Souvenirs d’Amérique et de Grèce/Chapitre IX

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Librairie Hachette (p. 139-159).

LETTRES OLYMPIQUES



i

Athènes, 26 mars 1896.

Le printemps athénien est double, cette année. Il réchauffe, à la fois, l’atmosphère éclaircie et l’âme populaire. Il fait pousser entre les dalles du Parthénon les fleurettes odorantes et sur les lèvres fières des Palikares pose un sourire satisfait. Le soleil brille et les Jeux Olympiques sont proches. Plus rien ne subsiste des craintes, des ironies de l’an passé. Les sceptiques se sont tus ; les Jeux Olympiques n’ont plus d’ennemis.

On a mis en vente des drapeaux français, russes, américains, allemands, suédois, anglais La brise de l’Attique soulève joyeusement leurs plis légers et les hommes en fustanelle qui flânent devant les pittoresques étalages de la rue d’Hermès se réjouissent à ce spectacle ; ils savent que « l’univers va venir » et approuvent les préparatifs que l’on fait pour le bien recevoir. Ces préparatifs sont multiples. Partout on gratte les marbres, on remet du plâtre neuf et de la peinture fraîche, on pave, on nettoie, on décore. La rue du Stade est en grande toilette avec son arc de triomphe et ses mâts vénitiens. Mais ce n’est plus la promenade favorite. L’intérêt est ailleurs : sur les bords, jadis dédaignés, de l’Ilissus. Chaque soir, vers cinq heures, les citoyens s’en viennent, en longue théorie, donner aux travaux du Stade le coup d’œil du maître. L’Ilissus est sans eau, comme d’habitude ; on ne s’en aperçoit plus. Un pont monumental enjambe maintenant le ruisseau célèbre et donne accès au terre-plein sur lequel ouvre le Stade restauré.

L’enceinte du Stade produit une impression intense qui s’avive encore par la réflexion. Voilà donc le tableau que les grands ancêtres ont tant de fois contemplé ! Il était sorti de nos yeux. Nous sommes, à ce point, déshabitués de voir une telle construction et ses lignes nous sont si peu familières qu’elle nous surprend tout d’abord et nous déconcerte. La silhouette du temple grec ne s’est jamais perdue ; les portiques et les colonnades ont connu vingt renaissances. Mais les stades étaient morts en même temps que l’athlétisme. On en savait les particularités architecturales ; jamais elles n’avaient été restituées. Un stade vivant ne s’était point vu depuis des siècles. Encore quelques heures et celui-ci vivra de cette vie collective que prête aux monuments la foule qui les emplit. On la verra de nouveau monter les escaliers, se répandre le long des gradins, s’amasser dans les passages ; foule bien différente, sans doute, de celle qui, pour la dernière fois, pénétra dans un stade semblable, animée pourtant par des sentiments analogues, par une même sympathie pour la jeunesse, par un même souci de la grandeur nationale.

Il y a place pour 50 000 spectateurs environ. Mais une partie des gradins est en bois, le temps ayant manqué pour tailler assez de blocs de marbre et les mettre en place. Après les jeux, la construction s’achèvera, grâce aux inépuisables largesses de M. Averoff ; des quadriges de bronze, des trophées, des colonnes viendront interrompre la monotonie un peu sévère des lignes. La piste centrale n’est plus poussiéreuse, comme jadis ; c’est une piste cendrée établie selon les dernières données de l’art moderne par un homme du métier venu d’Angleterre. Tout porte à croire qu’elle sera désormais jalousement entretenue par les Hellènes. Car — c’est un fait intéressant, — dans ce pays, où les exercices du corps ne comptaient plus d’adeptes, où quelques Sociétés d’escrime et de gymnastique de formation récente avaient tant de peine à recruter des adhérents, il a suffi de parler des Jeux Olympiques pour créer des athlètes. Les jeunes gens ont, subitement, pris conscience de la vigueur et de la souplesse emmagasinées dans la race ; leur ardeur a été si généreuse, leur entraînement si persévérant que les concurrents étrangers trouveront en eux des rivaux improvisés aussi redoutables que des vétérans.

