Sous la neige

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Plon-Nourrit et Cie (pp. 5--).


EDITH WHARTON


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SOUS LA NEIGE



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PARIS
LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6e
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réservés pour tous pays.



SOUS LA NEIGE




Cette histoire, c’est bribe par bribe, et de diverses bouches, que je l’ai recueillie. Et, comme il arrive généralement en pareil cas, c’était chaque fois une histoire différente.

Si vous connaissez Starkfield, village perdu dans la partie montagneuse du Massachusetts, vous avez certainement remarqué son bureau de poste. C’est une construction datant de la fin du dix-huitième siècle, en briques rouges, avec un fronton de bois peint en blanc et un péristyle à colonnes, telle qu’en possèdent beaucoup de villages de la Nouvelle-Angleterre. Ce petit édifice se dresse au milieu de la Grande Rue, entre la banque et la pharmacie : matin et soir, les habitants de Starkfield et les fermiers des environs s’y réunissent à l’arrivée du courrier. Parmi eux, vous aurez sans doute été frappé par la haute taille et le visage tragique d’Ethan Frome. C’est là que je le vis moi-même pour la première fois, voici quelques années.

Bien que cet homme ne fût plus qu’une ruine, sa physionomie tranchait sur toutes les autres. Ce n’était pas sa haute taille qui le désignait à l’attention, car les Américains de vieille race ont souvent cette stature élancée : c’était plutôt sa prestance et sa démarche. En dépit d’une claudication pénible, il avait en effet l’aspect à la fois nonchalant et volon­taire d’un homme qui a conservé toute sa vigueur physique. Sa mine distante et triste, sa tête grison­nante, ses gestes lents, lui donnaient néanmoins un tel air de vieillesse que je fus tout étonné d’apprendre qu’il n’avait que cinquante-deux ans.

Ce fut Harmon Gow qui me renseigna sur son âge. Harmon Gow avait autrefois conduit la dili­gence qui faisait le service entre Starkfield et le gros bourg de Bettsbridge, à l’époque où les tramways électriques n’existaient pas encore, et il connaissait sur le bout du doigt la chronique intime de toutes les familles qui habitaient sur son ancien parcours.

— Il a cette tête-là depuis son accident, me dit-il, hachant ses phrases au gré de ses souvenirs. Et il y aura en février prochain vingt-quatre ans de cela…

Ce fut lui aussi qui me raconta quelle fut l’origine de la cicatrice rouge barrant le front d’Ethan Frome. Elle datait de l’accident qui, du même coup, lui avait tordu et noué tout le côté droit. Depuis lors, le pauvre homme ne pouvait effectuer sans douleur les quelques pas entre son buggy et le bureau de poste. Tous les jours, vers midi, il venait de sa ferme, située à quelques milles de Starkfield, et, comme c’était justement l’heure où j’allais chercher mes lettres, il m’arrivait souvent de le dépasser sous le péristyle, ou d’attendre à sa suite devant le guichet.

Je ne tardai pas à observer que, malgré son exac­titude, on lui remettait rarement autre chose qu’un numéro du Bettsbridge Eagle. Sans même y jeter un coup d’œil il le fourrait dans la poche de son veston usé. De temps à autre, pourtant, le receveur lui tendait une enveloppe adressée à Mrs. Zenobia (ou Zeena) Frome, portant en gros caractères l’adresse d’un fabricant de produits pharmaceutiques et le nom d’une spécialité. Ces papiers allaient aussitôt rejoindre le journal ; on eût dit que mon voisin en avait trop reçu pour s’en occuper davantage. Puis il remerciait l’employé d’un petit signe de tète et se retirait.

Chacun dans Starkfield le connaissait et le saluait respectueusement au passage ; mais on tenait compte de son désir d’isolement, et seuls quelques hommes de son âge lui adressaient parfois la parole… Frome, alors, s’arrêtait un instant, ses yeux bleus fixés gra­vement sur l’interlocuteur ; mais il répondait d’une voix si basse que jamais aucune de ses paroles n’était parvenue jusqu’à moi. Puis il remontait péniblement dans son buggy délabré, rassemblait les guides dans sa main gauche, et repartait sans hâte vers la ferme.

