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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/10

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Hachette (Tome 1p. 146-176).
deuxième partie

AU TEMPS DE NAPOLÉON III


CHAPITRE III

L’IMPÉRATRICE



LA FAUTE LA PLUS GRAVE DE NAPOLÉON III. — LA COMTESSE DE MONTIJO. — LE MARQUIS D’ALCANICÈS. — OPINION DU PRINCE PRÉSIDENT SUR EUGÉNIE DE MONTIJO. — « ON LES ÉPOUSE DONC ? » — LE MARIAGE. — DÎNER CHEZ LA PRINCESSE MATHILDE. — « LES TOILETTES TAPAGEUSES. » — COCHONNETTE, COCODETTE, CORNICHONNETTE. — LA PRINCESSE DE METTERNICH. — THÉRÉSA ET RIGOLBOCHE. — UN BAL COSTUMÉ AU MINISTÈRE DE LA MARINE. — LA PRINCESSE JABLONOWSKA. — UNE CHRONIQUE DU JOURNAL Le Temps. — LES LOGEMENTS AU CHÂTEAU DE COMPIÈGNE ET DE FONTAINEBLEAU. — LE CHEVALIER NIGRA. — RICHARD DE METTERNICH. — EN CAS D’INSURRECTION. — LA TRIBUNE DU CORPS LÉGISLATIF. — LE LIEUTENANT DE VAISSEAU DES VARANNES. — SOTTISE DU DIRECTEUR DES POSTES. — LE CABINET NOIR. — SIMONNET. — ÉMILE OLLIVIER. — AU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR. — LES LETTRES DE VICTOR HUGO. — L’EMPEREUR SAUVE UN CHEF DE L’OPPOSITION. — IL FAIT PUBLIER LA PLAIDOIRIE POUR ORSINI. — HORTENSE CORNU.



L’ÉCROULEMENT de l’Empire, l’affaissement de la France prouvent que Napoléon III a commis bien des fautes ; la plus grave que l’on puisse lui reprocher, celle qui fut de conséquence mortelle, c’est d’avoir épousé Eugénie de Montijo. Jamais créature plus futile ne mit au service d’une ambition désordonnée une plus médiocre intelligence. Elle exerça sur les mœurs extérieures une influence détestable, elle eut sa camarilla, sa cour, ses partisans ; elle eut sa politique et poussa le pays dans des aventures dont elle était incapable de calculer la portée, ni de prévoir l’issue. Elle a été funeste, et sa beauté, qui fut merveilleuse, ne l’absout pas. Persigny disait : « C’est la femme la mieux entretenue de France. » Le mot ne porte pas à faux, et je serais tenté de le ramasser pour mon compte.

Je l’ai côtoyée, lorsqu’elle était jeune fille ; je l’ai vue, lorsqu’elle était veuve et déchue ; j’ai causé avec elle ; je l’ai écoutée, dans les petits salons d’Arenenberg et dans la galerie de Camden Place ; je trouve Persigny indulgent, et je dirais volontiers : « C’était une écuyère. » Il y avait autour d’elle comme un nuage de cold-cream et de patchouli ; superstitieuse, superficielle, ne se déplaisant pas aux grivoiseries, toujours préoccupée de l’impression qu’elle produisait, essayant des effets d’épaules et de poitrine, les cheveux teints, le visage fardé, les yeux bordés de noir, les lèvres frottées de rouge, il lui manquait, pour être dans son vrai milieu, la musique du cirque olympique, le petit galop du cheval martingalé, le cerceau que l’on franchit d’un bon et le baiser envoyé aux spectateurs sur le pommeau de la cravache.

Les bals des Tuileries, les soirées de Compiègne et de Fontainebleau n’étaient que des représentations qu’elle donnait au bénéfice de son propre personnage. Froide, de tempérament nul, à la fois avare et gâcheuse, sans autre passion que celle de sa vanité, elle rêva de jouer les premiers grands rôles et ne fut qu’une comparse, affublée d’une souveraineté qu’elle ne savait porter. Je ne crois pas qu’elle ait jamais eu une notion sérieuse sur quoi que ce soit ; en revanche, elle excellait à travailler avec sa couturière et se connaissait en pierreries comme un vieux courtier juif.

La première fois que je la vis, c’est dans le courant de l’été de 1842 ; elle avait alors seize ans. J’avais dîné à Passy chez Benjamin Delessert[1] ; après le repas, nous sortîmes pour fumer dans le vaste jardin qui ressemblait à un parc ; il tomba quelques gouttes d’eau et nous nous réfugiâmes dans la salle de billard. Il y avait là Lord Howden, qui était le mari morganatique de la vieille princesse Bagration, Prosper Mérimée, Antonin de Noailles, tout jeune et beau comme Apollon, le duc de Mouchy[2], Albert de Broglie, déjà sérieux et cherchant des attitudes d’homme d’État, Charles de Rémusat[3], à la fois ironique et bienveillant, Eugène Delacroix, assez gourmé, selon son habitude, dans le monde, le comte de Flahaut[4] encore plein de séduction malgré ses cinquante-sept ans et qui allait retourner à son ambassade de Vienne. Nous étions en train de faire une partie dont je ne sais plus le nom, qui se joue avec de petites quilles qu’il faut abattre d’une certaine manière, lorsqu’une jeune fille entra en criant : « Pouah ! quelle tabagie ! »

Elle serra la main de Lord Howden, dit bonjour en espagnol à Mérimée, et, comme nous nous inclinions pour la saluer, elle sauta sur le billard et se mit à danser la cachucha. Faisant saillir ses hanches, poussant sa poitrine en avant, claquant des doigts, soulevant sa jupe et se trémoussant, la tête inclinée, les yeux demi-clos, elle chassait du pied les billes et riait. Lord Howden lui prit le mollet ; elle lui donna une tape sur la tête, s’élança vers la porte et disparut. C’était Eugénie-Marie de Guzman de Montijo, comtesse de Téba. Sa peau blanche, ses cheveux blonds à reflets rougeâtres, ses yeux bleus et d’expression si triste, sa bouche fraîche, l’ampleur déjà visible de son corsage, sa taille souple et ses mains allongées en faisaient une créature charmante. Il était impossible de ne point l’admirer, quoique l’on vît trop qu’elle sollicitait l’admiration.

Sa mère qui, elle aussi, avait été fort belle, fit battre bien des cœurs, pour lesquels sa commisération ne fut point sévère. Elle fut plus qu’indulgente, aux jours de sa jeunesse ; elle fut facile et eut le laisser-aller des grandes dames qui estiment que tout ce qui se passe au-dessous de la ceinture n’importe guère à la délicatesse des sentiments.

Elle avait un mari qui la gênait peu ; il était comte de Téba, car il ne prit le nom et le titre de comte de Montijo qu’après la mort de son frère aîné, qui lui laissa trois grandesses : Téba, Banos et Mora. Adversaire de Ferdinant VII, chef d’un des partis constitutionnels, il fut arrêté en 1823, lorsque les armées françaises pénétrèrent en Espagne, et incarcéré à la forteresse de Jaen, où il resta jusqu’en 1829. Une fois par an, il était autorisé à recevoir la visite de sa femme. La comtesse de Téba, mal vue en cour, presque exilée de Madrid, habitait Grenade ; sa maison était le rendez-vous de beaucoup de jeunes gens attachés à la diplomatie étrangère, parmi lesquels elle distinguait, dit-on, Georges Villiers, qui fut plus tard le quatrième comte de Clarendon. C’est dans l’ancienne résidence des rois maures, près des féeries de l’Alhambra, que, le 5 mai 1826, l’impératrice Eugénie poussa son premier vagissement.

Le comte de Téba avait les cheveux noirs, la comtesse avait les cheveux très bruns ; la petite fille naquit et resta blonde. On en a fait honneur à Mérimée ; il baissait modestement les yeux et niait sans conviction la paternité qu’on lui attribuait ; il aurait dû la répudier nettement, car elle ne peut remonter jusqu’à lui. Il rencontra, pour la première fois, la comtesse de Montijo longtemps après la naissance de la future impératrice.

Dès qu’Eugénie fut devenue impératrice, on fouilla dans son passé, et la malveillance y fit des découvertes qui n’étaient que des calomnies. Elle a pu être légère et coquette, mais elle n’eut rien de grave à se reprocher. Les femmes de la grandesse d’Espagne ont des habitudes qui ne sont pas les nôtres et dont la pruderie, dont la jalousie de la société parisienne lui firent un crime. Lorsque, aux courses de Madrid, elle se montrait dans sa loge, parée des couleurs de Montès, qui fut une spada célèbre, lorsqu’elle faisait asseoir Montès dans la voiture qu’elle conduisait elle-même, lorsqu’elle faisait mine de répondre par des coups de fouet aux plaisanteries des jeunes grands d’Espagne, qui, selon l’usage, la tutoyaient, elle ne manquait point de tenue, comme les bonnes langues de Paris le criaient par-dessus les toits ; elle vivait simplement selon des coutumes que notre monde réprouve et que le monde espagnol admet. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ; c’est le mot de Pascal. Elle courut les villes d’eaux et les bains de mer ; on lui fit la cour ; cela ne lui déplut pas ; elle n’encouragea personne et se réserva. Eut-elle, dès le principe, la visée d’un mariage exceptionnel ? Cela est possible ; on serait injuste de lui imputer une telle ambition à mal : elle était Guzman, elle touchait aux Alvar Giron et au Cid Campeador ; de plus, elle avait une fortune personnelle de trois cent mille livres de rente ; quoi d’étonnant qu’elle ait rêvé de tréfler sa couronne de comtesse et même de la fermer ?