Déjà les Hongrois sont arrivés ; on leur a fait une réception enthousiaste : des harangues ont été échangées ; la musique a joué. Ces jours-ci, les Allemands sont attendus, puis les Américains, les Suédois La nouvelle que le Conseil municipal de Paris a voté une subvention aux délégués français nous est parvenue au moment même où il y avait séance du comité des Jeux au palais du prince royal. Le prince s’est félicité de savoir que la participation de la France était désormais assurée. Nos représentants, malheureusement, ne prononceront pas encore le grec à la moderne ; M. Combes est venu trop tard !

ii

Athènes, 5 avril 1896.

L’approche des Jeux Olympiques n’a fait, cette année, qu’ajouter à l’habituelle gaieté de la semaine sainte athénienne. Les drapeaux innombrables qui tombent des fenêtres, les guirlandes de feuillage qui s’entrelacent au croisement des rues, semblent célébrer la fin du carême en même temps que la venue des étrangers et, dès le soir du vendredi saint, il s’est trouvé quelques propriétaires impatients qui ont illuminé leurs façades.

Le vendredi saint donne ici l’impression des réjouissances prochaines bien plus que du funèbre mystère qu’il commémore chez nous. La foule, vêtue de noir, qui parcourt la ville, n’a rien d’attristé. On se demande pourquoi, sur les monuments publics, le pavillon national est en berne, pourquoi la flotte et l’armée sont en deuil ; les cloches des églises emplissent l’air de sons stridents bizarrement scandés ; cette cacophonie ne rappelle nullement le tombeau ; elle évoque plutôt l’image de quelque barbare triomphe. De petites boutiques en plein vent sont établies dans les carrefours ; les portraits de la famille royale encadrés de verdure leur servent d’enseigne ; on y vend des cierges dont chacun fait provision. Par centaines circulent des agneaux noirs et blancs conduits par des bergers palikares, le teint bronzé, l’œil fier, artistement vêtus de tuniques déchirées. Ceux qui marchandent ces agneaux les palpent, les secouent durement et puis les emportent sur leurs épaules pour le repas pascal.

Le soir, à neuf heures, ont lieu les processions, les « Épitaphes », comme on les nomme. Chaque paroisse a la sienne. Elles se répandent par les rues, se dirigeant vers la place de la Constitution qu’elles traversent tour à tour. En tête viennent la croix, les porteurs de bannières et des troupes d’enfants chantant à plein gosier des Kyrie eleison. Une mélopée singulière qui semble monter des profondeurs du passé alterne avec ces litanies populaires ; il s’en dégage comme une lointaine impression de mort et d’exil ; les Israélites captifs à Babylone devaient chanter ainsi ; mais cette impression est fugitive et le bruit reprend, le bruit d’une grande masse d’êtres humains qui ont un motif de se réjouir et font de vains efforts pour comprimer leur allégresse. Des pétards éclatent ; çà et là, des flammes de Bengale s’allument, des fusées s’élancent, tandis que défilent avec leurs vêtements brochés d’or et leurs sombres coiffures les prêtres à grande barbe, lents et majestueux. Sur deux rangs vont les soldats, l’arme renversée, mêlés à la foule des fidèles qui tiennent des cierges allumés. Une odeur pénétrante de cire et d’encens s’élève jusqu’aux balcons des hôtels et des maisons particulières où les curieux sont entassés, tenant aussi de petits cierges qui pointillent d’or la nuit bleue ; on dirait que les constellations du ciel sont descendues parmi les hommes. Et les Kyrie eleison se perdent dans le lointain tandis qu’approchent les musiques militaires. Elles jouent des marches funèbres, mais trop vite, trop fort, avec trop d’entrain ; les accords mineurs veulent devenir majeurs comme si le triomphe se préparait sous la mort, comme si la résurrection poussait déjà la pierre du sépulcre où le Christ est à peine enseveli, et l’on s’attend à ce qu’une fanfare éclatante vienne soudain annoncer la délivrance suprême.

