Souvenirs (Montpetit) tome I/04

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L’Arbre (Ip. 49-64).


ORIENTATIONS


Mais le démon me tenait toujours, celui de la parole et de l’écriture. L’enseignement m’avait tenté dès le Séminaire de philosophie où je jouais parfois les répétiteurs en usant d’un latin inimaginable : Atqui caressime condiscipule. L’honorable Honoré Gervais, à qui je dois tant, qui m’avait traité en enfant gâté tout le temps de mon séjour à l’Université et surtout au moment de l’examen final, et le juge Eugène Lafontaine, pour qui j’avais une grande affection, devaient me prêter leur appui.

Ayant gardé de ma rhétorique le goût de l’éloquence, j’avais la faiblesse de m’y livrer dans les occasions que m’offrait ma vie d’étudiant et de jeune avocat. J’ai porté, sous des aspects différents, bien des santés aux dames. C’était, à cette époque, la clôture obligée de tout dîner officiel. Faute de mieux, je fignolais ces dangereuses pièces d’un soir dont je ne voulais tout de même pas me faire une spécialité. J’en ai gardé quelques-unes qui furent imprimées. Elles portent bien la marque d’un esprit nourri de littérature et de droit. Elle font le tour de la femme, qu’elles blaguent avec gentillesse et respect. Surtout, elles sont bourrées de citations comme c’était mon travers, et celui de tant de jeunes gens. On apprend plus tard, et difficilement, à exprimer sa propre pensée.

J’ai aussi tourné « la meule du journalisme ». J’y cherchais le secret de l’expression rapide et une allure combative, sans trouver ni l’un ni l’autre. J’y prenais aussi un plaisir d’ordre littéraire.

J’avais envoyé quelques notes aux journaux sur des sujets anodins quand le hasard me confia, non pas la direction mais, si je puis dire, la disposition d’un hebdomadaire. Ai-je jamais su à qui il appartenait ? J’ai gardé l’impression d’y avoir tenu, à certains moments, tous les emplois, rédigeant des articles de tête, des aperçus d’ordre économique et des chroniques sur n’importe quoi. Il m’est même arrivé, une fois ou deux, de remplir à moi seul tout le journal ou presque.

Je touchais une mince rémunération : quelques dollars chaque semaine, trois si je me rappelle bien. Un jour, je reçus d’un annonceur un panama de seconde zone dont je n’étais pas médiocrement fier.

Je m’amusais ferme à remuer ce journal-joujou, à tirer les ficelles de cette mécanique. Sans malice, je prenais plaisir à lutter contre des adversaires, d’ailleurs estimés, jugeant les hommes et les événements avec un imperturbable aplomb, dressant contre les moulins des bras enfantins. Chez les voisins d’en face, on nous traitait de « feuille de chou » ; nous rétorquions en réclamant de la dignité. C’était tordant. Nous défendions les idées et les initiatives du parti et la tunique de nos chefs, blanche de soupçons. Ce qu’ils préconisaient était excellent par définition, ce qu’ils condamnaient, ridicule ou méprisable.

J’apportais à ce jeu anonyme l’ardeur, presque la conviction d’un néophyte. Je mêlais des souvenirs littéraires à cette prose politique, pour varier le ton et retenir le lecteur moins partisan. Je me faisais chroniqueur, même chroniqueuse, car nous avions un Courrier comme c’était déjà de mode, — Courrier de Jeanne ou de Paulette, de Panine peut-être, je ne sais plus — auquel je répondais avec les précautions ordinaires et par mille facéties sur l’usage d’un parfum ou le décorum des visites aux jeunes filles.

Pour emplir les colonnes, je découpais les textes que j’avais consacrés à des problèmes plus élevés et je les servais par morceaux. Cela donnait du jeu et occupait les espaces. Nous nous intéressions aussi au mouvement des lettres. Je crois même retrouver, dans un article, le prix David avant le fait. En tout cas, nous nous faisions la main, les mains plutôt, à des tâches variées, même si elles étaient imprécises ou naïves.