Je tiens d’une femme qui l’a connue enfant et qui est restée son ami « du matin » au palais des Tuileries, qu’elle éprouva un sentiment assez vif pour un homme qu’elle eût volontiers épousé. Cet homme était le marquis d’Alcanicès, qui était l’ami de la duchesse d’Albe. Lorsque la duchesse d’Albe mourut, Eugénie de Téba était impératrice des Français. Il eut, dit-on, de l’influence sur elle ; plusieurs fois il donna des ordres, comme un maître, et fut obéi. Le dénouement de cette historiette platonique fut singulier. Pour des causes que j’ignore, il fut quelquefois revêche avec la duchesse de Morny, qui, sous une apparence timide, cachait une force de ressentiment peu commune. Lorsque Morny fut mort, sa femme se coupa les cheveux — d’admirables cheveux d’or — et les jeta dans le cercueil où reposait le fils naturel de la reine Hortense et du comte de Flahaut. Elle entra en retraite, comme une fille de race souveraine, et semblait consacrée à son veuvage. Tout à coup, après deux années, elle en sortit pour épouser d’Alcanicès, qui, par le décès de son père, était devenu duc de Sesta. L’Impératrice ne leur pardonna jamais.

Elle s’assit sur le trône ; mais elle faillit rester sur les marches, et n’être que la femme du premier prince du sang. En 1850, le vieux Jérôme[5], qui était alors maréchal de France et gouverneur de l’Hôtel des Invalides, se mit en tête de marier son fils. Il avait donné sa fille Mathilde à Anatole Demidoff[6] ; on peut imaginer, d’après cela, que la question d’argent le préoccuperait d’abord et que toute fiancée bien pourvue lui semblerait de lignée suffisante. Il regarda vers Eugénie de Montijo et alla en causer au palais de l’Élysée avec le Prince Président, qui lui répondit : « Vous n’y pensez pas, mon oncle ; Napoléon vaut mieux que cela ; on peut « coucher » avec ces filles-là, mais non point les épouser. » C’est le prince Napoléon qui m’a raconté le fait, trois ou quatre ans avant la chute de l’Empire ; je l’ai noté et je le reproduis ; mais l’Impératrice et lui se haïssaient tellement qu’ils n’ont jamais été en reste de mentir, lorsqu’ils parlaient l’un de l’autre.

Le mariage ne se fit pas tout seul, et peut-être ne se serait-il jamais fait, si la mère Montijo, placée derrière sa fille, ne lui eût démontré que la couronne impériale ne pouvait être que le prix d’une résistance invincible. La résistance fut telle qu’elle ne tomba que devant l’état civil. Ce n’est pas faute que l’on ne se fût employé à la dompter. Il y eut émulation et tout le monde s’en mêla : les uns par complaisance, ce fut le plus grand nombre ; les autres par calcul, pour n’être point dominés par une femme qui n’était qu’une « simple particulière ». La princesse Mathilde ne s’épargna pas ; elle était experte en la matière, mais n’y put réussir. Eugénie de Montijo habitait alors un des hôtels de la place Vendôme ; l’Empereur n’en sortait pas, et toujours il s’en revenait Jean comme devant. Il voulut en finir ; il se rappela l’histoire du maréchal de Richelieu et de Mme de La Popelinière ; il ne lui déplaisait pas de se montrer régence et talon rouge.

La comtesse de Montijo et sa fille furent invitées à un déplacement de chasses à Compiègne ou à Fontainebleau, je ne me rappelle plus précisément la résidence. L’architecte du palais était Hector Lefuel, qui, sur les instructions mêmes de l’Empereur, perça une porte secrète dans la muraille de la chambre que l’on réservait à Eugénie de Montijo. De là date l’origine de la fortune de Lefuel, qui, après la mort de Visconti, fut chargé de l’achèvement du Louvre. Au milieu d’une nuit, Mlle de Montijo vit entrer l’Empereur dans sa chambre ; elle ne perdit pas contenance ; elle le pria de s’asseoir et ne lui épargna pas les reproches : « J’avais cru venir dans la maison d’un gentleman. » Il pria, il supplia, il pleura, il s’irrita ; peine inutile : il reprit sa route mystérieuse, emportant sa courte honte et mordu par un amour qui ne lui laissait plus son libre arbitre. Le résultat, entrevu par la mère Montijo, poursuivi par la fille, ne se fit pas attendre ; la couronne de comtesse devenait une couronne impériale. Je dirai le mot tout cru : l’Empereur alla au mariage, comme on va chez les filles. Le prince Napoléon prétend qu’il a dit à son cousin : « Eh bien ! on les épouse donc ? »

Dans la semaine qui précéda son mariage, Mlle de Montijo fit ses adieux aux personnes qu’elle connaissait, comme si elle partait pour un de ces voyages si périlleux que l’on peut n’en point revenir. Elle pleurait et faisait appeler les vieux domestiques pour leur donner ses mains à baiser et leur dire quelques bonnes paroles. J’ai assisté à une de ces scènes. Celle qui, deux ou trois jours plus tard, allait être impératrice, était troublée en présence de cette destinée si haute et si menaçante ; elle était sincère dans l’expression de son angoisse, toutefois avec la nuance théâtrale qu’elle ne dédaignait pas.

Le 29 janvier 1853, la garnison de Paris, la garde nationale étaient sous les armes, le canon des Invalides retentissait comme pour une victoire. Quand l’union eut été consacrée à Notre-Dame et que l’on fut de retour aux Tuileries, l’Empereur, debout sur le balcon, assisté des maréchaux de France, présenta l’Impératrice au peuple. L’acclamation fut telle que les ramiers branchés sur les arbres s’envolèrent à tire-d’aile. Tout le monde était-il donc satisfait ? Non pas ; un de mes camarades de la garde nationale, un peintre nommé Landelle, dont le père était cuisinier chez Henry de Noailles, se sentait humilié et me disait : « Il eût fallu une princesse, une princesse de maison royale, qui pût tenir la Cour, car, enfin, une Cour nous est indispensable : ce mariage me désespère. » J’essayai de consoler Landelle et n’y pus parvenir.

Le soir même, il y eut un dîner chez la princesse Mathilde, dans son hôtel de la rue de Courcelles ; j’y étais. Cela sentait la fronde, et les menus propos allèrent bon train. La princesse était outrée ; ce mariage la subalternisait et la rejetait au second rang ; elle en était d’autant plus exaspérée qu’autrefois, en 1840, avant l’escapade de Boulogne, elle avait refusé d’épouser son cousin. Rouge, violente, entremêlant ses phrases de mots italiens, ce qui chez elle était un signe de colère, elle racontait, en essayant de plaisanter, les différentes phases de la cérémonie religieuse : « Quelle corvée ! L’encens m’a fait mal à la tête ; cette Eugénie n’est point belle au grand jour, le blanc ne lui sied pas ; elle était peinte comme une fille ; elle avait chaud, son rouge coulait sur ses joues. » Son amant, le comte Émilien de Nieuwerkerke, bellâtre à barbe noire, voulut placer un mot agréable et dit : « Avez-vous remarqué, princesse, qu’elle est comme les rousses et qu’elle a un peu de fumet ? » La princesse Mathilde ne se contenait plus ; elle répondit : « Du fumet, vous êtes charmant, vous ! du fumet ! dites donc qu’elle pue ! » Un des convives fut indigné et dit : « Je la trouve adorable ! » Le chansonnier Gustave Nadaud était du repas ; on le fit chanter au dessert, ainsi qu’à la guinguette. Le maître d’hôtel baissait les yeux, comme si sa pudeur eût été effarouchée. Le souvenir de ce dîner m’est resté déplaisant.

L’Impératrice n’était pas sur le trône que déjà on l’avait surnommée « Falbala première ». En effet, la nouvelle souveraine, qui aurait pu, qui aurait dû être la grande maîtresse de la charité, la protectrice des arts, obéit aux instincts de sa futilité et devint la fée chiffon. Les combles des Tuileries furent installés pour recevoir « les atours » ; là, sur des mannequins de grandeur naturelle, les robes étaient toujours tendues, pour ne point contracter de faux plis ; on faisait venir les couturières, les marchandes de modes, et on travaillait avec elles, comme jadis Marie-Antoinette avec la Bertin ; on avait des conférences avec les joailliers, on justifiait le mot de Persigny. Le souvenir de Marie-Antoinette poursuivait l’Impératrice ; elle avait toujours sur sa table « le registre des toilettes de la Reine » que l’on avait retrouvé aux Archives. N’osant point reprendre les paniers, malgré l’envie qu’elle en avait, elle inventa les crinolines[7], et dès lors les femmes, cerclées de fer, minces par en haut, énormes par en bas, ressemblèrent à des sonnettes munies d’un manche. Lorsqu’on dînait entre deux femmes, on était enseveli entre leurs jupes. L’Empereur, que tant de cotillons offusquaient un peu, essaya de réagir et, secrètement, fit faire un vaudeville intitulé Les Toilettes tapageuses, que l’on joua au Gymnase[8]. Belle idée qu’il eut là et dont le résultat ne fut pas heureux ! L’actrice qui jouait le principal rôle s’appelait Delaporte ; elle avait donné tant d’ampleur à sa crinoline que les spectateurs éclatèrent de rire, lorsqu’elle parut en scène. Le lendemain matin, Pépa, femme de chambre de l’Impératrice, arrivait chez l’actrice, dès la première heure, et la priait de lui confier sa robe, afin qu’elle en pût mesurer les dimensions. Trois jours après, l’Impératrice portait la robe des Toilettes tapageuses et, dans le courant de la quinzaine, les crinolines avaient doublé de volume.