À peine trente-six heures et l’aube de Pâques se lèvera ; mais le peuple grec est incapable d’attendre jusque-là ; il passe l’après-midi du samedi saint dans une liesse croissante et, pour la seule fois de l’année peut-être, voit avec plaisir les lignes pures du Parthénon s’effacer avec le jour qui fuit. Cette nuit-là ne ressemble point aux autres ; elle apporte une promesse d’éternité À onze heures, la rue d’Hermès est envahie ; les troupes font la haie ; tout est noir et relativement silencieux ; les Athéniens glissent comme des ombres vers leurs églises ; mais le contraste est voulu ; ce silence et ces ténèbres rendront plus brillantes les illuminations, plus joyeuses les clameurs dont le douzième coup de minuit va donner le signal.

Sur la place de la Métropole, plus de 20 000 personnes sont réunies, une estrade est dressée. À la lueur tremblotante de quelques fanaux, on entrevoit sur cette estrade des armes qui scintillent, de brillants uniformes, une sorte d’autel sur lequel reposent des flambeaux d’or. Les voitures de la cour ont amené les princes, presque sans bruit, et autour d’eux s’échangent à voix basse des saluts discrets. On se croirait transporté dans les régions d’en dessous qu’éclaire un vague reflet du jour, qu’anime un semblant de vie. Tous les regards sont fixés sur la grande façade blanchâtre qui domine la place. On attend que la cathédrale d’Athènes ouvre ses portes.

Minuit sonne ! Les portes tournent sur leurs gonds. La nef apparaît inondée de lumière ; la lumière s’échappe, se répand sur la place où soudain tous les cierges s’allument. Chacun tenait le sien caché contre son vêtement et voici que des clartés naissent dans les plus obscurs recoins, aux fenêtres des maisons, sur les toits en terrasse et jusque dans les tours d’où les cloches répandent au loin la bonne nouvelle. Le Christ est ressuscité !

iii

Athènes, 9 avril 1896.

La « grande semaine » est commencée. Lundi dernier le roi Georges et la reine Olga sont entrés dans le Stade, aux sons des musiques qui jouaient l’hymne grec, cette harmonie en laquelle semblent se fondre les énergies du Nord et les douceurs de l’Orient. La reine était vêtue de blanc : le roi portait l’uniforme. Quand il eut pris place au fond de l’hémicycle dans son fauteuil de marbre, il fut harangué par le Prince Royal. Alors, se levant, il proclama l’ouverture de la première olympiade. Des chœurs montèrent aussitôt vers l’azur prolongeant, en quelque sorte, cette minute solennelle et lui donnant sa véritable signification historique. Les modes ont bien des fois varié depuis deux mille ans : la musique est demeurée ce qui traduit le mieux l’émotion d’une foule, ce qui accompagne le mieux l’ampleur d’un grand spectacle. Tout ce que les assistants devaient éprouver à l’inauguration du Stade, l’artiste grec Samara avait su le prévoir ; sa mélodie l’exprimait admirablement. L’ode olympique symbolisa l’allégresse populaire, ratifiant les paroles graves échangées entre le souverain et son fils. On voulut l’entendre une seconde fois et les applaudissements qu’elle souleva, se mêlèrent à ceux qui saluèrent l’entrée des athlètes. Ils débouchèrent de ce même souterrain, sous lequel avait disparu jadis la silhouette du dernier concurrent chassé par la décadence et maudit par l’Église. Ce jour-là, sans doute, il faisait morne dans le Stade ; entre les marbres l’herbe poussait déjà ; les spectateurs étaient clairsemés : quelques humbles, de ceux qui n’ont rien à perdre, venus pour protester contre les tendances nouvelles et affirmer leur attachement inébranlable aux traditions. Peut-être même la réunion fut-elle dispersée brutalement au nom d’une loi barbare, par une police mercenaire Comment ne pas songer à cela en voyant les marbres neufs, les spectateurs innombrables, les officiers aux brillants uniformes, et, pittoresquement réunies par le hasard, les coiffures tronquées des prêtres grecs, la soutane liserée de violet de l’archevêque d’Athènes et la robe blanche du Père Didon. Une seule chose est absente, que le monde civilisé ne sait plus produire, la couleur. Ni les toilettes claires des femmes, ni les galons dorés des militaires ne parviennent à rompre cet ensemble désespérément sombre où le noir domine. Ailleurs, nous n’y prendrions pas garde. Du reste, l’athlétisme moderne tient plus volontiers ses assises dans l’herbe et le feuillage : la couleur est fournie par la nature. Les organisateurs y aident en multipliant les pavois et les oriflammes, en drapant de pourpre les tribunes. Dans ce cadre où l’assistance se meut à l’aise, le drap des jaquettes et le feutre des chapeaux n’attirent pas le regard. Ici, au contraire, la ligne géométrique des gradins se prolonge indéfiniment, et ceux qui s’y entassent s’immobilisent les uns les autres Voilà qui n’était pas prévu et a causé à certains d’entre nous un instant de désillusion.