Je dois peut-être à cette fantaisie hebdomadaire plus que je n’ai jamais su. Deux articles devaient attirer sur moi l’attention, peut-être l’inquiétude des chefs, deux innocents pastiches que j’avais signés d’un pseudonyme qui évoquait un nom considérable. Je m’étais amusé à attraper l’allure et la forme de mon modèle et j’avais donné à cette prose d’emprunt un tour suffisamment véridique pour qu’on se trompât sur son origine. Je jetais une pierre dans la mare aux grenouilles. Mes deux articles éveillèrent des querelles. Quand j’avouai en être l’auteur on fut fort étonné. On les avait attribués à un homme politique très en évidence. Qu’y ai-je gagné au juste ? Je ne sais pas. Peu après, l’hebdomadaire cessait de paraître et des préoccupations plus graves m’emportaient.

Je cultivais ce genre hybride auquel j’allais m’attacher, hélas ! la conférence. Tout jeune avocat, je débutai au Cercle Ville-Marie où je parlai d’Edmond Rostand. Je racontai sa naissance, sa libre enfance, ses premiers vers et ceux de Rosemonde Gérard ; puis, ses approches du théâtre et l’éclatant succès de Cyrano. Rien d’original, mais une vie que j’avais allégée de mon mieux. Étude livresque, évidemment, emplie de détails et d’exactitude. Je me rendis compte plus tard que l’on pouvait juger Rostand différemment ; mais je suis resté fidèle à Cyrano qui nous éblouissait alors que nous le lisions sous cape en philosophie.

Ma mère voulut bien venir m’entendre et juger ma première tentative. Elle fut charmante, à son habitude, mais elle me dit doucement : « Comme ton style est contracté et ta pensée enfermée dans une gangue. Ton père était plus ouvert, il débordait d’images et sa prose courait toute seule le long de sa plume vive. » C’était juste le contraire de ce que m’avait reproché naguère mon professeur de littérature. J’ai essayé de profiter de ces deux leçons ; mais, pour se refaire, à qui s’adresser dans les redoutables solitudes de ce pays ?

Je crois que ces travaux me faisaient tort dans l’esprit de ceux qui, dès l’Université, s’étaient intéressés à moi. C’était toujours de la littérature que j’offrais, des crèmes plutôt que le brouet bourgeois. Pourquoi ne pas tourner mes préoccupations, sinon mes préférences, vers des sillons de terre moins légère ?

À la suite de ce conseil, j’orientai mes études vers les problèmes économiques et leurs conséquences sociales. Je me sentais d’ailleurs attiré de ce côté par le souvenir de mon père qui s’y était livré. Dans un recueil d’articles qu’il avait constitué, et que malheureusement je ne retrouve plus, figurait le texte d’une conférence sur l’économie politique prononcée au Monument national, si j’ai bonne mémoire, par un Français, M. Savary. Je l’avais lu avec avidité, car les sources sur ce sujet dédaigné n’abondaient pas.

Après quelques mois de recherches et de travail, je prononçai deux conférences : l’une sur La Question sociale et les Écoles sociales, l’autre sur L’Économie politique. Puis une troisième, un peu plus tard, sur Le Féminisme vers lequel m’avaient sans doute dirigé mes propos aux dames lors des banquets passés et encore si proches.

Je traitais ces sujets de façon livresque, moitié en économiste — si l’on peut dire ! — et moitié en littérateur. Les allusions littéraires, les citations, voisinaient avec les affirmations d’une doctrine prudente.

Ce mode d’expression, je le constatai plus tard, se rapprochait assez du modèle français que mes lectures m’avaient suggéré, fût-ce inconsciemment. N’était-ce pas la seule manière — cette forme assouplie par un souci littéraire — de gagner le public à un genre rébarbatif et que Taine avait déclaré plus ennuyeux que les autres ? Ce qui me console dans cette pauvreté relative, c’est d’y retrouver une préoccupation nationale qui ne m’a jamais quitté.

