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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/8

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Hachette (Tome 1p. 103-124).
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deuxième partie

AU TEMPS DE NAPOLÉON III


CHAPITRE PREMIER

LE DEUX DÉCEMBRE



PROJETS DE COUP D’ÉTAT. — LE GÉNÉRAL CHANGARNIER. — SES ILLUSIONS. — « LES BURGRAVES ». — LE GÉNÉRAL ET LE PRÉFET DE POLICE. — M. GÉNIE. — ENTREVUE AVEC LE PRÉSIDENT. — MISSION SECRÈTE. — M. GUIZOT ET LE DUC DE BROGLIE. — AMBITION ET PRÉCAUTIONS. — MODIFICATION DU PLAN PRIMITIF. — LE COMMANDANT FLEURY. — CONVERSATION AVEC LE PRÉSIDENT. — LE COMMANDANT FLEURY S’ABOUCHE AVEC LE GÉNÉRAL DE SAINT-ARNAUD. — CONFIRMATION INDIRECTE DES FAITS RACONTÉS. — LES DÉPUTÉS CHASSÉS DU CORPS LÉGISLATIF. — RÉUNIS À LA MAIRIE DU Xe ARRONDISSEMENT. — HÉSITATION DES GÉNÉRAUX. — IMPRESSION DE LA POPULATION. — BAUDIN. — PROJETS ORLÉANISTES. — L’OPINION DE LORD PALMERSTON. — LE PRINCE DE JOINVILLE ET LE DUC D’AUMALE. — COMPLOT AVORTÉ. — CONFISCATION DES BIENS DE LA FAMILLE D’ORLÉANS. — LÉOPOLD LEHON. — MYSTIFICATION. — EXPULSIONS. — JULES FAVRE. — MARCHÉ DE DUPE. — MADIER DE MONTJAU. — MORNY ET LE PASSEPORT. — UN PRÉFET AHURI.



LE coup d’État du 2 décembre n’eut rien d’inopiné ; depuis l’élection du 10 décembre 1848, qui fit du prince Louis-Napoléon le président de la République, tous les hommes politiques y pensaient. Les uns l’attendaient avec impatience, les autres le redoutaient. Un de ceux qui eurent le plus à en souffrir y poussait, en 1849. Je parle du général Changarnier, et je n’en puis douter. Le 13 juin 1849, le second bataillon de la première légion de la garde nationale, auquel j’appartenais, était cantonné dans le jardin des Tuileries, en réserve, prêt à se porter où il serait nécessaire, pour mettre un peu d’ordre dans la manifestation que Ledru-Rollin, accompagné de quelques autres niais de même farine, avait suscitée, à propos de la marche des troupes françaises sur Rome, occupée par Mazzini et défendue par Garibaldi. À ce moment Changarnier était général commandant des gardes nationales de la Seine.

Il faisait très chaud et j’avais été m’asseoir, dans le palais même, sous le péristyle qui servait de communication entre le jardin et la cour. J’étais avec notre chef de bataillon, Henri Vieyra, homme de caractère énergique, et qui plus tard fut acteur vigilant, dans la nuit même du coup d’État. Pendant que nous causions, Changarnier, après avoir inspecté deux compagnies de chasseurs de Vincennes et une batterie postées près du Carrousel, vint causer avec Vieyra et lui fit quelques recommandations sur les dispositions à prendre en cas d’alerte. Vieyra lui dit : « Est-ce que nous n’allons pas profiter de l’occasion pour nous débarrasser de la République ? » Changarnier haussa les épaules et répondit : « Je lui ai proposé de le faire coucher, ce soir, ici même, aux Tuileries : il ne veut pas ; ah ! c’est un pauvre sire ; on n’en tirera jamais rien de bon ! » Lui, c’était le Prince Président.

Cette belle union ne dura guère ; dans le courant de 1851, Changarnier s’était déclaré l’adversaire de Louis-Napoléon et se portait en compétition contre lui. Que s’était-il passé entre eux ? Je ne le sais pas d’une façon positive, et j’ai entendu, à cet égard, plus d’un propos contradictoire. On m’a dit que les prétentions de Changarnier avaient été peu mesurées et que, pour prêter son concours à une restauration impériale, il demandait que l’on reconstituât en sa faveur la dignité de connétable. Cela n’aurait rien de surprenant, car il ne péchait point pas excès de modestie. Il est probable que le Prince Président, déjà certain de trouver dans l’armée des généraux prêts à partager sa fortune, ne s’était point soucié de devoir son élévation à un homme ambitieux qui, pour prix des services rendus, voudrait s’associer trop intimement au pouvoir et aux honneurs. En un mot, le prétendant se sépara d’un personnage qui pouvait être utile, mais qui deviendrait un embarras pour le pouvoir personnel.

D’autre part, on m’a affirmé que Changarnier aurait été victime des illusions d’une faction. Les députés qui rêvaient la réconciliation de la maison de France, qui cherchaient à opérer la « fusion », comme l’on disait alors, et que l’on avait surnommés « les Burgraves » étaient persuadés qu’ils touchaient à l’accomplissement de leurs vœux. Le comte Molé, Thiers, Charles de Rémusat et bien d’autres étaient les meneurs de ce groupe influent par les noms, par la fortune, par la situation sociale. Dans Changarnier, ils virent le metteur en œuvre militaire d’une restauration ; ils lui montrèrent la grandeur de son rôle ; ils l’enivrèrent d’encens, de promesses et le détachèrent de l’empire futur pour le rattacher à la monarchie possible. Quel que soit le mobile qui ait déterminé les résolutions de Changarnier, il prit parti pour l’Assemblée nationale contre le prince Louis-Napoléon.

Le général Changarnier était-il de taille à soulever l’armée, à s’emparer du pouvoir, à mettre la main sur le Président, à faire voter l’Assemblée sous la pression de sa volonté et à placer le prétendant de son choix sur le trône de France ? Je ne le crois pas. Il possédait des qualités de soldat remarquables ; il avait de la ténacité, du coup d’œil et de la décision ; sur un champ de bataille, il était en bon lieu et y faisait figure ; mais en politique, c’était un pauvre homme, inférieur à Cavaignac et même à Lamoricière. L’emphase de ses discours en égalait la vacuité. Je l’ai connu, je l’ai vu et fréquenté sur le terrain de sa vraie gloire, en Algérie.

Jamais de n’ai rencontré un homme plus grossier. Petit, sanglé à la taille, de figure vieillotte, portant perruque, usant volontiers de cosmétique, précieux dans les gestes et prétentieux dans la démarche, il avait mérité le surnom de général Bergamote. D’après cela, on pourrait imaginer que son langage n’avait rien de soldatesque ; on se tromperait. Il était si mal « embouché » qu’il en gênait ses aides de camp et ses officiers d’ordonnance. Les mots les plus gras s’échappaient naturellement de sa bouche ; il eût rendu des points à Cambronne. Peu bienveillant, en outre, et ne sachant se modérer. L’opinion qu’il avait de lui-même ne lui permettait pas l’indulgence pour ses compagnons d’armes. De tout officier, il disait : « C’est un drôle, c’est un lâche, c’est un ivrogne, c’est un escroc. » Il n’épargnait personne et s’était fait haïr.