— Ce dut être un effroyable accident dis-je un jour au vieil Harmon, en regardant Frome s’éloigner.

Je songeais à la fière allure qu’avait dû avoir la tête hâlée, aux cheveux blonds, aux méplats accusés, surmontant les épaules vigoureuses, du jeune homme.

— Effroyable, en effet ! répondit Gow ; de quoi tuer la plupart des hommes. Mais voilà, les Frome ont le crâne dur, et il y a bien des chances pour que celui-ci atteigne ses cent ans…

— Grand Dieu ! m ’écriai-je. À ce moment Ethan Frome venait de monter sur son siège ; il se retour­nait pour voir si une boîte de médicaments était bien calée à l’arrière du buggy, et j’aperçus sa figure telle qu’elle devait être quand il se croyait seul.

— Cet homme-là, atteindre ses cent ans ! mais il a l’air d’être déjà mort et enterré !

Harmon tira de sa poche un paquet de tabac, coupa une chique et en bourra sa vieille joue tannée.

— Que voulez-vous ? Il a passé trop d’hivers à Starkfield… Les malins, eux s’en vont…

— Alors, pourquoi lui est-il resté ?

— Ah ! voilà !… il fallait bien qu’il y eût quelqu’un à la ferme pour les soigner tous… Et il n’y a jamais eu qu’Ethan pour le faire… D’abord son père, puis sa mère, puis sa femme…

— Et puis l’accident ?…

— C’est cela. Alors, n’est-çe pas ? il a bien été forcé de rester ! ricana Harmon.

— Je comprends. Mais, maintenant, c’est eux qui soignent ?

Gravement, Harmon transféra sa chique à l’autre joue ; puis il reprit :

— Oh ! quant à ça… c’est toujours Ethan qui a dû peiner pour tout le monde…

Bien que Harmon Gow m’eût rapporté de cette affaire tout ce que ses capacités lui avaient per­mis d’en saisir, il y avait des lacunes dans son ré­cit, et je devinais que le sens profond de l’histoire se trouvait dans ces lacunes mêmes. Mais une phrase de Gow m’était demeurée dans l’esprit, et devint comme le noyau autour duquel je groupais mes déductions : « Il a passé trop d’hivers à Starkfield… »

Ah ! je devais bientôt comprendre la signification de ces quelques mots ! Le Starkfield que je connus ne ressemblait cependant guère au village isolé où s’était écoulée la triste jeunesse d’Ethan Frome. Les hameaux perdus dans la montagne étaient reliés maintenant aux gros bourgs de la région, Le tramway électrique permettait aux jeunes gens de descendre, l’hiver, jusqu’à Bettsbridge ou à Shadd’s Falls, et d’y passer la soirée au théâtre, dans les bibliothèques, ou aux réunions des « Jeunes Chrétiens ». Mais quand arriva la saison froide, quand le village fut enseveli sous une couche de neige perpétuellement renouvelée, je commençai à deviner ce qu’avait dû être Starkfield à l’époque où Ethan Frome avait vingt ans…

J’avais été détaché pour surveiller un important travail que nous avait commandé l’usine de force motrice à Corbury Junction. Une grève prolongée des charpentiers nous avait retardés, et je me trouvai retenu pour tout l’hiver à Starkfield, le seul endroit habitable des environs.

Au début, je m’accommodai mal de ce délai ; puis, peu à peu, engourdi par la routine, je trouvai dans cette existence un âpre plaisir. Tout d’abord, je fus frappé du contraste entre l’air vivifiant du pays et l’engourdissement de ses habitants. Les neiges de décembre une fois finies, un ciel d’un bleu étincelant déversait chaque jour des torrents de lumière sur le paysage blanc, qui les renvoyait en un scintillement plus intense. On eût supposé qu’une semblable atmosphère fouetterait les émotions comme elle fouettait le sang ; mais elle semblait n’avoir d’autre effet que de ralentir encore le pouls déjà paresseux de Starkfield.

