100%.png

Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/« La vie moderne »/III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


III

L’ACTE DE SOCIÉTÉ


Plusieurs lecteurs pouvant imputer à galéjade, blague murgérienne, voire à calibanisme, l’histoire de la création de La Vie Moderne par système coopératif et d’aucuns même me défier de nommer par son nom le « tabellion de vieux répertoire » qui, fût-ce dans les Us et Coutumes médiévaux abrogés par le Code, aurait trouvé la formule de l’acte notarié nécessaire à l’établissement légal de notre société utopique et fabuleuse, je dois corroborer ces Souvenirs par des faits et défendre ainsi, sans y tenir du reste, mon honneur de mémorialiste véridique.

Voici donc l’acte, tel qu’il fut rédigé par Me Huillier, l’un des maîtres les plus hautement révérés de nos panonceaux parisiens, lu en présence des six coopérateurs et signé par chacun d’eux, dans son élude, 83, boulevard Haussmann, le 28 mars 1879. J’en ai conservé mon exemplaire comme un grenadier garde son brevet de la Légion d’honneur, car jamais, si je ne m’abuse, fils d’Orphée, ne mena mieux de sa lyre les tigres et les lions ensorcelés du Capital à la danse pyrrhique de l’Art pour l’Art.

« Les soussignés : — 1o M. Auguste-Émile Bergerat, homme de lettres, demeurant à Paris, avenue des Ternes, no 96 ; — 2o M. Charles-Fernand Gillot, graveur, demeurant à Paris, rue de Madame, no 79 ; — 3o M. Léon-François Hennecart, fabricant de papiers, demeurant à Paris, rue Neuve-des-Mathurins, no 7 ; — 4o M. Georges Chamerot, imprimeur, demeurant à Paris, rue des Saints-Pères, no 19 ; — M. Georges-Auguste Charpentier, éditeur, demeurant à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain, no 13 ; — et M. Eugène-Édouard Mercier, négociant, demeurant à Épernay (Marne),

« Ayant formé le projet de fonder et de publier à Paris, par voie de coopération, un journal hebdomadaire illustré, artistique et littéraire, ayant pour titre : La Vie Moderne, dont chaque numéro devra contenir seize pages, plus une couverture dont trois pages seront consacrées à la publicité, ont fait entre eux les conventions suivantes, destinées à régler les conditions dans lesquelles ce projet serait exécuté, d’abord à titre d’essai, et ensuite, s’il y avait lieu, au moyen d’une exploitation suivie pendant un nombre d’années déterminé. »

Le « s’il y avait lieu » était la porte de sortie, dite de désillusion, réservée aux coopérateurs déçus et réveillés du rêve, mais j’en avais la clef pendant trois mois, et à quel Eldorado ne va-t-on pas en quatre-vingt-dix jours quand le vent de l’Olympe souffle en poupe du petit navire !

« Les soussignés fixent la période d’essai à trois mois à partir du jour où paraîtra le premier numéro du journal La Vie Moderne, sans que la publication de ce premier numéro puisse être retardée au delà du 17 avril 1879. »

[Il parut sept jours plus tôt, soit le dix avril. Vent de l’Olympe.]

« Pendant cette période d’essai, les soussignés s’obligent respectivement, et, à titre de participation, à fournir, chacun suivant sa spécialité ci-après indiquée et dans les conditions qui vont être précisées, les éléments principaux nécessaires à la production et à la publication du journal et, ce, de la manière et ainsi qu’il suit… »

J’entends encore, je vois, je dessinerais Me Huillier, debout, revêtu de sa magistrature, nous répartir nos rôles divers dans l’œuvre commune, et tel un ingénieur du génie arme ses sapeurs, l’un du levier et l’autre de la hache, au pied de la citadelle.

« Premièrement, M. Auguste-Émile Bergerat…»

— Présent, fis-je, troublé et me croyant ailleurs. Est-ce la voix de Cujas que j’ouïs à travers les siècles ? — Je ne sais pas, me dit Zizi, mais elle est grave. Rassieds-toi et écoute, c’est de la prose.

