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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Deuxième partie/VII

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VII

CROCODILE


Alexandre Grand, lui aussi, disparut sans me donner de ses nouvelles. Je ne le revis que plus tard, pendant la Commune, transformé en employé aux Postes et Télégraphes, dans le bureau de l’avenue de la Grande-Armée. Il lui arriva là une terrible aventure, que je vous conterai au temps voulu. Zizi était chez Trochu, au Palais-Royal, où il paperassait, et tous les camarades bastionnaient à l’envi sur les fortifs en attendant la trouée, toujours promise et toujours différée, qui devait nous rallier à l’armée de province et opérer la jonction victorieuse. Énervé moi-même d’une inaction que trompait mal le jeu de la lyre, j’avais obtenu d’être incorporé dans un corps de canonniers volontaires, formé par des polytechniciens, commandé par M. de Beauchamp, et qui s’exerçait à la porte Saint-Ouen. On m’y avait accepté à la condition que j’abandonnerais aux desservants de pièces les quarante sous de la solde quotidienne, mais comme, par privilège, j’avais droit à mon couvert au mess hippophagique des officiers dont plusieurs étaient de mes amis, le poste était encore enviable.

Si, vierge de tout service militaire à titre de fils unique de veuve, j’ignorais déjà le flingot, qu’était-ce pour le canon et quel artilleur dessinais-je sur la neige des remparts ! Mais les pipos, tout en s’amusant follement de mon embarras, me rassuraient sur l’apprentissage.

— Savez-vous tirer une ficelle ? riaient-ils.

— Un peu mieux que la nouer, mais pas beaucoup.

— Alors, vous êtes artilleur. Le tube de bronze, en pratique du moins, car en théorie c’est plus difficile, ressemble en ceci à la loge de votre concierge que, pour l’ouvrir, on n’a qu’à tirer le cordon.

— Oui, blaguait un autre, mais il y a le pointage et le recul. Pour le recul on passe vivement à droite ou à gauche, et tout est dit. Quant au pointage, nous avons des marins de la flotte qui sont spéciaux. Ils se chargent de la hausse et de la baisse et mettent à tout coup dans un casque à pointe, s’il en passe.

— Alors, qu’est-ce que j’ai à faire ?

— Déjeuner avec nous d’abord, et puis nous vous présenterons votre pièce.

Elle s’appelait Crocodile. Elle était brune et était née à Saint-Étienne. C’est sous sa culasse que je fis connaissance avec Édouard Manet, qui était l’un de ses serviteurs, et je dois à l’histoire de déclarer qu’il était beaucoup moins mazette que moi au service de la bombarde, mais il y fumait plus de cigarettes.

L’ami qui m’avait introduit dans cette compagnie, dont M. de Beauchamp, découragé, passa bientôt le commandement à M. Huart, était lui-même un pipo, et des plus distingués. Il avait nom Frédéric André, et, au sortir de l’École, il avait, selon son droit, acquis par le rang de sortie, choisi la carrière d’ingénieur. C’était un labadens du nègre blanc et de Zizi, à Louis-le-Grand, qui me l’avait amené au castel Turquet. Frédéric André, enfant chéri et gâté d’une riche famille protestante de la rue Saint-Georges, était curieux des choses et des gens de la bohème, et ce qu’on lui avait dit de la nôtre excitait son intérêt, qui fleurit bientôt en vive sympathie. Il s’attacha à notre petit groupe et lorsque le siège nous dissémina, comme le vent d’hiver les cigales, soucieux de tous et de chacun, le cœur et la bourse également ouverts, il courut à l’un et à l’autre et nous allégea de bien des misères. Sous des apparences menteusement sceptiques, et même caustiques, le cher petit huguenot défendait une âme fort tendre et trop accessible parfois à la bonté ! C’est l’un des êtres que j’aurai le plus aimés en ce bas-monde, dont il est parti trop tôt, au moment où tout le désignait à la succession de M. Alphand, comme ingénieur en chef de la Ville Lumière.