En outre, l’Impératrice, ayant d’admirables épaules et une poitrine éblouissante, n’était point fâchée d’en laisser voir le plus qu’elle pouvait ; elle se décolletait outrageusement, et on l’imita. Ce qui se montra en ce temps-là n’était pas toujours irréprochable, mais c’était la mode, et les laiderons les plus ravagés exhibaient ce qu’elles n’avaient pas. Un soir, à un bal des Tuileries, deux femmes causaient devant une porte, et l’envergure de leurs robes oblitérait le passage. Le nonce du pape se présenta pour aller d’un salon dans un autre ; il s’arrêta devant cette barricade de soierie qui lui fermait la route. Une des femmes se recula et s’excusa en disant : « Pardon, monseigneur, mais nos jupes ont tant d’étoffe… — Qu’il n’en reste plus pour le corsage », ajouta l’Éminence.

On s’empressa à entrer dans la domesticité de l’Impératrice, et sa maison ne fut point difficile à constituer. La dignité du nom et le respect des ancêtres n’arrêtèrent point les basses ambitions. Il ne lui était pas désagréable de voir les représentants de certaines familles marcher devant elle pour ouvrir les portes et s’enorgueillir d’avoir une clef attachée aux basques de l’habit. J’ai connu un comte de Cossé-Brissac, qui était son chambellan. « Il n’y a que vous autres qui sachiez servir », disait Napoléon Ier à la duchesse de Montmorency. L’Empereur se plaisait aussi à s’entourer de ces hommes dont les aïeux avaient été les compagnons de Philippe Auguste et de saint Louis. Il les acceptait volontiers, tout en n’y croyant guère. Il savait bien que son régime avait peu de partisans. Il disait, un jour, avec esprit : « Personne n’aime l’Empire ; voyez, moi, je suis socialiste, l’Impératrice est légitimiste, le prince Napoléon est républicain ; je ne connais que Persigny qui soit bonapartiste, et encore il est fou. »

Les corps chimiques s’attirent et s’unissent en raison de leurs affinités électives ; il en est de même des imperfections morales ; les défauts semblables s’accrochent et se complètent. Les femmes les plus futiles de « la Cour » se groupèrent autour de la futilité de l’Impératrice. S’amuser, se désennuyer, peut-être, devint l’unique préoccupation ; tout fut subordonné au plaisir, et les héros du jour furent les bons conducteurs de cotillon. Là où la reine Marie-Amélie, donnant l’exemple de toutes les vertus, avait présidé le cénacle de ses enfants et de ses petits-enfants, l’impératrice Eugénie et ses familiers se délectaient aux anecdotes scabreuses, aux cancans grivois et aux danses qui permettaient de montrer les jolies jambes.

Trois femmes furent de son intimité, que leur tenue de grisette et leurs toilettes de filles entretenues auraient dû faire éloigner des entours d’une souveraine. À quoi bon nommer ces grandes maîtresses des divertissements médiocres dont on raffolait ? Il suffit de répéter les surnoms dont elles s’étaient affublées en catimini ; il n’en faut pas plus pour les désigner et dénoncer leur valeur morale ainsi que leur intelligence. Les sobriquets étaient de choix : Cochonnette, Cocodette, Cornichonnette. Ces deux dernières étaient charmantes, blondes, abusant de la poudre, « se maquillant » comme des danseuses ou comme l’Impératrice, peu sévères, danseuses élégantes, amazones solides, sans esprit, ayant le « bagout » du monde, faisant des dettes et les laissant payer à des complaisants.

Cochonnette était tout autre ; en secret, ses bonnes amies l’appelaient Coco-Macaque, car elle ressemblait à un singe pour la laideur et l’agilité. Passant pour spirituelle, comme toute femme qui lâche sans réserve ce qui lui traverse le cerveau, elle avait dans l’extérieur de la vie un « déhanché » dont on restait surpris. Elle semblait attaquer de front et résolument les usages reçus entre gens comme il faut. De son temps, il y eut à Paris, dans les cafés-concerts, une certaine Thérésa dont la voix canaille excita quelque curiosité. Elle l’étudia, imita ses hoquets et, plus qu’elle encore, fut brutale d’expression. Au palais des Tuileries, on se pâmait d’aise, lorsque, les poings sur les hanches, la tête de trois quarts et la bouche de travers, elle chantait :

Il a liché tout’la bouteille :
Rien n’est sacré pour un sapeur !

À la même époque, une cuisinière, fatiguée d’embrocher les poulets et de faire sauter les crêpes, renonça aux fourneaux pour se consacrer au culte de Terpsichore. Elle eut du succès, car elle levait la jambe plus haut que la tête ; on l’avait surnommée Rigolboche, et c’est sous ce sobriquet qu’elle débuta, dans une salle de café qui était à la fois brasserie, concert et tabagie théâtrale. Les gens de la bonne compagnie ne laissèrent point échapper cette occasion de prouver que la mauvaise ne leur déplaît pas ; ils allèrent admirer le coup de jarret de Rigolboche et l’applaudirent. Cochonnette, saisie d’émulation et très souple, leva la jambe plus haut que la cabotine, ce qui excita la jalousie de Cocodette et de Cornichonnette, mais ce qui démontra à l’Impératrice qu’elle avait bien placé son amitié.

Les sottises que des femmes — des femmes du monde — peuvent faire dépassent l’imagination des petites gens comme vous et moi. Au printemps de 1869, il arriva à Cochonnette et à Cornichonnette une aventure dont elles ne se sont pas vantées. À cette époque, et depuis quelque temps déjà, le boulevard des Italiens et le boulevard Montmartre étaient envahis, dès que la nuit tombait, par des bandes de filles qui paraissaient se peu soucier des ordonnances de police. Des plaintes avaient été formulées ; quelque scandale s’était produit, et, chaque soir, le « service des mœurs » envoyait des agents chargés de surveiller ces demoiselles et d’empêcher que les provocations ne dégénérassent en outrages à la moralité publique.

Cochonnette, son mari, qui était un haut personnage, Cornichonnette, quelques autres femmes et quelques autres hommes de même compagnie avaient dîné dans un salon du café Bignon, qui occupait l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin et du boulevard des Italiens. Vers onze heures, on s’était mis aux fenêtres, et on avait regardé la foule des promeneurs qui profitait des tiédeurs de la soirée ; on avait remarqué le manège des filles, et l’on avait apprécié le déhanchement de quelques-unes d’entre elles.

Cochonnette avait dit : « J’en ferais bien autant », et, prenant Cornichonnette par le bras, sans même avoir la précaution de mettre son chapeau, elle était descendue sur le boulevard, pendant que son mari et les autres convives, appuyés contre les croisées du restaurant, la regardaient en riant. Ils ne rirent pas longtemps. Sur le trottoir, des hommes s’arrêtaient et se retournaient pour voir ces deux femmes, nu-tête, élégamment vêtues, qui marchaient en tortillant la croupe et en lançant des œillades.

Leur promenade fut interrompue par deux agents « des mœurs ». « Vous êtes en contravention ; vous circulez sans bonnet, passé onze heures du soir, sur la voie publique ; montrez votre brême. » La brême, c’est la carte nominative que la préfecture de Police délivre aux filles soumises. Cochonnette et Cornichonnette, entourées d’un groupe qui ricanait, face à face avec les agents, restaient interdites et balbutiaient. Un des agents prit Cochonnette par le bras et dit : « Vous vous expliquerez au poste. » À ce moment, le mari et ses amis, qui avaient tout vu de la fenêtre, accouraient. On entra au café Bignon, où l’explication fut courte. Le lendemain, le préfet de Police, Piétri — qui m’a raconté l’historiette — remit à l’Empereur le rapport de cette « affaire ». L’Empereur, mécontent, fit appeler l’Impératrice et lui communiqua le rapport. L’Impératrice éclata de rire et dit : « Qu’elle est drôle ; il n’y a qu’elle pour avoir des idées pareilles. »

Une des familières préférées de l’Impératrice fut la princesse de Metternich[9]. Bonne musicienne, admiratrice de Wagner, recherchée dans ses toilettes, hautaine d’allures malgré sa tenue parfois abandonnée, elle avait une laideur jalouse de toute beauté. Elle savait dissimuler son dépit, lorsque son intérêt l’exigeait, mais elle n’était point en reste de perfidie, quand elle pouvait mettre les autres en avant et rester dans la coulisse. Elle fut cruelle pour une de ses compatriotes et peu s’en fallut que sa méchanceté n’entraînât mort d’homme.

En 1866, le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la Marine, offrit, dans l’hôtel bâti par Gabriel, un bal costumé à l’Empereur et à l’Impératrice ; les honneurs furent faits par Mme de Chasseloup, qui avait une beauté incomparable de douceur, de grâce et de finesse. Le bal, réglé par Gablin, chef du matériel, et par les jeunes officiers de marine attachés au cabinet du ministre, fut d’une richesse extraordinaire[10]. La plus vive « attraction » fut l’entrée successive des cinq parties du monde représentées par des femmes de choix, entourées d’un cortège bien composé. Le rôle de l’Afrique avait été dévolu à la princesse Jablonowska[11], qui eut un tel succès de beauté que, malgré la présence du souverain, malgré la réserve d’un bal officiel, on ne put se retenir de battre les mains, lorsqu’elle parut sur le char où elle trônait, comme la déesse des Palmiers et des Sables. J’ai connu la princesse Jablonowska ; elle était admirable ; sa haute taille, son ampleur étaient si bien proportionnées qu’elles n’enlevaient rien aux magnificences de ses formes, de son visage et de sa démarche. Elle était Hongroise et figurait un modèle achevé de l’étrangeté, de la sauvagerie de sa race. La reine des Huns devait être ainsi, de peau brune, avec des yeux verts, des cheveux blond cendré et une fierté native où subsistait quelque barbarie.

