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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/« La vie moderne »/I

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« LA VIE MODERNE »



I

HISTOIRE D’UN JOURNAL ILLUSTRÉ


L’idée de fonder un journal, fût-ce un journal d’art et illustré, peut traverser, un jour de jeûne, le crâne palpitant d’un poète, comme celle d’ailleurs d’épouser la reine de Saba, mais il n’y retient longtemps ni l’une ni l’autre, et pour cause. Ai-je besoin de vous dire cette cause ? Si la reine de Saba est à jamais inépousable, un journal n’est fondable que sur une base de ce métal, nommé : argent parce qu’il est d’or, dont le propre des poètes est d’être dépourvus jusqu’à l’idiosyncrasie.

Lorsque je feuillette aujourd’hui la collection des numéros de « La Vie Moderne » (vous savez qu’elle est rare) je me demande si, du 10 avril 1879 au 25 décembre 1880, date où je repris pied sur terre, rue Laffitte, je n’ai pas vécu dans la lune, parmi les loups-phoques qui l’habitent et aboient sympathiquement aux fous de notre planète toupillante. Est-ce donc moi qui ai signé en qualité de : gérant, pendant vingt et un mois, les livraisons de ce magazine dont chacune revenait à trois mille francs environ, sans qu’on sût à qui on les devait, puisque aucun commanditaire n’y baillait de fonds et que, seul, le Saint-Esprit les composait, imprimait, brochait, rédigeait, gravait et débitait par l’opération extrahumaine à laquelle il doit sa réputation ?

Car il en fut exactement ainsi, et non autrement, jusqu’à la fin de ma gérance directoriale, et le plus fabuleux, c’est que si Georges Charpentier ne m’en avait soulagé pour mes étrennes de 1881, non seulement la « Vie Moderne » vivrait encore, mais j’aurais mes soixante mille livres de rente — pour quarante sous.

Oui, quarante sous, car c’est sur cette mise que je jouai la partie. Les boursiers me font rire. Qu’ils en refassent une, de « Vie Moderne » ! Moi, je ne m’en chargerais plus pour le million sonnant et trébuchant. Il est vrai que je n’avais que trente-quatre ans alors, et qu’il fallait en finir avec la critique d’art où je m’enlisais.

Quand on veut en finir avec la critique d’art où l’on s’enlise, c’est comme pour le monde où l’on s’ennuie, il faut rompre avec elle ou l’épouser. — C’est bien, disais-je à Alphonse Daudet, tu m’as précipité, au 16 mai, dans les bras de cette vieille dame constipée. Tant pis, je lui ferai un enfant de ma férule officielle, et il faudra bien quelle le nourrisse. — Et je lui fis la « Vie Moderne ».

À la vérité je m’y étais exercé dès l’année précédente par une gestation préparatoire chez Ludovic Baschet, l’éditeur de la « Galerie Contemporaine ». Sous couleur d’Exposition Universelle, celle de 1878, je l’avais persuadé de distribuer d’avance les médailles d’honneur des deux Arts et d’influencer le jury international par une publication de Haute Esthétique universelle et comparée où nous couronnerions au nom de la France les quarante plus forts graisseurs de toile et tritureurs de glaise de l’Europe coalisée. Je ne sais plus pourquoi nous n’en immortalisâmes que trente-cinq, plusieurs ayant été laurés erronément deux fois par l’éditeur. Ce travail se trouve toujours dans le commerce sous le titre vraiment austère de : « Les chefs-d’œuvre d’art à l’Exposition Universelle de 1878 ». Il comprend deux tomes in-folio, magnifiques, de ce format de haut bord pour lequel aucun rayon n’est assez haut dans les bibliothèques, mais qui est propice à exhausser sur les chaises les enfants à la dînette. Au-dessus de cinq ans un seul tome suffit.

Le jury international n’hésita pas à se soustraire à l’influence, et les médailles d’honneur s’égarèrent pour la plupart sur des maîtres que ma critique n’avait pas prévus, mais les trente-cinq eurent tous quelque chose à la tombola décorative. L’honneur était sauf, et comme, d’autre part, Ludovic Baschet n’était pas de ces éditeurs hoffmannesques qui assassinent, le soir, les acheteurs hagards pour leur reprendre leurs exemplaires, les in-folio s’épandirent et le succès appesantit cruellement mon crédit d’involontaire compétence. Je m’enfonçais.

J’en avais la notion nette. Adieu les beaux poèmes rêvés, les comédies et drames dont les plans, les thèmes et les personnages m’habitaient et pleuraient en moi leur abandon. Est-ce que vraiment toute production personnelle m’était à jamais interdite ? Devais-je en rester sur cet « Ange Bosani » qui marquait le dernier pas de ma marche libre d’artiste de lettres arrêtée en juillet 1878 sur un four superbe, digne de mes maîtres, consacré par mon vieux professeur lui-même et que je me sentais de force à renouveler, face aux dieux, à n’importe quel théâtre de mon pays ? Car enfin j’en portais aussi dans l’âme, des « Notre-Dame », tout comme un autre, et c’est embêtant de ne pas chanter sa chanson, bonne ou mauvaise quand le gosier vous en fermente. Assez, assez de Vasarisme !