Au Vélodrome, surprise inverse. De la plaine, où il est établi, on découvre le Parnès, le Pentélique et l’Hymette ; l’Acropole pointe par-dessus les villas du nouveau Phalère ; le plus fin-de-siècle de tous les sports occupe ainsi le premier plan dans le plus classique des paysages. C’était un contraste redouté : la bicyclette au pied de Parthénon ! Que de fois n’a-t-on pas jeté ces mots, d’un accent pénétré, comme l’argument suprême contre la modernisation des Jeux Olympiques. Il ne paraît pas, à présent, que personne en soit choqué. Jouer au lawn-tennis devant le Colisée ou passer en automobile sous l’arc de Titus, voilà qui causerait une désagréable impression : les monuments romains datent ; ils ont un âge. Le Parthénon n’en a point, il est de tous les temps : aucune manifestation de la vie populaire ne le dépare.

La famille royale est infatigable ; elle a occupé au Vélodrome la jolie « loge » aménagée pour elle : une plate-forme surélevée qu’encadre une balustrade en fer forgé et qu’orne un pavé de mosaïque. Avant-hier le roi a présidé le concours d’escrime dans la rotonde du Palais du Zappion et hier la reine a ouvert le concours de tir, en perçant la première cible à l’aide d’un fusil enguirlandé de fleurs. Ce sera bientôt le tour des sports nautiques : la natation aura lieu dans cette charmante et minuscule baie de Zea vers laquelle les maisons neuves du Pirée descendent en foule étageant leurs balcons et leurs terrasses ornées de pampres ; jamais nageurs n’auront eu, pour déployer leur vigueur, cadre plus gracieux. Pour abriter les embarcations et mettre à portée des rameurs tout le confort d’un club anglais, un pavillon a été construit dans la baie de Munichie. Non loin de là sont les ruines d’un temple et, derrière la colline, quelques vestiges des longs murs se voient encore, à demi enfoncés dans le sable ; sur un promontoire s’élève la villa de Coumoundouros, séjour préféré du grand ministre. L’histoire du peuple grec se présente en raccourci dans ce repli de ses rivages. Ici, l’athlétisme mène à l’histoire, quoi qu’on fasse : mais le passé continue si complètement le présent que de tels rapprochements ne surprennent que les étrangers.

iv

Athènes, 12 avril 1896.

