Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Étiquette et usages divers

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CHAPITRE VI

étiquette et usages divers

Les princes eux-mêmes ne doivent-ils pas être étonnés de suivre avec tant de ponctualité les ordres d’un être fantastique ?…
Mercier, Tableau de Paris.


C’était une étude pour celui qui arrivait à la cour, et n’y avait point été élevé, que de se mettre au fait des nombreuses lois de l’étiquette, cette espèce d’égide des souverains contre la familiarité et le mépris. Quoique ces usages, enfants des siècles, diminuassent tous les jours, ils étaient encore bien nombreux. Et s’il n’y avait plus que les anciens de la cour, le duc de Penthièvre, le prince de Soubise, le maréchal de Biron, qui saluassent encore le lit de parade du roi quand il n’était pas présent, les courtisans plus modernes reculaient toujours jusqu’à la muraille quand le roi s’avançait vers eux, et acculés contre le mur, ils piétinaient encore, dans l’espoir d’être assez heureux pour obtenir une parole du souverain. C’est qu’il fallait être très-familier avec le roi pour lui adresser la parole ; ce qu’on ne faisait jamais qu’à la troisième personne : « Le roi a-t-il fait une chasse heureuse ? Le roi n’est-il plus enrhumé ? » Le dernier maréchal de Duras est un de ceux que j’ai vus les plus libres avec le roi ; il l’était même plus que ceux qui avaient été élevés avec le monarque.

On ne doit pas s’attendre à ce que je fasse ici un cérémonial complet, en donnant le code du service de chaque officier ; ce serait un travail immense et fastidieux. Je rappellerai seulement quelques-uns des usages qui m’ont le plus frappé.

Il en est un dont j’ignore complètement l’origine. Il consistait à apporter, tous les soirs, sous le chevet du lit du roi, un petit paquet du linge nécessaire pour changer, attaché à une petite épée de deux pieds de long. Les cabinets où étaient déposées les hardes du roi étaient éloignées, à la vérité ; mais pourquoi ne pas avoir une certaine quantité de linge en réserve dans un coffre, comme le valet de chambre barbier avait, dans une malle de velours cramoisi, une certaine quantité de bonnets, de coiffes, etc. ? Pourquoi d’ailleurs cette épée, si courte qu’elle ne pouvait être d’aucune utilité ?

L’usage d’apporter, tous les soirs, dans la chambre du roi, un pain, deux bouteilles de vin et un flacon d’eau à la glace, se comprend plus facilement. Les offices se trouvaient, en effet, très-éloignés, et ces aliments, qui se nommaient des en cas, étaient tenus en réserve en cas que le prince éprouvât quelques besoins. On lit que Louis XIV, ayant su que ses valets de chambre refusaient de manger avec Molière, parce qu’il était comédien, se fit un jour, à son lever, apporter son en cas, où se trouvait un poulet, et en servit une portion à ce célèbre comique. L’empereur Buonaparte avait conservé cet usage ; car son valet de chambre, Constant, raconte dans ses Mémoires, son embarras pour dissimuler à Napoléon, qui, un jour, eut faim dans la nuit et demanda l’en cas, la gourmandise du mameluck Nistau, qui avait dévoré la moitié de la volaille à laquelle l’empereur ne touchait jamais.

Louis XVI n’y touchait point davantage. Lorsqu′il avait besoin de prendre quelque chose entre ses repas, les garçons du château avaient toujours en réserve des sirops, des confitures et autres aliments. Toutes ces liqueurs et ces aliments destinés aux princes étaient toujours essayés, c’est-à-dire goûtés par un officier du gobelet. Si c’était du liquide, il en buvait un peu ; si c’était de la viande, il trempait dans la sauce ou passait légèrement sur le morceau présenté une petite tranche de pain, afin de préserver le souverain du poison. Mais un roi destiné à périr ainsi n’en aurait point été préservé par toutes ces précautions.

Dans l’enceinte formée par la balustrade qui entourait le lit du roi, se trouvaient le fauteuil et quelques tabourets pour les valets de chambre de garde ; car on ne s’asseyait pas dans la chambre du roi. On s’y promenait encore moins. Et quand la mode eut amené, sous Louis XIV, l’invention des énormes perruques que l’on connaît, s’il était de bon ton de les ôter et de les peigner jusque dans l’antichambre du roi, on s’abstenait de le faire dans la chambre du lit, regardée comme la résidence du souverain. De même, pour y entrer ou en sortir, on n’ouvrait point la porte, mais on en demandait l’ouverture à l’huissier ; et au lieu de frapper à cette porte, on y grattait légèrement. Sortir le premier, était de la plus grande politesse, le dernier devant jouir plus longtemps de la vue du roi. On sortait toujours à reculons.