— Qu’est-ce que vous avez donc ? Vous monologuez sur les boulevards ?

C’était un brave garçon, mon collaborateur chez Baschet, nommé René Delorme et qui signait Saint-Juirs des romans de commerce. Il m’entraîna par le bras dans le passage des Princes. — Et à présent ? fit-il. — À présent, quoi ? — Mais il faut conclure. Les « Chefs-d’œuvre d’art » sont une réussite éclatante, c’est indiscutable. Quand faisons-nous le journal ? Je m’en nomme d’avance votre secrétaire de rédaction. Cherchons d’abord un titre. — Avez-vous la berlue, mon cher ami ? Un journal ?… Quel journal ? — Illustré, bien entendu, il faut conclure, vous dis-je. Paris est à ceux qui concluent. — Miséricorde ! un journal d’art alors ? — Naturellement. — Encore ? — Toujours. — Vous le voulez, Delorme, vous le voulez ? — Ce n’est pas moi qui le veux dit-il, en piquant l’index dans le ciel, geste auguste de l’augure, c’est votre étoile. — Bien, finissons-en. Venez.

Au coin de ce même passage des Princes, et ouvrant sur le boulevard des Italiens, il y avait un magasin qui servait de dépôt-réclame à une marque de Champagne. La boutique était à louer. J’entrai. Un vieux bonhomme, préposé au dépôt, somnolait au comptoir entre des fioles à goulot d’or. — Combien ? fis-je. — La bouteille, six francs cinquante. Mais nous ne vendons pas au détail. — C’est le prix du loyer que je vous demande. — Dix-huit mille francs par an. — Ce n’est pas cher, releva froidement le fatidique Saint-Juirs. — L’adresse du propriétaire ? — M. Mercier, à Épernay. Marne. France. — Merci. — De rien. — Salut.

Quand on roule au gouffre, il est inutile de crier. Nous nous attablâmes au café Cardinal. — Garçon, deux bocks et tout ce qu’il faut, en sus, pour écrire. — Un quart d’heure après, l’aile de la poste emportait à Épernay la lettre suivante. — Monsieur Mercier, j’ai l’honneur et le plaisir de vous louer votre magasin du boulevard des Italiens pour y installer les bureaux d’un journal. Recevez…

« La Vie Moderne » était fondée. Deux bocks : un franc. Pourboire : vingt centimes. Timbre : quinze centimes. — Il me restait treize sous sur les quarante.

II

Le lendemain, j’eus la réponse à ma lettre charentonnesque. M. Mercier, d’Épernay, me fixait un rendez-vous dans le magasin même, 7, boulevard des Italiens, pour traiter de la location, ou plutôt de la sous-location des lieux, car il n’en était lui-même qu’occupant à bail. Le vin était tiré, il fallait le boire, et c’était du vin de Champagne, dont une coupe me grise. La tête m’en tournait d’avance. Je courais après mes idées comme un chien après sa queue quand il a des puces. Un loyer de dix-huit mille francs, en plein nombril du Monde, moi qui, aux Ternes, dans l’excentrique et le suburbain, n’arrivais pas toujours à payer le trimestre de mon ajoupa d’Iroquois. Et cet animal de René Delorme qui trouvait que ce n’était pas cher encore !

Dans le laps de deux cigarettes, sur l’impériale rapide du char populaire, je fus dans son cabinet au Ministère du Commerce, car il y buralisait à ses moments régulièrement perdus. — Lisez, lui dis-je, en lui tendant le pli champenois. — Eh bien, fit mon futur secrétaire, allez-y. Est-ce qu’on sait !…

Le mot était d’un romancier, et sublime d’ailleurs. L’optimisme seul en dicte de tels aux braves. — Sur quoi comptez-vous donc ? — Je ne compte sur rien, mais j’espère en beaucoup de choses. — Lesquelles, par exemple ?

Saint-Juirs sourit : — Êtes-vous psychologue ? — Pas tout le temps et sans boire ni manger. Mais pourquoi ? — Avez-vous vu, à l’Exposition Universelle, l’an dernier, ce foudre colossal, deux fois gros comme l’illustre tonneau de Nuremberg, qui, attelé de vingt-quatre chevaux en flèche, circula toute une journée dans Paris et y promena sa réclame gargantuesque ? — Je me le rappelle parfaitement. — Mais vous souvenez-vous de l’inscription qu’on y lisait en lettres de cinq coudées ? « Mercier, Épernay, Champagne ». Ce Mercier est le même, le nôtre. — Comment le savez-vous ? — D’abord en fait de « tuyaux », le Commerce n’en laisse à aucun orgue. Et puis je me suis renseigné, hier, en vous quittant. Allez au rendez-vous, mon cher directeur, et soyez-y psychologue, l’homme de ce tonneau est à vous. — J’y serai balzacien, fis-je.