Après quelque temps de séjour, quand, j’eus vu succéder à cette période de clarté cristalline de longs intervalles d’un froid sans soleil, quand les rafales de février eurent dressé leurs tentes blanches autour du village perdu, et que la tumultueuse cavalerie des vents de mars fut venue à leur rescousse, je commençai à comprendre pourquoi Starkfield émergeait de ce siège comme une garnison affamée qui se rend sans conditions. Vingt ans plus tôt, en effet, les moyens de résistance avaient dû être bien moindres encore, et l’ennemi maître de presque toutes les lignes entre les villages investis.

En songeant à tout cela je sentis toute la sinistre portée de la phrase de Harmon : « Les malins, eux, s’en vont. » Mais si tel était le cas, quels obstacles accumulés avaient pu empêcher l’évasion d ’un homme comme Ethan Frome ?

Je logeais chez une veuve entre deux âges qu’on appelait familièrement Mrs. Ned Hale. Elle était fille de l’ancien notaire du village, et « la maison du notaire Varnum », qu’elle occupait avec sa mère, était l’habitation la plus considérable de Starkfield. La vieille demeure à fronton classiques s’élevait au bout de la rue principale du village. Ses fenêtres à petits carreaux avaient vue sur le mince clocher blanc de l’église, et deux sapins de Norvège assombris­saient l’entréé du jardin, que traversait un étroit sentier dallé d’ardoises.

Les deux veuves, bien que réduites à vivre assez modestement, mettaient leur point d’honneur à maintenir la malson familiale en état et Mrs Hale en particulier avait un certain affinement timide qui s’accordait assez bien avec son intérieur désuet et fané. Tous les soirs, dans le salon meublé d’acajou, avec ses sièges récouverts de crin noir, sous la faible lueur d’une lampe carcel aux monôtones glouglou, on m ’initiait à une nouvelle version, plus délicatement nuancée, de la chronique de Starkfield. Non pas que Mrs. Hale se crût, ou affectât, quelque supériorité sociale sur les gens qui l’entouraient. Seul le hasard d’une sensibilité plus fine et d’une éducation moins incomplète avait mis assez de distance entre elle et ses voisins pour qu’elle pût les juger avec détachement. Ce jugement, elle l’exerçait d’ailleurs assez volontiers, et j’avais grand espoir d’éclaircir, grâce à elle, les points obscurs de la vie d’Ethan Frome, ou tout au moins d’obtenir la clef de son caractère. La mémoire de Mrs. Hale était un répertoire d’anecdotes inoffensives, et toute question ayant trait à ses relations suscitait aussitôt un flot de détails ; mais sur le sujet d’Ethan Frome elle fut d’une réserve inattendue.

Il n’y avait d’ailleurs dans son attitude nulle désapprobation à l’égard de Frome. Je sentis seule­ment qu’elle éprouvait une invincible répugnance à parler de lui et de ses affaires. Quelques bribes de phrases murmurées : « Oui, je les connais tous les deux… ce fut horrible… » paraissaient la seule con­cession qu’elle pût faire à ma curiosité.

Le changement que je constatais dans sa manière d’être supposait une telle initiation à de tristes secrets que malgré certains scrupules, je m’adressai une fois encore à Harmon Gow ; mais tout ce que je pus obtenir de lui fut un vague grognement.

— Oh ! quant à Ruth Varnum, fit-il, elle a toujours été un paquet de nerfs… Et après tout, c’est elle qui fut la première à les voir lorsqu’on les a ramassés… Tenez, c’était justement au bas de la maison des Varnum, là où commence la route de Corbury… Ruth venait de se fiancer avec Ned Hale… Tous ces jeunes gens étaient liés ensemble, et j’imagine que cela fait trop de peine à la pauvre femme d’en parler. Elle a bien assez de ses malheurs à elle…

Les habitants de Starkfield avaient en effet assez de leurs propres malheurs pour demeurer relativement indifférents à ceux de leurs voisins. Et, bien que tous fussent d’accord pour considérer le cas de Frome comme exceptionnel, personne ne put me fournir une explication de son regard tragique, que je per­sistais néanmoins à attribuer à autre chose qu’à la pauvreté et aux souffrances physiques. Cependant, j’eusse peut-être fini par me contenter de ces vagues indices, sans le silence provocant de Mrs. Hale, et le hasard, qui, bientôt, me rapprocha d’Ethan Frome lui-même.