Pendant le bal, la princesse Jablonowska fut très entourée ; l’Empereur s’entretint avec elle ; les officiers, les ambassadeurs s’ingéniaient à la servir ; elle était récemment arrivée à Paris ; tout l’empressement fut pour elle ; elle rayonnait, et de dépit la princesse de Metternich en brisa son éventail. Trois ou quatre jours après cette soirée, un article fut publié dans le journal Le Temps, sous la signature d’Henry de La Madelène. C’était, d’un bout à l’autre, une diatribe contre la princesse Jablonowska. On disait qu’elle avait été chanteuse dans les cafés de Pesth, que, tombée plus bas encore, elle avait été ramassée par le prince Jablonowski, dont la passion sénile avait légitimé une liaison qui n’aurait jamais dû être qu’une galanterie vénale ; on s’étonnait qu’une telle créature, née pour vivre dans les antichambres ou dans les cuisines, eût été admise dans un bal que l’Empereur et l’Impératrice avaient honoré de leur présence.

La rumeur fut vive au ministère de la Marine ; Bonnin, aide de camp du ministre, envoya ses témoins à Henry de La Madelène et lui demanda une réparation par les armes. Henry de La Madelène ne se souciait guère de se battre et le laissa voir. On insista. Il demanda une entrevue à Bonnin, qui ne consentit à l’accorder qu’en présence de ses témoins. Devant ceux-ci, Henry de La Madelène expliqua à l’aide de camp qu’il avait, il est vrai, signé l’article, mais qu’il n’en avait pas écrit un mot et s’était contenté de rectifier quelques phrases peu grammaticales de la « copie » primitive. Pressé de questions, il finit par avouer qu’appelé chez la princesse de Metternich il avait reçu d’elle l’article tout fait et un billet de cinq cents francs. « Dame ! Messieurs, vous comprenez : j’avais besoin d’argent, cinq cents francs, c’est une somme ; je n’ai pas cru devoir refuser » ; et le pauvre diable, pour prouver qu’il ne mentait pas, montrait les pages écrites par Mme de Metternich, corrigées par lui, et qu’il avait retrouvées au milieu des papiers de l’imprimerie.

Bonnin fut perplexe ; il consulta son ministre, qui lui donna le conseil, équivalant à un ordre, de laisser tomber cette affaire et de n’y plus songer ; car il était possible qu’elle eût un dessous politique. En effet, malgré les médisances de la Metternich, la princesse Jablonowska n’était point la première venue. Fille d’un riche boulanger de Pesth, d’une beauté héroïque, haïssant l’Autriche — que l’on se rappelle la guerre de 1848-1849 et les répressions sans merci qui ont suivi la défaite des Magyars, — elle avait été remarquée par le prince Jablonowski, alors qu’il était en Hongrie afin d’acheter des chevaux pour l’écurie de Victor-Emmanuel. Elle lui tint, comme l’on dit, la dragée haute et il l’épousa, ainsi que Napoléon III avait épousé Mlle de Montijo. Il la ramena à Turin, où il remplissait je ne sais plus quelle haute charge à la cour du roi d’Italie.

Victor-Emmanuel la vit, en devint amoureux et ne la trouva point rétive. Elle était en relations avec Kossuth, avec Klapka, avec Türr, avec Almasy, avec Gorové, avec tous les patriotes hongrois qui cherchaient des ennemis à la maison de Habsbourg, que la paix bâclée de Villafranca avait déçus dans leurs espérances et qui s’agitaient dans des conspirations dont le pivot était à la cour d’Italie, dans le cabinet même de Victor-Emmanuel, toujours penché vers le Mincio pour mieux apercevoir la Vénétie. La princesse de Metternich, ambassadrice d’Autriche, s’imagina-t-elle que la princesse Jablonowska était un émissaire envoyé par le Piémontais pour confier quelque secret à Napoléon III ; Hongroise, fut-elle irritée de voir une de ses compatriotes s’imposer au monde de Paris par le seul effet de la beauté ; sa laideur fut-elle irritée d’un succès dû à la splendeur des formes ; reconnut-elle une rivale future, rivale à la fois politique et mondaine ? je ne sais. Elle résolut de faire fermer toute porte devant la princesse Jablonowska et elle écrivit le factum auquel Henry de La Madelène ne sut pas refuser sa signature.

Bonnin s’était déclaré désintéressé dans la question : Henry de La Madelène respirait ; mais il n’était point à bout d’angoisses. Le prince Jablonowski reçut l’article par lettre chargée. Il accourut de Turin, fut mis au fait de ce qui s’était passé au ministère de la Marine et, se souciant médiocrement de politique, ne se souciant pas du tout de l’ambassadrice d’Autriche, il provoqua Henry de La Madelène. Celui-ci commençait à trouver que, malgré les primes de cinq cents francs, ce n’est pas tout profit d’endosser les médisances des princesses étrangères ; il parlementa, il argumenta. Peine inutile ; le vieux Polonais était têtu : ou un duel, ou une déclaration publique que l’article avait été rédigé par la princesse de Metternich. Henry de La Madelène préféra se battre ; on alla sur le terrain ; il y fut de si piteuse attitude que Jablonowski leva les épaules et s’en alla. Arthur Kratz, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, secrétaire intime du ministre de la Marine, m’a raconté cette aventure, et la marquise de Chasseloup-Laubat m’en a confirmé les détails.

La princesse de Metternich chanta victoire et put crier : Ville prise ! La pauvre Jablonowska fut montrée au doigt et traitée d’aventurière. Elle retourna en Italie et trouva sa place occupée près de Victor-Emmanuel.

Cette histoire, enjolivée de toute sorte de détails, amusa l’Impératrice, qui se plaisait aux cancans et en faisait ses gorges chaudes. Quand Cochonnette, Cornichonnette et Cocodette étaient réunies chez l’Impératrice des Français, on ne ménageait guère le prochain, et dans les réputations les mieux forgées on savait trouver la paille. Ce n’est pas que l’on manquât d’indulgence, au contraire ; on en avait plus qu’il ne fallait. Lorsqu’il y avait déplacement à Compiègne ou à Fontainebleau, les quatre bonnes amies étudiaient ensemble la liste des séries d’invités. On connaissait les liaisons de ceux-ci, les amourettes de ceux-là, et, avec une commisération qui porte un nom brutal dans le langage populaire, on avait soin de rapprocher, dans la distribution des logements, les personnes dont l’intérêt semblait être de n’être pas séparées.

On alla plus loin ; emporté par une émulation malsaine, on ne vit pas le point qu’il n’est pas permis de dépasser, et le pied glissa dans l’égout. Parmi les jeunes gens que leur naissance appelait aux réceptions familières des Tuileries, il y en avait trois que l’on avait surnommés les Trois Duchesses. Ils furent, de la même série, invités à Fontainebleau. L’Impératrice dit au marquis de Toulongeon : « Ayez soin que les Trois Duchesses aient des appartements où les communications soient faciles. » Cochonnette, racontant cette polissonnerie, qu’elle avait peut-être provoquée, disait : « L’Impératrice est admirable ; elle pense à tout. »

Je crois bien que, chez l’Impératrice, cette sorte de dévergondage était de surface, et qu’elle ne mérita aucune des calomnies qui lui furent prodiguées. Comme tant de femmes, qui sont le produit d’une civilisation trop raffinée, son esprit avait des écarts auxquels sa matière se refusait ; les corps les plus chastes servent parfois d’habitacle à des âmes sans frein ; la cage est bien close, l’oiseau y reste et souvent y meurt, sans avoir jamais pris son vol.

Dans le nombre considérable d’hommes élégants et faits pour plaire qui, pendant dix-sept ans, ont gravité autour de l’Impératrice, aucun n’a-t-il pu l’émouvoir ? je ne sais. Dans les habitudes de la vie souveraine, la surveillance est excessive, mais la complaisance ne l’est pas moins, et l’on peut supposer que, si la femme de Napoléon III avait voulu oublier ses devoirs, elle n’eût point manqué de gens qui l’y eussent aidée. Je crois qu’elle cherchait à exciter l’admiration générale plutôt qu’un sentiment particulier. Très coquette, se mettant volontiers en frais pour les nouveaux venus, elle jouissait de l’émotion qu’elle produisait et s’en trouvait satisfaite. Elle se savait belle, aimait à se l’entendre dire et se contentait d’imaginer que nul ne pouvait la voir sans perdre la tête. Illusion bénigne, que partagent bien des femmes qui ne l’ont jamais value. Deux hommes avaient adopté, près d’elle, le rôle de troubadours en extase ; il ne leur manquait que la guitare et l’écharpe en sautoir ; malheureusement, leur « doux martyre » se doublait d’intérêts politiques ; elle s’en méfia, ne repoussa par les hommages, ne les accepta pas, et, de temps en temps, donnait le bout de ses doigts à baiser aux deux rivaux, qui, près d’elle, représentaient deux maisons ennemies : la maison de Savoie et la maison d’Autriche.

Lorsque le comte Camille Cavour envoya sa nièce, la comtesse Castiglione, à Paris, pour aider à la solution du problème italien, il expédia, par le même convoi, le chevalier Nigra, sa créature et son élève ; seulement, comme il doutait un peu des facultés intellectuelles de son ambassadeur, il plaça près de lui un petit juif, humble et ratatiné, que l’on appelait Artom, dont l’habileté était redoutable. Nigra était là pour la montre ; à la longue, il finit par apprendre son métier ; au début, il ânonnait ses dépêches et signait tout ce qu’Artom lui faisait signer. J’ai beaucoup connu Nigra, et j’ai vu familièrement Artom, lorsque, ministre plénipotentiaire à Carlsruhe, il passait ses étés à Baden-Baden et dînait chez moi deux fois par semaine. Malgré un cou grêle et fripé, Nigra était très beau, de haute taille, svelte, blond, avec un joli sourire et des yeux bleus auxquels il savait donner une expression « séraphique » qui promettait beaucoup et ravissait les femmes.