M. Mercier était exact, et il m’attendait à l’entresol du magasin. C’était à cette époque — j’ignore s’il vit encore — un homme un peu froid d’abord, de grande simplicité de manières, sans recherche de costume et de politesse courante. La première impression qu’il me donna fut celle d’un business-man énergique, solidement campé sur les arpions et qui ne laissait à personne le soin d’élaborer sa fortune. Il était certainement de ceux qui se rasent eux-mêmes et qui n’oublient jamais, le soir, de remonter leur montre en se couchant. Rien d’américain cependant, en dépit du yankeesme du tonneau-réclame. L’homme d’affaires à la française, prudent et gagne-petit, du vieux jeu, mais libéral et de parole stricte. Je connaissais le type, pour en avoir vu nombre de spécimens à la Halle aux blés, dans mon enfance, autour de ma bonne grand’mère, et je n’avais qu’à me rappeler comment elle les maniait, en humant sa prise, pour me tenir dans la juste altitude.

— Vous m’avez écrit, commença-t-il pour la sous-location de mon entrepôt. Me voici. Causons. Vous savez le prix, dix-huit mille. C’est ce que je le paie au propriétaire.

— Oh ! lançai-je, désinvolte, ce n’est pas le prix qui me chiffonne. Nous nous arrangerons toujours, L’argent n’est pas tout dans la vie. Il y a l’idée, le travail, la chance…

— Et les impositions. Mais qu’est-ce qui vous chiffonne ?

— L’obscurité de cet entresol. Je ne l’avais pas visité. La boutique, en bas, est bien, très bien même, claire, gaie, elle a plu à mon secrétaire lui-même, mais cet entresol ! Comment voulez-vous que j’y installe mon bureau directorial ? Il est quatre heures à peine et je ne vous vois déjà plus en vous parlant. Quel entresol, monsieur, au centre de la Ville Lumière !

— Qu’à cela ne tienne, fit-il en se levant, et penché sur la rampe de l’escalier en tire-bouchon qui menait au rez-chaussée : — Prinsler, cria-t-il au vieil employé du comptoir, faites partir le transparent.

L’entresol flamboya. On eût dit une grotte de stalactites, illuminée par cent torches. Je me crus tombé dans un brasier d’enfer, et certainement des diables, armés de fourches, arrivaient par le couloir pour me crever les yeux d’abord, et me piquer ensuite à travers le corps ma pauvre âme de critique d’art. Tout à coup, sur un tableau de cristal bordé d’un cadre sombre qui tenait en long, en large et en profond toute la façade de l’étage, une inscription se détacha en lettres talamasques :

ENGAPMAHC YANREPE REICREM

Je n’ai pas peur des incantations ; un conte d’Hoffmann ne m’empêche pas de dormir ; je fais tourner des tables avec l’impavidité de l’homme d’Horace, mais je n’aime pas les Mane, Thecel, Pharès. Mon viticulteur champenois projetait sur le mur une ombre satanique. — Quequ’c’est qu’ça ? fut mon cri de gorge. — Mon affiche lumineuse sur le boulevard. — Mais dans quelle langue ? En turc ? — Nullement, en bon français, mais, d’où nous sommes, vous la lisez à l’envers. Vue de la chaussée elle donne, de gauche à droite :

MERCIER ÉPERNAY CHAMPAGNE
et de droite à gauche :
CHAMPAGNE ÉPERNAY MERCIER
ce qui revient au même pour la publicité. Mais vous ne direz plus que l’entresol est sombre ?

Impossible, en effet, d’alléguer cette excuse dans l’incandescence de miroir d’Archimède que le père Prinsler venait de déchaîner. — Ainsi, soupirai-je, pour émettre quelques sons, c’est dix-huit mille francs, livres ou lires ? — Pardon, entendons-nous bien, plus la servitude, — Quelle servitude ? — Celle du transparent lumineux. Il reste en place. Je n’ai le magasin, dont je ne fais rien, que pour sa situation au centre de Paris et le tableau de feu que j’y allume. Vous le conserverez ou nous rompons tout de suite.

Que ne le pris-je au mot ! Mais il était écrit que pendant dix-huit mois de ma vie de myope je devais avoir devant le lorgnon miroitant la danse cryptographique de cet :

ENGAPMAHC YANREPE REICREM
sans parler de — sur le crâne — la chaleur térébrante dont elle incendiait l’étuve, une chaleur de plomb de Venise, à épiler, l’été, tous les bonnets à poils de la Grande Armée ! Mais j’avais promis à René Delorme d’être balzacien. Il fallait l’être. Je le fus. Voici comme.