Dans une escarmouche contre les Arabes, à laquelle j’assistais en amateur, j’étais près de lui. Il fit appeler le colonel X… pour lui donner un ordre. Au moment où le colonel se retirait, Changarnier dit à haute voix : « Je n’ai jamais vu un j…-f… pareil. » Le colonel fit faire volte-face à son cheval, et, le sabre au poing, le regard plus que ferme, il dit à Changarnier : « Est-ce à moi que vous parlez, général ? » Le ton de la question ne fut point amène. Changarnier se hâta de répondre : « Nullement, colonel ; allez vite et portez votre premier bataillon en avant. » Le soir, après le combat, j’allai voir le colonel X…, que je connaissais, et je lui dis en riant : « Vous avez fait une belle algarade. » Le brave soldat devint pâle et riposta : « Je l’avais entendu ; s’il avait répété ses paroles, je lui aurais passé mon sabre au travers du corps ! » Ce colonel est mort maréchal de France.

Cet homme-là n’était point pour tenir en échec le prince Louis-Napoléon ; il y fit effort cependant ; « les Burgraves » étaient convaincus qu’il était le maître de la situation et qu’il lui suffirait de faire un signe pour que le Président de la République fût « coffré ». Plus tard, on déchanta ; mais, en 1851, l’illusion était complète. Souvent on crut qu’il allait agir et qu’à son commandement l’armée s’ébranlerait ; on se disait à l’oreille : « C’est pour demain ! » De demain en demain, on arriva au 2 décembre. Odilon Barrot, dans l’ampleur de sa naïveté, a raconté un épisode qu’il faut reproduire, car il donne l’exemple et l’impression exacte de ce qui se passait, chaque jour, à cette époque.

« Je me trouvais à Mortefontaine, dit-il dans ses Mémoires (t. IV, p. 60), lorsque M. de Pontalba, aide de camp du général Changarnier, vint m’y porter un billet de ce général, dans lequel il me conjurait de venir tout de suite à Paris. « Les conjonctures sont devenues excessivement graves, m’écrivait-il, votre présence est absolument nécessaire. » Je crus que le moment de la crise était arrivé et je n’hésitai pas : la chaise de poste que M. de Pontalba avait amenée nous conduisit à Paris… J’étais chez Changarnier, qui me mit au courant de la situation. « Comme d’un moment à l’autre l’action peut commencer, me dit-il, je me suis permis de vous relancer dans votre retraite. C’est à qui de nous deux, Louis-Napoléon et moi, prendra l’initiative. — Mais vous êtes-vous assuré du concours du préfet de Police ? lui demandai-je. — Oh ! je suis sûr de Carlier (le préfet de Police), il est tout à moi ! Sur la demande que je lui ai carrément adressée s’il était en mesure d’arrêter le Président, il m’a répondu que, quand je lui en donnerais l’ordre, il le mettrait dans un panier à salade et le conduirait sans plus de cérémonie à Vincennes. » Cependant je lui fis observer que le ressort était tellement tendu que la crise ne pouvait se prolonger plus longtemps. « Qu’attendez-vous pour en finir ? — Oh ! me répondit-il, je n’attends plus qu’une signature de Dupin. » (Dupin était alors président de l’Assemblée nationale.)

« L’Assemblée redoutait l’armée et sentait bien qu’elle était instinctivement attirée vers le nom de Napoléon. À une revue passée par le Président de la République, dans la plaine de Satory, des régiments avaient défilé en criant : « Vive l’Empereur ! » Grand émoi dans l’Assemblée. On y fit quelque rhétorique, on parla de César, du Rubicon et du Dix-huit Brumaire. Changarnier calma les inquiétudes ; sa petite allocution se terminait ainsi : « La France n’a rien à redouter de quelques prétoriens en débauche : mandataires du pays, délibérez en paix ! »

Par la citation que j’ai empruntée aux Mémoires d’Odilon Barrot, à la confession d’un témoin, d’un acteur de tous ces faits médiocres, on peut se convaincre que ce n’est point la bonne volonté qui manquait aux adversaires du prince Louis-Napoléon et que, s’il n’avait pris l’initiative, au mois de décembre 1851, l’Assemblée nationale eût brisé son mandat et l’eût fait incarcérer.

Le coup d’État, résolu dans la pensée du Président[1], devait-il, dès le principe, avoir pour conséquence l’établissement du pouvoir personnel et de l’Empire autoritaire ? Je ne le crois pas, et j’étaie mon opinion sur l’autorité d’un homme qui a été mêlé à une négociation secrète sur laquelle les principaux intéressés ont gardé le silence. Je suis convaincu qu’il ne m’a pas trompé ; néanmoins, je dirai comme Montaigne : « Les histoires que j’emprunte, je les renvoie sur la conscience de ceux sur qui je les prends. »

Le chef du cabinet de Guizot, ministre des Affaires étrangères depuis le mois d’octobre 1840 jusqu’au mois de février 1848, se nommait Génie. Parfois il fut question de lui dans les débats parlementaires de cette époque. Je l’ai beaucoup connu, car il fréquentait le bureau de rédaction du Journal des Débats, où j’ai écrit des articles Variétés, de 1864 à 1870. Génie était un petit vieillard alerte, rasé comme un diplomate et coiffé d’une perruque comme un père noble. Il aimait à causer ; j’aimais à l’entendre ; il racontait avec esprit, et j’ai passé de bonnes heures à fouiller dans la « gibecière de sa mémoire », où j’ai trouvé bien des anecdotes, entre autres celle-ci, qui mérite de n’être pas négligée. Au printemps de 1851, probablement vers le mois d’avril, Génie reçut la visite du comte de Morny, qui lui dit sans préambule que le Président de la République désirait causer avec lui et le consulter sur diverses questions pour lesquelles son passage au cabinet des Affaires étrangères et sa fréquentation de Guizot lui donnaient de la compétence. Génie répondit qu’il était aux ordres du Prince, et, le lendemain, il était reçu à l’Élysée.

Le prince Louis-Napoléon parut s’ouvrir sans réserve. Il expliqua à Génie que la situation qui lui était faite par l’Assemblée nationale était devenue intolérable, que la conspiration contre lui était permanente ; que le mauvais vouloir parlementaire ne laissait pas échapper une occasion de se manifester ; que sa vie matérielle même devenait pénible, par suite de la diminution de sa liste civile ; qu’il connaissait les complots, les projets de ses adversaires et qu’il était résolu à les déjouer. Qu’exigeait-il ? Peu de chose : la revision de la Constitution, de façon à obtenir la prolongation de ses pouvoirs, une augmentation de liste civile et l’établissement d’une Chambre haute, qui ferait contrepoids à l’Assemblée des représentants.