Il n’avait pas de fortune ; son traitement d’ambassadeur lui rapportait à peine de quoi vivre convenablement à Paris ; il voulut s’accroître et tripota dans les affaires, ce qui l’entraîna à voir la compagnie de faiseurs peu recommandables. À part ceci, qui n’était point correct pour un membre du corps diplomatique, il fut sans reproche. Il est certain que, lorsque Cavour le pourvut de l’ambassade d’Italie en France, c’est moins l’homme politique qu’il envoyait que le beau garçon, qui peut-être — adjuvante fortuna — serait aussi heureux auprès de l’Impératrice que la comtesse de Castiglione était heureuse auprès de l’Empereur. Nigra se mit en frais ; il eut des regards mourants, il fit des sonnets, il eut des soupirs qui bombaient sa poitrine sous le cordon vert de Saint-Maurice, il eut des tressaillements subits et des défaillances inopinées ; on le trouva charmant, mais ce fut tout ; et puis il sentait le fagot et semblait frotté d’hérésie : ne visait-il pas Rome, qui est au pape que l’on adorait ?

Richard de Metternich eut moins de langueur ; secrètement, en politique, l’Impératrice penchait vers la maison de Habsbourg ; la guerre d’Italie, en 1859, lui avait été antipathique. Si sa destinée n’avait été liée à la victoire, je ne sais pour qui elle aurait fait des vœux ; elle rêva de constituer un empire au Mexique et d’en faire cadeau à un descendant de Charles Quint. Le pauvre Maximilien en mourut, à Queretaro, pendant que sa femme devenait folle. Le souvenir de Marie-Antoinette, l’admiration pour Marie-Thérèse poussaient l’Impératrice vers l’Autriche ; aussi elle eut quelque préférence pour le prince de Metternich. Il n’y eut là que des bagatelles sans conséquence ; on put échanger des clins d’yeux et des serrements de mains, s’emparer d’une fleur, baiser furtivement un mouchoir ramassé ; mais ce fut tout. Manège de pensionnaire, auquel les femmes se refusent rarement. Elle était convaincue qu’en un jour de péril sa beauté réunirait autour d’elle tous les chevaliers errants que ses charmes avaient ensorcelés, Don Quichottes prêts à mourir pour la Dulcinée impériale. Ses instincts d’aventurière, qui ne s’éteignirent même pas sur le trône, lui faisaient croire qu’un jour, debout devant l’émeute, domptant d’un regard la bête populaire, elle entraînerait tous les cœurs et sauverait l’Empire. Les magnats de Hongrie avaient entouré Marie-Thérèse en criant : Moriamur pro rege nostro ! Elle crut qu’en la voyant les foules crieraient : « Nous voulons mourir pour toi ! » Elle rêva de monter à cheval et de se jeter au milieu des barricades. Je le sais ; car elle me l’a dit.

Au mois de janvier 1870, j’avais publié, dans la Revue des Deux Mondes, une étude sur la peine de mort[12] ; j’y demandais que le trajet de la cellule à l’échafaud fût abrégé. Quelques semaines après, je reçus la visite de Damas Hinard, secrétaire des commandements de l’Impératrice, qui vint me dire que celle-ci désirait me voir pour m’entretenir de la question que j’avais soulevée. Au jour indiqué, je me rendis aux Tuileries ; l’audience dura plus de deux heures, ce qui me mit mal à l’aise, car je n’avais pas été seul dans le salon d’attente. L’Impératrice, après m’avoir écouté, me promit de faire exécuter les modifications que je réclamais, et elle tint parole. Je pensais que, le but de la visite étant atteint, je n’avais qu’à me retirer ; j’étais loin de compte. Elle entama une autre conversation, me parla de l’Égypte, que je connaissais bien, et partit de là pour attaquer toute sorte de sujets, avec volubilité, comme si elle eût récité une leçon apprise, et surtout comme si elle eût voulu me faire admirer l’étendue de son intelligence.

Je l’écoutais avec la déférence due à une femme, à une souveraine ; je donnais, au besoin, la réplique et je restais surpris de tant d’efforts pour étonner un homme de lettres grisonnant, qui ne s’étonnait guère et qui en avait entendu bien d’autres. Au cours de ce bavardage sans suite, elle me dit : « Les révolutions, je ne les redoute pas ! Pour les vaincre, il n’y a qu’à leur tenir tête. Croyez-vous que je me sauverai en fiacre, comme la vieille reine Marie-Amélie ? Croyez-vous que j’irai, comme cette pauvre duchesse d’Orléans, pleurnicher devant les députés ? Non, non : je monterai à cheval et, à la tête d’un régiment de cavalerie, je saurai sauver la couronne de mon fils et montrer ce que doit être une souveraine ! » Tout cela était dit d’une voix vibrante, avec le faux enthousiasme du regard et l’attitude de commande. Je m’inclinai sans répondre, et je pensai au cirque olympique.

Cette idée la hantait, et j’en ai une autre preuve. En 1867, pendant l’Exposition universelle, elle conduisit je ne sais plus quelle altesse étrangère au palais du Corps législatif, pour en visiter les aménagements intérieurs. Arrivée dans la salle des séances, elle fit placer les gens de sa suite au fond, sur les gradins les plus éloignés ; puis elle escalada la tribune et, une main levée, l’autre sur son cœur, elle cria d’une voix de tête : « Peuple ! cet enfant, c’est le rejeton de la quatrième race, c’est l’héritier du plus grand homme de l’Histoire ; te laisseras-tu abuser par des intrigants : refuseras-tu d’écouter une mère ? Viens ! suis-moi ! ramène aux Tuileries mon fils, ton souverain ; par ses ancêtres, par ses vertus, par son courage, il est digne de la couronne que tu vas poser sur son front ! Ô peuple ! marche avec moi et la France est sauvée ! » Changeant de ton tout à coup, elle dit aux personnes qui l’avaient écoutée avec stupeur : « M’a-t-on bien entendue ? » À la réponse : « Oui, madame », elle riposta : « Eh bien ! ce n’est pas plus difficile que cela. » Le témoin oculaire qui m’a rapporté le fait me disait : « Nous étions consternés. » Toutes ces rêvasseries de dramaturge qui agitaient sa cervelle, ces projets héroïques, ce cabotinage malséant, qu’en resta-t-il ; que resta-t-il de la bande des amoureux et du quadrille des chevaliers, lorsque l’heure du 4 septembre eut sonné ? Metternich et Nigra eurent-ils confidence de ces desseins d’amazone ; je n’en serais pas surpris ; car elle ne les cachait guère à ses entours, et plus d’un de ses familiers avait dû, comme le chœur des seigneurs dans Les Mousquetaires de la Reine, lui chanter :

Nous jurons de mourir ou de vivre pour vous !

Il en est un qui eût bien voulu vivre pour elle et qu’elle encouragea. C’était un simple lieutenant de vaisseau, officier d’ordonnance de l’Empereur et qui se nommait Des Varannes. Ce garçon était bien et hardi. Vivant dans la familiarité du palais, initié à l’affaiblissement déjà perceptible de la santé de l’Empereur, calculant que dix-huit années de différence entre le souverain et la souveraine semblaient promettre la régence à celle-ci, il pensa peut-être que les Biren et les Potemkine ne sont point un produit exclusif du climat russe. Il sut faire comprendre qu’une grande passion le ravageait, passion justifiée par tant de beauté, tant de charme, tant d’intelligence ; malgré sa position subalterne, il ne fut point repoussé et on lui laissa deviner que, si l’on devait rester indifférente, on n’était pas insensible. Un soir, au cercle de l’Impératrice, on parlait de musique. Des Varannes dit : « La plus belle phrase musicale que je connaisse est celle de La Favorite : Pour tant d’amour ne soyez pas ingrate ! » Il regarda l’Impératrice, qui leva les yeux sur lui et rougit sous son blanc.

Il y avait là un témoin, dont la clairvoyance ne dormait guère en pareil lieu : c’était le prince Napoléon. Il se leva, fit quelques tours dans le salon d’un air nonchalant, se mit à causer avec Des Varannes et, l’emmenant dans un coin, il lui dit de cette voix câline qu’il savait si bien moduler, quand il voulait entraîner les gens à quelque vilenie : « Est-ce que vous tenez beaucoup à Cora Pearl, avec qui vous êtes lié ? Non, n’est-ce pas ? Arrangez-moi donc une entrevue avec elle ; cela m’obligerait. » Des Varannes répondit : « Mais, monseigneur, dès ce soir, si Votre Altesse Impériale le désire. » C’est de la sorte que le prince Napoléon devint l’amant, beaucoup trop officiel, de Cora Pearl, qui était une fille à genoux cagneux, dont les cheveux étaient teints en jaune et, en réalité, se nommait Emma Cruche. Je retrouve dans mes paperasses une note ainsi conçue : « 26 décembre 1881 : Le prince Napoléon m’a dit aujourd’hui qu’il était persuadé que Nigra et Des Varannes avaient été les amants de l’impératrice Eugénie ; il me l’a dit avec une telle conviction que l’on peut être certain qu’il mentait. » Il mentait, en effet, j’en suis fâché pour sa mémoire.

