain apportait, lui, son goût exquis et sa part d’invention dans les pièces des deux autres. Avec sa bonne figure rouge et placide, son sourire spirituel, il jouait le rôle de Chapelle dans les soupers d’Auteuil, ou plutôt, entre ses deux ardents amis toujours en gestation, il était à l’état de père suppléant, donnant une idée à celui qui avait besoin d’une idée, un mot spirituel à celui qui demandait un mot spirituel, un conseil quand il fallait un conseil, et mettant à leur disposition son immense lecture. « Je vais feuilleter Germain », disait Casimir, quand il cherchait un renseignement historique, anecdotique ou artistique, et aussitôt le livre vivant répondait, s’ouvrant de lui-même à la page demandée. Le contraste de caractère des trois amis était écrit dans leurs habitudes de travail : Casimir travaillait toujours en marchant, Scribe toujours assis, et Germain toujours couché. A peine sorti de son lit, il s’installait sur un canapé. Il vivait sur le dos comme un Oriental ; seulement, au lieu de fumer, il prisait, et au lieu de rêver, il lisait.

Un petit fait montrera ce rare conseiller en action.

Scribe lui apporte sa pièce de Geneviève, ou la Jalousie paternelle. Il s’agit, comme on sait, d’un père qui éconduit tous les prétendants à la main de sa fille, parce qu’il ne peut se décider à se séparer d’elle. La lecture finie, Germain dit à Scribe : « Ta pièce est impossible. Le père est un pur égoïste qui sacrifie tout à lui ; il n’aime pas sa fille. »

Scribe remporte sa pièce, et huit jours après, nouvelle lecture de la comédie corrigée. « Oh ! cette fois, s’écria Germain, ton père est bien plus impossible encore ; il l’aime trop » Mot profond d’où sortit la troisième et dernière forme de ce petit chef-d’œuvre de délicatesse, qui s’appelle Geneviève.

Les dîners du jeudi n’étaient pas seulement des séances de consultation ; on échangeait des sujets, on se prêtait des dénoûments. Un jour, Casimir arrive consterné ; il ne pouvait venir à bout de son cinquième acte de l’École des vieillards ; la situation finale lui manquait.

« Attends, lui dit Scribe ; j’achève en ce moment un vaudeville intitulé Michel et Christine, et je me tire d’ affaire à la fin par un moyen fort ingénieux ; ce moyen va parfaitement à ta pièce, prends-le. ― Et toi ? ― Moi, je le garderai. ― Mais le public ? ― Le public ? Il n’y verra rien. Personne n’ira s’imaginer que le dénoûment d’un petit vaudeville en un acte soit celui d’une grande comédie en cinq actes et en vers. Prends sans inquiétude, et je garde sans remords. » Scribe avait deviné juste, aucun critique ne s’aperçut de la ressemblance ; seulement le dénoûment du vaudeville parut charmant, tandis que celui de la comédie parut faible. Un fil suffit pour nouer un petit acte, et il faut le délier d’une main légère ; mais une grande œuvre demande plus de vigueur dans la solution comme dans la conception.