Il était décidé à tenter une révolution, ou plutôt une évolution, dans ce sens ; mais, avant d’engager la lutte, qui pouvait n’être pas sans péril, il voulait savoir s’il serait appuyé par les chefs des groupes parlementaires et si, dans le cas où il réussirait, il pouvait compter sur le concours de Guizot et du duc de Broglie. En conséquence, il priait M. Génie, dont il connaissait le patriotisme et l’habileté, de vouloir bien se transporter près de M. Guizot et près du duc de Broglie, afin de leur exposer ce plan et de leur demander s’ils l’approuvaient. Génie fut très étonné, il interrogea le Président, qui répondit sans difficulté à toutes les questions et fit comprendre à son interlocuteur qu’en cas de succès un siège lui serait réservé à la Chambre haute. Génie accepta la mission ; en le quittant, le prince Louis-Napoléon lui dit : « Vous êtes un ambassadeur pacifique ; je ne recherche que la conciliation de l’état de choses actuel et la grandeur de la France ; je demande l’adhésion des hommes sérieux ; j’espère que vous parviendrez à les convaincre que notre intérêt, que l’intérêt du pays exige que nous marchions d’accord[2]. »

Génie se rendit d’abord chez Guizot à Val-Richer, pour tâter le terrain, et, s’il y avait lieu, pour arrêter une ligne de conduite. Celui que Royer-Collard appelait un roseau peint en fer sut plier au vent de la fortune ; l’« austère intrigant », ainsi qu’on l’avait également surnommé, ouvrit l’oreille aux propositions qui lui étaient faites, discuta les chances d’une action extra-parlementaire, réserva certaines conditions de politique extérieure et ne se refusa pas, si toutefois le duc de Broglie s’associait à lui. Le surlendemain, Génie était chez le duc de Broglie, qui approuva les intentions du Prince Président, en s’abritant cependant derrière une restriction personnelle. Il était prêt à donner son concours au prince Louis-Napoléon et à Guizot, mais tous deux devaient comprendre que ce concours ne pouvait se produire que lorsque le fait serait accompli. En effet, lui, duc de Broglie, il était membre de l’Assemblée nationale, représentant du peuple, et il lui était, par cela même, interdit de paraître prêter les mains à un acte qui serait dirigé contre le Parlement dont il faisait partie ; cette conduite était trop correcte pour n’être point approuvée par Guizot et par le Président.

Génie retourna vers Guizot et lui rendit compte de son entretien avec le duc de Broglie. Guizot ne fit pas une objection, trouva le scrupule légitime et déclara que, dans la combinaison ministérielle qui sortirait des événements préparés par le prince Louis-Napoléon, il se réservait le portefeuille des Affaires étrangères ; mais il désirait savoir, avant de prendre un engagement définitif, quel poste devait être mis à la disposition du duc de Broglie ; il lui offrait le ministère de l’Intérieur ou l’ambassade de Londres. Génie reprit sa route, revint chez le duc de Broglie, qui poussa des cris : il ne voulait, il ne pouvait être que ministre des Affaires étrangères. La négociation dura trois semaines, pendant lesquelles Génie fit la navette entre les deux personnages. Il avait affaire à deux indomptables caractères, qui ne savaient céder. À la fin, cependant, on tomba d’accord. L’un des deux — je ne sais plus lequel — serait ministre des Relations extérieures, l’autre serait Président du Conseil, sans portefeuille. Génie ne s’était point ménagé, mais il sortait avec honneur de sa mission et il se hâta de revenir à Paris.

Aussitôt son arrivée, il alla s’inscrire à l’Élysée. Il attendit la lettre d’audience ; ne l’ayant pas reçue au bout de deux jours, il retourna s’inscrire ; la lettre d’audience ne parut pas davantage. Il écrivit alors au Président pour l’informer qu’il avait une communication grave à lui faire. Il fut invité à se présenter à l’Élysée. Le prince Louis-Napoléon l’écouta sans l’interrompre, se fit répéter quelques détails ; puis il remercia Génie de la peine qu’il avait bien voulu prendre, peine inutile, du reste, car il avait changé d’avis et attendrait que le temps et l’expérience eussent rendu l’Assemblée nationale plus sage. Génie fut assez penaud de ce dénouement, qui renversait son siège à la Chambre haute ; il prit congé, et, le lendemain, il recevait dix mille francs pour ses frais de voyage.

Voici, d’après Génie, ce qui s’était passé pendant son absence. Le Président avait récemment attaché à sa maison militaire Fleury, chef d’escadron au 3e régiment de spahis, homme intelligent, aventureux, joueur, prêt à risquer son avenir sur un coup de dé. Fils d’un notaire qui lui avait laissé de la fortune, il avait dissipé son patrimoine et, se voyant ruiné, s’était engagé dans notre armée d’Afrique. Il était brave, beau cavalier et beau sabreur, il eut un avancement rapide. Il fit quelques sottises et put les réparer, grâce à un ami de son père, qui s’appelait Leroy et qui était notaire à Alger.

Vers la fin de 1850, il quitta Constantine, où il était en garnison, pour venir passer un congé de trois mois à Paris. Un intrigant, mêlé aux choses de la politique, nommé de Beaulieu, et qui le connaissait de longue date, le mit en rapport avec le prince Louis-Napoléon. Le prétendant n’eut point de peine à constater chez Fleury de l’ambition, des besoins et un désir de parvenir que les obstacles n’entraveraient pas. L’un et l’autre se convinrent, se comprirent à demi-mot et lièrent leur fortune. Jusqu’à la dernière heure, par-delà la chute, jusqu’à la mort, Fleury resta fidèle à Napoléon III. Avant le 2 décembre, il fut un de ceux qui poussaient le plus énergiquement au coup d’État.

Un jour qu’il en causait avec le Prince Président, celui-ci lui dit qu’il y songeait et lui parla de la mission qu’il avait confiée à Génie. Fleury se récria : Quoi ! encore un gouvernement parlementaire, encore des bavards, encore des avocats, encore des ministres imposés, encore des avanies à subir ; non, ce qu’il faut, c’est la destruction de la tribune, c’est le pouvoir personnel, c’est la souveraineté responsable, en un mot c’est l’Empire. La population est lasse des discussions stériles ; elle applaudira si on y met fin ; elle acclamera celui qui la débarrassera de cette logomachie, de ce byzantinisme auxquels elle ne comprend rien. Pour mener cette œuvre vigoureusement et en assurer le succès, un homme de résolution est nécessaire. Cet homme, il le connaît, et, si le Prince Président ne s’y oppose pas, il ira le chercher lui-même, car il n’est pas en France, il est à Constantine : c’est le général de brigade Leroy de Saint-Arnaud.