— Monsieur, répartis-je, en me levant, je n’ai pas à vous céler l’emploi que je veux faire de votre magasin, ni quel est mon humble commerce. Je suis journaliste, de l’espèce : écrivain d’art. Je voudrais résumer à la fois et parachever une carrière d’ailleurs officielle, mais dont je suis saoul, par la publication d’un périodique dans lequel j’exploiterais mes capacités esthétiques, à fin de rendement, et gagnerais de quoi vivre directement avec la nature. Je ne sais si je vous intéresse beaucoup par ce programme, mais le périodique que je rêve, et dont je rêve, ne peut être que le parangon des périodiques. Il doit annihiler tous les similaires, comme on écrase une mouche d’un coup de serviette sur une vitre. J’ai les éléments de cet écrasement, rédaction d’artistes et d’écrivains, ut pictura poesis, et le local seul de leur collaboration me manque, je veux dire qu’il me ferait défaut si je n’avais pas providentiellement bouté du nez sur le vôtre. J’ajoute que, avec ou sans transparent, au prix du beurre, il est donné. Si j’avais dix-huit mille francs, je ne les affecterais à aucune autre destination, mais je ne les ai pas… sic !

M. Mercier avait écouté sans m’interrompre cette palabre bonimentaire où Balzac n’eût contresigné que son Gaudissart. Il leva les yeux, me regarda quelques instants et, souriant :

— Voyons, combien pouvez-vous mettre au logement de votre journal ?

Je ne lui répondis que par un geste dont la mimique renvoyait la question à Dieu même, et à ses anges.

— Vous me plaisez beaucoup, et j’y crois, moi, à votre périodique. Pouvez-vous aller jusqu’à neuf mille francs ?… Non ?… Six alors ?… Pas même ? Diable !

Et il se mit à arpenter l’entresol.

— J’ai commencé avec rien, contait-il comme en soliloque. J’étais ouvrier chez Clicquot. Je bouchais d’abord les bouteilles… Je suis sans instruction, m’étant élevé moi-même, mais j’aime les livres, les tableaux et ceux qui en font. Vous n’êtes pas mal tombé. C’est signe de chance. Êtes-vous marié ? Bien. Père de famille ? À la bonne heure. Et puis pour ce que j’en fais de ma boutique ! Elle ne sert qu’à Prinsler pour dormir. Seulement je tiens au transparent lumineux. Il me les rapporte par la réclame, et au delà, les dix-huit mille. Il est bien entendu que vous n’y toucherez pas, au transparent lumineux. Pour le reste… — Pour le reste ? — Entrez, vous êtes chez vous.

Et il jeta cela du ton dont Paulin-Ménier, dans le Courrier de Lyon, envoyait au juge le : « Prenez ma tête ! »

René Delorme m’attendait sur le boulevard. — Eh bien ?…

De l’index dressé, et tel un clocher indique la lune, je lui montrai mon œil. Il était de Paris, comme moi, il comprit la métaphore. En parigot : à l’œil, c’est le : gratis pro deo des anciens.

— Je m’y attendais presque, fit simplement le romancier optimiste. Le tonneau colossal aux vingt-quatre chevaux était un document de psychologie infaillible que le transparent corrobore. Ce monsieur « Reicrem » de « Yanrepe », fabricant de vin d’« Engapmahc » est d’abord un excellent homme, mais, en outre, un commerçant de premier ordre. Il va avoir, à l’œil, lui aussi, au service de sa marque, un journal magnifique, tirant à trois cent mille et qu’on ne peut que s’arracher dans les deux mondes. Vous me permettrez, mon cher directeur, de trouver qu’il fait une excellente affaire.

Ce fut ainsi que s’engrena la « Vie Moderne » et j’en eus la boîte avant la montre. Il ne me restait qu’à en monter les ressorts dans les trous à rubis, selon les lois d’une horlogerie dont j’étais le Bréguet d’aventure.

En rentrant chez moi, le soir, pour dîner, une surprise, qui m’y attendait, me versa la foi et l’assurance nécessaires aux grandes entreprises. C’était un panier de six fioles à goulot d’or apporté par un vieux bonhomme endormi et à demi aveugle, de la part de son patron, M. Mercier, pour « Madame ».

III

Le proverbe ment : l’art de faire des civets de lièvre sans lièvre a des maîtres queux aussi nombreux qu’éminents. Même en temps de chasse, vous en savourez de tels tous les jours dans les réfectoires les moins populaires. Mais ce que vous n’avez jamais vu ni ne verrez en ce monde réel, c’est un journal sans papier. Saint Jean lui-même, à Pathmos, n’a pas osé le concevoir dans sa divaguante Apocalypse.

Muni par les dieux et leur truchement, M. Mercier, d’un local qui par sa gratuité même devenait obligatoire, j’avais à trouver maintenant dans l’industrie illyrique du papier le fabricant idéal, poète de ce commerce, auquel l’offre humiliante d’échanger ses produits contre du vil métal bassement monnayé semblerait la plus sanglante des injures. En avait-elle de cette trempe chrétienne, notre société plus qu’aux trois quarts judaïsée ? Elle devait en avoir et s’il n’en restait qu’un, quel était celui-là ?

Dans mon ignorance, poussée jusqu’à la détresse, de la question, je résolus de n’en référer qu’au Bottin et, cela, à la chance des noms de fabricants ou de fabriques, selon la méthode fataliste des dévotes qui piquent de l’épingle à cheveux dans L’Imitation, la sentence directrice de la journée.