Ces aimables échanges donnèrent lieu à un autre fait dramatique très curieux. Casimir avait en tête une comédie en deux actes, vive, gaie, amusante, et fondée sur un malentendu diplomatique : un jeune homme, envoyé dans un petit état d’Allemagne, pour y chercher un costume de bal, est pris pour un grave messager politique. Le même jour arrivent Scribe et Germain, apportant au menu dramatique du jeudi un projet qui les enchantait ; c’était l’histoire d’une jeune princesse de dix-huit ans, qui, jetée avec sa grâce, sa coquetterie, sa finesse, son ignorance, et une tendre passion dans le cœur, au milieu de toutes les intrigues politique d’une petite cour, navigue parmi tous les aspirants à sa royale main, avec autant d’adresse et plus de gaieté que Pénélope. Les deux plans ont un même succès, et les trois amis se séparent, entendant déjà les bravos qui attendaient les deux pièces. Quelques jours s’écoulent. Lettre de Casimir à Scribe : « Mon cher ami, je ne fais que rêver à ta princesse. J’en suis amoureux. Donne-la-moi. Mon diplomate a paru te plaire, prends-le. Changeons. ― Soit, dit Scribe, changeons. » Mais qu’arriva-t-il ? Que l’idée de Casimir devint le Diplomate et que l’idée de Scribe et de Germain devint la Princesse Aurélie ; c’est-à-dire que Casimir avait échangé un succès pour une chute. A quoi Scribe disait : « Nous aurions eu, Germain et moi, le même succès avec la Princesse Aurélie qu’avec le Diplomate, parce que nous l’aurions faite en deux actes et non en cinq, et que nous l’aurions écrite en prose et non en vers. Ce sont les vers qui ont perdu Casimir. Il les fait trop bien, il en a trouvé de trop jolis, l’étoffe était trop mince pour les broderies, l’habit a craqué ! Voilà ce que c’est que d’être poète ! » Puis il ajoutait gaiement : « Ce malheur ne m’arriverait jamais à moi ! »

Un dernier trait achèvera de peindre cet amical et spirituel trio.

Au temps où ils étaient encore obscurs, les trois amis allaient souvent terminer leur soirée au Théâtre-Français : « Ah ! se disaient-ils, si nous pouvions jamais être joués là !… » Quelques années après, ils allaient encore dîner ensemble et finir leur soirée au Théâtre-Français. On donnait l’École des Veillards et Valérie. Le nom de Germain Delavigne n’était pas sur l’affiche, mais son esprit était dans les deux pièces. Il resta toujours le premier ministre consultant de Scribe, même après la cessation des dîners du jeudi, car ils cessèrent : ils cessèrent le jour où les deux Delavigne se marièrent ; je dis le jour, car ils se marièrent le même jour, ce qui fit dire au roi Louis-Philippe ce joli mot. Les deux frères vont lui annoncer leur changement d’état : « Nous nous marions tous les deux, jeudi, sire. ― Ah ! ― A la même heure. ― Ah ! Dans la même église. ― Ah ! Et avec la même femme ? »


I[modifier]

Notre second conseiller est digne aussi d’une place parmi les petits portraits du dix-neuvième siècle.

Le 10 juin 1873, mourut à Paris un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, dont quelques courts articles nécrologiques apprirent à la fois au public la mort et la vie. Il s’appelait M. Mahérault.

Qu’était M. Mahérault ? Un inconnu qui mérite, à trois titres différents, qu’on le connaisse. Il fut tour à tour et tout ensemble, administrateur éminent, conseiller dramatique de grande valeur, et collectionneur émérite.

Entré très jeune au ministère de la guerre, M. Mahérault s’éleva successivement, et par ses seuls services, aux postes les plus importants. Le duc d’Orléans, frappé de sa haute capacité administrative et de ses vues sur les réformes militaires, lui dit un jour : « Monsieur Mahérault, vous serez mon ministre de la guerre. »

La mort du prince coupa court à ces brillantes espérances.

En 1848, la République le trouva chef de division et le nomma secrétaire général, ce qui lui valut cette jolie lettre de Scribe :

« Mon cher secrétaire général,

Vive la République ! et ma femme ! et la tienne ! et Lisbeth ! et toute ta famille, qui est la nôtre, et nous remercions le gouvernement actuel, qui paye les dettes de la monarchie. A toi sous tous les règnes ».

En 1851, le général Saint-Arnaud voulut le comprendre dans la réorganisation du Conseil d’État, à une seule condition, c’est qu’il paraîtrait le soir à l’Élysée, à la réception du prince-président.

Mahérault répondit : « Si je n’ai pas de titres, cette visite ne m’en donnera pas ; si j’en ai, comme je le crois, la visite est inutile et la condition blessante ; je n’irai pas à l’Élysée. » Il n’y alla pas et il ne fut pas nommé. Tel était l’homme public.