Lors de mon installation à Starkfield je m’étais entendu avec l’épicier irlandais, Denis Eady, qui louait aussi des voitures, pour me faire conduire chaque jour à la gare de Corbury Flats, où je prenais le train pour Corbury Junction. Vers le milieu de l’hiver les chevaux de mon loueur tombèrent tous malades, à la suite d’une épidémie locale. La maladie se propagea à toutes les écuries du village, et, durant quelques jours, j’eus de la difficulté à trouver un moyen de transport. Ce fut alors que Harmon Gow m’apprit que le cheval d’Ethan Frome était indemne, et que son maître consentirait peut-être à me trans­porter.

La proposition me surprit.

— Ethan Frome ? Mais je ne lui ai jamais adressé la parole !… Pourquoi diable se dérangerait-il pour moi ?

La réponse d’Harmon Gow accrut encore ma sur­prise :

— Je ne sais pas s’il le ferait pour vos beaux yeux, mais il ne sera certainement pas fâché de gagner un dollar…

On m’avait bien dit que Frome était pauvre, et que sa scierie, jointe aux quelques arpents pierreux de sa ferme, suffisait à peine à faire vivre son monde pendant les mois d’hiver. Toutefois je n’avais pas supposé qu’il en fût là, et je ne pus m’empêcher d’exprimer mon étonnement à Harmon, qui reprit :

— Dame, ses affaires ne vont pas fort. Quand un homme se mange les sangs depuis plus de vingt ans, faute de suffire à sa besogne, il perd courage, que diantre ! La ferme de Frome a toujours été à peu près comme une terrine de lait quand le chat a passé, et vous savez ce que rapporte aujourd’hui une de ces vieilles scieries… Lorsque Ethan pouvait encore peiner sur les deux de front, on avait juste de quoi vivre chez lui. Même à cette époque, son monde lui dévorait tout, et aujourd’hui je ne sais pas comment il arrive à s’en tirer… Ça commença avec son père, qui attrapa un coup de pied de cheval en faisant les foins. Le pauvre bonhomme tomba en enfance, et il jetait l’argent par les fenêtres comme si de rien n’était. Puis ce fut la mère Frome qui devint maboule… Elle traîna ainsi de longues années… Maintenant, c’est Zeena, sa femme… Celle-là a passé sa vie à se droguer… Au fond, voyez-vous, la maladie et le souci, ce sont les seules choses dont Ethan ait toujours eu son assiette pleine…

Le lendemain matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus entre les sapins des Varnum le maigre cheval de Frome. Il rejeta la vieille peau d’ours, et me fit place à côté de lui dans le traîneau. Pendant une semaine il me descendit chaque matin à Corbury Flats, et me ramena à Starkfield à travers le crépuscule glacial. Le trajet ne dépassait guère trois milles, mais la vieille bête cheminait lentement, et, même quand la neige durcie ne cédait pas à la pression des patins, nous mettions tout près d’une heure pour faire la route.

Ethan Frome conduisait sans parler. Il tenait mollement les guides dans sa main gauche. Sur le remblai neigeux son visage brun se détachait comme le profil héroïque d’une médaille de bronze. Il répondait par monosyllabes, et sans jamais me regarder, à mes questions ou aux rares plaisanteries que je hasardais. Il semblait un élément du paysage mélancolique et silencieux, l’incarnation de sa tristesse glacée, telle­ment tout ce qui était chaleur et sensibilité était enfoui au fond de lui-même.

Pourtant sa réserve n’avait rien d’hostile. Je sen­tais simplement qu’il vivait dans une solitude morale trop profonde et trop reculée pour qu’on pût pénétrer facilement jusqu’à lui ; et j’avais l’impression, si tragique que fût la situation personnelle de Frome, que cet isolement tenait plus encore à l’accable­ment produit par les longs hivers glacés de Starkfield…

Une ou deux fois seulement je crus me rapprocher de lui, et ces instants ne firent qu’aviver mon désir d’en savoir davantage. Un jour, à propos d’un travail que j’avais exécuté en Floride l’hiver précédent, je fis allusion au contraste entre ce paysage tropical et celui qui nous environnait. À ma grande surprise, il me répondit :

— Oui, je sais… J’y suis allé autrefois, et pendant bien longtemps, moi aussi, en hiver, je revoyais ce pays… Mais à présent tout cela est enseveli sous la neige…

Brusquement il se tut, et j’eus à deviner le reste d’après l’inflexion de sa voix et le silence qui suivit.