Fleury prêchait un converti et obtint l’autorisation de partir. Il se joignit à l’état-major de Saint-Arnaud qui allait faire campagne dans la Petite Kabylie. Entre l’émissaire de l’Élysée et le général africain, l’accord n’avait point été difficile à conclure[3]. Homme d’expédients aussi et soldat de premier titre, Saint-Arnaud n’avait point hésité ; il eût donné son âme au diable, il ne la refusa pas au prétendant. En voyant sa fortune excessive, les clairvoyants auraient pu deviner l’avenir. Coup sur coup, il est nommé général de division, 10 juillet 1851 ; commandant la 2e division de l’armée de Paris, 26 juillet ; ministre de la Guerre, 26 octobre. Plus que jamais, Thiers pouvait s’écrier : « L’empire est fait ! » Les deux hommes qui ont le plus contribué au coup d’État sont le comte de Morny, pourvu du ministère de l’Intérieur, ne reculant devant aucun acte arbitraire pour briser la résistance légale, et le chef d’escadron Fleury, décidant Saint-Arnaud à mettre son énergie et son habileté au service du prince Louis.

Les faits que je viens de raconter sont-ils vrais ? Je le crois. J’en ai eu une confirmation indirecte, qui n’est point sans valeur. Lorsque j’écrivis mes Souvenirs littéraires, la Revue des Deux Mondes en publia, dans sa livraison du 15 avril 1882, la neuvième partie (chap. XVII), qui débute par le paragraphe suivant : « Si M. Génie, chef du cabinet de M. Guizot au ministère des Affaires étrangères, a laissé des mémoires, on y trouvera sans doute le récit de certaines négociations qui servirent de préliminaires au coup d’État du 2 décembre 1851. Souvent, je lui ai entendu raconter les péripéties d’une sorte de mission secrète dont il avait été chargé par le prince Louis-Napoléon, auprès de hauts personnages que je n’ai point à nommer. Des souvenirs que M. Génie détaillait avec complaisance, il résulterait que le coup d’État, arrêté en principe dans la pensée du Président, devait d’abord être une simple révolution parlementaire, mais que, sous l’influence de conseils écoutés, le plan s’était peu à peu modifié et avait abouti à une action militaire, suivie d’un gouvernement personnel. »

Le jeudi 20 avril, j’allai à l’Académie. En traversant la cour de l’Institut, je fus accosté par Guillaume Guizot[4], qui me dit : « C’est affaire à vous d’exciter la curiosité par des sous-entendus ! » Je ne répondis pas ; il reprit : « Est-ce que Génie vous a remis le double des papiers que j’ai trouvés dans les portefeuilles de mon père ? » Je répliquai, en riant : « Je ne sais pas ; mais j’ai beaucoup de papiers. » Guillaume Guizot parut assez ému et me dit : « Je vous remercie de votre discrétion. » Lorsque j’entrai dans la salle de nos séances, le duc de Broglie (Albert)[5] était devant la cheminée ; il vint à moi, me serra la main en me disant : « Votre dernier article, dans la Revue, est bien intéressant et fait avec une réserve dont on doit vous savoir gré. » Le duc de Broglie n’avait point l’habitude des compliments ; il ne me fut point difficile de comprendre ce qui me valait celui qu’il venait de m’adresser : lui non plus n’ignorait pas la négociation à laquelle son père (Victor) avait été mêlé.

L’exécution du coup d’État n’alla pas toute seule. Dans la nuit, on avait arrêté les questeurs, les généraux dont on redoutait l’opposition, et quelques représentants du peuple que l’on croyait redoutables. Dès la première heure, le colonel Espinasse avait fait fermer le Corps législatif. Des députés s’y introduisirent par une porte de service ; Espinasse demanda des instructions au général Magnan et au général Saint-Arnaud, qui répondirent qu’il avait dû recevoir des ordres ; Espinasse resta coi et n’osa déloger les députés. Morny fut averti ; il fit venir un capitaine de gendarmerie nommé Saucerotte et lui enjoignit de faire évacuer le Corps législatif.

Les députés, forclos de chez eux, parvinrent à se réunir, au nombre d’environ deux cents, à la mairie du Xe arrondissement[6] (faubourg Saint-Germain), où ils essayèrent de délibérer. Le maire envoya son fils prévenir Morny que tous les représentants du peuple pouvaient être pris d’un seul coup de filet. Morny avisa Saint-Arnaud, qui prétendit que ce genre d’opération était de la compétence du général Magnan ; le général Magnan riposta que seul Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, avait autorité pour procéder à l’arrestation des députés. Morny fit alors appeler le général Forey dont la brigade était massée aux environs de la rue de Grenelle, et lui ordonna de se porter sur la mairie du Xe arrondissement, afin d’y saisir les représentants et de les conduire à la caserne du quai d’Orsay.

Forey envoya un lieutenant de chasseurs à pied à Saint-Arnaud pour lui demander s’il devait obéir aux instructions du comte de Morny, ministre de l’Intérieur. Saint-Arnaud prescrivit de faire envahir la mairie par les chasseurs à pied. Le chef de bataillon était malade et remplacé par le capitaine adjudant major ; celui-ci trouva la corvée pénible et s’en débarrassa au préjudice du lieutenant qui avait apporté l’ordre de Saint-Arnaud. Le pauvre lieutenant eût bien voulu décliner l’honneur d’une telle mission, mais « on ne raisonne pas sous les armes ». Arrivé dans la salle où les députés protestaient et venaient de charger le général Oudinot de mener le Prince Président à Vincennes, il fut décontenancé et balbutia. Les députés criaient ; le lieutenant hésitait ; un vieux sergent dit : « Pas tant de cérémonies ! » et il prit le vice-président, Vitet, par le bras. C’en fut assez ; les représentants du peuple se mirent en marche, entre deux haies de soldats. L’un des députés, Édouard Bocher, administrateur des biens de la famille d’Orléans, aperçut son frère, Alfred, qui était alors capitaine aux chasseurs ; il l’apostropha et lui dit : « Monsieur, vous êtes un misérable ! » ce qui ne les empêcha pas d’être bons amis, peu après.