« Manufacture d’Écharcon ».

Je ne lus pas plus outre. Je crois aux noms. L’onomancie rend des oracles. Ma papeterie était là. Pourquoi ? Je n’en savais rien, mais elle était là — ou nulle part. Écharcon. Hoc signo vinces. Il ne me vint même pas à l’idée de demander au Dictionnaire des Communes où luisait, sous le ciel de France, le bourg de cette manufacture.

Le Bottin donnait l’adresse parisienne de ses bureaux, quai de l’École, à quelques numéros de l’ancienne librairie Charpentier. Allons, oust, au trot accéléré, comme Oreste flagellé des Euménides.

— Monsieur le directeur ?

— C’est moi. À qui ai-je l’honneur ?

Et sur mon nom décliné, l’usinier, grand gaillard taillé en carabinier, recule, dessine du bras un tour de sabre et attaque mon ode aux Cuirassiers de Reichshoffen :

Nous combattons depuis l’aurore un contre dix…

— Vous voyez, sourit-il, qu’au bout de près de dix ans je la sais encore. À présent que puis-je pour vous être utile ou agréable ?

Rien à faire contre la destinée. La démence dont Zeus frappe ceux qu’il veut perdre est un mal contagieux que l’on sème même de la lyre. La Vie Moderne, dont je n’avais pas encore le titre, devait naître d’elle-même de toute éternité. Ce n’était plus ma faute. Que dis-je ?… J’en avais, chemin faisant trouvé l’idée financière, idée de génie s’il en fut, « œuf de Christophe Colomb » qui donne l’Amérique ou un cabanon à Sainte-Anne car tout fut extravagant et vésanique dans cette aventure que je vous conte sans transgresser d’une ligne son cadre d’exactitude.

Mon idée financière n’était ni plus ni moins que celle d’appliquer à mon journal d’art le système organique de la coopération. Tous coopéraient, par une mutualité de fournitures réciproques, où j’abolissais les redevances et débours et soufflais sur les échéances comme on souffle sur des têtes volatiles de pissenlits en fleurs. Le papier remboursait le loyer, qui soldait l’impression, équilibrée par la gravure, laquelle de son côté fraternisait avec la double rédaction artistique et littéraire. Et l’on partageait les bénéfices ! ! !

À cette conclusion hyperbolique, relevée d’une pointe d’enthousiasme, l’excellent M. Hennecart, — apprends son nom, belle Clio — éclata d’un rire homérique.

— C’est le comble de la participance, clamait-il. On en a de bonnes sur le Pinde !

— L’avenir est là pourtant, vaticinai-je, et je le lui montrai de l’index par la fenêtre. Les ouvriers ont commencé, les bourgeois suivront. Pourquoi pas les artistes ?

— Plus d’argent alors ?

— Qu’est-ce que vous voulez qu’ils en fassent !

Je devais être très beau à voir dans la glace, car, cessant de se tordre, le grand manufacturier se leva et me tendit la main : — Je ne veux pas vous désillusionner. Voici : si vous trouvez à Paris, ou ailleurs, et même en Chine, le premier des coopérateurs nécessaires à l’établissement de votre journal, je serai le second. C’est dit.

— Alors, fis-je, Écharcon est à moi.

Et je lui nommai ce premier croyant — Mercier, d’Épernay, boulevard des Italiens, au coin du passage des Princes.

Il le connaissait. — Oh ! oh ! fit-il, Mercier a le flair et la chance. Marchez. Vous avez trois mois de papier devant vous, faites-en bon usage. Et puis, reprit-il en me reconduisant, si ça ne va pas, remettez-vous aux vers et donnez-nous des odes.

Tel fut le second épisode de ce conte de fées. Doutez-en, de l’onomancie !

Restait à découvrir le coopérateur imprimeur et le coopérateur graveur, deux simples mythes économiques, au moins dans les conditions du programme fixé par mon impécuniosité déchaînée. René Delorme s’occupait de la rédaction coopérante et il faisait merveille dans sa besogne plus aisée d’ailleurs que la mienne. À chaque coup de filet il amenait un papillon de lettres à la participation. Quel auxiliaire admirable avec ses yeux doux de lévrier sur une mâchoire de bouledogue ! Aidé d’un pareil Morny j’eusse tenté n’importe quel Deux-Décembre.

L’imprimeur que je capturai dans ma nasse miroitante n’était rien moins que l’un des plus considérables de la Ville Lumière. C’était M. Chamerot, le propre gendre de Pauline Viardot. Ses presses ronflaient alors rue des Saints-Pères. Il y atteignait la maîtrise de son art et les pièces qu’il a signées de son nom n’en laissent rien, en typographie, aux Elzévier, Plantin, Didot et autres illustres du caractère. Je lui soumis mon plan de journal mutuelliste, et, dois-je le dire, il hésita !

