Souvenirs d’un homme de lettres/VIII

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Marpon et Flammarion (p. 101-110).

LE NAUFRAGE


Champrosay, 25 mai 1871.

Et voici le jardin charmant
Parfumé de myrte et de rose…

… Hélas ! Cette année le jardin est toujours plein de roses, mais la maison est pleine de Prussiens. J’ai porté ma table au fond du jardin, et c’est là que j’écris, dans l’ombre fine et le parfum d’un grand genêt tout bourdonnant d’abeilles, qui m’empêche de voir les tricots de Poméranie pendus et séchant à mes pauvres persiennes grises.

Je m’étais pourtant bien juré de ne venir ici que longtemps après qu’ils seraient partis ; mais il fallait fuir l’horrible conscription Cluseret et je n’avais pas d’autre refuge… Et c’est ainsi, qu’à moi, comme à bien d’autres Parisiens, aucune des misères de ce triste temps n’aura été épargnée : angoisses du siège, guerre civile, émigration, et, pour nous achever, l’occupation étrangère. On a beau être philosophe, se mettre au-dessus, en dehors des choses, c’est une impression singulière, — après six heures de marche sur ces belles routes de France, toutes blanches de la poussière des bataillons prussiens, — d’arriver à sa porte et d’y trouver, sous les grappes pendantes des ébéniers et des acacias, un écriteau allemand en lettres gothiques :

5e compagnie

Boehm,
sergent-major

et trois hommes.

Ce M. Boehm est un grand garçon silencieux et bizarre, qui garde les volets de sa chambre toujours fermés, se couche et mange sans lumière. Avec cela, l’air trop à l’aise, le cigare aux dents et d’une exigence !… Il faut à sa seigneurie une pièce pour lui, une pour son secrétaire, une pour son domestique. Défense d’entrer par cette porte, de sortir par celle-là. Est-ce qu’il ne voulait pas nous empêcher d’aller dans le jardin ?… Enfin le maire est venu, le hauptmann s’en est mêlé, et nous voilà chez nous. Ce n’est pas gai chez nous, cette année. Quoi qu’on en ait, ce voisinage vous gêne, vous blesse. Cette paille qu’on hache autour de vous, dans votre maison, se mêle à ce que vous mangez, fane les arbres, brouille la page du livre, vous entre dans les yeux, vous donne envie de pleurer. L’enfant lui-même, sans qu’il s’en rende bien compte, est sous le coup de cette étrange oppression. Il joue tout doucement dans un coin du jardin, retient son rire, chante à mi-voix, et le matin, au lieu de ses réveils ébouriffés et pleins de vie, il se tient bien tranquille, les yeux grands ouverts derrière ses rideaux et demande tout bas de temps en temps :

« Est-ce que je peux me réveiller ? »

Encore si nous n’avions que les tristesses de l’occupation pour nous gâter notre printemps ; mais le plus dur, le plus cruel, c’est ce roulement de canons et de mitrailleuses qui nous arrive dès que le vent souffle de Paris, secouant l’horizon, déchirant sans pitié les matins de brume rose, bouleversant d’orages ces belles nuits de mai si claires, ces nuits de rossignols et de grillons.

Hier soir surtout, c’était terrible. Les coups se succédaient, furieux, désespérés, avec un perpétuel battement d’éclairs. J’avais ouvert ma fenêtre du côté de la Seine, et j’écoutais — le cœur serré — ces bruits sourds qui venaient jusqu’à moi, portés sur l’eau déserte et le silence… Par moments, il me semblait qu’il y avait là-bas, dans l’horizon, un grand navire en détresse, qui tirait son canon d’alarme avec furie, et je me rappelais qu’il y a dix ans, par une nuit semblable, j’étais sur la terrasse d’une hôtellerie de Bastia à écouter une canonnade funèbre que la haute mer nous envoyait ainsi, comme un cri perdu d’agonie et de colère. Cela dura toute la nuit ; puis, au matin, on trouvait sur la plage, dans une mêlée de mâts rompus et de voiles, des souliers à bouffettes claires, une batte d’arlequin et des tas de haillons pailletés d’or, enrubannés, tout ruisselants d’eau de mer, barbouillés de sang et de vase. C’était, comme je l’appris plus tard, ce qui restait du naufrage de la Louise, grand paquebot venant de Livourne à Bastia, avec une troupe de mimes italiens.

Pour qui sait ce qu’est la bataille de nuit avec la mer, la lutte à tâtons et stérile contre l’irrésistible force ; pour qui se représente bien les derniers moments d’un navire, le gouffre qui monte, la mort lente et sans grandeur, la mort mouillée ; pour qui connaît les rages, les espoirs fous suivis d’un abattement de brute, l’agonie ivre, le délire, les mains aveugles qui battent l’air, les doigts crispés s’accrochant à l’insaisissable, cette batte d’arlequin, au milieu d’épaves sanglantes, avait quelque chose de burlesque et de terrifiant. On se figurait la tempête tombant en coup de foudre pendant une représentation à bord, la salle de spectacle envahie par la mer, l’orchestre noyé, pupitres, violons, contre-basses roulant pêle-mêle, Colombine tordant ses bras nus, courant d’un bout de la scène à l’autre, morte d’épouvante et toujours rose sous son fard ; Pierrot, que la terreur n’a pu blêmir, grimpé sur un portant, regardant le flot monter, et dans ses gros yeux arrondis pour la farce, ayant déjà l’horrible vertige de la mort ; Isabelle empêtrée dans ses jupes de cérémonie, tout en larmes et coiffée de fleurs, ridicule par sa grâce même, roulant sur le pont comme un paquet, se cramponnant à tous les bancs, bégayant des prières enfantines ; Scaramouche, un tonnelet d’eau-de-vie entre ses jambes, riant d’un rire hébété et chantant à tue-tête, pendant qu’Arlequin, frappé de folie, continue à jouer la pièce gravement, se dandine, fait siffler sa batte, et que le vieux Cassandre, emporté par un coup de mer, s’en va là-bas, entre deux vagues, avec son habit de velours marron et sa bouche sans dents toute grande ouverte…

Eh bien, ce naufrage de saltimbanques, mascarade funèbre, parade in extremis, toutes ces convulsions, toutes ces grimaces ont passé devant moi hier soir à chaque secousse de la canonnade. Je sentais que la Commune, près de sombrer, tirait sa volée d’alarme. À chaque minute je voyais le flot monter, la brèche s’élargir, et, pendant ce temps-là, les hommes de l’Hôtel de ville, accrochés à leurs tréteaux, continuant à décréter, décréter, dans le fracas du vent et de la tempête ; puis un dernier coup de mer, et le grand navire, s’engloutissant avec ses drapeaux rouges, ses écharpes d’or, ses délégués en robes de juges, en habits de généraux, ses bataillons d’amazones guêtrées, empanachées, ses soldats du Cirque, affublés de képis espagnols, de toques garibaldiennes, ses lanciers polonais, ses turcos de fantaisie, ivres, furieux, chantant et tourbillonnant… Tout cela s’en allait pêle-mêle à la dérive, et de tant de bruit, de folies, de crimes, de pasquinades, même d’héroïsmes, il ne restait plus qu’une écharpe rouge, un képi à huit galons et une polonaise à brandebourgs, retrouvés un matin sur la rive, tout souillés de vase et de sang.