Sous la neige/6

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Plon-Nourrit et Cie (p. 105-113).


VI


Le lendemain matin, Jotham Powell assistait en tiers à leur petit déjeuner et Ethan s’efforça de dissimuler sa joie sous un air d’indifférence exagéré. Il se renversait sur sa chaise pour lancer quelques miettes au chat, grommelait à propos du temps, et n’offrit pas même à Mattie, lorsqu’elle se leva, de l’aider à débarrasser la table.

Il ne savait pas pourquoi il éprouvait cette joie irraisonnée. Rien en effet n’était changé dans son existence ni dans celle de la jeune fille. Il n’avait pas même effleuré le bout de ses doigts ; c’est à peine s’il avait osé la regarder en face. Mais la soirée qu’il avait passée avec elle lui avait fait comprendre ce que serait la vie s’il pouvait la vivre en sa compagnie, et il était heureux de n’avoir rien fait pour troubler cette vision exquise. Il croyait qu’elle avait deviné les raisons de la contrainte qu’il s’était imposée et qu’elle lui en savait gré.

Il restait à livrer un dernier chargement de bois, et Jotham Powell, qui, pendant l’hiver, ne travaillait pas régulièrement pour Ethan, devait lui prêter son aide. Mais durant la nuit il était tombé une neige mouillée, aussitôt changée en grésil, et les routes étaient glissantes comme du verre. D’autre part, le temps restait humide, et il paraissait probable aux deux hommes que dans l’après-midi il s’adoucirait encore, facilitant le camionnage.

Ethan proposa donc à Jotham d’aller au bois charger le traîneau, comme ils l’avaient fait le matin précédent : on le conduirait à Starkfield plus tard. Ce plan avait l’avantage de lui permettre d’envoyer Jotham chercher Zeena à la gare, après le dîner de midi, tandis que lui-même se chargerait de la livraison.

Frome donna ordre à Jotham d’aller atteler les chevaux gris, et pendant un moment il se trouva seul dans la cuisine avec Mattie. Celle-ci, ses bras fuselés nus jusqu’aux coudes, avait plongé la vaisselle dans une bassine d’étain. La vapeur qui montait de l’eau chaude perlait sur son front, et ses cheveux bruns se tordaient en boucles menues, comme les vrilles de la clématite des haies.

Ethan, le cœur serré, resta un instant à la contempler. Il eût voulu s’écrier : « Jamais plus nous ne serons seuls ainsi ! » Au lieu de cela, il prit sur une étagère du buffet sa blague à tabac, la mit dans sa poche et dit :

— Je pense pouvoir être de retour à midi.

— Bien, répondit-elle.

En s’éloignant, il l’entendit qui fredonnait une chanson.

Il avait l’intention, sitôt le traîneau chargé, de renvoyer Jotham à la ferme et de courir en toute hâte, à pied, chercher au village de la colle pour raccommoder le plat cassé. En temps ordinaire il n’eût eu aucune difficulté à mettre ce projet à exécution, mais ce matin-là tout conspirait à le mettre en retard. Pendant qu’il conduisait le traîneau vers le bois, l’un des chevaux glissa sur la glace et se blessa au genou. Lorsqu’on l’eut relevé, Jotham dut retourner à l’écurie chercher un chiffon pour bander la plaie. Enfin, au moment où l’on commençait à pouvoir charger, le grésil se remit à tomber, et les troncs d’arbres devinrent si glissants qu’on eut beaucoup de mal à les manœuvrer et à les placer sur le traîneau.

C’était un de ces matins que Jotham appelait « un fichu temps pour travailler ». Sous leurs couvertures humides, les chevaux, grelottant et frappant du sabot, semblaient partager cette opinion. Le travail ne fut achevé que bien après l’heure du dîner, et Ethan dut différer sa course à Starkfield, car il voulait ramener le cheval blessé à l’écurie et laver lui-même la blessure.

Il fit cependant le calcul qu’en partant avec son chargement aussitôt après avoir pris son repas, il avait des chances d’être de retour avec la colle avant que Jotham et le vieil alezan eussent le temps de ramener Zeena des Flats ; mais pour que ce plan réussît il fallait que les routes fussent bonnes et que le train de Bettsbridge eût du retard.

Après coup, faisant un retour amèrement ironique sur les événements de la journée, il se rappela quelle importance il avait prêté à ces calculs…

Sitôt le repas de midi achevé, il s’en retourna au bois avec les deux chevaux. Il n’osait pas attendre le départ de Jotham, car celui-ci s’était installé auprès du poêle pour faire sécher ses chaussures.

Ethan ne put que lancer un rapide coup d’œil à Mattie, en même temps qu’il murmurait : « Je rentrerai de bonne heure. » Puis, s’imaginant que la jeune fille avait fait un léger signe d’assentiment, il s’en fut sous la pluie…

Il était à mi-chemin du village, conduisant son attelage, quand Jotham Powell le rejoignit, poussant l’alezan traînard dans la direction des Flats.

« Il faut que je me dépêche de faire mes commissions », pensa Ethan, en voyant le traîneau qui l’avait dépassé s’enfoncer dans la descente rapide de la School House Hill. Aussitôt arrivé au village, il travailla furieusement à décharger le bois.

Dès que cette besogne fut terminée, il courut chez Michael Eady acheter de la colle. L’épicier et son commis se trouvaient tous deux dans le bas de la rue, et le jeune Denis, qui daignait rarement les remplacer, était installé auprès du poêle avec quelques représentants de la jeunesse dorée de Starkfield. Ces messieurs accueillirent Ethan avec force plaisanteries et tâchèrent de l’entraîner au bar ; mais aucun ne savait où découvrir la colle dont il avait besoin.