Quant à son second rôle, celui de conseiller dramatique, il ne le joua qu’au profit d’un seul auteur ; mais il le joua en conscience. On peut dire que la gloire de Scribe fut un état pour Mahérault. Chaque matin, si pressée que fût sa besogne administrative, Mahérault montait chez Scribe en allant au ministère, et, bien entendu, le trouvait toujours au travail. La visite n’était le plus souvent que de quelques minutes ; le temps d’entrer, de lui dire bonjour, de porter les yeux sur la page commencée, de respirer l’air de ce cabinet, de dire à Scribe : « Cela va-t-il bien ?… », se s’informer s’il n’y avait pas quelque affaire de directeur de théâtre, de journaux, où Mahérault pût l’aider ; puis le voilà parti. Assez souvent même, Scribe ne se dérangeait pas de son travail, ne se levait pas de son bureau, et les yeux toujours baissés sur son papier, tout en écrivant, il se contentait de lui dire : « Ah ! c’est toi, bonjour… Ta femme va bien ? » Puis il continuait sa scène. Parfois pourtant : « Tu arrives à propos, disait-il… tu sais bien la situation qui m’embarrassait tant hier…, je crois que je la tiens ! Écoute !… » La lecture finie : « Eh bien, que dis-tu de cela ? C’est bon, n’est-ce pas ? » Si Mahérault répondait : « Pas encore. Je ne suis content qu’à demi, et voici pourquoi. ― Ah ! ah ! répliquait Scribe avec beaucoup de calme, eh bien ! va-t’en. Je vais examiner qui a raison, toi ou moi, et je te lirai ce soir ce que j’aurai fait. »

D’où venaient donc les titres de Mahérault à une telle confiance ?

De son affection sans doute, mais surtout de son éducation, c’est-à-dire de son père.

Si la Comédie-Française veut payer une dette de reconnaissance, qu’elle mette le buste de M. Mahérault père, dans son foyer, à une place d’honneur, car si le Théâtre-Français existe aujourd’hui, c’est à M. Mahérault père qu’il le doit.

93 avait supprimé le Théâtre-Français, dans une circonstance qui peint l’époque.

On jouait Paméla, de François de Neufchâteau. A la huitième représentation, ces deux vers :

 
Ah ! les persécuteurs sont les seuls condamnables,
Et les plus tolérants sont les plus raisonnables.


furent applaudis à outrance (j’espère que ce n’est pas comme bons). Mais un patriote en uniforme, dit la feuille du Salut Public, se leva du balcon et s’écria indigné : « Pas de tolérance politique ! C’est un crime ! » Le fameux acteur Fleury répond à l’interrupteur ; le public redouble de bravos. On chasse le patriote en uniforme, et le lendemain, ordre du Comité de Salut public de fermer le théâtre et d’enfermer les comédiens. Mme Roland raconte dans ses Mémoires qu’un soir elle entendit, dans les couloirs de la prison, un grand bruit de rires et de chants : c’étaient les comédiens du Théâtre-Français qui arrivaient, le soir de la représentation de Paméla et de l’École des Bourgeois ; ils étaient accusés de modérantisme, d’incivisme, voire même de conspiration royaliste, pour avoir joué la réactionnaire Paméla. Ils prenaient leur prison si gaiement que l’un d’eux disait : « Comme nous avons bien joué ce soir ! Cette menace d’incarcération nous avait mis en verve !… Nous faisions la nargue à nos brutes de dénonciateurs ! Nous serons peut-être guillotinés, mais c’est égal, c’était une belle représentation ! » Il n’y a que des artistes français pour se mettre en verve sous ce prétexte-là.

Une fois le régime de la Terreur fini, le Directoire établi, et François de Neufchâteau ministre, il n’eût qu’une idée, reconstituer le Théâtre-Français. Il le lui devait bien. Mais qu’était alors le Théâtre-Français ? Plus rien qu’un nom. Renversé par la Révolution, il s’était fragmenté en trois théâtres inférieurs : trois troupes, trois entrepreneurs, trois ruines.