Frédéric André, en sus de ses dons scientifiques et de sa supériorité d’X, était fou de tous les arts et dévot à leurs maîtres. Il avait été l’un des premiers à deviner le génie du peintre Degas et il l’avait, comme de force, mené dans sa famille. J’y vis aussi Paul Verlaine, qui n’en était encore qu’à l’aurore obscure de sa gloire, et j’ai entendu le père Ambroise Thomas nous jouer et nous expliquer Robert Schumann, qu’il se défendait mal d’adorer. Mais le culte de Frédéric, c’était Flaubert, et, surtout, L’Éducation sentimentale, son livre de chevet, qu’il possédait par cœur. Il nous donnait des rendez-vous au café des Variétés pour le lire ensemble. Nous grimpions dans la salle du haut, presque toujours déserte, et nous nous enfermions pour déclamer, commenter et admirer le Wilhelm Meister français.


Le pain du Siège ! Quand je pense qu’il y a des gens qui sont parvenus à en garder, car j’en ai vu, quinze ans après, des morceaux, sous des vitrines. Deux raisons expliquent ma stupeur. D’abord, dans les jours suprêmes, et à partir du 15 janvier, il n’y en avait plus, pour chaque bouche, qu’une ration de souris, trois cents grammes au plus. Or, c’était la franche famine. Le Parisien est grand mangeur de pain, ainsi qu’on sait, et de tout autre aliment il peut se priver, mais de celui-là, non. Il lui en faut, à l’ordinaire, ses quatre cent cinquante grammes en moyenne. Encore dans la classe ouvrière en trouverait-on peu qui s’en contentent. C’est ce qu’Émile Zola a parfaitement exprimé par la boulimie de son Mes Bottes, qui va, son pain de six livres sous le bras. Je me demande donc comment, sur leur part des trois cents grammes, les collectionneurs ont pu s’y prendre pour conserver à la postérité un spécimen de cette boulangerie effroyable. Il doit coûter plus cher que le radium.

Mais ce qui m’étonne plus encore, c’est que cette… comment dire ?… substance ait pu survivre à l’armistice. Déjà, chez le boulanger, elle déconcertait la chimie. Le savant Berthelot en jetait ses lunettes au chat. — « Je mange sans comprendre », déclarait-il à Théophile Gautier, qui m’a conté le mot. Si encore il n’y avait eu qu’à fermer les yeux en mâchant ce mastic étrange, mais l’odorat refusait son service, et l’imagination, surexcitée par le bombardement, prêtait des origines affreuses au produit, non sans raison, peut-être.

C’est certainement ce pain inanalysable et dantesque qui a ouvert aux Prussiens les portes de Paris le 1er mars 1871. S’il y était entré un grain de blé par livre, on y serait peut-être encore ! — Où ? — À Metz au moins, sinon à Strasbourg. À la place de Jules Favre, à Ferrières, j’aurais tout simplement jeté sur la table, devant Bismarck, un biscuit de cette matière, et je lui aurais dit :

— Reniflez, la ville est à vous.

Il était inutile d’y ajouter l’amertume des larmes.

De quoi il était fait le pain du Siège, c’est ce que personne, sur la terre ou dans les cieux, ne dira, ne saura ou n’avouera jamais. Cru, on le préférait cuit ; cuit, on le regrettait cru. Voilà tout ce que je me rappelle. En vérité, la nourriture était d’aspect et de goût abominables. D’aspect, il ressemblait à ce résidu oléagineux que les olives écrasées laissent dans le pressoir et qu’on nomme, en Provence, le pain de trouille. Comme saveur, sauf une seule, celle du froment, il les avait toutes, mais mêlées en celle que prisent les scatophages, diptères vidangeurs. C’était le pain de Nabuchodonosor, tel que d’après la Bible on se le figure. Les meilleures organisations le rendaient comme elles l’avaient assimilé, engrais avant, engrais après, sans différence.

En Égypte, lorsque l’on ouvre les tombeaux pharaoniques, on y trouve quelquefois des galettes de farine placées là depuis trois mille ans et qui, au bout de ce temps, fermentent encore. J’en donne mille de plus au pain du Siège pour rendre des chênes d’un bon gland dans sa poudrette.

Aux débuts du rationnement, ce fut d’abord un gâteau de jeûne où le seigle disputait encore au son la prédominance. Puis le son régna seul et sans réel désagrément. Ensuite, on y pila du riz que l’on avait encore en abondance. Au riz succéda le lin, gruau des cataplasmes, enfin la paille hachée, les feuilles sèches et l’écorce des platanes. Et cette borne franchie, on entra dans l’insondable. Tout fut enfourné dans les fours, tout fut pétri dans les pétrins, et l’on s’élança dans le cannibalisme. Les gindres aux torses nus étaient formidables à voir par les soupiraux. Ils malaxaient, n’importe quoi, et dans leurs pâtes gélatineuses, l’appoint de l’ordre végétal était fourni par l’ordre animal, l’ordre minéral aussi, et même l’ordre social.

