Souvenirs (Montpetit) tome I/03

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L’Arbre (Ip. 41-48).

FLIRT AVEC THEMIS


L’étudiant en droit tâchait de trouver une étude où faire sa cléricature. Il y avait les grands bureaux où le clerc était rémunéré, parfois avec largesse, et les bureaux de moindre importance où le futur avocat ne touchait rien, ou presque. Mais il apprenait, du moins en principe, la procédure.

Le premier clerc — l’ancien — initiait le nouveau venu, lui transmettait les habitudes et les traditions de l’étude, le conduisait au Palais de Justice pour lui montrer comment accorder un coup d’œil aux plumitifs, compulser les dossiers, produire les pièces en les jetant dans des ouvertures pratiquées sous les comptoirs, lier connaissance avec les fonctionnaires et les amadouer, acheter des timbres judiciaires, distribuer quelques signatures.

L’étudiant fréquentait aussi le prétoire. Il allait entendre plaider le patron et d’autres avocats que la curiosité lui faisait rechercher ou que le hasard lui présentait dans les chambres solennelles, parfois froides, parfois chaudes de monde, toujours nues et sévères où la justice accomplissait sans lassitude apparente sa tâche suzeraine. Curieux, on le pense bien, de ces joutes judiciaires, il appréciait le côté métier, les attitudes, l’éloquence, les arguments, la psychologie des maîtres.

La Cour d’assises, les jours de grandes vedettes, faisait salle comble : les étudiants s’y installaient dès la première audience, suivaient l’interrogatoire des témoins et de l’accusé, s’essayaient à prévoir et à peser les réactions de l’avocat général, les jeux de la défense, le résumé de la preuve et la charge du juge.

Le moment du verdict nous pressait autour du tribunal, surtout lorsqu’il s’agissait d’une condamnation à la peine capitale. Le juge, revêtu des signes de l’autorité, couvert du tricorne, prononçait en présence du shérif : «Je vous condamne à être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

C’était le frisson professionnel. Que de figures sont gravées en moi de ce poignant spectacle. Les acquittements nous faisaient rêver d’avenir lourd de succès : au lieu de la soutane blanche de Saint-Dominique, dont une minute j’avais subi l’éblouissement, la toge piquée du rabat !

C’est auprès de l’honorable Lomer Gouin que mon beau-frère, Arthur Lamarche, m’avait conduit. « N’oublie pas, m’avait-il rappelé, que c’est un ministre. » J’étais impressionné, mais plein d’espoir. M. Gouin m’accueillit avec bonté et m’admit comme second clerc. Je me mis au travail, tout de suite intéressé.

Le bureau était vivant. Il abritait les initiatives les plus variées. On y faisait du droit, évidemment, et de la politique. Les deux grands patrons, l’honorable Lomer Gouin et M. Rodolphe Lemieux, étaient au premier rang du monde juridique et parlementaire. Leur associé, M. Évariste Brassard, un des plus ardents travailleurs que j’aie connus, les secondait admirablement. Dans les bureaux prenaient place Honoré Mercier, un homme exquis, et Olivar Asselin, secrétaire de M. Gouin, bouillonnant d’idées.

Je me grisais de cette atmosphère, sans bien me rendre compte de ses complexités. De mon coin, — j’occupais un pupitre dans la salle d’attente — je regardais passer les hommes que l’amitié, l’intérêt ou les mille embarras de la vie conduisaient auprès de mes patrons. Des discussions bourdonnaient autour de moi, dont je ne distinguais pas toujours la nature. Je sentais s’agiter des mouvements qui m’étaient étrangers, car j’étais quantité négligeable, mais dont le caractère, imprécis pour moi, me retenait comme une promesse.

Ai-je vu naître, à cette époque, le mouvement nationaliste ? Il me semble que j’aperçois par-dessus l’épaule d’Olivar Asselin, écrit de sa main nerveuse, un programme qui devait être repris plus tard.

Je quittai l’étude avec regret pour mettre la dernière main à mes examens de licence en droit et d’admission au Barreau. J’emportais de ce séjour rue Notre-Dame un réconfortant souvenir. Toujours, l’accueil m’y avait été aimable malgré mes manques et mes absences.