Rien, dans cette amourette, ne dépassa ce que les femmes les plus réservées ne se refusent pas toujours ; on montait jusque dans le « bleu » et l’on n’en descendait pas. La situation de Des Varannes était douce, mais difficile ; pour s’y maintenir sans broncher et ne rien heurter, il fallait bien de l’adresse, bien de l’esprit : le pauvre garçon était sot ; le platonisme de sa bonne fortune l’aveuglait ; il ne voyait pas clair devant lui. Sa passion n’était plus un mystère pour personne au château ; on en parlait, on l’en plaisantait, il s’abandonnait et levait les yeux au ciel ; l’Impératrice lui fit dire par une de ses dames d’avoir une tenue plus convenable ; il répondit des niaiseries : « Alors, je n’ai plus qu’à mourir ! » Ses attitudes devinrent tellement singulières, tellement ridicules, il regardait l’Impératrice avec des yeux si expressifs, que l’Empereur s’en aperçut. Il en parla au prince Napoléon, qui lui répondit : « Vraiment ! vous avez découvert cela ! Mais c’est le secret de Polichinelle, tout le monde le sait. »

Le lendemain, après le Conseil des ministres qui se tenait vers onze heures du matin, aux Tuileries, l’Empereur retint le ministre de la Marine. C’était le marquis de Chasseloup-Laubat. L’Empereur causa pendant quelques minutes avec lui. Le résultat de la conversation ne se fit pas attendre ; le même jour, à une heure, Des Varannes était mandé au ministère de la Marine. Chasseloup-Laubat lui remettait lui-même sa nomination de capitaine de frégate et des lettres de service : ordre de se rendre, sans délai, à la station des Antilles ; ce soir même, par le train express, on partira pour Brest, où l’on attendra le départ d’un navire à destination de la Martinique.

Scribe, dans je ne sais plus quel vaudeville, a chanté :

Un bon soldat sait souffrir et se taire
Sans murmurer !

Il en est de même pour les marins. Des Varannes partit. L’Impératrice fut outrée. On ne l’avait point prévenue, et, lorsqu’elle demanda où était Des Varannes, qu’elle s’étonnait de ne pas voir à son cercle, l’Empereur dit : « Il est en route pour la mer des Antilles. » Dans son irritation, elle oublia la réserve que la situation même impose à une souveraine ; elle écrivit à Des Varannes, qui lui répondit. Une correspondance s’établit entre eux. On l’a su d’une façon positive, car Des Varannes mourut le 12 juin 1869 de la fièvre jaune, à Port-au-Prince ; un souffle de malaria emporta tous ses rêves.

Lorsqu’une lettre ne « touche » pas celui auquel elle est adressée, elle est renvoyée à l’administration centrale, où elle est classée au bureau de rebut. Là, au bout d’un certain temps, si elle n’a pas été réclamée, elle est ouverte, afin que l’on puisse s’assurer qu’elle ne renferme pas de valeurs ou qu’elle ne contient pas quelque indication qui permette de la faire parvenir au destinataire. Parmi les lettres qui furent réexpédiées à Paris, après la mort de Des Varannes, il y en avait plusieurs signées Eugénie. Le chef de rebut devina qu’il y avait là quelque mystère et il remit les lettres au directeur général, qui était Vandal, homme d’infiniment d’esprit, mais dont le tact défaillit en cette circonstance. Il reconnut la provenance des lettres et, ne doutant pas que l’Impératrice ne gardât bonne gratitude à celui qui les lui rendrait, il les lui porta. L’Impératrice les regarda à peine, dit : « Je sais ce que c’est », et les jeta au feu. Pour tirer parti du secret qu’il avait surpris, il eût fallu que Vandal fût discret ; il oublia de l’être, l’historiette courut et parvint aux oreilles de l’Empereur, qui était servi par une police excellente. Au mois de juillet 1870, lorsque Napoléon III partit pour Metz, il nomma un certain nombre de sénateurs, dont j’étais, et rejeta Vandal, que le ministre des Finances avait proposé.

J’étais lié avec Vandal ; après la chute de l’Empire, je lui parlai de ces lettres : il avait quelque légèreté de caractère, aimait à causer, et, n’ayant rien à ménager du côté des Bonaparte déchus, ne se serait point gêné pour faire soupçonner qu’il y eût, entre l’Impératrice et Des Varannes, autre chose qu’un échange de sentiments platoniques. C’était, m’a-t-il dit, des épîtres de pensionnaire, des romances en prose, du phébus et de la littérature de mirliton. Quant à y trouver trace d’une liaison coupable, c’était impossible, même en torturant et en dénaturant le sens des mots. Vandal a dit vrai, ce fut une billevesée où la tête seule participa ; on peut même croire que le cœur n’en eut pas une pulsation de plus. Je le répète, l’Impératrice était d’une froideur extraordinaire ; du reste, elle ne s’en cachait point dans l’intimité ; elle a fait, à cet égard, des confidences qu’une de ses amies m’a répétées.

L’Empereur ignora sans doute l’existence de cette correspondance ; s’il l’avait soupçonnée, il lui eût été facile de faire saisir les lettres à la poste ; car, pendant son règne comme sous les gouvernements qui l’avaient précédé, le cabinet noir fonctionna régulièrement. Le chef de l’espionnage occulte, qui s’exerçait au siège même de l’administration des postes, s’appelait Simonnet. En son genre, c’était un homme de génie. Depuis que l’on a adopté l’usage des enveloppes gommées, le décachetage et le recachetage des lettres n’offrent que peu de difficultés ; il n’en était pas ainsi lorsque les lettres étaient scellées à la cire ; il fallait prendre les empreintes, afin de rétablir les cachets détruits ; le plus souvent, on se servait d’un amalgame qui durcissait rapidement et quelquefois de poix de Bourgogne ; c’est pourquoi des chimistes étaient attachés au cabinet noir : j’en pourrais citer qui ont été membres de l’Institut et auxquels on a fait de pompeuses funérailles.

Simonnet eut-il recours à la science pour remplir sa mission de furet, je l’ignore ; mais je ne le crois pas. Quoiqu’il eût des employés sous ses ordres, il aimait à opérer seul et déployait, m’a-t-on dit, une sagacité inconcevable. Du fond des sacs arrivant de province et de l’étranger, au milieu des monceaux de lettres entassés sur les tables, il savait reconnaître l’écriture, la provenance et la destination signalées. Les lettres étaient ouvertes, lues, copiées, par un secrétaire spécial attaché au cabinet du directeur, recachetées et distribuées avec un retard qui rarement était de plus de deux heures. Tous les jours, le chef du contrôle à la préfecture de Police, Marseille, ou un commissaire aux délégations judiciaires, nommé Bérillon, se rendait à l’administration des postes, y prenait la « dépêche » et la remettait en mains propres au préfet, qui faisait à l’Empereur les communications qu’il jugeait opportunes. C’est, du moins, de la sorte que les choses se passaient dans les dernières années du Second Empire, si j’en crois les explications que J.-M. Piétri m’a données, longtemps après la mort de Napoléon III.

Simonnet était bien payé ; outre ses émoluments fixes, qui étaient de huit mille francs, il recevait de la préfecture de Police une indemnité annuelle de vingt-cinq mille francs, sans compter les gratifications qu’on ne lui ménageait pas, lorsqu’il avait aidé à quelque découverte importante. Cet homme avait la passion de son métier et ne se contentait pas de fouiller dans les correspondances que l’État croyait avoir intérêt à connaître : il « travaillait » pour son propre compte, semblable à un garde-chasse qui braconne. Il lisait les lettres adressées aux gros financiers et aux hommes politiques, et, sur les renseignements qu’il y recueillait, il tablait un jeu de Bourse qui souvent ne lui fut pas favorable.

Après le ministère du 2 janvier 1870, lorsqu’Émile Ollivier prit le pouvoir et restaura, en France, le régime parlementaire, le préfet de Police, J.-M. Piétri, ne voulut pas porter seul la responsabilité de ces investigations secrètes, qui pouvaient être dénoncées à la tribune et créer des difficultés au gouvernement de l’Empereur. Il expliqua l’organisation du cabinet noir à Émile Ollivier, qui répondit : « Je m’entendrai avec le directeur des postes pour qu’il me fasse désormais son rapport. » On peut croire que la préfecture de Police n’en chôma pas plus de renseignements que par le passé. Après l’expédition des Deux-Siciles (1860), que j’avais suivie en amateur, toutes mes lettres furent décachetées à la poste ; je m’en aperçus facilement et ne m’en souciai guère ; n’ayant jamais été mêlé à aucune conspiration, il m’importait peu que Simonnet s’occupât de ma correspondance.

Au ministère de l’Intérieur, on procédait d’une autre façon. Il y avait là un vieux policier, nommé Saint-Omer, qui n’avait point ses entrées à l’administration des postes et qui n’en regardait pas moins dans les lettres qu’il voulait lire. Lui aussi était un habile homme ; d’un coup d’œil, il soupesait les consciences et savait que parfois elles sont légères. Il pratiquait les facteurs, les portiers, les valets de chambre, surtout les domestiques de confiance et les secrétaires intimes ; cela ne coûtait pas cher et ne grevait pas trop le budget des fonds secrets. Le valet de chambre d’Édouard Bocher, administrateur des biens de la famille d’Orléans, se serait fait scrupule de ne pas lui mettre en main la correspondance de son maître, et celui de Thiers s’empressait à ne lui rien celer.

Dans une commission au Corps législatif, Chevandier de Valdrôme, ministre de l’Intérieur (2 janvier 1870), ne se tint pas de donner à Thiers un avertissement dont celui-ci profita. Par maladresse ou par courtoisie, il fit une allusion à une lettre que Thiers avait reçue la veille. En rentrant chez lui, Thiers appela son valet de chambre, lui paya ses gages et le mit à la porte. De l’aveu de J.-M. Piétri, à qui je dois ces détails, le cabinet noir n’a jamais servi à rien. C’était l’avis de Napoléon Ier, dans ses causeries à Sainte-Hélène, et, si parva licet componere magnis, c’est aussi le mien. Le ministère des Affaires étrangères avait également une organisation peu avouable, qui lui permettait d’entrouvrir les dépêches des ambassadeurs ; mais j’ai toujours ignoré comment elle fonctionnait.