Sur l’avenue des Ternes, dans la boulangerie où mon père est mort, il y a cinquante-huit ans, et qui, à l’heure où j’écris, n’a pas changé, il y avait un « geigneur » de pain exalté par le patriotisme qui dépassait toute fantaisie et unissait en lui une sorcière de Macbeth et un cyclope de Vulcain. Il ne pétrissait plus, il forgeait. Je me suis cassé des dents sur des clous dans mes trois cents grammes à base de corne et de papier chiffon. Le bruit courut un jour, et je me rappelle fort bien l’avoir lu dans les journaux, que l’on commençait à utiliser, dans cette alimentation de Radeau de la Méduse, les ossements des catacombes ! Je ne l’ai jamais cru, mais il est certain que les derniers jours le pain du Siège avait comme un goût de calcaire.

Là est l’excuse, je le répète, du Gouvernement de la Défense Nationale. Les gens de Paris ont l’héroïsme naturel, invulnérable et joyeux, mais quand le pain manque, tout s’écroule et Gavroche ne rigole plus à courir après les éclats d’obus. Il fallait se rendre, Napoléon l’eût fait.

Un matin, c’était la dernière semaine de janvier, l’excellente Mme Labit, ma femme de ménage, qui ne m’abandonna jamais, me prévenait qu’une de mes parentes mourait littéralement de faim dans son logis. C’était une cousine de ma grand’mère. Nous l’appelions : tante Élisa, et nous l’aimions tous pour sa bonté candide. J’ai conté jadis, sous le titre de « Tante Lise », l’histoire douloureuse de cette vieille fille dans une chronique du Figaro, que M. Macé a d’ailleurs recueillie en l’un de ses ouvrages. Tante Élisa, qui avait hérité de son frère d’un chantier de bois et qui se débattait, comme l’agneau contre les loups, dans ce rude commerce, avait fini par vendre son fonds à bas prix pour une petite rente mensuelle. L’acquéreur, assez brave homme, lui avait en sus laissé le droit d’habiter un petit pavillon, perdu sous les piles de troncs équarris et de bûches. Elle s’éteignait là doucement en compagnie d’une vieille qui avait été la maîtresse de son frère et qu’elle avait innocemment recueillie pour ne pas être seule sur terre.

Je courus au chantier et je trouvai, en effet, ces pauvres femmes affamées et à demi folles de besoin. Le successeur n’avait pu faire honneur à la redevance du mois, en étant lui-même à ses pièces. Tout manquait là depuis trois jours, sauf le combustible qu’on prenait à même.

— Sauve-nous, me criait tante Élisa. Apporte-nous du pain.

— Oh ! du bon pain blanc, pleurait l’autre.

— Vous en aurez, fis-je, ou je ne suis pas un enfant de Paris.

J’avais entendu conter à l’ambulance du Théâtre-Français que des malins en trouvaient encore à la Manutention, sous forme de biscuit militaire et même de boules de munition, et l’on s’en confiait le secret à l’oreille. Mlle Édile Riquier en avait eu pour ses blessés. J’allai résolument quai de Billy et je demandai à parler au directeur. Ce fut, ô Providence, amie des poètes, l’un de ses employés qui vint me recevoir.

— Comment, c’est toi ? s’était-il écrié, les bras levés ; il faut un Siège pour se revoir.

C’était un de mes camarades de Charlemagne, un labadens, le fort en thème de ma classe, il s’appelait d’Étivaud, et son nom est l’une des gloires du palmarès des grands concours.

— Voici ce qui m’amène, fis-je impudemment. La Comédie-Française manque de pain, et, tel que tu me vois, je viens…

Il ne me laissa pas finir.

— Tu en as, un toupet ! Mlle Riquier sort d’ici !…

Et il éclata de rire. Puis il m’entraîna dans les magasins et, m’ayant fait jurer le secret, d’où dépendait sa place, il me fourra sous le manteau une boule de munition, me glissa deux biscuits dans les poches et me fit sortir par une porte de derrière qui ouvrait sur une ruelle.

Ma chère tante Élisa eut du pain blanc.