Les faillites se succédaient. En apparence, rien donc de plus simple que de rapprocher ces membres longtemps unis, aujourd’hui séparés et souffrant d’être séparés. En réalité, il n’y avait rien de plus malaisé que cette réunion. Des difficultés de toutes sortes y faisaient obstacle. Difficultés matérielles : plusieurs des anciens acteurs et quelques-uns de plus éminents étaient partis pour la province et même pour l’étranger. Difficultés politiques : les passions les plus ardentes les divisaient : les uns étaient républicains, les autres royalistes, tous enragés. La charmante Mlle Contat, que les souvenirs les plus chers rattachaient à la monarchie disait : « J’aimerais mieux être guillotinée de la tête aux pieds que de paraître sur la scène avec ce jacobin de Dugazon. » Puis venait la grosse question des vanités. Plus d’un, en entrant dans un théâtre secondaire, était devenu premier rôle. Les sous-officiers étaient passés capitaines et les capitaines, colonels. Or, nous avons bien vu, de notre temps, un futur maréchal de France consentir à redescendre au rang de simple divisionnaire dans l’armée, dont il était, la veille, le général en chef. Mais l’armée des comédiens ne connaît guère ces abnégations-là. Une doublure qui est devenue chef d’emploi accepter de redevenir doublure ! Une étoile, rentrer volontairement dans le pâle groupe des nébuleuses, jamais ! Enfin, l’intérêt aussi faisait difficulté ; les appointements étaient plus aléatoires, mais beaucoup plus considérables dans les théâtres de passage : tel premier sujet n’avait signé avec un entrepreneur, qu’avec une garantie solide pour la totalité de ses appointements, de façon que le théâtre se ruinait peut-être, mais que l’acteur ne se ruinait pas. Comment donc lever tant d’obstacles, satisfaire tant de prétentions opposées, faire taire tant de passions rivales, concilier tant d’intérêts contraires ? Il n’y fallait pas moins qu’un miracle. Ce miracle, c’est M. Mahérault père qui l’accomplit. François de Neufchâteau lui remit pleins pouvoirs et se déchargea sur lui de tout le travail. Mahérault se mit à l’œuvre avec passion. L’acteur Saint-Prix lui dit : « Vous entreprenez une tâche impossible ; vous ne connaissez pas la race des comédiens : ils vous feront mourir à coups d’épingles. ― C’est moi qui les ferai revivre, répondit M. Mahérault. Je veux que le Théâtre-Français soit une œuvre nationale ; je veux que les artistes soient chez eux, et que la maison s’appelle la Maison de Molière, de Corneille et de Racine. » Il le dit, et il le fit.

Le 11 prairial, an VII (30 mai 1799), s’étala sur les murailles de Paris cette affiche : « Réouverture du Théâtre-Français : le Cid et l’École des maris ». La vue de cette affiche paya M. Mahérault de toutes ses peines, et il n’en voulut pas d’autre prix.

Élevé par un tel père, on devine ce que fut l’éducation du jeune Mahérault. Il avait la passion du théâtre dans le sang. On le conduisit au spectacle pour la première fois à deux ans. Il eut pour parrain Marie-Joseph Chénier, un auteur dramatique, et pour marraine Mme Vestris, une tragédienne. Il fit ses classes à la fois au collège de Navarre et dans les coulisses de la Comédie-Française. Il vécut, il grandit, entre Talma, Fleury, Molé, Mlle Contat. Pendant douze ans, il n’y eut pas un grand succès sur la scène française qui ne fît écho dans cette tête d’enfant. Ne semble-t-il pas qu’il ait été prédestiné à l’emploi de conseiller dramatique ? Mais ce qui le caractérise, c’est qu’il y porta tout ensemble son goût de dilettante, et son esprit méthodique et précis d’administrateur.

Mahérault était l’antithèse de Germain. Germain n’écrivait jamais son avis, Mahérault l’écrivait toujours. La brièveté était le propre des jugements de Germain ; sa paresse s’accommodait de sa concision, et un mot suffisait à sa finesse. Mahérault ne se contentait ni d’une seule audition pour se faire une opinion, ni d’une seule ligne pour l’exprimer.

Scribe le savait bien, et sa pièce finie, lue, il la lui donnait.