Une autre fois, à peine monté dans le train, je m’aperçus que j’avais égaré un livre que je comptais lire pendant le trajet. C’était, je crois, un ouvrage de vulgarisation scientifique, un traité de biochimie.

Le soir, je n’y pensais déjà plus, lorsque, en regagnant le traîneau, je vis le volume entre les mains de Frome.

— Je l’ai trouvé après votre départ, me dit-il.

Je mis le livre, dans ma poche, et nous retom­bâmes dans notre mutisme habituel. Mais, comme nous commencions à gravir la longue côte qui va de Corbury Flats à Starkfield, je vis dans le crépuscule le visage de Frome tourné de mon côté.

— Il y a dans ce livre des choses dont je n’avais jamais entendu parler…

Je fus moins frappé des paroles elles-mêmes que du vague ressentiment qu’elles décelaient : évidem­ment, Frome était surpris et tant soit peu affligé de son ignorance.

— Ces questions vous intéressent donc ? lui de­mandai-je.

— Elles m’intéressaient autrefois…

— On a fait récemment des découvertes impor­tantes dans cet ordre de recherches. Il y a une ou deux nouveautés dans ce livre.

J’attendis un moment une réponse qui ne vint pas, puis je repris :

— Si vous voulez le parcourir, je vous le prêterai bien volontiers.

Il hésita, et j’eus l’impression qu’il se débattait intérieurement contre un retour d’inertie.

— Merci. J’accepte, dit-il alors simplement.

J’espérais que cet incident donnerait plus d’aisance &nos rapports. Frome était si simple et si droit que j’étais sûr que sa curiosité à l’égard de ce livre pro­venait d’un intérêt véritable pour les sujets dont il traitait. Chez un homme de sa condition un sem­blable acquis et de tels goûts rendaient encore plus poignant le contraste entre sa situation matérielle et ses besoins intimes, et je croyais qu’en éveillant en lui le souvenir de ces goûts je l’amènerais enfin à parler. Mais il y avait dans son passé, ou dans sa vie présente, quelque chose qui l’empêchait de se livrer. À notre prochaine rencontre, il ne fit pas allu­sion au livre, et notre rapprochement semblait des­tiné à n’avoir pas de lendemain.

Depuis plus d’une semaine déjà, Frome me con­duisait à Corbury Flats, quand, un matin à mon réveil, je vis qu’il neigeait abondamment. La hauteur des vagues blanches massées contre la palissade du jar­din et le long du mur de l’église témoignait que la tempête avait duré toute la nuit : là-bas, en rase cam­pagne, les couches de neige amoncelées par le vent devaient être plus épaisses encore.

Je songeai aussitôt que mon train serait probable­ment en retard. Mais ma présence était indispensable à l’usine dans le courant de l’après-midi ; je décidai donc que si Frome venait je me ferais conduire par lui jusqu’aux Flats, où j’attendrais patiemment l’arrivée du convoi.

D’ailleurs je n’avais pas le moindre doute qu’il ne vînt. Je savais qu’il était un de ces hommes que les éléments ne détourneraient jamais de leur tâche ; et en effet, à l’heure convenue je vis son traineau glissant sur la neige, tel une apparition de théâtre qui traverse la scène derrière des voiles de gaze multipliés.

Je commençais à le connaître trop bien pour lui témoigner de l’étonnement ou de la reconnaissance ; mais j’eus un mouvement de surprise quand je le vis engager son cheval dans la direction opposée à la route de Corbury.

— La voie est obstruée. La neige a bloqué un train de marchandises au-dessus des Flats, m’expliqua-t-il ; et nous partîmes au petit trot, à travers la tourmente blanche qui nous cinglait le visage.

— Mais alors où me conduisez-vous ?

— Tout droit à Corbury Junction, et par le plus court, me répondit-il, m’indiquant du fouet la School House Hill.

— À Corbury Junction ? Par cette tempête ?… Mais il y a bien dix milles !