La charte, en m’investissant de la dignité double de rédacteur et de gérant, m’en fixait les obligations écrasantes. Comme gérant, c’était l’éventualité de la paille humide et de la saisie-mobilière y afférente. Je crus devoir aviser mes associés que si j’étais prêt à faire honneur à la première contingence, j’échappais fatalement à la seconde par insuffisance de l’acajou saisissable. Ils le savaient et me rassurèrent de leurs cinq dextres bienveillamment tendues. Ah ! les braves gens ! Comme Henri Heine chez les Rothschild, ils me traitaient famillionnairement. À titre de rédacteur en chef, j’étais tenu à la fourniture de deux rédactions, l’artistique et la littéraire, « soit que j’en fusse l’auteur, soit qu’elles émanassent d’autres rédacteurs envers lesquels j’étais seul responsable, au taux de vingt-cinq centimes la ligne pour les articles et, pour les dessins, d’un prix d’usage, à créditer sur les comptes de la fin de la période d’essai. »

Sur ce créditement (dit-on : créditement, en langue commerciale ?) j’étais d’ores et déjà tranquille comme Baptiste ; poètes et peintres affluaient qui ne mettaient à leur collaboration qu’une seule clause, celle de n’être rétribués que par la gloire. La plupart étaient d’ailleurs de mes meilleurs amis. Armand Silvestre avait retenu la rubrique des Beaux-Arts, Louis de Fourcaud celle des Théâtres, Armand d’Artois la bibliographie, Victor Wilder la Musique. Mes dessinateurs illustrateurs étaient Daniel Vierge, Adrien Marie, Henri Pille, Eugène Courboin, Henri Scott, Georges Rochegrosse, Forain et de Liphart, tous engagés à fond dans ma fortune, bonne ou mauvaise.

Je n’ai pas le don de la parole. Je ne serais un orateur que si les glouglous d’une bouteille qu’on verse étaient chrysostomiques ; mais, un peu piqué de la brièveté du laps fixé à la période d’essai, j’avais interrompu Me Huillier dans la lecture du contrat au moment où il stipulait à M. Hennecart sa part de participation à la besogne collective. — « Troisièmement, M. Hennecart fournira tout le papier nécessaire à la publication du journal… Pour la période d’essai, le prix en est fixé à cent trente francs les cent kilos, impôt compris. Pendant ladite période, M. Hennecart ne pourra être tenu de faire des fournitures de papier à découvert pour une somme supérieure à dix mille francs. »

— Comment, dix mille francs ? m’écriai-je, et si nous sommes obligés de tirer à cent mille ?

— Obligés par qui ? sourit l’aimable coopérant. — Et du doigt, je lui montrai le ciel, du coté de l’Olympe. — Je doute que les dieux s’abonnent, fut sa réponse. — Alors à quoi s’abonnent-ils ? — Et tirant une liste que René Delorme, secrétaire perpétuel et inamovible de La Vie Moderne, m’avait dressée et remise à la porte : « Messieurs, vous connaissez notre rédaction fixe, voici notre rédaction flottante. Côté des écrivains : Gustave Flaubert, Théodore de Banville, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Émile Zola, Léon Cladel, François Coppée, José-Maria de Heredia, Paul Arène, Ludovic Halévy, André Theuriel, Ernest d’Hervilly, Maurice Bouchor, Camille Lemonnier, René Maizeroy, Émile Pouvillon, Léon Valade, Gabriel Vicaire, Quatrelles, que dis-je ? Jules Vallès, et, s’il y a lieu, Victor Hugo.

— Il y a toujours lieu, releva Zizi, déjà administrateur dans l’âme.

Charles Gillot déclara la liste fort belle, mais il n’y voyait rien pour son idéal de réforme paniconographique qu’il avait impatient et multiple. « M. Charles-Fernand Gillot, disait l’acte, sera chargé de la gravure de tous les dessins reproductibles par les procédés qu’il exploite ou qu’il exploitera par la suite, et qui paraîtront dans le Journal. » — Et moi ? me demanda-t-il. — Je retournai le papyrus de René Delorme. — Cette fois, cher associé, ils sont à l’ordre alphabétique, par modestie.