Je lui ai pardonné. Je le rencontre quelquefois sur les boulevards, et nous allons, bras-dessus, bras-dessous, causant de notre pauvre Vie Moderne et du bon temps où je lui faisais perdre chaque semaine le billet de mille pour son dimanche. Il m’avait surnommé drôlement : Celui qui coopère lui-même. Il m’a gardé cet aimable sobriquet pour toute vengeance.

Il y avait alors, rue de Madame, tout au bî du bout du monde, soit à trois francs cinquante de fiacre, un garçon très curieux, appelé Charles Gillot, qui dirigeait un atelier de paniconographie, hérité de son père, l’inventeur même de ce procédé de gravure dit : le gillotage. J’avais entendu parler de lui par Edmond de Goncourt et Philippe Burty, japonistes pratiquants, comme on sait, et qui n’admettaient pas de rivaux dans leur compétence des choses nipponaises. Or, ce Charles Gillot leur enlevait, chez Bing ou dans les ventes, les meilleurs morceaux des arrivages. Comme j’avais lié connaissance moi-même avec quelques sujets de l’Empire du Levant, les sieurs Kenkithi-Narushima, Seï-Tei-Watanabé et Nakadé (hélas, où sont-ils à l’heure où je pense à eux ?), je les conduisis rue d’Assas pour leur montrer la collection du jeune paniconographe. Les Levantins du Mikado s’intéressent passionnément aux arts industriels. Venus à Paris pour s’instruire des nôtres, ils prièrent Charles Gillot de leur expliquer le gillotage. Il grava lui-même une plaque de zinc devant eux, selon le procédé paternel, qu’il perfectionnait tous les jours, et, quand elle fut sortie du roulis des bains de nitre, il en tira à la machine à la main une épreuve, ou fumé, sur papier de Chine, qu’il leur offrit. C’était il m’en souvient, la reproduction d’un dessin de Daniel Vierge, pour Le Monde Illustré. Elle était d’une exactitude telle que, présentée auprès de l’original, on ne pouvait que les confondre, indistinctement.

— Oui, disait nerveusement le maître-graveur, le résultat n’est pas douteux, n’est-ce pas ? Eh bien ! croiriez-vous que les illustrés se refusent encore à utiliser le gillotage, en dépit des artistes, et malgré l’économie sur les prix de revient ! Ils s’obstinent à la vieille xylographie, ou gravure sur bois, sans couleur, sans accent, infidèle et plate, oh ! plate !

La plainte n’était pas, comme on dit, tombée dans l’oreille d’un sourd. Le lendemain, j’étais chez Charles Gillot, seul et sans Japonais. En quelques mots, je lui chantai ma chanson coopérative. Le journal d’art et d’actualité que je mettais sur pied serait, s’il le voulait, à la gloire et dévotion de la sainte paniconographie. Mort à la gravure du bois ! Cette fois, ce n’était plus un prosélyte que j’avais sous les yeux, c’était un sectaire.

— Ah ! je crois bien que je veux en être ! C’est conclu, signé, enregistré, notarié, et tout !

Je crus devoir, pour le calmer, renouveler ma déclaration d’Écharcon. — « Et l’on partage les bénéfices ! » — Ce que je m’en f… des bénéfices !

Le soir de cette journée même, je dînais chez Georges Charpentier nouvellement installé rue de Grenelle, et je lui contais mon aventure folle. — Il ne me manque plus qu’un titre. En as-tu un dans ton sac à malices ? — Non, fit-il, préoccupé, mais est-ce tout ce qui te manque ? — Quoi donc encore ? J’ai le local, le papier, l’impression et la gravure. Quant à la double rédaction, Delorme m’en rabat comme faisans en clairière. Je ne vois plus de qui j’ai besoin. — Mais, d’un administrateur, peut-être ? — Tiens, c’est vrai. J’ai totalement oublié l’administrateur. — C’est pourtant l’un des rouages du mécanisme. J’en connais un, si ça te chausse. — Ça me chausse, s’il coopère. — Il coopère. — Une part de moins sur les bénéfices. Qui est-ce ? — Moi, Zizi.

Je l’embrassai deux fois, l’une pour le mot, l’autre pour l’acte, et la soirée se couronna par une pyrrhique aux Dieux autour du portrait de sa femme, que Renoir exécutait à cette époque dans le salon de l’éditeur. C’était d’ailleurs la ronde de notre jeunesse, là-bas, aux Ternes, la ronde des Place-aux-Jeunes.

« Il était six littérateurs,
« Qui n’avaient que trois francs cinquante ;
« Grands dieux, que la chose est fréquente,
« Dans ces états peu producteurs… »
IV

Tous ceux qui ont créé un « organe de l’opinion publique », soit politique, soit artistique, ou autre, vous diront que le choix de son titre est le jeu le plus amusant de cette opération aléatoire. On n’en fonderait que pour ça, ou plutôt pour le déjeuner délibérant où les parrains se disputent, à coups de génie verbal, l’honneur de baptiser l’enfant et sa fortune. C’est généralement dans les carafes frappées (de stupeur) qu’on le trouve, par le conflit de deux ivresses dont l’une est celle de l’espérance. Du reste, il n’y a pas de titre pire ou meilleur, et ce sont les dieux qui décident, en cela comme en toutes choses, de la valeur de la trouvaille.