— Le cheval les fera, si vous lui en donnez le temps Vous avez dit que vous aviez à faire à l’usine cet après-midi ; je vous y mène.

Ce fut dit avec tant de tranquillité que je ne pus que répondre :

— Vous me rendez le plus grand service.

— Bah ! ce n’est rien…

En face de l’école la route bifurquait. Nous prîmes à gauche un chemin qui descendait au milieu des sapins du Canada. Il avait neigé si fort que les branches, courbées sous leur fardeau blanc, faisaient corps avec le tronc des arbres. J’étais souvent venu me promener de ce côté, le dimanche, et je savais que le toit solitaire qu’on apercevait entre les fûts dénudés, presque an bas de la colline, était celui de la scierie de Frome. La vieille bâtisse semblait agoniser. Sa roue immo­bile se dressait au-dessus de l’eau noire qui bouillonnait alentour en remous jaunâtres. Sous le poids de la neige, ses hangars fléchissaient.

Frome n’y jeta même pas un coup d’œil. Toujours en silence nous commençâmes à gravir la côte sui­vante, et le traîneau s’engagea dans une route qui m’était inconnue. Un peu plus loin nous rencontrâmes un champ de pommiers grêles. Les arbres se tordaient à mi-pente de la colline, sur un terrain rocheux où des crêtes d’ardoise perçaient la neige par endroits. Au delà de ce verger s’étendaient des champs qui confondaient leurs limites sous le grand linceul blanc. Plus haut, au milieu de l’immensité monotone du ciel et de la terre, surgissait une de ces fermes mélancoliques de la Nouvelle-Angleterre qui semblent élargir la solitude du paysage…

— Voilà ma maison, me dit Frome, en faisant un mouvement de son coude estropié.

J’étais tellement accablé par la désolation de la scène que je ne sus que lui répondre. Il ne neigeait plus. Sur la pente, au-dessus de nous, se dressait la ferme, qu’un pâle rayon de soleil éclairait dans toute sa pauvreté mesquine. Une vigne vierge desséchée pendait au-dessus de la porte, et, sous leur peinture écaillée, les minces murs de bois semblaient grelotter dans le vent qui s’était élevé après l’orage.

— La maison était plus grande du temps de mon père, continua Frome. J’ai dû abattre l’L, tout récemment. Et, tirant sur la rêne gauche, il ramena sur la route le vieux cheval qui voulait rentrer.

Je découvris alors que l’aspect étriqué et minable de la demeure était dû surtout à l’absence de ce corps de logis que nous nommons, dans la Nouvelle-Angleterre, une L. Cette L est un appentis comprenant le bû­cher et l’étable, et qui est généralement relié en équerre au bâtiment principal, avec lequel il communique par la chambre à provisions et la cabane aux outils.

Est-ce l’image qu’elle évoque de la vie humaine rattachée au sol, par ce fait qu’elle détient les sources essentielles de l’existence, la chaleur et la nourriture, est-ce plutôt l’idée consolante qu’elle permet aux habitants de ce dur climat d’accomplir leur tâche matinale sans affronter le froid, on ne saurait exac­tement le dire ; mais sûrement cette L, encore plus que la maison elle-même, figure le centre, le foyer, de toute ferme dans la Nouvelle-Angleterre. Cette association d’idées, qui s’était plus d’une fois présentée à mon esprit durant mes promenades aux environs de Starkfield, me fit discerner un accent d’amertume dans les paroles de Frome : dans sa maison amoindrie il me semblait voir le symbole même de son pauvre corps ruiné.

— La maison est bien isolée maintenant, ajouta-t-il. Mais avant la construction du chemin de fer on passait beaucoup par ici pour aller aux Flats.