Ethan, tourmenté par le désir de se retrouver un dernier instant seul avec Mattie, trépignait d’impatience, tandis que Denis tentait d’infructueuses recherches dans les coins les plus obscurs de la boutique.

— On dirait, dit-il enfin, qu’il ne nous en reste plus. Mais si vous voulez attendre avec nous jusqu’à ce que le vieux revienne, peut-être que lui pourra vous en trouver.

— Merci bien, répondit Ethan, brûlant de partir. Je vais aller plus loin, chez Mrs. Homan.

L’instinct commercial de Denis le poussa à affirmer que ce qui était introuvable dans la maison Eady ne pourrait certes pas se rencontrer dans la boutique de la veuve. Homan. Ethan, toutefois, était déjà remonté sur son traîneau et faisait route vers le magasin rival. La vieille épicière, après force recherches et des questions aimables concernant ce qu’il désirait, après lui avoir demandé si la colle de pâte ordinaire ne pourrait pas suffire au cas où elle ne trouverait pas l’autre, finit par dénicher au milieu d’un fouillis de pâtes pectorales et de lacets de corsets, l’unique bouteille de colle qu’elle possédait.

— J’espère au moins que Zeena n’a rien cassé de précieux ? lui cria-t-elle du seuil de sa porte, pendant qu’il remettait ses chevaux dans la direction de la ferme.

Une pluie régulière avait succédé aux averses capricieuses du grésil, et, même débarrassés de leur chargement, les chevaux peinaient un peu. Une fois ou deux, Ethan entendit derrière lui un bruit de grelots ; il tourna la tête, pensant que le léger cutter de Zeena et de Jotham pourrait dépasser son traîneau. Mais le vieil alezan ne se montrant pas, il poussa en avant à travers la pluie au pas lent de ses gris pommelés.

L’écurie était vide quand il y remisa les chevaux. Il leur donna les soins les plus sommaires qu’ils eussent jamais reçus de lui ; puis, d’un pas rapide, il se dirigea vers la maison et entra dans la cuisine.

Ainsi qu’il l’avait prévu, Mattie s’y trouvait seule. Elle était penchée sur une casserole au-dessus du fourneau. Lorsqu’elle entendit son pas elle se retourna en tressaillant et vint vite à sa rencontre.

— Regardez, Mattie, j’ai tout ce qu’il faut, pour raccommoder le plat ! Je vais aller le prendre tout de suite, cria-t-il, agitant d’une main la bouteille, tandis que de l’autre il écartait doucement la jeune fille. Celle-ci ne semblait pas l’entendre.

— Oh ! Ethan… Zeena est rentrée, murmura-t-elle, en saisissant le bras de Frome.

Ils échangèrent un regard muet, pâles comme s’ils eussent été pris en faute…

— Mais l’alezan n’est pas à l’écurie ! balbutia le jeune homme.

— Jotham Powell a rapporté des Flats quelques provisions pour sa femme et il a continué tout de suite jusque chez lui.

Ethan regarda vaguement autour de lui. La cuisine lui semblait glaciale et sordide dans ce pluvieux crépuscule d’hiver.

— Comment va-t-elle ? demanda-t-il, parlant aussi à voix basse.

Sans le regarder, Mattie lui répondit :

— Je ne sais pas… Elle est montée tout droit à sa chambre.

— Elle n’a rien dit ?

— Non…

Ethan traduisit son inquiétude par un sifflement étouffé. Il remit la colle dans sa poche.

— Ne vous tourmentez pas… Je descendrai cette nuit raccommoder le plat…

Il endossa sa pelisse et ressortit pour donner à manger aux chevaux.

Pendant qu’il était à l’écurie, Jotham Powell revint avec le cutter. Quand les bêtes eurent reçu les soins accoutumés, Ethan dit au journalier :

— Rentrez donc un moment. Vous mangerez un morceau avec nous…

Il n’était pas fâché de s’assurer la présence de Jotham pour le repas, car Zeena était toujours « nerveuse » lorsqu’elle revenait de voyage. Mais bien que celui-ci dédaignât rarement l’aubaine d’un repas gratuit, il desserra ses mâchoires rigides pour répondre avec lenteur :

— Merci ; il faut que je rentre.

Ethan le considéra avec surprise.

— Voyons, il vaut mieux que vous veniez vous sécher. Je crois qu’il y a un plat chaud pour le souper.

Malgré cette invite alléchante, les muscles du visage de Jotham ne bronchèrent pas, et comme son vocabulaire était restreint, il répéta simplement :

— Il faut que je rentre…

Ethan discerna un vague présage dans l’entêtement de ce refus. Il se demanda ce qui avait pu se produire en cours de route pour motiver chez Jotham cet accès de stoïcisme. Peut-être Zeena n’avait-elle pas pu voir le docteur ; peut-être ses conseils lui avaient-ils déplu… Ethan savait qu’en pareil cas la première personne qui se trouvait sur son chemin essuyait le contre-coup de son désappointement.

Lorsqu’il rentra dans la cuisine, la lampe éclairait la même scène de confort paisible que la veille au soir. La table avait été mise avec le même soin. Un feu clair brillait dans le poêle, auprès duquel le chat ronronnait, et Mattie s’avançait, portant un plat de doughnuts.

Ethan et la jeune fille se regardèrent un instant en silence.

Puis elle lui dit, comme le soir précédent :

— Je pense qu’il est temps de se mettre à table…