Les triomphes des « barbares » dans les concours olympiques sont en général très galamment acceptés par l’assistance. À l’entrée du Stade, bien en vue, il y a un mât au pied duquel on affiche, après chaque épreuve, le numéro d’ordre du vainqueur, tandis qu’au sommet, monte le drapeau de son pays. C’est une idée ingénieuse qui résume et souligne le caractère international des Jeux. On a vu flotter tour à tour à cette place d’honneur les couleurs des grandes nations européennes ; mais ce qu’on y a vu le plus souvent, c’est le joyeux pavillon étoilé des États-Unis. C’était justice ; car les Américains furent les premiers à s’éprendre de notre œuvre et les seuls à ne jamais douter de sa réussite. Les deux équipes qu’ils ont envoyées ont marqué, dès l’abord, leur valeur athlétique, et surtout la supériorité de leur entraînement. Déjà les Athéniens, émerveillés, criaient au professionnalisme ; ils ne pouvaient croire que ces beaux jeunes gens aux muscles si dociles fussent des étudiants, pressés de retourner à leurs études et modestement ravis d’avoir accru le prestige de leurs Universités.

Quand le drapeau américain se déploie dans le Stade, il se passe d’étonnants charivaris. Tout en haut, massés sur les derniers gradins, des matelots se lèvent en agitant leurs bérets et en poussant de frénétiques hourrahs ; c’est l’équipage du croiseur fédéral San Francisco, en ce moment ancré dans le port du Pirée. Puis tout en bas, le long de la piste, il y a un groupe d’où partent d’inhumaines clameurs ; ce sont les équipiers et leurs amis de l’École américaine d’Athènes qui saluent le champion par le cri de ralliement de son club ou de son collège. Chaque Association transatlantique a un cri distinctif, formé le plus souvent par les syllabes de son nom ou par ses initiales qu’on profère, en les scandant. Matelots et étudiants que rapproche, à travers la foule, la vibration d’un même patriotisme se répondent ainsi avec un enthousiasme croissant. On commence par en rire, puis on applaudit, parce qu’on sent la joie sincère, l’entrain juvénile percer dans ces manifestations inharmonieuses.

Les Jeux Olympiques ne sont point le premier contact entre l’Amérique et la Grèce ; il y a entre elles d’autres liens que ceux du billet Cook, d’autres rapports que ceux des « globe trotters » avec les terres lointaines. Plus peut-être que les Européens, les Américains lettrés considèrent le pèlerinage à l’Acropole comme la satisfaction suprême que doit se procurer tout esprit éclairé, comme la source la plus abondante des perfectionnements intérieurs. Ils ne sont pas emprisonnés, eux, sous les ruines de l’empire romain si pesant et si compliqué ; ils comprennent plus facilement que nous l’organisation aérienne de cette démocratie antique avec qui la leur présente plus d’une ressemblance. C’est sous l’empire de cette impression qu’ils ont fondé à Athènes une école d’archéologie. Le fait est assez peu connu et l’on ne paraît pas se rendre compte de sa portée ; elle est cependant considérable. Cette colonie américaine établie sur les flancs du Lycabète, entretenue par les dons volontaires des citoyens, uniquement adonnée à la culture de la science, ouvre sur l’avenir des États-Unis des perspectives infinies.

Les Grecs qui aiment les Américains et s’en savent aimés ont donc applaudi de bon cœur à leur succès ; ils ont même souri à cet étudiant de Princeton qui s’est improvisé discobole et s’est adjugé un prix auquel ils se croyaient des droits héréditaires. Mais leur déception eût été immense si la coupe offerte par M. Michel Bréal au « coureur de Marathon » leur avait échappé. Ils n’ont pas eu à subir cet échec. C’est un Grec qui est entré le premier dans le Stade, ayant accompli en deux heures cinquante-cinq minutes les 42 kilomètres qui séparent Athènes de Marathon. L’arrivée a été émouvante. Le Stade était comble. La pittoresque colline qui le surplombe du côté de la mer était, elle-même, couverte de monde ; il y avait là, pour le moins, 60 000 spectateurs. Dans l’hémicycle, se tenaient le roi de Grèce, le roi de Serbie, le grand-duc Georges, l’archiduchesse Thérèse, la princesse royale de Grèce, les ministres et le corps diplomatique. En un clin d’œil, dès que l’approche du vainqueur a été signalée, toute cette multitude s’est mise debout comme mue par un courant électrique. Le tonnerre des acclamations a dû rouler, à travers la plaine, jusqu’au pied du Parnès et réveiller dans leurs demeures souterraines les mânes des ancêtres ; car ce n’était point seulement l’acte accompli qui provoquait ces élans ; c’était plutôt le souvenir évoqué, toute leur glorieuse histoire repassant, avec ce coureur, sous les yeux des Grecs. Alors, pour le soustraire, lui, aux dangereux épanchements d’un peuple en délire, le prince royal et son frère le prince Georges l’ont enlevé dans leurs bras et l’ont emporté, et l’enthousiasme est monté de nouveau, comme une vague irrésistible, devant ce tableau superbe.