Les textes de ces conférences, publiées dans Le Semeur et La Revue Canadienne, me tinrent lieu de thèse et, en quelque sorte, me conduisirent au professorat, objet de mes rêves.

Je réalisai mon ambition plus tôt que je ne pensais. La Faculté de droit, à l’instar des facultés de France, avait fondé un cours d’Économie politique. Lorsqu’il s’agit de désigner un titulaire, on pensa à moi et on fit valoir les quelques conférences que j’avais données sur des sujets d’ordre économique et social. Mon nom fut agréé, grâce à de précieux appuis.

C’était un essai. J’étais professeur sans l’être tout à fait. La note que l’on passa dans les journaux était prudente : j’étais chargé de cours, mais pas ipso facto professeur. Comment dit-on ? Ad probationem ! Le juge Mathieu, en annonçant la nouvelle, invita le public à la première leçon. — « Et les dames ? » lui avait-on demandé. — « Elles seront tolérées. » Inutile de dire qu’il n’en vint pas.

L’inauguration eut lieu le 18 janvier 1907. Je fus « intronisé », disaient drôlement les journaux de l’époque, par Monsieur le juge Lafontaine, parrain du cours, et en présence de quelques notabilités et de nombreux amis venus encourager mon audacieuse tentative.

Les premières leçons marchèrent assez bien parce que j’utilisai les travaux que j’avais faits en vue de mes conférences antérieures ; mais ce fut bientôt le gouffre, où je devais chaque jour jeter une question nouvelle. Rien ne parut, heureusement ; mais je me rendais compte de mes insuffisances.

On me les fit toucher du doigt, d’ailleurs, car on ne voudrait pas que dans notre pays un succès, même relatif, fût pardonné, pour reprendre le mot de mon maître de rhétorique.

Dans un article du Canadien, Gaston Duval — était-ce un pseudonyme ? — m’asséna un coup droit. Il félicitait l’Université Laval de la « quasi-création » d’un cours d’Économie politique, si nécessaire dans notre pays riche en ressources naturelles. Puis il ajoutait : « Je ne connais pas le nouveau titulaire, mais eût-il tous les talents du monde qu’il ne réussirait pas, sans des études profondes, à faire un cours d’économie politique qui exige de l’expérience et de nombreuses recherches. En France, cette nomination ferait sourire. Il faut croire qu’ici on est moins exigeant ». Et pour conclure : « Le résultat de cette grave erreur, c’est que ce cours manquant dès en son début (sic) d’une interprétation (?) imposante par un savoir et une expérience qui doivent être à la base de toute chaire, ne sera ni plus ni moins qu’une lecture que la grande majorité de ceux qui veulent connaître les principes de cette science préféreront faire à tête reposée dans leur cabinet de travail. Et qui pourra les en blâmer ? »

Ce monsieur — vit-il encore ? — n’a jamais su l’immense service qu’il m’a rendu. Il avait tellement raison. À vrai dire, il aurait pu être positif : réclamer, par exemple, un séjour en Europe en vue d’une préparation sérieuse ; mais sa prose aurait perdu sa raison d’être. J’en parlai à un Sulpicien ami qui me conseilla d’aller étudier à l’étranger. Je ne demandais pas mieux.

Je m’adressai à mon ancien patron, l’honorable M. Gouin, qui me convoqua à l’Hôtel Viger, un matin d’hiver. Il reprit la conversation interrompue depuis le bureau, approuva mon projet et me demanda de consulter un retour d’Europe sur le coût de la vie en France.

Le docteur Bruneau, à peine arrivé de Paris, me guida : la vie avait augmenté depuis l’Exposition de 1900 ; il fallait compter un cinquième de plus si l’on voulait subsister. Je faisais des calculs, mais j’eusse accepté n’importe quoi pour partir d’abord. Je fis part de mon enquête à M. Gouin. Il me proposa une somme et me recommanda d’y aller « avec économie ». Comment aurais-je dit le contraire ? J’étais au comble de mes rêves.

