Souvenirs (Tolstoï)/46

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 175-176).

JEUNESSE



XLVI

OÙ JE FAIS COMMENCER MA JEUNESSE


J’ai dit que ma liaison avec Dmitri m’avait ouvert de nouveaux points de vue sur la vie, son but et notre place dans l’ensemble des choses. Le fond de cette nouvelle manière de voir était la conviction que la destinée de l’homme est de tendre au progrès moral et que ce progrès est possible, facile et indéfini. Je me bornais néanmoins, pour le moment, à jouir des idées nouvelles découlant de cette conviction et à former des plans de vertu magnifiques pour l’avenir. Du reste, il n’y avait rien de changé à ma vie ; elle s’écoulait toujours dans les futilités et le désœuvrement.

Les pensées vertueuses que j’échangeais, dans nos conversations, avec mon ami adoré, « cet étonnant Dmitri », comme je me disais alors à demi-voix, n’avaient encore séduit que mon esprit ; je ne m’en étais pas encore emparé par le sentiment. Il vint un moment où elles s’imposèrent à moi avec une force nouvelle et m’apparurent comme une révélation morale, tellement que je fus effrayé en songeant au temps perdu et que je résolus de faire à l’instant même, sans perdre une seconde, l’application de mes idées à la vie : j’avais la ferme intention de ne plus jamais en modifier aucune.

C’est à ce moment que je fais commencer ma Jeunesse.

J’allais avoir seize ans. Je prenais toujours des leçons ; Saint-Jérôme continuait à surveiller mon éducation et je me préparais, bien à contre-cœur, à entrer à l’Université. En dehors des leçons, mes occupations consistaient en rêveries solitaires et décousues ; en exercices de gymnastique, afin de devenir l’homme le plus fort de toute la terre ; en flâneries sans but, sans penser à rien de précis, dans toutes les pièces de la maison, plus spécialement dans le corridor des chambres des servantes ; enfin, en séances devant mon miroir, que je ne quittais du reste jamais sans un sentiment de profond découragement et même de dégoût.

J’étais persuadé que non seulement j’étais laid, mais que je n’avais pas les consolations, usitées en pareil cas. Je ne pouvais pas me dire que j’avais une figure expressive, ou spirituelle, ou noble. Rien d’expressif : de gros traits communs et laids, de petits yeux gris beaucoup plutôt bêtes que spirituels, surtout quand je me regardais dans la glace. Encore moins quelque chose de mâle : bien que je fusse assez grand et très fort pour mon âge, tous les traits de mon visage étaient mollasses, sans contours arrêtés. Rien de noble non plus : au contraire, je ressemblais tout à fait à un moujik, et j’avais des pieds, des mains, d’une grandeur ! À l’époque dont je parle, cela me paraissait une grande honte.