Le calme a été très long à revenir. J’ai vu, près de moi, une dame détacher sa montre et l’envoyer en cadeau au jeune héros du jour ; un hôtelier patriote lui a signé un bon pour 365 repas et un des gamins qui cirent les chaussures au coin des rues s’est engagé à prendre soin de ses bottes gratuitement. Cela, c’est la note comique, mais combien touchante si l’on va chercher au fond des cœurs le sentiment qui dicte de pareilles offres. Tous ceux que j’ai vus ce soir-là, même les plus railleurs, avaient participé à l’émotion générale,… et notre distingué compatriote, M. Charles Maurras, qui m’en avait voulu jadis d’« internationaliser » le sport, s’est déclaré converti : « Je vois, m’a-t-il dit — et cela est profondément juste, — je vois que cet internationalisme-là ne tuera pas les patries, mais les fortifiera ! »

v

Athènes, 15 avril 1896.

Quand les Grecs jadis se rassemblaient en quelqu’un de leurs sanctuaires renommés pour assister à ces fêtes grandioses dont la périodicité embellissait les étapes de leur existence, il est advenu sans doute que dans leurs rangs la mort a frappé inopinément ; pour elle, il n’y a ni délai ni trêve. Peut-être celui que les Dieux retiraient ainsi de ce monde, en pleine période de paix et d’allégresse, était-il quelque grand citoyen auquel n’avaient manqué ni les satisfactions de la popularité ni les amertumes de l’exil. Et alors, j’imagine que dans ces sites sacrés où sur les choses mêmes passait comme un reflet d’immortalité, l’heure de la justice sonnait pour le mort. L’unité de son existence s’affirmait ; les mobiles de ses actions, les motifs de ses erreurs se dessinaient ; ses amis se réjouissaient de l’avoir compris ; ses ennemis craignaient de l’avoir méconnu.

Je pensais à cela, l’autre soir, en regardant, de ma fenêtre, Athènes illuminée, insouciante encore devant la fin prématurée de Ch. Tricoupis. Une merveilleuse retraite aux flambeaux faisait le tour de la place de la Constitution. Les fanfares sonnaient, les drapeaux des nations étrangères soulevaient sur leur passage des acclamations ; les flammes vertes et rouges brûlant de tous côtés incendiaient la façade sévère du palais du roi devant lequel dansait le cortège fantastique des lanternes vénitiennes. Derrière cette place envahie, par delà ces rues animées se trouvait une maison que la foule des solliciteurs emplissait, il y a dix-huit mois, dont la façade était maintenant silencieuse et le balcon drapé de noir. Quand les visiteurs seront partis et les lampions éteints, le vide qui s’est fait dans cette demeure s’étendra peu à peu et se fera sentir jusqu’aux frontières Et le souvenir du défunt, par une ironie du sort, va rester lié à celui de ces Jeux Olympiques dont il se montra l’adversaire irréconciliable