Le nom de La Vie Moderne, devenu depuis lors comme le moule de vingt périodiques similaires, ne fut pas un jet de ma veine. Je dois au culte de la déesse nue d’en déférer l’hommage à Edmond Turquet, à qui revient de droit cette part de la légende.

Je ne sais pas pourquoi Zizi (Georges Charpentier en librairie) s’était mis en tête que notre journal ne pouvait réussir que s’il réservait à la politique la place requise. — Requise par qui ? — Par tout abonné qui se respecte.

Comme en qualité d’éditeur il semblait plus compétent qu’aucun autre dans la question, d’ailleurs administrative, et que d’autre part je ne concevais pas sans horreur ce monstre : l’abonné qui ne se respecte pas, je m’enquis auprès des spécialistes du politicien disponible qui pourrait, dans les données de désintéressement voulu, coopérer à notre essai sociologique. Les mieux informés ne purent que me rire au nez. Une influence politique gratuite, cela ne se trouve pas en République d’affaires, même pour percer des isthmes à Suez ou à Panama, et nous étions à l’aurore, voilée encore, mais déjà perceptible, du Wilsonnat. J’eus un instant l’idée de m’adresser à Jules Grévy lui-même qui, logé, nourri, chauffé et blanchi, ne devait pas avoir besoin d’en ajouter à son règne. Maubant qui le gagnait tout le temps au billard, avant son couronnement, n’eût pas refusé de me présenter, après, car Maubant aimait le grand art. C’était l’affaire d’une tournée au Café de la Régence.

L’administrateur me dissuada de la démarche. Il n’avait pas confiance à ce gouvernement. Il en voulait un plus sûr et qui durât au moins autant que notre papier. Je n’allai donc pas à l’Élysée. Mais où aller ?

Ce fut sur ces entrefaites que les maîtres de l’Olympe, pitoyables à mon désarroi, me mirent en présence d’Edmond Turquet et, cela, dans l’atelier propice du peintre Georges Haquette, son propre beau-frère. Je vous dis que tout vient des dieux. Edmond Turquet, député de l’Aisne, traversait alors cette crise psychologique où l’on ne dort plus de ne pas être surintendant des Beaux-Arts et de ne pas protéger, à la Louis-Quatorze, tous ces pauvres gueux de l’Idée, du Son, de la Forme et de la Couleur où la société recrute son gibier d’hôpital. Il marchait dans ce rêve étoilé de parlementaire qu’il allait d’ailleurs bientôt réaliser. On voit que je tombais au bon moment, et, surcroît de veine, le député n’était rien moins que le neveu de cet admirable notaire, Maître Turquet, mon ancien propriétaire honoraire de l’Enclos des Ternes, auquel, locataire éternel et reconnaissant, je devais et dois encore tant de trimestres évanouis.

Fait divin, loin de nous dresser l’un contre l’autre, cette dette composée, nous unit en Jésus-Christ dans sa boule de neige, car en vérité le neveu valait l’oncle et tous deux étaient à l’envi de parfaits bonnes gens, tels qu’on n’en voyait pas beaucoup même sous Louis Quatorze, de surfaite mémoire.

Je ne puis, sans qu’il me poigne le cœur, évoquer le souvenir de ce malheureux Georges Haquette mort, il y a quelques années au Pollet, dans cette maison de pêcheurs, où la mer battait sa porte. Il avait du talent à en revendre et il ne le cédait pas à Vollon même comme praticien de la palette. Que de destinées restent incompréhensibles et que d’iniquités imbéciles dans ce qu’on appelle la cote au marché des toiles ! À cette date, 1879, Georges Haquette, énergique, laborieux, fou de son art, tirait bien un peu le diable par la queue, mais qui m’eût dit qu’elle lui resterait dans la main !

Il avait parlé à son beau-frère de mon projet « participatoire » et antifinancier, et je n’eus pas la peine de lui en expliquer le mécanisme artificiel ensemble et ingénu comme du Robinson Crusoë. Ainsi que les autres il accepta d’en être, à titre d’influence. — L’idée est dans l’air depuis la Commune, me dit-il ; et vous la cueillez au vol, c’est démocratique et social, bravo ! Faites-nous le journal de la vie moderne. — Voilà son titre ! m’écriai-je, et je courus le déposer, sous peine d’amende, là où on les dépose S. G. D. G.

Nous avions l’Égérie demandée, et Zizi ferma son bec d’administrateur. L’État lui-même coopérait en son incarnation de l’Aisne. Il y avait au bout une souscription mécénique, pour entrée de jeu, du ministère, et, qui sait, plus tard, de la Légion d’honneur peut-être !…

Quelques semaines après, Edmond Turquet, comme l’écureuil de Fouquet, décrochait le quo non ascendam de sa devise. Il était surintendant. Il allait en voir de cruelles. Un soir, pendant le dîner, son domestique me remit un pli du coopérateur, qui ne coopérait plus, et qui, de fait, ne pouvait plus coopérer. Il m’en exprimait ses regrets, et pour lénifier ma blessure, il y posait les palmes académiques. Car je les ai, ne vous déplaise. Valent-elles aux yeux de l’Éternel le Mérite agricole ? Ce sont là des mystères insondables. Seigneur, je ne l’ai pas, ton Mérite agricole, et pourtant… Mais je m’égare.

