Souvenirs (Tolstoï)/54

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 199-202).


LIV

PRÉPARATION AUX EXAMENS


Le jeudi après Pâques, papa partit pour la campagne avec ma sœur, Mimi et Catherine. Dans toute la grande maison de grand’mère, il ne resta que Volodia, moi et Saint-Jérôme. Les dispositions dans lesquelles je m’étais trouvé le jour de ma confession et le jour de ma visite au couvent achevèrent de s’effacer, ne me laissant qu’un souvenir vague, bien qu’agréable. Ce souvenir lui-même ne tarda pas à s’engloutir dans les impressions nouvelles d’une vie plus libre.

Le cahier portant l’en-tête Règles de vie demeura enfoui avec mes cahiers de devoirs. L’idée de me fixer des règles pour toutes les circonstances de la vie et de les suivre fidèlement me plaisait toujours autant. Elle me paraissait toujours facile à réaliser ; et, en même temps, je lui trouvais de la grandeur. J’avais l’intention de la mettre à exécution ; seulement j’oubliais de le faire et je remettais à plus tard. Ce qui me consolait, c’est que toutes les idées qui me venaient à présent dans la tête rentraient d’elles-mêmes dans l’une des trois divisions des Règles et devoirs : envers le prochain, envers soi-même et envers Dieu. « Je mettrai tout ça, pensais-je, et encore beaucoup d’autres idées qui me viennent sur le même sujet. » Je me demande souvent à quel moment j’ai été le plus près de la vérité : à l’époque où je croyais à la toute-puissance de l’esprit humain, ou à l’époque où je me suis mis à douter de la vigueur et de l’étendue de notre esprit, parce que mon propre développement s’était arrêté ? Je suis incapable de me donner une réponse positive.

Le sentiment de la liberté et cette attente juvénile, dont j’ai parlé, d’un événement extraordinaire, me causaient une telle agitation, que je n’étais vraiment pas maître de moi et que je me préparai très mal à mes examens. Le matin, par exemple, j’étais dans la classe et je savais qu’il fallait absolument travailler, car il y avait deux des questions de l’examen du lendemain que je n’avais même pas lues. Tout à coup une odeur de printemps entre par la fenêtre : il me semble de la dernière importance de chercher à me rappeler une certaine chose, mes mains posent d’elles-mêmes leur livre, mes pieds se mettent d’eux-mêmes en mouvement et me promènent de long en large, c’est dans ma tête comme si quelqu’un avait poussé le bouton et mis la machine en mouvement ; ma tête se remplit tout naturellement, tout facilement, d’images changeantes et gaies, qui défilent avec une telle rapidité, qu’à peine ai-je le temps de distinguer leurs couleurs éclatantes. Une heure se passe, puis deux, sans que je m’en aperçoive.

À un autre moment, je suis également assis devant mon livre. Toute mon attention est concentrée sur ce que je lis. Soudain j’entends dans le corridor des pas de femme et un frôlement de jupe…… À l’instant, tout me sort de la tête, et impossible de rester assis, bien que je sache parfaitement que la seule personne qui puisse passer dans le corridor est Gacha, la vieille femme de chambre de ma grand’mère. L’idée que ce pourrait être Elle me traverse l’esprit, ou bien je me dis : « Si ça commence et que je le laisse échapper. » Je ne fais qu’un bond jusqu’au corridor et je constate que c’est en effet Gacha ; mais ma tête est partie pour longtemps : le bouton a été poussé et je suis derechef tout à l’envers.

Une autre fois, c’est le soir. Je suis seul dans ma chambre, avec une chandelle de suif. Je lève le nez une seconde de dessus mon livre, pour moucher la chandelle ou pour m’arranger sur ma chaise, et je vois qu’il fait noir dans les coins, et j’entends que toute la maison est silencieuse…… il m’est de nouveau impossible de ne pas m’interrompre pour écouter ce silence, pour regarder par la porte ouverte l’obscurité de ma chambre, pour rester un temps infini immobile ou pour aller errer dans le rez-de-chaussée désert. Souvent aussi, le soir, je passe des heures dans la grande salle à écouter Gacha, qui se croit seule et qui joue « les Rossignols », avec deux doigts, sur le piano, à la lueur d’une chandelle. Et la nuit, quand il fait clair de lune, il m’est positivement impossible de ne pas me lever et de ne pas aller m’asseoir sur ma fenêtre, où je reste si longtemps à contempler le toit éclairé de la maison Chapochnikof, le joli campanule de notre entrée et l’ombre formée par l’enclos et les arbres sur le petit chemin du jardin, que, le lendemain matin, j’ai de la peine à me réveiller à dix heures.

Sans les professeurs, qui continuaient à me donner des leçons ; sans Saint-Jérôme, qui piquait de temps à autre mon amour-propre ; avant tout, sans le désir d’avoir l’air capable aux yeux de mon ami Nékhlioudof, — autrement dit, de passer un bon examen, chose que Nékhlioudof considérait comme très importante, — sans tout cela, le printemps et la liberté auraient été cause que j’aurais oublié tout ce que je savais et que je n’aurais jamais été reçu.