Alors commençait le véritable conseil de Mahérault, le conseil, la plume à la main.

J’ai là, sous les yeux, une liasse de papier portant pour titre : « Observations faites par moi à Scribe, sur ses pièces, avant la représentation. »

Il ne s’agit pas moins que d’analyses contenant chacune dix pages, douze pages ; j’en ai vu une de vingt-cinq pages.

Malérault suit l’ouvrage acte par acte, scène par scène, personnage par personnage, presque ligne par ligne… Pas une contradiction qu’il ne relève, pas une erreur qu’il ne signale, je dis qu’il ne signale, je devrais dire qu’il ne poursuive, car il porte dans ses fonctions, l’implacabilité de l’honnête chef de division, en face d’une erreur de chiffre. Sa sincérité va parfois jusqu’à la dureté. « Ces couplets sont d’une faiblesse désespérante : ni trait, ni pensée ! La mauvaise prose qu’ils remplacent valait encore mieux ! » Voilà bien la rudesse de commerce que réclamait Montaigne dans une amitié véritable ! J’honore beaucoup Mahérault pour cette sincérité, mais j’avoue que je n’admire pas moins Scribe. Il fait exception là, comme partout.

Les auteurs qui consultent, se divisent en trois classes : les humbles, qui doutent toujours d’eux ; les vaniteux, qui n’en doutent jamais, et les habiles, les hommes forts, qui écoutent tout, apprécient tout et utilisent tout. A la première critique, les humbles s’écrient : « Oh ! comme vous avez raison ! comme c’est mauvais ! » Et les voilà tout prêts à condamner l’œuvre entière et à la jeter au feu ! Il faut toujours leur sauver leur Énéide des mains. Classe peu nombreuse.

Les vaniteux s’étonnent, sourient dédaigneusement, ou s’irritent. Ce sont les petits-fils d’Oronte. Ancelot était un type du genre. A la lecture d’une de ses comédies, un auditeur, après l’avoir accablé de : Délicieux !exquis !charmant ! a l’audace de glisser timidement : « Le second acte est peut-être un peu trop long. ― Je le trouve trop court », répond vivement Ancelot.

Viennent enfin les maîtres. Demander des conseils, les écouter, savoir tirer parti même d’un mauvais avis, entendre le silence, lire sur la physionomie, faire la part du caractère et de l’esprit de chacun de ses conseillers, juger ses juges, enfin ; telle est la marque des hommes supérieurs. Quelques courts fragments de la correspondance des deux amis montreront comment l’un conseillait et comment l’autre écoutait :


Séricourt, 24 septembre 1842.

J’ai refait en entier, totalement en entier, le quatrième acte, et beaucoup changé les autres. Veux-tu ou peux-tu encore les entendre, si ce n’est pas trop abuser de ton amitié ?

Séricourt, octobre 1845

Mon second volume (il s’agissait d’un roman) sera achevé dans trois jours. Je te le porterai à Paris, pour qu’il reste quelque temps en pension chez toi. Le premier volume s’est trop bien trouvé de tes soins, pour que son frère ne les réclame pas.

J’ai lu, depuis ton départ, toutes les observations sur mes trois actes, c’est-à-dire presque toutes, car tu as fait là, mon pauvre ami, un travail prodigieux, et, comme tout ce que tu fais, consciencieux. Dans tout ce que j’ai vu, tu as parfaitement raison ; toutes tes notes sont d’un goût excellent, d’une critique très judicieuse, et je ne sais maintenant si je dois t’en remercier, car me voilà obligé d’y faire droit, ce qui sera encore un très long travail.