C’est ce matin même qu’ils ont pris fin. La distribution des récompenses les a dignement clôturés. Le ciel redevenu clément épandait sur cette scène très simple d’éblouissantes clartés ; des pigeons, ornés de rubans aux couleurs hellènes, voltigeaient dans le Stade. L’appel se faisait en grec : on proclamait le nom du lauréat, celui de son pays et le détail de sa victoire : il paraissait alors sur l’estrade devant le souverain qui, souriant, le complimentait et lui remettait son prix. Chacun recevait un rameau d’olivier, un diplôme et une médaille, œuvre de Chaplain. Le célèbre artiste a gravé sur une face la silhouette du rocher de l’Acropole, avec les Propylées, et le Parthénon : sur l’autre face Jupiter Olympien tenant en main l’image de la Victoire. Du dieu on ne voit que la tête, énorme et lointaine, à travers la double distance de l’espace et du temps ; devant elle se détache toute proche et très en relief la Victoire qui n’a pas d’âge et réside toujours parmi les humains C’est par excellence le prix « objet d’art » opposé au prix « vénal » cher à bien des sportsmen. Jamais manifestation plus grandiose n’avait eu lieu en faveur de l’Amateurisme. D’ailleurs, ceux qui, dans les concours, reçoivent sans embarras les pièces d’or gagnées par leur endurance ou leur agilité, rougiraient, ici, de toucher cette monnaie. Dans ce cadre inoubliable, en présence des gloires écrasantes qui tombent de partout, ce paiement leur ferait horreur, Rien ne prouve mieux qu’ils sont dans le faux.

Le défilé n’était pas monotone ; la simplicité républicaine des Américains, le respect discipliné des Allemands, la grâce aisée des Français s’inscrivaient dans les attitudes, dans les gestes, dans la manière de remercier. Même contraste au point de vue social : au paysan en fustanelle arrivé premier dans la course de Marathon succédait un capitaine de cavalerie primé dans le concours de tir ; il y avait là des riches et des pauvres, des humbles et des haut placés. Le caractère démocratique était plus marqué encore l’autre jour, au déjeuner offert par le roi ; tous ceux qui de près ou de loin ont participé aux Jeux Olympiques y avaient été conviés : en tout trois cents couverts. Lorsqu’Othon le Bavarois construisit, au centre de son palais, cette vaste salle d’une architecture un peu lourde mais imposante avec ses colonnes, ses caissons, ses tribunes, il ne prévoyait pas qu’elle pût servir jamais à de pareilles agapes. Les temps ont changé. On a vu, après le repas, le roi de Grèce causer familièrement avec ses invités, allant de préférence aux plus modestes, à ceux qui s’étaient le moins attendus à cet honneur.

Le succès définitif est à ce prix ; pour que leurs destinées nouvelles égalent leurs destinées passées, il faut que les Jeux Olympiques soient profondément démocratiques — et rigoureusement internationaux.

vi

Patras, 24 avril 1896.