Il tira sur les guides pour réveiller le cheval somnolent. Puis, comme si la vue de sa maison m’avait introduit trop avant dans son intimité pour qu’il se tînt plus longtemps sur la réserve, il continua lentement :

— C’est à cela que j’ai toujours attribué l’aggravation de l’état de ma mère. Quand elle fut percluse de rhumatismes, au point de ne pouvoir guère remuer, elle prit l’habitude de venir s’asseoir devant la porte, et elle regardait pendant des heures entières les gens passer sur la chaussée… L’année des inondations, où la grande route fut en réparation pendant six mois, Harmon Gow dut faire le tour par ici avec sa diligence, et ma mère descendait chaque matin jusqu’à la barrière pour lui dire bonjour… Mais, une fois le chemin de fer construit, il ne vint plus personne. Elle ne put jamais comprendre pourquoi, et cela la tourmenta jusqu’à sa mort…

Comme nous arrivions à la route de Corbury, la neige, qui s’était remise à tomber, nous voila la maison ; et en même temps le silence de Frome s’appesantit de nouveau sur ce commencement de confidences. Malgré le retour de la neige, le vent, cette fois, n’avait pas cessé. Des rafales capricieuses décou­vraient de temps à autre un pan de ciel d’où quelques effluves d’un pâle soleil ruisselaient sur le paysage chaotique et désolé. Mais le cheval tint bon, et à travers la sauvage bourrasque blanche nous parvînmes enfin à Corbury Junction.

Au cours de l’après-midi la tourmente fit trêve. L’horizon s’était éclairci vers l ’ouest, et, dans mon inexpérience, je me dis que nous aurions une belle soirée. J’achevais ma besogne le plus rapidement possible, et nous reprîmes le chemin de Starkfield, tant bien y être rendus pour le repas du soir. Mais au coucher du soleil les nuages s’amoncelèrent à nouveau, bâtant la tombée de la nuit. Drue et ininterrompue, la neige descendait d’un ciel sans vent, Nous avancions à travers une molle brume blanchâtre universellement étendue et plus paralysante que les rafales et les tourbillons du matin.

Le faible rayon de notre lanterne fut bientôt noyé. La neige se confondait avec l’obscurité grandissante : on eût dit les couches successives de la nuit d’hiver Rabaissant lentement s u r nos épaules* Le sens topo­ graphique, de Frome, l’instinct même du cheval, tout devint inutile. A deux ou trois reprises, un vieux chêne isolé ou un moulin à vent immobile surgit devant nous comme un fantôme« pour nous signaler le dan­ger ; mais presque aussitôt le brouillard l’engloutissait à nouveau… Lorsque nous fûmes enfin rentrés dans le bon chemin, la pauvre vieille bête se mit à donner des signes d’épuisement

Je me rendis compte alors de la légèreté avec laquelle j’avais accepté l’offre de Frome, et après un court débat je finis par obtenir qu’il me laissât descendre du traîneau. Je pataugeai dans la neige à côté du cheval fourbu pendant deux ou trois milles ; puis mon conducteur me désigna un point dans les ténèbres Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/31 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/32 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/33 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/34 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/35 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/36 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/37 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/38 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/39 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/40 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/41 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/42 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/43 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/44 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/45 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/46 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/47 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/48 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/49 Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/50 Page:Wharton - 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Pendant ce temps la vieille Mrs. Varnum était allée se coucher. Sa fille et moi, nous restâmes à causer, après le souper, dans l’austère parlour aux chaises de crin noir.

Mrs. Haie me regardait de façon hésitante. Je m’imaginai qu’elle cherchait à deviner ce que j’avais su déchiffrer de cette histoire. Et je crus comprendre que si elle s’était tue si longtemps, c’était peut-être dans l’espoir qu’un jour quelqu’un verrait ce qu’elle, avait été seule à voir. J’attendis que sa confiance en moi se fût affermie, puis je dis :

— En effet, c’est bien pénible de les voir tous les trois ensemble dans cette maison…

Son front bienveillant se rembrunit, et elle fronça les sourcils.

— Cela a toujours été terrible, je me trouvais ici même au moment où on les remonta tous les deux. On coucha Mattie dans la chambre que vous occupez maintenant. Nous étions de grandes amies, elle et moi. Je devais me marier le printemps suivant, et il était convenu qu’elle serait ma demoiselle d’honneur… Quand elle reprit connaissance, je montai près d’elle et passai toute la nuit à son chevet. On lui avait donné des narcotiques, et elle sommeilla jusqu’au matin. Puis, à ce moment, elle revint à elle tout d’un coup, et me fixant de ses grands yeux, elle me dit… Oh ! je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ceci, s’écria Mrs. Hale, s’interrompant brusquement.