Mahérault, outre son fin esprit critique, porta dans son rôle de conseiller deux qualités essentielles ; il ne vous conseillait jamais que ce que vous étiez capable de faire. Je l’en félicitais toujours, et je lui citais à ce sujet une bien jolie anecdote que m’a racontée M. Guizot sur Gouvion-Saint-Cyr :

« Le général *** commandait en chef en Espagne, Gouvion Saint-Cyr en second. L’ennemi serrait de près notre corps d’armée. Fallait-il livrer bataille ou battre en retraite ? Le conseil de guerre s’assemble. Gouvion Saint-Cyr opine vivement pour la retraite ; son avis l’emporte. Une heure avant le moment fixé pour le départ, le général en chef, dans une reconnaissance, est blessé d’un éclat d’obus. Gouvion Saint-Cyr prend le commandement, et immédiatement il contre-mande tous les plans de retraite, engage la bataille et la gagne. « Pourquoi donc, lui dit-on, l’avez-vous déconseillée ce matin au général en chef ? ― Parce qu’il l’aurait perdue.

La seconde qualité de Mahérault était d’appartenir à ce que j’appelle les conseillers inventifs, c’est-à-dire à ces esprits à la fois actifs et sensés qui, sans jamais se substituer à vous, vous poussent dans votre propre voie et complètent votre propre idée. Un jour, à la lecture d’Adrienne Lecouvreur, Mahérault nous dit : « Il manque un personnage dans votre pièce. ― Eh ! où veux-tu, répondit Scribe, que nous le mettions, ton personnage de plus ? ― A la place d’un autre ! ― Comment ? ― Vous avec un duc d’Aumont qui joue un rôle assez insignifiant. Ce n’est rien qu’une caillette de cour. Pourquoi ne pas le remplacer par un petit abbé ? ― Admirable ! s’écrie Scribe, voilà une vraie figure du dix-huitième siècle. Une actrice, une princesse, un héros et un abbé, le tableau est complet. » En effet, cette seule figure jetée dans l’action métamorphosa toutes nos scènes de second plan. La galanterie, le caquetage, l’amour, tout prit couleur dans sa bouche, et il courut, il bourdonna à travers la pièce, comme une chose ailée. « Nous vous devons des droits d’auteur », disions-nous en riant à Mahérault.

S’il s’entendait si bien en théâtre, c’est qu’il aimait follement le théâtre. Il avait commencé, comme je l’ai dit, à y aller à deux ans, et il y allait encore à plus de quatre-vingts. Scribe lui avait fait donner ses petites et ses grandes entrées partout ; on le voyait partout : opéras, comédies, vaudevilles, mélodrames, représentations, répétitions, il ne laissait rien échapper. Il arrivait toujours au lever du rideau. Chez lui, les jours de théâtre, le dîner était servi plus tôt, tant il craignait de manquer une scène.

Un jour, à la répétition d’une pièce de son gendre, M. de Najac, ― il avait alors quatre-vingt-deux ans, ― il enjamba un banc si lestement que M. Saint-Germain, qui a autant d’esprit en causant qu’en jouant, dit à l’auteur : « Je viens de voir votre gamin de beau-père qui sautait du parterre dans l’orchestre ». A la fin de sa vie, son docteur lui défendant quelquefois les sorties du soir, son gendre était tenu, à chaque première représentation, d’entrer dans sa chambre après le spectacle, fût-il minuit, et de lui donner le détail de la soirée ; il ne pouvait pas attendre au lendemain.

Ce qui le maintint ainsi jeune de corps comme d’esprit jusque dans la vieillesse, ce n’était pas certes la vigueur corporelle, il avait juste assez de substance musculaire pour qu’elle le portât sans qu’il eût peine à la porter ; ce fut une seconde passion, qui ne fit souvent qu’une avec la première, une passion ardente et saine comme la chasse, la passion du collectionneur.

