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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Première partie/VI

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VI

PÉGASE


J’avais un usurier qui m’aimait comme un père. Il m’avait bel et bien prêté mille francs que je ne lui aurais certainement jamais, en ce monde, rendus si j’avais épousé sa fille. Mais en ce temps-là on n’avait pas encore le divorce. L’affaire était donc impraticable. Ces mille francs il me les versait chaque mois par cinq louis, « dans mon intérêt », disait-il, pour que je pusse travailler, l’excellent homme. Je n’avais qu’à aller les prendre à la date voulue, il me les remettait en or, toujours, et me recommandait de ne pas les perdre. Ça ne m’est jamais arrivé.

Un soir, dans la joie de ce versement dont les rentiers connaissent l’ivresse, l’idée de rentrer chez moi en fiacre me traversa de sa perversité. Il en rôdait un, place Gaillon, attelé d’une rossinante lamentable, d’aspect poussif et efflanqué, dont j’aurais eu pitié la veille encore, mais j’étais riche, je me sentais impitoyable. Jamais il ne pourra grimper la montée du Roule, il se désossera, nous roulerons pêle-mêle et ce sera le jeu délicieux de la montagne russe. — Cocher, rue de Villiers, au bout des Ternes, non loin des fortifs, mais en deçà toutefois. — Le collignon me reluqua du coin de l’œil, se mit à rire et fouetta sa bête. Ce n’était pas un cheval, c’était un hippogriffe ! Le faubourg Saint-Honoré avait passé dans la vitre comme dans un trou de kaléidoscope, et quant à la montée du Roule, il l’avait bue d’une haleine. En vingt-cinq minutes, je fus à la porte de mon jardinet. — Vous avez dû être cocher dans un roman d’Alexandre Dumas, saluai-je. — Que dites-vous de Pégase, fit-il ? — Qui, Pégase ? Est-ce le nom de votre mirifique coursier ? — Oui, en souvenir de mon premier métier, tout comme un autre, ricanait-il du haut de son siège, tandis que vainement je cherchais la clef de ma porte dans mes poches.

Cette clef, je l’avais distraitement laissée en dedans, dans la serrure. Appeler, qui ? Il n’y avait dans le pavillon que ses deux hôtes, mon chat et mon chien qui, si savants qu’ils fussent en toutes choses, n’entendaient rien à l’art de Fichet. — Eh bien, vous voilà à la belle étoile, lança l’automédon, j’ai connu ça aussi ! Et, rejetant sa couverture, il sauta sur le trottoir.

C’était un petit bonhomme d’une quarantaine d’années, trapu, velu, carré, aux jambes en arcs. J’ai encore dans l’oreille sa voix éraillée et amortie comme celle d’un pendu qui crie à boire. Je vois luire sous le bord de son chapeau ciré ses yeux mobiles, bordés de rouge, chauves de cils, aux regards acérés comme des bistouris, et je dessinerais de mémoire cette lippe mince, édentée, au rictus plissé, dont l’expression d’amertume se relevait de jovialité parisienne. Daumier fût tombé en arrêt devant ce gueuloir voyoucratique. Un tel citoyen, dans une rue déserte, à l’heure de nuit qu’il sonnait, ce n’était peut-être pas très rassurant, et je me préparais à toute aventure, lorsque s’étant débarrassé de sa capote, il se mit à tirer le fiacre par les roues jusqu’au bord du mur comme s’il s’apprêtait à le remorquer. Puis il se hissa sur le faîte qu’il enjamba et disparut dans le jardin. Mon chien hurlait furieusement, n’ayant reconnu de l’olfact aucun des familiers « de la caverne ». Et tout à coup la porte du clos fut ouverte.

— J’ai un peu fourragé la treille, fit-il, mais elle est au proprio, n’est-ce pas, et par conséquent je m’en fous. Mais les orties sont à vous et vous en faites la culture en grand, d’après ce que je vois, dans votre potager. Tenez ? Et il me montra ses mains boursouflées d’ampoules. — Puis, il ajouta : Vous savez que ça se guérit comme la gale, oui, par une compresse de trois-six, sans coton, sur l’estomac. On a toujours de ça chez soi, confrère, c’est le breuvage de la Muse.

— Il se trouve que j’en manque pour le moment, et, l’introduisant dans le salon qui nous servait de cuisine, ou si l’on veut, dans la cuisine qui nous servait de salon, voici du bouillon gras, lui dis-je, reste d’un pot-au-feu de famille, qui n’en doit rien à la science de M. Liebig ; c’est à la fois toute ma cave et tout mon garde-manger. Trinquons. — À qui ? — J’allais vous le demander.

Il baissa la tête, puis, après un silence : — Tenez, pas de phrases, combien devez-vous de termes à votre canaille de propriétaire ?

— Mais… c’est lui qui m’en doit ! relevai-je avec fierté. Du reste, vous voyez, il a de quoi me faire vendre ! Et d’un geste circulaire je lui étalai les splendeurs de mon mobilier.