Départ pour le Péloponnèse ; fuite ensoleillée à travers la grande plaine rouge d’Athènes, puis autour de la baie d’Éleusis, toute bleue et or. Le flot éternel qui recèle le secret des rites mystérieux, soupire avec mélancolie sur la plage ou bien sautille ironiquement sur les rochers. Et ce même mélange de mélancolie et d’ironie s’exhale des ruines, imprègne l’atmosphère, pénètre le voyageur et le suit jusqu’à la petite gare aux murs de plâtre où apparaît — inscription déconcertante — ce grand nom d’Éleusis dont le sens est perdu à jamais. Les caractères qui le composent ont la légèreté d’une dentelle : il semble qu’on va voir au travers et que tout va s’éclaircir soudainement. Mais l’esprit s’épuise en vain à percer les voiles qui sont tendus au delà. Ils sont en nombre infini, enroulés les uns dans les autres et ils deviennent de plus en plus opaques jusqu’à donner l’impression d’un cauchemar. Nulle solution ne satisfait, nulle explication ne convient. On voyait la procession des initiés se former dans la ville de Minerve, on suivait sa marche solennelle sur la voie sacrée, puis dans le sauvage défilé où se dresse maintenant le monastère byzantin de Daphne, et voici qu’au moment où elle va atteindre le sanctuaire de Demeter, elle s’évanouit brusquement comme ces « intersignes » qui causent de mortelles frayeurs aux marins bretons et qui, en disparaissant, font entendre, dit-on, un éclat de rire strident et moqueur. Cherchez, cherchez le secret qui tourne autour des tronçons de colonnes, se cache aux angles des terrasses, fuit sur la pente des escaliers, s’évade par les interstices du roc. Vous qui avez su restituer des Acropoles, mettre des dates sur les couvercles des sarcophages et des noms sur les socles des statues, vous qui avez médité sur les vieux textes et dont les déductions savantes ont comblé des lacunes sans nombre, cherchez ce que veulent dire ces grandes lettres noires devant lesquelles la vapeur asservie déverse des curieux empressés qu’elle recueille ensuite songeurs et déçus. En venant, chacun d’eux avait son idée sur les prétendus mystères ; en repartant ils n’ont plus que l’incertitude. Il a suffi, pour ébranler leur facile confiance, d’une heure passée dans les décombres de marbre, à écouter le flot et la brise qui savent, eux, et gémissent de ne pouvoir parler.

Maintenant, le train longe une montagne dénudée. Derrière l’île de Salamine que nous avons tournée, l’Hymette apparaît, très loin, dans une vapeur molle. De grandes barques de pêche, à voiles triangulaires, couleur de sang, flottent sur l’eau bleue. Comme le vent est tombé, ceux qui les montent ont pris les avirons et rament, demi-nus, d’un mouvement saccadé et bref, semblables aux marins des trirèmes antiques.

Le train s’élève lentement sur une pente sablonneuse semée de broussailles grises et traverse la fente longue de 6 kilomètres qui entaille l’isthme de Corinthe : encaissé dans les sombres parois, le canal semble un mince ruisseau, incapable de porter le moindre navire. Corinthe passe, dominé par sa haute montagne revêche et imprenable ; à droite s’étend le golfe, assombri par de grosses nuées qui traînent à sa surface, désorientées ; elles ont été poussées là par quelque tempête venue de l’Adriatique et qui, subitement, s’est calmée. Le Parnasse au front neigeux découpe dans le ciel et reflète dans les eaux un triangle éblouissant. Les vignes apparaissent ensuite, occupant tout l’espace entre le golfe et les montagnes d’Achaïe ; de blanches villas s’y encadrent ; sur le rivage, il y a de grands roseaux au feuillage léger et des cases primitives, montées sur pilotis. Au passage de la brise, les feuilles des eucalyptus ont des reflets bleus ; des pêcheurs, entrés dans l’eau jusqu’à la ceinture, traînent leurs filets : on se croirait sur quelque plage océanienne.

La nuit tombe quand nous arrivons à Patras ; la ville est dans son effervescence accoutumée ; sur la place où le train s’arrête sans façon, parmi les voitures et les passants, la foule est réunie pour son bavardage du soir. Oncques ne vit jamais un peuple aussi pérorant : les discussions sont endiablées ; elles atteignent parfois les frontières de la fureur pour s’éteindre brusquement dans une plaisanterie ; l’impression est celle que donne une usine immense avec le discordant concert des bielles et des pistons. Tartarin serait bien ici ; on fait du bruit,… et je pense à la grande vallée qui est là-bas, derrière ces monts, plongée dans le silence de la mort. Des touristes l’ont visitée cette après-midi ; les clochettes des troupeaux ont retenti, comme d’habitude, sur la route d’Arcadie et le mont Kronion a vu, mélancolique, son ombre tourner à ses pieds. Qui sait pourtant si ce soir, errant dans les ruines d’Olympie, les grands disparus ne se redisent pas les uns aux autres, dans le langage muet des ombres, l’étonnante nouvelle venue d’Athènes !… les Olympiades recommencent.