II[modifier]

Les collectionneurs millionnaires ont sans doute droit à ce qu’on les considère ; j’en sais qui sont de très fins connaisseurs ; mais il leur manque toujours les deux grands signes du collectionneur : la peine et le sacrifice. Ce n’est souvent chez eux qu’affaire de vanité. Ils chargent quelqu’un d’avoir du goût pour eux ; ils fournissent l’argent, le mandataire fournit la science, et les voilà promus au noble titre d’amateur. Mais conquérir pièce à pièce, jour à jour, année par année, un ensemble d’objets d’art qui constitue lui-même une œuvre d’art ; découvrir ce qui est inconnu, deviner ce qui est méconnu, remettre en lumière des ouvrages ou des talents oubliés, refaire parfois tout un côté d’une époque, courir, chercher, comparer, consulter, prendre sur son repos, prendre sur ses besoins et arriver enfin comme M. Sauvageot par exemple, après quarante ans de travail, à économiser une collection de plusieurs cent mille francs sur ses appointements qui n’étaient que de quatre mille ; oh ! voilà qui mérite sympathie et respect, car cela veut dire science, patience, passion et goût. Or Mahérault, qui n’a guère eu toute sa vie d’autre fortune que sa place, a laisser une collection tout à fait rare, de dessins, d’estampes et de gravures du dix-huitième siècle. C’est là qu’il s’était cantonné, et il s’y était fait un petit coin à part, toujours dans ce qui regarde le théâtre.

C’est lui qui, dans la belle collection de costumes de Martinet, a dessiné, car il dessinait fort agréablement, cinquante ou soixante portraits des principaux artistes de Paris dans leurs plus beaux rôles. Je trouve cette jolie note dans ses papiers.

 

Mes dessins à la sépia :

Scène du fauteuil dans le Mariage de Figaro ;

Scène du 4ème acte de Henri VIII, de Chénier ;

Scène du 4ème acte de Charles IX, de Chénier ;

Scène du 2ème acte de la Mort de Henri IV, de Legouvé.

A la suite de ces indications se trouve leur prix de vente :

 Charles IX, 25 francs ;

Philippe II, 25 francs

Henri IV, 25 francs.


Total : 75 francs. Le chiffre n’est pas bien élevé, mais comme il est éloquent ! Comme il raconte bien l’épargne, sou à sou, du collectionneur pauvre. Certes, Mahérault trouva dur de vendre ses œuvres personnelles à si bas prix, mais il guettait sans doute l’œuvre d’un autre, et ces 75 francs l’ont comblé de joie en lui permettant d’acheter quelque dessin de maître qui vaut peut-être aujourd’hui 300 francs. Combien de fois s’est-il rencontré avec Sardou, chez les possesseurs d’estampes du dixhuitième siècle. Pas un amateur qu’il ne connût, pas un riche portefeuille qu’il ne visitât, pas un catalogue qu’il n’étudiât et n’annotât, pas une vente où il n’assistât. On le rencontrait dans tous les coins de Paris, toujours pressé, pâle, long, mince, tout semblable avec sa barbe blanche, ses yeux bleus, à la fois interrogateurs et myopes, son paletot à moitié boutonné, à un des personnages de sa collection, à un ancien portrait d’artiste, à un caractère. C’en était un ! Sait-on quel était le but inconnu vers lequel il courait toujours, l’idée qu’il poursuivait et qui le poursuivait sans cesse ? L’idée de sa vente future.

Le jour de la vente est, pour le collectionneur, le jour du jugement dernier. C’est elle qui le classe parmi les connaisseurs ou parmi les dupes. C’est elle qui justifie ou condamne les sacrifices faits par lui à sa passion. Le collectionneur ne rogne pas seulement sur ses dépenses personnelles ; j’en ai connu (non pas Mahérault), qui, pour nourrir leur collection, ont fait un peu jeûner leur famille. Ils se disent à eux-mêmes, pour excuse, que, le jour de la vente, la collection, en sœur fidèle, rapportera à la succession dix fois plus qu’elle n’avait reçu.

Mahérault disait souvent à sa fille : j’espère que je te laisserai une belle vente.

Elle eut lieu un an après sa mort. Je m’imagine que ce grand jour venu, l’ombre de Mahérault, qui doit être bien diaphane, si notre ombre ressemble à notre corps, a trouvé moyen de se glisser dans cette salle des commissaires-priseurs, où il a passé tant d’heures dans sa vie, et qu’elle aura tressailli d’orgueil et de joie, en entendant proclamer ce chiffre admirable : quatre cent vingt-cinq mille francs ! Ce fut certainement un de ses meilleurs jours de Paradis !