C’était la Corporation de l’École des Hautes Études commerciales, récemment constituée, qui m’envoyait en Europe pour deux ans, le temps que prendrait la construction de l’immeuble de l’avenue Viger. J’avais l’espoir, sinon la promesse, d’occuper à mon retour la chaire d’Économie politique dans cette institution. C’était une chance inespérée.

Je la devais, pour une large part, à un homme de qui j’ai gardé un souvenir profond : Honoré Gervais. Si loin que je remonte dans notre vie universitaire, je le trouve à nos côtés, mêlé à nos initiatives, attentif à notre formation, toujours prêt à nous aider de ses conseils et de son appui.

Parmi nos maîtres, c’est un de ceux vers qui nous allions d’instinct chaque fois que nous sentions quelque part une menace ou un embarras. Il avait l’esprit ouvert et le cœur sur la main. Au moment des examens, il se rapprochait de nous et, le sachant membre du jury, nous étions confiants. Il avait l’art de questionner, de faire valoir ses élèves, de les porter en quelque sorte. À l’examen oral surtout : si le candidat était solide, la communion qui s’établissait entre le maître et lui faisait des miracles. C’était comme un rebondissement de la balle sur la raquette, dans une atmosphère brève mais intense.

M. Gervais s’était fait l’apôtre de l’enseignement professionnel ou spécialisé. Il comprenait la nécessité d’orienter les études vers les carrières négligées jusque-là. Son grand mérite fut de mettre son énergie à développer les écoles existantes et à en susciter de nouvelles.

Quand on examine, à la suite de Léon Gérin, par exemple, ou d’Errol Bouchette, le point qu’avait atteint notre évolution économique, on conclut avec eux qu’il fallait doter la population d’écoles techniques ou professionnelles pour lui permettre d’assurer sa participation plus active à la production. M. Gervais se donna à cette tâche : École d’architecture, Écoles techniques, École polytechnique, École des Hautes Études commerciales, son action se portait partout. C’est à l’École des Hautes Études que je le retrouvai. Il faisait partie du Conseil d’administration, avec Isaïe Préfontaine et Honoré Mercier. Il avait appuyé ma candidature et obtenu ma désignation comme boursier à Paris.

Je suis arrivé en France en 1907, sur un bateau qui avait été le roi de l’océan et que l’on réservait aux petites bourses depuis que les palaces flottants l’avaient détrôné, le Parisian. Terré à Montréal, au bout du grand fleuve, je n’avais jamais vu la mer et j’en suivais les mouvements avec avidité, émerveillé de ce qu’elle m’offrait d’inattendu et de dangereux. Au Havre, par le hublot — nous étions arrivés de nuit — j’aperçus un gabelou qui traînait son sabre et se frisait la moustache : premier citoyen, représentant de l’autorité dans un pays libre et indépendant, étrange révélation à mon âme coloniale.

J’arpentai les rues du Havre avec une ardente curiosité. La vie y coulait, si nouvelle pour moi ; elle se plaisait même à m’accueillir par toutes les manifestations qu’elle réserve à la matinée : je croisai un enterrement, je vis défiler le joyeux cortège d’un mariage. J’entrais en contact avec la France, aussitôt adapté et ravi.

Je pris mon premier déjeuner dans un tout petit restaurant, peut-être une crémerie : du café à la saveur plus amère et des croissants dont le goût ne m’a plus quitté. Il faisait soleil. Nous étions près du port. La rue s’éveillait. Les marchands ambulants, comme au premier acte de Louise, lançaient leurs produits à tous les échos : « À l’anguille de Seine, à l’anguille ! » « J’ai d’la carpe encore vivante ! » « V’la l’maquereau frais, v’là l’maquereau ! » Tout cela me ravissait. Je commençais de vivre le grand rêve de ma vie.

Le train nous attendait, un jouet d’enfant au cri suraigu et bref. Il traversa la Normandie grasse. Quelle nouveauté, ce pays humanisé. Rien de la sauvagerie immense — et si belle, dans l’ensemble — que je venais de quitter ; mais une terre soignée jusque dans ses recoins, couvée.