Après le 2 décembre 1851, les correspondances des hommes qu’un décret avait expulsés de France étaient attentivement surveillées ; celles de Victor Hugo, qui s’était retiré à Guernesey, tenaient le cabinet noir en haleine et le forçaient à déployer toute son habileté. À cette époque, les timbres d’affranchissement n’étaient point usités ; on affranchissait seulement les lettres destinées à un inférieur ; la réforme postale n’avait pas encore été adoptée ; le port des lettres était relativement onéreux (1 fr. 20 de Marseille à Paris). Victor Hugo, qui n’a jamais passé pour prodigue, usait d’une méthode ingénieuse afin de ne pas affranchir ses lettres et de n’en point faire payer le port aux personnes — aux femmes — auxquelles il écrivait. On recevait une lettre timbrée de Guernesey — j’en ai reçu plusieurs, — lourde, dont le prix variait entre trois et sept francs ; on l’ouvrait, il s’en échappait quatre ou cinq lettres, accompagnées d’un petit billet : « Cher poète, du haut de mon rocher, ma pensée s’unit à la vôtre ; dans l’ombre qui m’enveloppe, votre souvenir est un rayon. V. H. » ; puis un post-scriptum : « Ayez la bonté, je vous prie, d’envoyer ces lettres aux adresses indiquées. »

Économie pour l’exilé ; travail pour le cabinet noir, où toutes ces lettres étaient lues, recachetées et replacées dans leur enveloppe. Plusieurs de ces lettres étaient d’un style que l’on n’eût pas soupçonné chez l’auteur de La prière pour tous et du Regard jeté dans une mansarde ; publiées, elles n’eussent point été à la louange de celui qui écrivait alors Napoléon le Petit et Les Châtiments. On les communiqua à l’Empereur, qui les jeta au feu. Sous ce rapport, il fut impeccable, et jamais il ne permit que l’on abusât d’un secret, même contre les adversaires qui se vantaient d’être irréconciliables.

L’un des ennemis les plus irréconciliables de l’Empire, dont je tairai le nom, était un faussaire ; lié avec une femme mariée, il en avait eu plusieurs enfants qui étaient adultérins ; pour leur assurer son nom et une situation légitime, il fit des déclarations mensongères aux officiers de l’état civil ; faux en écritures publiques ; crime qualifié, que la morale peut excuser, que le sentiment peut absoudre, mais que la loi a le devoir de punir. Le fait était d’autant plus grave qu’il s’était renouvelé plusieurs fois. Le ministère de la Justice, la préfecture de Police possédaient le dossier de l’affaire, qui contenait les éléments d’un procès en Cour d’assises, d’où l’homme pouvait sortir pour aller aux galères.

Lorsqu’il fut candidat aux élections de 1863, où il était certain d’être élu à une forte majorité, Baroche, garde des Sceaux, resté seul avec l’Empereur, après un Conseil des ministres, proposa de lui porter un coup droit auquel il ne pourrait survivre. Pour mieux faire apprécier la sûreté de l’arme qu’il avait au poing, il remit le dossier à l’Empereur. Le lendemain, il fut appelé aux Tuileries, et Napoléon III lui dit : « J’ai lu tout ce dossier ; je regrette qu’un homme d’un aussi grand talent ait si peu de moralité. Son éloquence est un honneur pour la France, et ce serait faire tort à la bonne renommée du pays que de noyer un tel orateur dans un scandale. Je défends que l’on fasse même une allusion à cette histoire ; du reste, pour empêcher toute indiscrétion, j’ai brûlé le dossier. »

Ce n’était pas la première fois que l’Empereur s’intéressait à un chef de l’opposition et le protégeait contre des ministres trop zélés. Lors du procès qui suivit l’attentat du 14 janvier 1858, ce fut Jules Favre qui présenta la défense d’Orsini. La cause était perdue d’avance ; Jules Favre le savait et ne gardait pas d’illusion. Couvert par les privilèges de l’ordre, fort du droit de l’avocat qui dispute une tête à l’échafaud, il prononça une admirable plaidoirie. Orsini, de son vivant, entendit son oraison funèbre, qui expliquait le sentiment où l’idée du crime avait été conçue, et qui ne ménageait guère le gouvernement impérial. L’émotion fut profonde, à l’audience. Le discours de Jules Favre avait été recueilli par les sténographes. Le garde des Sceaux, le procureur général avaient décidé que la plaidoirie serait simplement résumée, et que l’on en interdirait la reproduction intégrale. Néanmoins, on l’avait composée à l’imprimerie du Moniteur Universel, qui alors était le journal officiel, en attendant les ordres du ministre. L’Empereur fit demander l’épreuve du discours ; il y corrigea une faute d’impression qui avait échappé au prote et, sachant quelles étaient les intentions de ses ministres, il renvoya l’épreuve avec le bon à tirer écrit de sa main. Le Moniteur publia le discours in extenso.

Quoi que l’on ait dit de l’empereur Napoléon III, quelles que soient les calomnies dont ses adversaires l’ont souillé, on peut affirmer que ses habitudes d’homme comme il faut ne se démentirent jamais. Malgré ses qualités neutres, il y eut en lui quelque chose de chevaleresque qui résistait naturellement à la bassesse de bien des conseils. La valetaille qui l’entourait en eût volontiers fait un alguazil rancunier et vindicatif. Il eut des aspirations plus hautes et comprit que tout talent dont s’honorait la France devait être respecté par lui. Il était, du reste, indulgent et ne savait guère sévir. Il faut que Des Varannes ait eu des allures bien compromettantes pour qu’il se soit décidé à lui faire donner un ordre d’embarquement. Il était supérieur à l’Impératrice, qui ne dédaignait rien, pas même la calomnie, encore moins la médisance, lorsque son amour-propre blessé était en cause. On le savait ; aussi n’était-elle pas aimée. La reine de Hollande — Sophie de Wurtemberg — m’en a parlé avec un mépris qu’elle ne cherchait pas à déguiser, et Hortense Cornu, qui fut près de l’Empereur une amie et une conseillère souvent écoutée, disait parfois : « Elle perdra l’Empire. »

Cette Hortense Cornu fut presque un personnage, en son temps ; les ministres, les ambassadeurs, les souverains mêmes comptaient avec elle ; dans l’humble condition dont jamais elle ne voulut sortir, elle exerça une influence considérable. « Elle avait l’oreille », comme l’on disait alors : elle l’eut si bien que ce fut elle qui décida Napoléon III à envoyer le prince Charles de Hohenzollern régner en Roumanie. C’était une petite femme très alerte, mièvre, grisonnante, avec de gros yeux saillants qui semblaient s’échapper de sa tête, bavarde comme un geai, toujours par voies et par chemins, exigeant tout en faveur des autres, ne demandant rien pour elle, se plaisant aux sollicitations, intrigante fieffée, spirituelle et très bonne. Depuis le jour de sa naissance, elle connaissait l’Empereur, qui était son parrain. Sa mère, qui s’appelait Lacroix, avait été la femme de chambre de confiance, pour ne pas dire la confidente, de la duchesse de Saint-Leu[13]. À Arenenberg, à Rome, à Londres, Hortense avait séduit les exilés et ne les avait quittés que pour venir à Paris, épouser un peintre nuageux, nommé Sébastien Cornu.

Lorsque le prince Louis était à Ham et qu’il écrivait des livres sur le paupérisme et sur le canon, c’était elle qui faisait les recherches à la bibliothèque du roi, pour faciliter le travail du prisonnier. Elle était instruite, parlait plusieurs langues, ne manquait point de littérature et, sous le nom de Sébastien Albin, avait traduit avec succès un recueil de poésies allemandes. Bonapartiste par sentiment, par habitude, par conviction, elle se révolta lors du coup d’État du 2 décembre, peut-être parce qu’elle n’en avait pas été prévenue, et se brouilla avec son parrain. Querelle d’amoureux, qui ne dura pas longtemps. On se réconcilia, et Hortense Cornu eut à toute heure ses petites entrées.

L’Impératrice la ménageait et déployait de la coquetterie pour elle. Je crois bien qu’elle la redoutait un peu et s’en méfiait beaucoup. Hortense Cornu était clairvoyante et, si l’Empereur confia à quelqu’un ses ennuis domestiques, ce fut à elle. Son influence ne fut point mauvaise ; car il y avait en elle un fonds libéral, où souvent elle puisa la force de combattre les conseils trop autoritaires dont « l’entourage » n’était point avare. Le meilleur ministre de l’Instruction publique que la France ait eu sous l’Empire, Victor Duruy, fut désigné par elle à l’Empereur, qui en ignorait même l’existence ; bien souvent elle intervint pour obtenir des adoucissements aux peines encourues pour les délits politiques.

Liée avec Manin, avec Cernuschi[14], avec Montanelli[15], en relation avec le roi Victor-Emmanuel, elle poussa à la guerre de 1859 et plus d’une fois tint tête à l’Impératrice, qui s’y opposait. Elle n’était point timide aux Tuileries et fit souvent entendre des vérités que nul n’aurait osé dire. Elle entretenait une correspondance non seulement avec l’Empereur, mais avec des hommes d’État, avec des diplomates, avec des souverains étrangers. Les lettres qu’elle reçut forment plusieurs registres, qui ont été déposés à la Bibliothèque nationale et qui, m’a-t-on dit, serviront à éclairer plus d’un point obscur de l’histoire contemporaine.