L’impression fut-elle vive dans la population parisienne, lorsque, dans la matinée du 3 décembre, elle vit passer, en voitures cellulaires, les représentants que l’on conduisait à Mazas ? Je me méfie de mon témoignage et je reproduis celui d’un homme que l’on n’accusera point de partialité pour le coup d’État, qui ruinait ses espérances et mettait fin à son existence politique. Odilon Barrot dit à la page 231 du quatrième volume de ses Mémoires :

« Lorsque nous traversâmes le faubourg Saint-Antoine, les ouvriers commençaient à sortir de chez eux, pour se rendre à leurs ateliers ; ils s’interrogeaient sur ce que contenaient ces voitures si bien escortées. « Ah ! disaient-ils, après avoir appris qui nous étions, ce sont les vingt-cinq francs que l’on va coffrer !… C’est bien joué ! » C’est là tout l’intérêt que montrait, aux élus du suffrage universel, la population de ce faubourg si fameux, si redouté pour ses passions démagogiques ! »

Un député radical, Baudin, fut tué sur une barricade, où il était monté seul, en défiant les soldats. On a mené grand bruit autour de sa mémoire ; on en a fait un martyr ; on lui a élevé un tombeau monumental ; on a dit : « Il est mort pour la défense de l’inviolabilité parlementaire et du suffrage universel. » Pourtant, le 15 mai 1848, lorsque l’Assemblée nationale fut envahie par des bandes que dirigeaient Raspail et Blanqui, Baudin était au nombre des insurgés, et ses amis insistaient pour qu’il prît la parole[7] !

Paris fut en éveil pendant trois jours ; le mardi, curiosité ; le mercredi, un peu de fronde ; le jeudi, quelque tentative de résistance, fusillade, canonnade sur les boulevards ; le lendemain, calme plat et dépression générale. Dès le mardi, dans la soirée, un propos courut : « Le prince de Joinville marche sur Paris, à la tête des troupes de la division de Lille ; le duc d’Aumale est avec lui. » On citait les régiments ; on nommait les généraux. On disait : « C’est un mouvement organisé de longue main ; le coup d’État le fait éclater plus tôt ; les princes ne devaient agir que dans quelques jours. » Ce bruit se répandait et trouvait créance. Deux coups de force étaient-ils donc préparés, et le coup d’État du prince Louis-Napoléon ne réussissait-il que parce qu’il devançait le coup d’État des Orléans ? Il est difficile de répondre. Cependant, voici des faits qui pourront aider aux inductions. Personnellement, je ne sais rien de ces faits et j’en renvoie la responsabilité à celui qui les a racontés, c’est-à-dire à Lord Palmerston, que sa qualité de Premier ministre d’Angleterre mettait à même d’être bien renseigné. Dans un écrit intitulé Mémorandum de certaines circonstances se rapportant au coup d’État, il dit :

« Le coup d’État eut lieu le mardi 2 décembre 1851 et fut connu à Londres dès le lendemain. Le mercredi 3 décembre, M. et Mme X… vinrent dîner chez nous, à Carlton Garden, et me dirent qu’ils étaient allés à Claremont, le vendredi précédent, faire visite à la reine Amélie, veuve de Louis-Philippe, qu’ils avaient trouvé les dames de la cour française en grand émoi et qu’elles avaient dit à Mme X…, en secret, qu’elles faisaient leurs paquets, parce qu’elles s’attendaient à partir pour Paris la semaine suivante, c’est-à-dire celle précisément pendant laquelle eut lieu le coup d’État.

« Le samedi suivant, c’est-à-dire le 6 décembre, M. Borthwick, éditeur du Morning Post, vint me voir. Il avait, dit-il, une communication à me faire, qui pouvait être importante et qu’il se considérait comme libre de me faire. Il me dit que la veille, le général de Rumigny, attaché à l’ancienne cour de France, était venu le voir et lui avait dit qu’en raison de sa politique et de ses attentions pour l’ex-famille royale il était chargé par elle de lui faire savoir que, si cela pouvait être utile à son journal, on lui ferait parvenir des renseignements quotidiens sur les opérations militaires qui allaient commencer dans le Nord de la France. Il ajouta que le prince de Joinville et le duc d’Aumale étaient partis pour Lille, dans le but de prendre le commandement des troupes qui allaient agir contre le Président ; que la famille royale avait essayé de dissuader le prince de Joinville de ce plan, mais en vain, et que, finalement, le trouvant déterminé, le duc d’Aumale avait dit : « Mon frère est un marin ; il ne connaît rien aux opérations militaires. Moi, je suis soldat ; j’irai avec lui et je partagerai son sort et sa fortune. » M. Borthwick me dit qu’il avait refusé les communications offertes, ne voulant pas que son journal fût considéré comme l’organe de la famille d’Orléans.

« J’écrivis immédiatement à Sir George Grey, alors ministre de l’Intérieur, et lui demandai de faire faire une enquête par le détachement de police en station à Claremont pour la protection de la famille royale, à l’effet de savoir si tous les princes qui devaient être en Angleterre s’y trouvaient réellement. J’ajoutai que le général de Rumigny, ou Mr. Borthwick, avait dû se tromper en mentionnant le duc d’Aumale, car il était alors à Naples, et que ce devait être le duc de Nemours qui accompagnait le prince de Joinville.

« Dans le courant de l’après-midi, je reçus de Sir George Grey la nouvelle que Nemours et Joinville étaient tous deux encore à Claremont. Joinville avait été plusieurs fois à Londres, dans le courant de la semaine, et était à Claremont ce jour-là. Mais il avait été, disait-on, très malade depuis quelques jours ; il gardait la chambre et personne ne l’avait vu que son médecin, qui le visitait deux fois.

« Ce rapport était la preuve évidente que Joinville était parti.

« Je l’appris, d’ailleurs, plus tard. Il était allé jusqu’à Ostende ; mais, ayant trouvé que son plan n’avait pas de chance de succès, il était revenu. Je crois que la garnison de Lille avait été changée.

« Ceci confirmait bien la version quant à Joinville, mais laissait inexpliqué ce qui concernait d’Aumale. Quelques jours plus tard, je reçus de mon frère, alors ministre à Naples, une lettre écrite de là, avant que la nouvelle du coup d’État y fût connue, me disant que le duc et la duchesse d’Aumale avaient reçu des avis alarmants sur la santé de l’ex-reine de France et qu’en conséquence le duc était parti inopinément pour l’Angleterre ; mais que, deux jours plus tard, la duchesse d’Aumale avait reçu de meilleures nouvelles et qu’elle regrettait que son mari, en attendant un jour ou deux de plus, ne se fût pas épargné un voyage fatigant, au milieu de l’hiver.

« Cet exposé confirme l’ensemble de l’histoire du général de Rumigny, et d’Aumale avait, évidemment, à la suite d’un arrangement préconçu, quitté Naples pour se rencontrer avec Joinville en un lieu et à jour donnés. C’est la preuve qu’il y avait depuis longtemps un complot projeté, pour une attaque contre le Président.

« Quinze jours ou trois semaines plus tard, le comte de Lavradic, ministre de Portugal à Londres, vint à Claremont faire visite à la princesse de Joinville, qui est Brésilienne ; elle le reçut tout éplorée de la tournure que prenaient les affaires en France et ajouta que c’était très affligeant, surtout pour elle qui devait être à Paris le 20 !