La division des magasins Mercier se dessinait d’elle-même, au premier coup d’œil directorial. À l’entresol, rédaction, administration et dépendances à perte de vue, dans les couloirs sombres, et la salle du Grand Livre, le Grand Livre à peau verte et à coins de cuivre, qui fait l’extase des poètes et autour duquel les actionnaires s’assoient pour fumer le calumet des dividendes. Sur les boulevards, la pièce à deux fenêtres bouchées par l’écriteau lumineux : ENGAPMAHC-YANREPE-REICREM, formait le quadrilatère de ma tente de général. C’était là et nulle autre part, que, comme Bélisaire, je devais perdre les yeux au service de la gloire.

Du double magasin du rez-de-chaussée ouvrant de plain-pied sur l’asphalte immortel, je gardais le comptoir sacré où le vieux bonhomme Prinsler avait dormi son demi-siècle, en chevalier de ballade, auprès des fioles à goulots d’or. À ce comptoir allaient se ruer les foules, turba ruit ou ruunt, des abonnés qui se respectent, tels, autour de Law, rue Quincampoix, les preneurs de « Mississippi ». Il n’y fallait plus que le petit bossu de la chronique. L’Olympe me le préparait comme tout le reste, tandis que René Delorme recrutait une rédaction devant laquelle l’Académie n’avait plus qu’à mettre la clef sur la porte et retourner chez Conrart se taire prudemment.

Pour tempérer l’ardeur de ces abonnés, plus nombreux que ceux de l’Odéon, l’idée me vint d’utiliser la vaste boutique en la transformant en musée, ou pour mieux dire, en exposition permanente des œuvres peintes ou dessinées de nos collaborateurs artistiques. Mais il fallait innover dans l’espèce. Sur ses trois murs et dans les deux vitrines elle offrait place à trente ou quarante toiles de bonne mesure, le jour en était excellent et la place unique, au centre de Paris même. Il ne me fut pas difficile de décider les peintres militants de l’époque et passés maîtres aujourd’hui d’y transporter les pièces de leur production courante, et chacun, l’un après l’autre, et à son tour, Vollon, Manet, Monet, Renoir, Sisley, y vidèrent leur « atelier ». Ces expositions individuelles et nominatives, où se manifestait dans son intimité le génie diversifié d’un maître et qu’il aménageait lui-même, réussirent d’ailleurs à miracle, et quand je pense à la valeur qu’ont prise aujourd’hui tous ces « numéros », comme on dit au Drouot, qu’on pouvait avoir alors pour deux ou trois cents francs dans les bureaux de La Vie Moderne, je ne puis m’empêcher de trouver que Forain avait tort lorsqu’il appelait, si drôlement du reste, notre coopérative : Les Folies Bergerat.

Je crois en outre que mes petits salons autonomes, auxquels les boulevards faisaient fête, ont créé la salle des dépêches, usuelle à présent, que tous les journaux ouvrent au bas de leurs immeubles ronflants.

Il me souvient que j’avais préposé à la surveillance de la nôtre un brave garçon, ex-sous-off retiré de service, et sans place, qui était le beau-frère morganatique, en ce temps-là du moins, d’Armand Silvestre. Je l’avais pris de sa main gauche, et grâce à la chance qui me suivait partout, je m’étais enrichi de la sorte d’un véritable chien de garde, d’un dévouement absolu et d’une force herculéenne. Il s’appelait Gonry. J’ignore ce qu’il est devenu, mais j’en souhaite de tels au Musée du Louvre pour les Jocondes. Nul œil ne darde, plus sagace, sur des amateurs de peinture. Nulle basse profonde ne jette à leurs cohues un « circulez » plus déterminé. Renoir ne se lassait pas de l’entendre devant ses toiles, que Gonry laissait à peine voir aux curieux. Circulez, allons oust, plus vite que ça ! — Quelle réclame, médisait l’artiste, c’est comme pour Meissonier au Salon ! Il y en a déjà qui parlent à voix basse !

Quant au petit bossu de ma rue Quincampoix, id est le caissier chargé de recevoir les abonnements respectueux, il occupait l’arrière-boutique donnant sur le passage des Princes. Il y trônait, dédaigneux et raide, devant un bureau sans guichet et, affecté d’une demi-surdité, il se perdait dans un rêve hautain et plein d’histoire. Il répondait, quand il entendait, au nom de Antonin, qui n’était que son petit nom de baptême, et il n’était ni plus ni moins que le duc Capece Minutolo de San Valentino, fils du précepteur et gouverneur de François II, Bomba, le dernier roi des Deux-Siciles.