Souvenirs d’un homme de lettres/XIV

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Marpon et Flammarion (p. 165-168).

FÉLIX


Étrange figure que celle de ce Félix ! En écrivant son nom, il vient de m’apparaître, fat et balourd, l’œil arrondi, le front bas, carré, têtu, toujours plissé d’un effort de comprendre, le meilleur des hommes, mais d’une sottise, d’une vanité de coq d’Inde ! Il faut avoir travaillé avec lui à l’avant-scène pour s’imaginer cela. D’abord, sitôt après la lecture au foyer, Félix montait chez le directeur pour rendre le rôle que vous veniez de lui distribuer et qui ne lui convenait pas. Tous les autres lui semblaient bons dans l’ouvrage, excepté celui-là ! Il eût été bien empêché de dire pourquoi, par exemple. Non, c’était une manie, un besoin de se faire prier, d’amener les auteurs à son quatrième étage de la rue Geoffroy-Marie, dans ce petit intérieur de province, propret, douillet, minutieux, qu’on aurait pu prendre pour un appartement de chanoine ou d’archiprêtre, sans l’innombrable quantité de portraits, de médaillons, de photographies rappelant à l’artiste chacune de ses créations. Il fallait s’asseoir, accepter un petit verre de « quelque chose de doux » et tâcher de fléchir à force d’éloquence, de compliments, d’enguirlandements, cette exaspérante coquetterie. À cette première visite, Félix ne s’engageait pas, ne promettait rien. Il verrait, il réfléchirait. Quelquefois, quand le rôle lui faisait très envie, il vous disait d’un air détaché, indifférent : « Laissez-moi la pièce… Je vais lire encore. » Et Dieu sait ce qu’il y comprenait, le pauvre homme ! Huit jours, quinze jours, il gardait le manuscrit, ne parlait plus de rien ; dans le théâtre on chuchotait : « … Jouera… Jouera pas… » Puis, lorsque las d’attendre, de voir tout entravé par le caprice d’un seul, vous vous disposiez à envoyer le grand comédien au diable, il arrivait à la répétition, dispos, souriant, sachant déjà son rôle par cœur et faisant flamber les planches rien que de poser le pied dessus. Mais vous n’en aviez pas fini avec ses fantaisies, et jusqu’au jour de la représentation il fallait s’attendre à de terribles secouées. Ce jour-là, il est vrai, la verve incomparable de ce singulier artiste qui se transfigurait dans la lumière de la rampe, ses effets inconscients, toujours sûrs, toujours compris, son action irrésistible sur le public, vous payaient bien de toutes vos misères.