« Tout ceci prouve clairement que, si le Président n’avait pas frappé le coup au moment où il l’a fait, il eût été lui-même infailliblement renversé[8]. »

J’ai entendu dire au comte de Morny que la première dépêche qu’il avait expédiée, en prenant possession du ministère de l’Intérieur, le 2 décembre 1851, avait été adressée à Claremont, pour signifier aux princes d’Orléans que, s’ils mettaient le pied en France, leurs biens seraient confisqués. Cette dépêche aida peut-être à l’avortement du projet que Lord Palmerston a fait connaître ; en tout cas, elle ne fut pas considérée par le Président comme ayant valeur de contrat, car il confisqua les biens. « C’est le premier vol de l’aigle », avait dit le vieux Dupin. Morny se retira immédiatement et donna sa démission motivée. Le décret de confiscation, qui est du 22 janvier 1852, fut peut-être un acte légal, mais ce fut un acte impolitique, que le prince Louis-Napoléon aurait dû s’épargner. Le protocole du décret était bien fait, au point de vue historique, et d’une logique très serrée. On en fit honneur à Teste, l’ex-ministre, qui avait été condamné par la Cour des pairs pour cause de malversations dans l’administration des deniers publics. C’est une erreur. Ce libellé est l’œuvre d’un ancien avoué qui se nommait Coffinières.

En faisant le coup d’État, que sept millions de voix devaient ratifier, le Président s’emparait violemment du pouvoir, que les élections du mois de mai 1852 lui eussent certainement conservé, avec quelque apparence de légalité. À ce moment, toute la population de la France était pour lui et l’eût maintenu. Il est bien probable que s’il a eu recours à l’arbitraire, c’est qu’il savait, à n’en point douter, que les représentants ou les Orléans tenteraient contre lui un acte de force qui pouvait réussir. Malgré les précautions prises, malgré l’énergie du comte de Morny, malgré l’armée qui obéissait sans hésiter, il était inquiet sur l’issue définitive et il redoutait qu’une tempête ne s’élevât de la houle parisienne. Il voulut se rendre compte par lui-même de l’attitude de la population. Dans la matinée du jeudi 4 décembre, il revêtit un costume de dragon, rabattit le plus possible la visière du casque, afin de cacher son visage, que les estampes et surtout les caricatures avaient popularisé, et escorta, en qualité d’ordonnance, un capitaine d’état-major, qui parcourut une partie des boulevards et du quartier des Halles. Le résultat de cette promenade aurait été, d’après ce que l’on m’a dit, la fusillade inopinée du boulevard Bonne-Nouvelle. Je crois qu’elle fut inutile ; des généraux m’ont dit qu’elle avait été indispensable. En tout cas, elle me parut odieuse et c’est l’impression que j’en ai conservée.

Un des acteurs secondaires du coup d’État voulut passer subitement héros, n’y parvint pas et resta ridicule. Léopold Le Hon, qui n’était pas encore majeur, avait suivi au ministère le comte de Morny, auquel il servit de secrétaire ou de chef de cabinet. Il cacheta et décacheta des dépêches ; il reçut les gens empressés à venir demander des places ; il causa avec un boursier nommé Achille Bouchet, qui manœuvrait, pour la circonstance, le télégraphe du ministère ; il déjeuna avec le ministre et poussa le dévouement jusqu’à coucher tout habillé sur un canapé. Ces hauts faits lui valurent la croix de la Légion d’honneur et le poste d’auditeur au Conseil d’État ; pour un éphèbe qui n’avait point encore quitté la robe prétexte, c’était suffisant. Il n’en jugea pas ainsi et voulut secouer la corne d’abondance d’où tombent les faveurs méritées par l’héroïsme.

Un soir du mois de janvier, la comtesse Le Hon recevait dans son hôtel des Champs-Élysées. Au milieu des salons remplis de monde, on vit apparaître le jeune Léopold, pâle, les vêtements déchirés et souillés de boue, le visage ensanglanté, un bâton brisé à la main, se soutenant à peine, mais conservant néanmoins une attitude martiale. Ce fut un cri d’effroi. Il raconta que, près du Cours-la-Reine, six hommes s’étaient rués sur lui et avaient voulu le forcer à crier : « Vive la République ! » Sur son refus, ils l’avaient frappé, avaient tenté de l’assassiner, mais, quoiqu’il ne fût armé que d’une simple canne, il avait déployé une telle énergie qu’il avait mis les assaillants en fuite. Tout le Landerneau parisien fut en émoi et la police commença une enquête. De sa nature, la police est sceptique ; elle s’arrête peu aux apparences et aime à pénétrer jusqu’au fond des choses. Elle découvrit sans grand-peine que l’attaque dont Léopold Le Hon avait été victime n’était qu’une mystification qui faisait honneur à l’imagination de son auteur.

Ce jeune homme, voulant appeler sur lui l’attention et les grâces du nouveau souverain, avait lacéré sa redingote, s’était trempé dans la crotte, s’était distribué quelques horions sans gravité, quelques égratignures sans conséquence et avait fait, dans le salon de sa mère, une entrée mélodramatique à laquelle on s’était laissé prendre. Le commissaire de police chargé de l’instruction de cette affaire tança le petit bonhomme, l’engagea à ne plus recommencer et ensevelit l’affaire dans ses cartons secrets. L’anecdote, néanmoins, fut ébruitée ; on en jasa ; un mauvais plaisant prétendit que Léopold Le Hon avait dispersé une troupe d’émeutiers à coups de parapluie et le surnomma : Riflard Cœur de Lion ; le sobriquet persista longtemps.

Le coup d’État eut des suites plus graves que les facéties d’un enfant vaniteux. On poussa hors de France bien des gens qui en constituaient la force ; des généraux — Changarnier —, des poètes — Victor Hugo —, des hommes d’État — Charles de Rémusat, Thiers —, furent expulsés et allèrent porter à l’étranger des semences de haine qui ne restèrent pas stériles. Quelques-uns furent promptement autorisés à rentrer ; d’autres ne voulurent revenir qu’après la chute du régime impérial. Pour eux, le désastre de Sedan fut une joie, hélas ! et presque un triomphe. Le 4 décembre 1851, aussitôt que la victoire — bien peu disputée — du prétendant fut assurée, tous ceux qui avaient à redouter les sévérités de l’état de siège furent saisis de terreur et se cachèrent. Jules Favre fut au nombre de ceux qui se crurent menacés et il disparut de chez lui, où personne ne vint le chercher. Il reçut asile chez un notaire, puis chez un ami, qui logeait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Sa réclusion, qui durait depuis plusieurs semaines, lui paraissait lourde, et il pria une personne de ses relations d’aller trouver Billault[9] et de lui demander le moyen de quitter la France. Billault répondit que, si on avait voulu arrêter Jules Favre, on aurait été le saisir d’abord chez le notaire, ensuite boulevard Bonne-Nouvelle ; qu’on savait ce qu’il faisait et qu’il n’avait simplement qu’à reprendre ses habitudes. Jules Favre, dès le lendemain, revêtit sa robe d’avocat, se rendit au Palais de Justice, et nul ne l’inquiéta.

