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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/7

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Hachette (Tome 1p. 101-102).


DEUXIÈME PARTIE

AU TEMPS DE NAPOLÉON III

INTERMÈDE



JÉCRIS ceci le 27 juillet ; c’est un anniversaire ; la France n’est plus à les compter ; elle peut déterminer son calendrier par ses jours de révolution, d’usurpation, de coups d’État et d’émeutes. Elle s’agite et le hasard la mène ; elle souffre d’une chorée chronique qui, périodiquement, la jette hors du repos et la pousse aux aventures. Semblable aux malades qui, dans l’espoir de guérir d’un mal incurable — le mal de la vieillesse — changent de médecin, appellent les charlatans et consultent les somnambules, elle s’engoue d’un remède nouveau, d’un nouveau docteur, se donne à lui, s’en dégoûte et le quitte pour en prendre un autre ; versatilité morbide, par où les forces s’épuisent et la vie s’écoule. Depuis soixante ans que je suis au monde, que n’ai-je pas vu ? Comptons les gouvernements sous lesquels il m’a été infligé de vivre : Louis XVIII ; Charles X ; la Commission municipale ; la Lieutenance générale ; Louis-Philippe Ier ; le Gouvernement provisoire ; la Commission exécutive ; le général Cavaignac ; la présidence du prince Louis-Napoléon ; la présidence décennale ; l’Empire autoritaire ; l’Empire libéral ; le Gouvernement de la Défense nationale ; la Commune ; la présidence de Thiers ; la présidence du maréchal Mac-Mahon ; le Septennat ; la République votée le 25 février 1875 ; enfin la présidence de Jules Grévy. Avant que ces souvenirs soient terminés, Grévy sera-t-il encore au palais de l’Élysée ? Avant que mes jours soient accomplis, la France n’aura-t-elle point adopté une autre forme de gouvernement ?

Quand ces pages sortiront du portefeuille où elles vont dormir, quel sera le chef de l’État ? un Orléans ; un Bonaparte ; un général ; un avocat ; un cordonnier ; un prince étranger ? Au nom de qui rendra-t-on la justice, de quelle effigie frappera-t-on la monnaie ? Monarchie constitutionnelle ; monarchie sans contrôle ; empire autoritaire ; empire libéral ; république parlementaire ; république jacobine ; république sociale ; présidence ; stathoudérat ; commune : tout est possible, chez une nation où rien ne dure, où l’idole de la veille est la victime du lendemain, où le Capitole se retourne de lui-même pour devenir les Gémonies, où le passé n’a point d’enseignement, où l’avenir n’inspire point de prévision. Les peuples étrangers au milieu desquels j’ai vécu regardent avec curiosité du côté de la France et attendent qu’elle se disloque, pour reculer leurs frontières et agrandir leur territoire. En 1792, ils avaient bien cru que l’heure du partage avait sonné ; mal leur en advint ; mais de tels miracles peuvent-ils se renouveler souvent et ne serait-il pas sage de ne se point exposer aux convoitises ennemies ?

Ô France ! ô cher pays que j’ai tant aimé ! Puisse Dieu, qui jadis te protégeait, te protéger encore ! Puisse-t-il faire naître en toi le respect de la légalité, sans lequel nulle sécurité intérieure n’est possible ; puisse-t-il te donner l’amour de la paix, sans lequel nulle prospérité ne subsiste ! Puisse-t-il calmer tes emportements nerveux, qui, si fréquemment, se sont manifestés par des convulsions redoutables ; puisse-t-il t’accorder la sérénité d’âme qui te permettra de développer tes aptitudes, de vivre dans des destinées prospères et de charmer le monde par ta grâce ! Puisse-t-il t’épargner les révoltes, les révolutions, les coups de force, comme celui que je vais raconter.