Abbéma, Bastien-Lepage, Paul Baudry, Bonnât, Bonvin, G. Boulanger, Jules Breton, Ulysse Butin, Cazin, Clairin, Degas, Desboutin, Detaille, Paul Dubois, Duez, Falguière, Fantin-Latour, Frémiet, Gérôme, Henner, Jacquet, Kæmmerer, J.-P. Laurens, Madrazo, Meissonier, Manet, de Neuville, de Nittis, Puvis de Chavannes, Renoir, Rico, Vollon et Worms.

Il est assez rare peut-être qu’un programme de ce genre et même de tout autre genre, ait été rempli dans sa teneur entière et d’un bout à l’autre. Le nôtre le fut. On peut s’en assurer à loisir en feuilletant la collection de La Vie Moderne à la Bibliothèque Nationale. Tous ces maîtres du pinceau et de la plume y ont effectivement collaboré, et cela, pour l’amour de Dieu, en camarades, bien au delà de la période d’essai, jusqu’à mon départ ; et je ne me défends pas de quelque émoi rétrospectif, au bout de trente ans, quand j’y pense.

« Cinquièmement, M. Eugène-Édouard Mercier fournira le local nécessaire pour l’exploitation du journal. Ce local consistera en un magasin et dépendances et un entresol dont il est déjà locataire et qui font partie d’une maison située à Paris, boulevard des Italiens, no 7, et passage des Princes, no 4. Il sera seul responsable vis-à-vis du propriétaire et seul chargé du payement du loyer et des contributions. » Ce n’était rien moins qu’une somme de dix-huit mille francs donnée aux Muses pour un écriteau lumineux. À qui décerne-t-on le prix Montyon, la Légion d’honneur et une bonne stalle au paradis, si ce n’est au héros d’une telle munificence ?

Et enfin, voici le paragraphe que Zizi, le bohème joyeux devenu notable grave, eut à signer — et signa sans vertige :

« Sixièmement, M. Georges-Auguste Charpentier couvrira le journal de sa responsabilité d’éditeur. Il sera chargé de son administration, de sa comptabilité, de la publicité nécessaire pour le faire connaître, de son expédition et de tous les frais de poste, distribution et messageries. Il pourvoira à ces divers services, d’une part au moyen de son personnel ordinaire, payé par lui, et, d’autre part, au moyen d’un autre personnel spécial à l’administration du journal, comprenant le secrétariat de la rédaction, les garçons de bureau et de magasin, l’employé aux abonnements. » — Id est Antonin Capece Minutolo, duc de San Valentino, ainsi que je vous l’ai conté.

Je ne sais si cette charte extraordinaire, et le seul essai de mutuellisme qui, à ma connaissance, ait été tenté dans la partie, peut servir de modèle aux associations ouvrières et syndicats, où la Démocratie cherche sa cité future, et je n’en publie que ce qu’il faut pour prouver qu’elle eut bel et bien son notaire. N’en déplaise aux gens de peu de foi, cette Icarie fut légalisée et elle prospéra beaucoup plus longtemps que les trois mois de l’expérience coopérative. Le premier numéro de La Vie Moderne eut un succès immense et j’ose le dire, mérité. Sous sa couverture lavée par Joseph de Nittis, il contenait un dessin d’actualité de Daniel Vierge, un carton de Paul Baudry, une double page d’Ulysse Butin, notre premier exposant, des croquis de Meissonier, de Detaille, de Rochegrosse, de Forain, de Maurice Leloir, une étude de G. Boulanger, un fronton de Gustave Jacquet et une scène de rue par Adrien Marie. Et les articles en étaient signés : Théodore de Banville, Alphonse Daudet, Armand Silvestre, Ernest d’Hervilly et le fondateur, directeur et gérant.