Une fois maître de la situation, le gouvernement trouvait inutile de se donner la peine d’incarcérer ses adversaires ; il préférait les voir partir et les y aida dans une certaine mesure. J’en eus une preuve personnelle, que je puis aujourd’hui faire connaître sans inconvénient. Le mercredi 3 décembre, la nuit étant déjà tombée, je me promenais sur le boulevard des Italiens, entre la rue du Helder et la rue Laffitte ; c’était alors le rendez-vous de ce que l’on appelait « Tout-Paris ». La foule était grande, indécise, gouailleuse plutôt que malveillante. Des patrouilles de lanciers (premier régiment, colonel de Rochefort) passaient sur la chaussée ; lorsqu’on les apercevait, on criait : « Vive la Constitution ! » Des groupes de sergents de ville, placés à l’angle des rues, restaient en observation et n’interdisaient pas les cris. C’était une de ces heures irrésolues dans lesquelles nul n’est certain de la victoire : Armagnac ou Bourgogne ? on pouvait les jouer à pile ou face.

Je fus accosté par un certain Oury, qui était — je ne sais pourquoi — chef du cabinet du marquis Turgot, ministre des Affaires étrangères. Je connaissais cet Oury, qui était sergent-major dans ma compagnie de garde nationale, et je connaissais aussi Turgot depuis longtemps. Oury était inquiet et me disait : « Qu’est-ce que tout cela va devenir ? Si l’insurrection a le dessus, — l’insurrection, c’était l’Assemblée nationale, — je suis perdu ; on me fusillera. » Je le rassurai et lui dis : « Si le Président est culbuté, réfugiez-vous chez moi ; je saurai vous mettre à l’abri des premières recherches et je vous procurerai un passeport. » Il me serra les mains avec effusion ; j’ajoutai : « À charge de revanche ; si vous êtes vainqueurs, il est possible que j’aie quelques amis à sauver ; je compte sur vous et j’irai vous demander un de vos passeports diplomatiques, d’autant plus précieux qu’ils ne relatent point de signalement. » Oury me répondit : « C’est entendu, je suis à vos ordres. »

Le vendredi 5 décembre, un commissionnaire apporta chez moi un billet ainsi conçu : « Celui que les Arabes avaient surnommé le Père de la Maigreur est prié d’être chez lui, ce soir, à neuf heures, de tenir ses domestiques à la cuisine et d’ouvrir lui-même la porte de son appartement, en entendant sonner deux coups. » Que l’on me pardonne ma fatuité, je crus à une bonne fortune. Pour faire comprendre la scène qui va suivre, je dois dire que la porte de mon cabinet de travail donnait sur l’antichambre. Du salon de mon appartement j’avais fait mon cabinet, qui était grand, garni de tapis, drapé de rideaux en lampas rouge, orné d’armes orientales, de tableaux, de « bibelots », dont j’ai toujours eu le goût, et éclairé par quatre lampes Carcel. L’aspect de la pièce était gai et, comme l’on dit, assez cossu.

À neuf heures, la sonnette retentit deux fois, coup sur coup. Je me précipitai et je vis Fanjat, un vieux bohème dont j’ai déjà parlé, qui, tout en caressant son énorme barbe blanche, me dit : « Je vous amène un ami. » J’aperçus alors un homme de taille moyenne, le chapeau enfoncé sur le front, les yeux abrités par des lunettes bleues, le visage enveloppé d’un cache-nez, le collet du paletot remonté, se dissimulant si bien, en un mot, qu’un agent de police avisé eût pu l’arrêter de confiance. Je compris qu’il ne serait peut-être pas aussi question de bonne fortune que je l’avais imaginé. L’ami de Fanjat fit un bond jusqu’au milieu de mon cabinet, regarda autour de lui et, sans avoir prononcé une parole, reprit en courant le chemin de l’escalier. Fanjat se lança derrière lui et je ne devinai point ce que signifiait cette apparition.

Cinq minutes après, j’entendis deux coups de sonnette ; j’allai ouvrir ; Fanjat et son ami rentrèrent chez moi. L’inconnu enleva son chapeau, ses lunettes, son cache-nez, son paletot, me tendit la main et me dit : « Je suis Madier de Montjau[10] et je vous demande asile. » Je l’assurai qu’il était en sécurité ; il reprit : « Votre appartement m’avait fait peur ; des lampes, des tapis, des tableaux, cela flaire la trahison ; mais Fanjat m’a rassuré. » Je ne répondis rien et me contentai d’estimer que la venette avait troublé le cerveau de mon hôte. Il était ému, tressaillait au moindre bruit et disait avec un sentiment où la terreur et l’orgueil se mêlaient à juste dose de comique : « On a donné ordre de s’emparer de moi, mort ou vif. » C’était un pauvre homme ; il a laissé imprimer et répéter qu’il avait été blessé le 4 décembre, en défendant une barricade ; mieux que personne, j’ai su que c’était au moins une erreur.

Quand je l’eus fait dîner, quand je l’eus installé dans sa chambre à coucher, je lui dis de dormir tranquille, que personne ne l’inquiéterait ; que nos domestiques, qui m’avaient vu naître, étaient d’une sûreté à toute épreuve, et que, du reste, je me croyais en mesure de lui procurer, dès le lendemain, un passeport diplomatique. Je me rappelais Oury et la promesse que nous avions échangée. Le samedi 6 décembre, à huit heures du matin, j’étais au ministère des Affaires étrangères. Oury était rayonnant et ne craignait plus d’être fusillé. Il me reçut avec cordialité et me demanda le motif de ma visite. Je le lui expliquai. Il devint important : « C’est fort grave ; à qui destinez-vous ce passeport ? » Benoîtement, je nommai Madier de Montjau. Oury fit un saut de carpe : « Comment avez-vous pu recueillir un pareil homme, un jacobin, un disciple de Robespierre, un député de la Montagne ! qui, s’il le pouvait, nous ferait tous guillotiner. Je ne puis faciliter le départ d’un tel énergumène, le gouvernement peut avoir de bonnes raisons de mettre la main sur lui. Je serais coupable, je manquerais au devoir professionnel si j’aidais à soustraire ce conspirateur à l’action des lois ; tout ce que je puis faire, c’est de vous garder le secret. » Je me levai et sortis sans saluer.