Je l’avais surnommée la Fée aux Miettes ; en effet, comme la petite vieille dont Charles Nodier a raconté l’histoire, elle avait une activité infatigable et semblait douée du mouvement perpétuel. On n’apercevait jamais Sébastien Cornu, qui faisait de triste peinture, pendant que sa femme courait chez les ministres, recevait les ambassadeurs, allait causer dans le tuyau de l’oreille impériale, rentrait pour écrire à la reine de Hollande et recevait, le soir, quelques révolutionnaires de ses amis. Étrange créature, dont la probité fut si parfaite qu’elle partagea souvent son temps entre les Tuileries et les irréconciliables, sans inspirer d’autre sentiment que le respect de sa bonté. Elle savait que l’Empereur et l’Impératrice manquaient d’initiative, qu’ils ne cherchaient qu’à faire le bien, mais ne voyaient pas facilement le bien qu’il y avait à faire. Dans toute circonstance où il fallait accomplir un acte rapide qui pouvait accroître la popularité impériale, Hortense Cornu accourait.

Lorsque Horace Vernet tomba si gravement malade que l’on désespéra de le sauver, elle dit à l’Empereur : « Envoyez un aide de camp lui porter la plaque de grand-officier de la Légion d’honneur. » Quand la Saône débordée inonda Lyon, elle dit : « Partez vite, faites distribuer de l’argent par vos officiers ; promenez-vous dans les rues, de façon que votre cheval ait de l’eau jusqu’aux paturons ; ça produira bon effet. » C’est elle qui engagea l’Impératrice à se rendre à Amiens et à y visiter l’hôpital, pendant une épidémie de choléra. Elle avait l’instinct des actions souveraines, et elle les indiquait à Napoléon III, qui ne demandait qu’à les accomplir, mais ne savait pas les concevoir. Le pauvre homme s’en rendait compte et disait : « C’est Hortense qui me donne toutes mes bonnes idées. » Elle lui en donna cependant une dont le résultat ne fut pas heureux. Elle protégeait Émile Ollivier et ne fut pas sans l’aider à monter au pouvoir, d’où il se précipita en entraînant dans sa chute l’Empire et la France.

Que de fois j’ai entendu de bonnes gens, dont les scrupules n’obscurcissaient pas la conscience, dire : « Ah ! si j’étais à la place de Mme Cornu, je ne me gênerais guère pour me faire donner quelque prébende dont je vivrais à l’aise. » Non seulement elle ne demanda rien, mais elle rejeta les offres, qui ne lui furent pas ménagées. À part quelques babioles insignifiantes, comme on en échange dans toute intimité, elle n’accepta de l’Empereur qu’un seul cadeau qui avait de la valeur ; c’était un vase de jade sculpté, provenant du pillage — du honteux pillage — du Palais d’Été. Elle était pauvre, elle resta pauvre, elle mourut pauvre, fait rare dans une époque pareille et dans une situation où elle aurait eu tous les maltôtiers, tous les manieurs d’argent à ses pieds, si elle eût daigné leur laisser deviner les confidences que l’on aimait à lui faire. Son influence avait été si sérieuse qu’elle persista après Sedan, après la défaite et pendant l’invasion.

Au moment où les Allemands se mirent en marche sur Paris, elle se retira dans le département de Seine-et-Oise, à Longpont, non loin d’Épinay-sur-Orge, en face de la forêt de Sainte-Geneviève, où Mlle de Fontange, suivant Louis XIV à la chasse, entoura son front du ruban qui devait rendre son nom immortel. Tout auprès s’étend l’ancien domaine de La Gilquillière, qui aujourd’hui s’appelle Vaucluse et est un asile d’aliénés appartenant à l’Assistance publique. On y avait fait refluer beaucoup de malades de Paris ; la population de l’établissement était triplée. Le 14 septembre, les premières patrouilles prussiennes apparurent ; dès le lendemain, des officiers prenaient logement à Vaucluse ; un régiment de cavalerie campait dans les cours et épuisait les provisions.

Hortense Cornu apprit que l’asile était occupé et menacé de devenir lieu de garnison permanente. Elle écrivit au Prince royal de Prusse, et elle en recevait immédiatement un cartel de sauvegarde : « Défense à tout soldat allemand, quel que soit son grade, de franchir les grilles de Vaucluse. Autorisation pour tout employé de la maison de parcourir les routes afin de recueillir les objets de consommation nécessaires aux aliénés. Aucune contribution de guerre ne pourra être frappée sur les villages qui fournissent les approvisionnements à l’asile. » Pendant la durée de la guerre, nul soldat allemand ne mit le pied sur le territoire interdit par ordre de « notre Fritz ». On en attribua tout le mérite au Dr Billod, directeur de l’établissement, et on le nomma officier de la Légion d’honneur : il ne l’avait pas volé.

  1. Delessert (Benjamin), 1773-1847. Grand industriel philanthrope, surnommé « le Père des ouvriers ». Frère du préfet de Police Gabriel Delessert. (N. d. É.)
  2. Mouchy (Ch.-Philippe de Noailles, duc de), 1808-1854. Député à l’Assemblée législative de 1849. Nommé sénateur le 31 décembre 1852. (N. d. É.)
  3. Rémusat (Charles de), 1797-1875. Écrivain et homme politique, ministre sous Louis-Philippe, membre de la Constituante et de la Législative (1848-1851), se retira de la politique après le coup d’État et fut élu en 1871 à l’Assemblée nationale. (N. d. É.)
  4. Flahaut de La Billarderie (Auguste, comte de), 1785-1870. Ancien officier de l’Empire, diplomate et membre de la Chambre des pairs sous la monarchie de Juillet, nommé sénateur en 1853. Il était le père du duc de Morny. (N. d. É.)
  5. Il s’agit de Jérôme, roi de Westphalie, frère de Napoléon Ier et père du prince Napoléon. (N. d. É.)
  6. Demidoff (Anatole, comte), prince de San Donato, 1812-1870, était l’héritier d’une famille, récemment anoblie, de riches industriels russes. (N. d. É.)
  7. Renseignements fournis par Worth, qui fut le couturier de l’impératrice Eugénie. « La jupe à cerceaux fut inventée par l’Impératrice pour dissimuler l’approche de la naissance du Prince impérial, et la mode en fut immédiatement adoptée par la reine Victoria, qui attendait de son côté la naissance de la princesse Béatrix. L’ampleur donnée aux jupes par la nouvelle invention fut inimaginable. Il fallut employer dix largeurs de satin ou de velours pour la jupe la plus simple. Avec les étoffes plus légères, qui comportaient des volants, des ruches, etc., nous hésitions à promettre de tirer deux robes d’une pièce de 60 mètres avant d’avoir pris la première. Il m’arriva, une fois, de faire une robe qui prit 100 mètres de soie. C’était un taffetas glacé, à trois teintes purpurines, allant du lilas foncé au violet clair. La jupe était entièrement couverte de grosses ruches dans trois teintes. Une fois achevée, la robe ressemblait à un énorme bouquet de violettes. » (Suppl. du Figaro, 13 avril 1889, sous la signature de E. Masseras.)
  8. Les Toilettes tapageuses, comédie en un acte, mêlée de couplets, par MM. Dumanoir et Théodore Barrière, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase, le 4 octobre 1856 ; pièce jouée par MM. Geoffroy, Laudrol, Priston, Thibaut et par Mmes Delaporte, Désilée et Rosa Didier.
  9. La princesse de Metternich, née princesse Pauline Sandor, était la femme du prince Richard de Metternich, fils de l’illustre homme d’État, et ambassadeur d’Autriche en France de 1860 à 1871. (N. d. É.)
  10. L’Empereur devant assister à ce bal, les invitations n’étaient distribuées qu’à bon escient. La princesse de Metternich demanda deux invitations en blanc, laissant comprendre que c’était pour deux importants personnages. On crut à l’arrivée de quelque archiduc d’Autriche voyageant incognito et, sur l’ordre du ministre, on délivra les cartes d’invitation. L’une des invitations fut donnée par la Metternich au costumier à la mode Worth, qui vint en domino masqué, intrigua ses clientes et leur reprocha de ne point payer leurs dettes. Le marquis de Chasseloup-Laubat fut indigné de cette inconvenance.
  11. Épouse du prince Stanislas Jablonowski (1799-1878), descendant d’une vieille famille polonaise. (N. d. É.)
  12. Paris, ses organes, etc., t. III, chap. XVI : La guillotine.
  13. Récemment (novembre 1882), on s’est occupé d’Hortense Cornu dans les journaux, et l’on a dit que sa mère, dame d’honneur de la reine Hortense, était si belle qu’elle avait attiré l’attention de Napoléon Ier. C’est une erreur : Mme Lacroix n’était que simple femme de chambre, et son mari était employé dans la maison de la reine. Loin d’être séduisante, elle était grande, forte et d’aspect si masculin qu’en Suisse, après Waterloo, elle fut prise pour le roi Joseph déguisé en femme et faillit être arrêtée. Voir, à ce sujet, Mémoires sur la reine Hortense, par Mlle Cochelet (Mme Parquin), t. IV, p. 64 et 206, in-folio, Paris, Ladvocat, 1836.
  14. Cernuschi (Henri), 1826-1896. Homme politique et économiste italien. Prit part aux mouvements révolutionnaires de Lombardie et de Rome (1848-1849). Réfugié en France, il collabora au Siècle. (N. d. É.)
  15. Montanelli (Giuseppe), 1813-1862. Homme politique et littérateur italien. Prit part au mouvement révolutionnaire toscan (1848-1849) et se réfugia en France. (N. d. É.)