Je ne finirais pas, si je rapportais toutes les petites choses qu’il fallait savoir, non pour être un courtisan parfait, mais pour ne pas faire de gaucheries. Sans doute, dans les premiers temps de la monarchie, il existait d’autres usages qui nous feraient bien rire si on avait pris le soin de nous en conserver le souvenir. Peut-être ceux que nous observons aujourd’hui feront-ils aussi un jour le divertissement de nos arrière-neveux !…

On avait le tort alors, en France, d’éloigner de la cour tout ce qui paraissait militaire. Sauf les officiers des gardes, on n’y voyait jamais un uniforme, si ce n’est le jour de la revue des gardes françaises, dans la plaine des Sablons, et celui où un colonel prenait congé pour rejoindre son régiment ; alors, il paraissait avec son habit d’ordonnance.

Autrefois nos bons aïeux, moins douillets que nous, se contentaient d’un vaste foyer où toute la famille réunie se préservait des rigueurs de l’hiver. Le jour de Noël, personne ne manquait à l’office de la nuit ; et le feu restant abandonné pour plusieurs heures, on y déposait une bûche énorme, la souche de Noël, pour que toute la famille grelottante vint au retour de l’église, près d’un immense brasier, faire chaudement le joyeux réveillon. Cet ancien usage subsistait encore à la cour. Chaque cheminée, la veille de Noël, était chauffée par une grosse bûche, bien peinte, ornée de devises et de fleurs de lis, et qui rappelait les mœurs antiques.

C’est un des plus beaux attributs de la souveraineté que celui de donner la grâce aux criminels ; et l’usage voulait que cette grâce ne fût point refusée à ceux que le roi rencontrait sur sa route. J’en vis un jour un exemple. Louis XVI, revenant de la chasse, rencontra, sur le chemin de Saint-Cyr, un pauvre déserteur qu’on reconduisait à son régiment pour y subir sa punition. Le soldat, instruit ou non de ce que cette rencontre avait d’heureux pour lui, se jeta à genoux et, les bras tendus vers le roi, implora la clémence du souverain. Le monarque envoya sur-le-champ l’officier des gardes avec l’ordre de faire expédier les lettres de grâce. La gaieté du monarque pendant le reste de la journée montra avec quelle satisfaction son cœur avait exercé cette touchante prérogative de sa royauté. Mais, comme elle aurait pu devenir abusive, on avait soin de faire faire un détour à la chaîne des galériens qui passaient à Versailles pour rejoindre le bagne de Brest. On croyait, en France, que le cœur du roi ne pouvait voir le malheur sans commisération : c’était vrai ; mais il y avait à craindre que sa clémence ne devînt une calamité pour la société, et voilà pourquoi on lui en dérobait les occasions.

L’évêque diocésain avait seul le droit de paraître à la cour en soutane violette ; le curé et le confesseur en soutanes noires. Les prélats et les ecclésiastiques qui avaient des charges à la chapelle, les jours de grandes fêtes et quand le roi entendait la messe en bas, avaient leurs soutanes recouvertes d’un rochet ; le reste du temps, ils étaient en habit noir avec un petit manteau. La croix épiscopale désignait les évêques, comme la calotte et les bas rouges les cardinaux.

Jamais le roi ne montait sur son trône que dans les lits de justice et autres assemblées judiciaires ; mais il n’y prenait point les ornements de la royauté, qu’il ne portait qu’à son sacre. Dans les autres circonstances, il avait un habit et un manteau violets, garnis d’une large broderie, et, sur la tête, un chapeau à plumets.

Chaque maison de campagne où le roi faisait de petits voyages exigeait un habit particulier. Trianon voulait un habit rouge, brodé d’or ; Compiègne un habit vert ; Choisy un bleu. L’habit de chasse était gros-bleu, galonné en or ; et la disposition du galon indiquait le genre d’animal que l’on devait chasser. L’habit vert uni était pour la chasse au fusil, et tout ce qui accompagnait le roi était vêtu comme lui.

C’est assez m’étendre sur un sujet dont les détails pourraient devenir ennuyeux. Je remarquerai seulement que les femmes ont toujours été plus difficiles que les hommes sur l’étiquette, soit que leur existence, déjà remplie de tant de détails, ne leur parût pas encore assez gênée sans tous ces usages souvent bizarres, soit qu’elles aimassent d’instinct ces marques de respect. La reine, femme de Louis XIV, fut une des princesses qui contribuèrent le plus à les établir en France, en se montrant extrêmement jalouse des honneurs qu’on lui devait. Élevée en Espagne, cette fière princesse ne voulut jamais déroger un instant à la sévérité de l’étiquette espagnole.