J’étais déconvenu ; Madier de Montjau le fut aussi ; il était chez moi, il y resta, ce n’était que correct et je ne désespérais pas de lui procurer les papiers qui lui permettraient de franchir la frontière. Le dimanche 7 décembre, à onze heures du soir, une estafette du ministère de l’Intérieur m’apporta une dépêche, dont je donnai reçu. C’était un billet que je copie sur l’original, que l’on retrouvera dans mes papiers : « Vous recevez des gens barbus et des gens sans barbe ; les uns s’en vont, les autres restent ; ne nous causez pas d’embarras et venez me voir. A. M. » Je reconnus l’écriture de Morny. Je montrai le billet à Madier de Montjau, qui voulait décamper sans plus tarder. J’eus quelque peine à lui faire comprendre que ce billet était une sorte de sauf-conduit, valable au moins jusqu’au moment où j’aurais vu Morny.

Le lendemain, j’étais chez celui-ci ; il me gronda : « De quoi, diantre, vous mêlez-vous ? » Je répondis beaucoup de lieux communs, et je demandai un passeport. Morny riposta : « Jamais ; qu’il aille se faire pendre ; si demain soir il est encore chez vous, je le fais arrêter. — À quoi cela vous servirait-il ? — À vous en débarrasser. » Je me mis à rire, et lui aussi ; au moment où j’allais me retirer, fort mécontent de l’entrevue, Morny me dit : « Rendez-moi donc le service de remettre cette lettre en mains propres à notre amie, Mme Gabriel Delessert[11] ; elle l’attend, et, comme c’est une bonne nouvelle, je tiens à ce que vous ayez le plaisir de la lui porter vous-même. » J’acceptai, sans comprendre. Mme Delessert parut étonnée et ouvrit la lettre, qui contenait un passeport en blanc : Madier de Montjau en profita et se rendit en Belgique. J’eus occasion de voir Morny peu de temps après ; je voulus le remercier ; il me répondit qu’il ne savait ce que je voulais lui dire et qu’il ignorait l’usage que Mme Delessert faisait des passeports qu’elle lui demandait.

Si les anciens députés de l’opposition n’étaient point rassurés, quelques-uns des nouveaux fonctionnaires ne l’étaient point davantage. Dans les premiers jours du mois de janvier 1852, je me rendis à Coutances, chez un de mes amis. Ai-je besoin de dire qu’à cette époque la majeure partie du trajet se faisait en voiture ? La diligence arriva à Saint-Lô vers midi et s’arrêta pour donner aux voyageurs le temps de déjeuner. Deux gendarmes me demandèrent mon passeport ; je n’en avais pas, et, en fait de papiers d’identité, je n’avais sur moi que des cartes de visite. On me mena tout droit chez le préfet, à la grande admiration des habitants de Saint-Lô, qui levaient les bras vers les cieux, en voyant le burnous arabe dont j’étais enveloppé. Le préfet — tout nouvellement installé — s’appelait Jourdain, et je le connaissais pour l’avoir rencontré quelquefois chez la baronne L’Hermitte. Mon burnous l’effaroucha et il hésita quelques instants à me laisser continuer ma route ; enfin, « il prit sur lui » de m’autoriser à aller jusqu’à Coutances, à la condition de me présenter, dès mon arrivée, chez le sous-préfet.

Comme je paraissais surpris de tant de précautions, ce bon Jourdain m’ouvrit son cœur : « Ma position est terrible ; j’administre un département frontière ; j’ai beau écrire lettre sur lettre, envoyer dépêche sur dépêche, on n’en tient pas compte et ma responsabilité augmente tous les jours. On ne veut même pas renforcer les garnisons. C’est en vain que je réclame une division d’infanterie pour l’étager le long de nos côtes, que l’on ne saurait trop surveiller. Tous les réfugiés sont à Jersey et à Guernesey ; je suis prévenu qu’ils veulent faire une descente par Granville et par Regneville, pour de là marcher sur Saint-Lô, Caen et Paris : je suis sur mes gardes, mais que voulez-vous que je fasse, avec des forces dérisoires ? On s’endort dans une sécurité apparente ; avant quinze jours, la République sera proclamée en France, et Victor Hugo sera dictateur ; ce cataclysme est inévitable, parce que l’on n’écoute pas mes avertissements. » Je quittai ce préfet ahuri ; il ne resta pas longtemps à Saint-Lô ; on le déplaça et on oublia de le replacer.

  1. Au mois d’avril 1850, le Prince Président écrivit à Lord Malmesbury, son ami, chef du Foreign Office : « Je suis ici absolument isolé. Mes partisans ne me connaissent pas et ils me sont inconnus. Il est peu de Français qui m’aient vu depuis que je suis arrivé d’Angleterre ; j’ai essayé de concilier les partis sans en venir à bout. On voudrait m’enlever et me mettre à Vincennes. On ne peut rien faire de la Chambre, je suis absolument seul ; mais j’ai pour moi l’armée, la population, et je ne désespère pas. Vous voyez ma position ; il est temps d’en finir. » Cité par G. Rothan : M. de Persigny à Berlin (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1889, p. 370).
  2. C’est sans doute vers la même époque que Persigny fit une démarche près du général Changarnier pour le ramener à Louis-Napoléon Bonaparte. La démarche n’obtint aucun résultat : je ne sais si elle avait été concertée avec le Président de la République ou si elle était due à l’initiative de Persigny.
  3. Fleury semble être arrivé en Algérie vers la fin du mois d’avril 1851 ; le 5 juin, il prit congé du général de Saint-Arnaud pour rentrer en France.
  4. Guizot (Guillaume), 1833-1892. Littérateur, fils du célèbre homme d’État. (N. d. É.)
  5. Broglie (Albert, duc de), 1821-1901. Fils de Victor de Broglie, qui fut ministre sous Louis-Philippe. Membre de l’Académie française depuis 1862, il joua un rôle politique après la chute de l’Empire et fut président du Conseil en 1873-1874. (N. d. É.)
  6. La mairie du Xe arrondissement (aujourd’hui VIe), actuellement détruite, était située alors rue de Grenelle-Saint-Germain, presque en face de la rue des Saints-Pères.
  7. Compte rendu des séances de l’Assemblée nationale, 1848, t. I, p. 231. Les restes de Baudin sont actuellement au Panthéon, à côté de ceux de Carnot et de La Tour d’Auvergne (note de 1889).
  8. Biographie de Lord Palmerston, par l’Honorable Evelyn Arthley, membre du Parlement ; Londres, 1876, t. I, p. 287.
  9. Billault (Auguste), 1805-1863. Député sous Louis-Philippe, membre de l’Assemblée constituante de 1848, président du Corps législatif après le coup d’État, ministre de l’Intérieur en 1854 et 1859, puis ministre sans portefeuille (1860-1863). (N. d. É.)
  10. Madier de Montjau (1814-1892), avocat et homme politique républicain, député de l’extrême gauche à l’Assemblée législative, exilé sous l’Empire, député de 1874 à 1892. (N. d. É.)
  11. Femme de Gabriel Delessert, qui fut préfet de Police de 1836 à 1848. (N. d. É.)