— Par conséquent, conclut-il, je vous déménage ! Et joignant l’acte à la parole, il se mit en bras de chemise.

— Comment, vous me déménagez ?

— Oui, c’est ma joie et ma vengeance. J’abomine les propriétaires. C’est eux qui ont brisé ma carrière. Sans ces prêtres infâmes du dieu Terme, je serais de l’Académie peut-être, sûrement même. Allons oust, laissez-moi faire.

Et soulevant un vieux voltaire, qui était la plus belle pièce de ma collection, il s’en encadra comme Hercule de la peau du lion de Némée et l’emporta dans la rue.

— Nous chargerons tout ensemble, me criait-il, disposons d’abord le chargement. Ce qui ne tiendra pas sur le sapin tiendra dedans, et nous porterons le reste à la main. Vous n’êtes pas le premier, ni même le dixième de la partie à qui j’aurai rendu ce service de camarade. Voilà pourquoi, si vous voulez le savoir, j’ai appelé mon cheval : Pégase.

— Ah ! béai-je.

— Vous ne comprenez pas ?… Pégase… parce qu’il emporte les poètes.

— Les emporte, où ?

— Hors des griffes du vautour.

Quoique la situation devînt embarrassante, car il s’était emparé de la table à tout faire qui était, comme chez Robinson, le meuble essentiel de la case, je ne songeais qu’à connaître les signes auxquels ce cocher hoffmannesque avait pu deviner mon entité de porte-lyre. — Ça se voit donc, lui dis-je ?

Il me regarda du haut en bas, et, avec le sourire d’une mère qui voit son fils revenu du régiment, il lança d’une chiquenaude :

— Vous me ressemblez à vingt ans !

J’ai reçu tout de même quelques compliments dans ma vie, mais celui-là m’empourpra d’une érubesence qui s’élargit jusqu’aux oreilles. Si ce Daumier m’avait ressemblé à vingt ans je lui ressemblerais donc à cinquante ? Et je ne sais pourquoi, l’effroi d’une dégradation physique et morale pareille à celle du « confrère » se cristallisa en cette conséquence qu’il fallait d’urgence déménager, selon son rite, aux sons ouatés de la cloche de bois. Voilà pourtant comme on raisonne au Parnasse.

— Alors… allons, fis-je subjugué.

Il y avait dans le salon-cuisine, dont il occupait la moitié, un formidable coffre en bois des îles, à la destination indécise, monté sur des pieds tournés comme ceux des billards, et qui ne révélait son but monstrueux que lorsque, la mâchoire ouverte, il dardait ses deux rangs de dents jaunes et noires. Nous l’appelions : le requin, par analogie avec ce redoutable cétacé, terreur des mers. C’était ce que dans la langue d’Érard et de Pleyel, on désignait sous le nom de piano carré. Ceux qui en ont vu en province n’en parlent pas sans se signer. Il fallait quatre hercules pour le porter et deux pour en tirer un son, dièze, bémol ou bécarre. Un camarade qui l’avait eu par héritage l’avait fait déposer chez moi, par manière de farce, et n’avait jamais voulu le reprendre. Il nous servait à tous les emplois, canapé, établi, bibliothèque, étagère à bottes et tréteau de comédie, que sais-je. Quant aux sons que contenait le sarcophage, seul mon chat savait les évoquer en se promenant de long en large sur le dentier d’ébène et d’ivoire. Il en obtenait d’ailleurs des harmonies de harpe éolienne, ou de Lamartine, disait Zizi, infinies.

— Sacrebleu, avait juré mon déménageur fantastique, pour celui-là ce n’est pas un sapin qu’il faut, c’est trois sapins ou trois voyages. Est-il à vous ? Peut-on le fendre ?

— Le fendre, êtes-vous fou, du bois des îles ?

— À quoi ça vous sert-il ?

— Comment ?… Mais c’est ma lyre ! Un piano n’est qu’une lyre en boîte, la lyre moderne, mais toujours la lyre, celle d’Homère, notre maître à tous, le mien, le vôtre, avec du palissandre autour. Je ne pourrais pas faire un vers si je ne l’accompagnais pas sur le piano. Le fendre, c’est couper mon Orphée, mon modeste Orphée en morceaux.

— Laissons-le, suggéra-t-il.

— Le laisser, c’est pire, c’est me jeter à la prose, et ça, voyons, confrère, vous ne le voudriez pas. C’est par la prose qu’on commence, c’est par le bagne qu’on finit. Le mot est d’un Père de l’Église.

Il haussa les épaules avec mépris.

— C’est bon, grommela-t-il, vous refusez mes services. Il est trop tôt, voilà tout, mais vous y viendrez. Prenez ma carte, que voici, et au terme prochain, vous n’aurez qu’un mot à m’écrire. Je hais les proprios. Chacun sa mission sur la terre. À présent payez-moi ma course.

— C’est que… j’ai oublié de faire de la monnaie… je n’ai que de l’or, voyez.

— Tout s’explique. Tant de vertu, ce n’était pas naturel, un poète ! Alors à la semaine prochaine. Hue, Pégase !