L’honorable M. Gouin se montrait, à mon endroit, d’une grande condescendance. J’eusse aimé lui être utile à quelque chose, mais que pouvais-je faire sinon lui être attaché de mon obscure affection. Durant les heures vides du midi, il me parlait parfois, ayant pris place à côté de ma table de travail. Il m’interrogeait sur mes goûts : « Aimez-vous le droit ? » me demandait-il. J’acquiesçais d’un geste vague. « Que désireriez-vous de mieux ? Le droit est une belle carrière, et rémunératrice. C’est une carrière libre aussi. Il suffit de quelques bonnes causes pour assurer sa vie. » Je l’écoutais, à moitié convaincu. Déjà, je voyais passer des galères vers des pays lointains.

Selon la coutume, l’examen d’admission au Barreau eut lieu en juin, à Québec. Il faisait une chaleur d’enfer. Nous étions réunis, toutes fenêtres ouvertes, dans une salle du Palais de Justice. Les examinateurs tournaient autour de nous qui les suivions du coin de l’œil. L’un d’eux sauta sur une pauvre montre d’un dollar que j’avais placée devant moi ; le cadran était couvert des signatures de mes amis et cela faisait un ensemble bizarre qui paraissait un aide-mémoire cabalistique. L’homme considéra longuement cet objet hétéroclite, et me le rendit. Futurs gardiens de la loi, nous riions sous cape de ce tour, le dernier sans doute, joué à l’autorité.

J’avais — nous avions tous — la frousse de rester sur le carreau. Pour préparer les voies, je téléphonai à ma fiancée que le droit criminel me paraissait faiblard et le droit civil embarrassant. Elle comprit, et n’en crut rien. Admis à l’oral, nous étions sûrs de notre affaire : c’est de règle. Quelques questions bizarres ou usuelles qui viennent à des examinateurs en fin de séance. Et puis, le serment sur les saints Évangiles. J’étais avocat. Et j’étais assommé. Je partis pour Morigeau, revoir mes vieux parents. À chaque tour de roue, il me semblait m’éveiller d’un rêve et je murmurais, comme le héros d’un conte d’Alphonse Daudet, une chose, toujours la même : « Je suis avocat, je suis avocat ». Qui a passé par cette épreuve me comprendra.

Toujours moitié bon, moitié mauvais, je ne pus exercer ma profession avant quelques mois, ayant négligé « sans raison valable », ainsi que je disais déjà, de faire enregistrer mon brevet de cléricature. Je présentai une requête au Barreau qui voulut bien lever l’interdit. Et j’ouvris une étude toute neuve, en société avec mon vieux camarade et fidèle ami, Arthur Vallée.

C’était aux environs du Palais de Justice, dans les immeubles anciens qui faisaient le coin de la rue Saint-Gabriel et de la rue Notre-Dame. Un bureau modeste, mais suffisant pour nous, on le pense bien. Nous avions pour voisin Arthur Beauchesne qui, vers quatre heures, entonnait tout à coup un formidable per omnia saecula saeculorum, et le notaire parfait, Camille Paquette. Plus loin, au fond du corridor, la raison légale Beaudin, Saint-Germain et Loranger, où nous étions sûrs de trouver secours en cas de détresse dans les premiers exercices de notre profession.

À la vérité, nous n’avions pas beaucoup de causes ; mais nous en avions. Nous touchions quelques honoraires, et nous avions décidé — ce que nous ne fîmes pas — d’encadrer notre second dollar. Pourquoi le second ? Parce que, disions-nous en riant, nous déclarerons que nous avons bu le premier. Immense blague, car ni mon associé ni moi ne touchions un verre d’alcool. Non par mérite, mais par une répulsion dont je bénissais le ciel.

Je plaidai tant bien que mal quelques causes. J’avais la crainte du prétoire et j’interrogeais les témoins en tremblant. Au fond, je ne m’y fis jamais. J’aimais conseiller le client, me porter vers lui de ma jeune autorité ; malheureusement, comme mon père et bien d’autres, je ne savais pas réclamer des honoraires, malgré toute ma bonne volonté.