Elle enleva ses lunettes, essuya la buée des verres et les plaça sur son nez d’une main mal assurée…

— On sut le lendemain, continua-t-elle, que Zeena Frome avait renvoyé Mattie à l’improviste parce qu’elle avait engagé une servante… Les gens d’ici n’ont jamais bien compris comment il se faisait qu’Ethan et Mattie fussent en luge au moment où ils auraient dû être en route pour la gare des Flats. Moi-même je n’ai jamais su ce que Zeena en pensait : je ne le sais pas aujourd’hui. Personne ne connaît les pensées de Zeena… Quoi qu’il en soit, sitôt qu’elle apprit l’accident, elle accourut auprès de Frome, qu’on avait installé au presbytère. Et dès que les médecins l’autorisèrent à transporter Mattie, Zeena l’envoya chercher et la fit ramener à la ferme.

— Et depuis lors, Mattie Silver y est toujours restée ?

— Elle n’avait nulle part ailleurs où aller, répondit simplement Mrs. Hale.

Mon cœur se serra en pensant aux dures nécessités qui pèsent Sur les pauvres.

— Oui, depuis ce jour elle a toujours vécu avec eux, Continua Mrs. Hale, et Zeena a fait ce qu’elle a pu pour elle et pour Ethan. Ce fut un virai miracle, quand on pense combien elle était malade elle-même… mais lorsqu’on eut besoin d’elle, elle parut comme ressuscitée. Non pas qu’elle ait jamais cessé de se droguer ; même, elle a encore, des crises de temps en temps. Cependant elle a trouvé la force de les soigner tous les deux depuis plus de vingt ans, elle qui, avant l’accident, se croyait incapable de se soigner elle-même.

Mrs. Hale s’interrompit un moment… Je restai silencieux, absorbé dans la vision que ces mots évoquaient.

— C’est épouvantable pour tous les trois, murmurai-je.

— Oui, ce n’est pas gai… Ajoutez à cela qu’aucun d’eux n’est facile à vivre. Mattie l’était avant l’accident : je n ’ai jamais connu une plus douce nature. Mais elle a trop souffert… C’est ce que je réponds toujours quand on vient me raconter que son caractère s’est aigri. Quant à Zeena, elle a toujours été maniaque ; mais c’est étonnant comme elle supporte la mauvaise humeur de Mattie… Je l’ai vu de mes propres yeux. Cependant les deux femmes se chamaillent parfois, et alors le visage d’Ethan fait pitié. Dans ces moments-là, je crois bien que c’est lui qui souffre le plus… En tout cas, ce n’est pas Zeena ; elle n’en a pas le temps… C’est bien malheureux, termina Mrs. Hale, qu’ils soient tous trois renfermés dans cette cuisine. L’été, quand il fait beau, on roule Mattie dans le parlour, ou bien devant la porte de la maison, et les choses vont un peu mieux… Mais l’hiver, il y a le bois à économiser, car les Frome n’ont pas un cen­time de trop…

Mrs. Hale poussa un soupir de soulagement : elle semblait heureuse de s’être enfin déchargée de son secret. Je croyais qu’elle ne me dirait plus rien ; mais elle céda tout à coup à un accès de complète franchise.

Enlevant ses lunettes de nouveau, elle se pencha vers moi par-dessus le tapis de table en laine frangée, et poursuivit à mi-voix :

— Il y eut un moment, environ une semaine après l’accident, où l’on crut que Mattie ne vivrait pas. Eh bien ! je prétends, moi, que c’est grand dommage qu’elle ne soit pas morte. Je l’ai dit tout de go, un jour, à notre pasteur, qui en fut scandalisé. Seulement, voyez-vous, il n’était pas là le matin où elle revint à elle pour la première fois… Et je répète que si elle était morte, Ethan, lui, eût pu vivre ; tandis que main­tenant je ne vois guère de différence entre les Frome de la ferme, et ceux qui sont couchés dans le cime­tière… sauf que ces derniers sont en paix, et qu’il faut bien que leurs femmes se taisent…



paris. — typ. plon-nourrit et cie, 8, rue garancière. 29840.