Souvenirs d’un squatter français en Australie/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 3 (p. 81-96).
Première livraison

Vue de la rivière Glenelg, limite occidentale de la province de Victoria (Australie). — Dessin de Français d’après Mitchell.


SOUVENIRS D’UN SQUATTER FRANÇAIS EN AUSTRALIE

(COLONIE DE VICTORIA)
PAR M. H. DE CASTELLA.
1854 — 1859.


L’auteur. — Le pays et son histoire. — La fièvre de l’or.

M. de Castella, auteur du récit qu’on va lire, est né en Suisse, mais il est naturalisé Français. Vers la fin de 1848, il s’était engagé dans le 1er régiment de chasseurs à cheval, et, en 1853, il arrivait au grade de sous-lieutenant, lorsqu’une lettre d’un de ses frères, qui s’enrichissait en élevant du bétail en Australie, lui donna l’envie de renoncer aux épaulettes et d’aller aussi essayer de la vie du squatter[1].

« J’écrivis au général de Gourtigis, dit gaiement M. de Castella, pour lui demander son avis ; sa réponse fut telle que je l’espérais. C’était en bon style le refrain d’une chanson de troupe assez connu. Un soldat raconte à son camarade que le diable est venu lui offrir à choisir la gloire ou la fortune, et le camarade répond :

Prends toujours la fortune, mon cher,
Prends-toujours la fortune.

« J’achetai un remplaçant pour les deux années qui me restaient encore à faire, et le 13 décembre 1853, anniversaire de mon entrée au régiment, je donnai un dîner d’adieux à tous mes camarades.

« Nous portâmes force toasts ! On but pour moi aux vents, à l’océan que j’allais traverser, à l’Australie : Deo ignoto. Et moi, le cœur plus plein que mon verre, je bus à mes bons souvenirs, à notre bonne camaraderie ; à la France, à ce beau pays de la verve, de l’entrain et de l’amitié. »

Quelques jours après, M. de Castella s’embarquait.

On sait que l’Australie ou Nouvelle-Hollande, située au sud-est de la Chine et des archipels des Philippines et de la Sonde, est l’île la plus grande de l’Océanie. Son étendue, qui égale à peu près les quatre cinquièmes de l’Europe, l’avait fait appeler, à l’origine, continent austral ou du Sud. En jetant un regard sur la carte spéciale que nous avons publiée (tome II, page 187) on peut voir que la circonférence de l’Australie est connue, mais on n’a guère encore exploré que les deux cinquièmes de l’intérieur et exploité que le quart. C’est sur la côte orientale, découverte par Cook, que s’étend et prospère la vaste colonie anglaise, la Nouvelle-Galles du Sud, dont la capitale est Sydney. Nous n’aurons à nous occuper ici que de l’extrémité méridionale de l’île, de l’Australia felix, ou mieux de la colonie de Port-Philipp (province ide Victoria), riche en pâturages, en bétail, en or, en commerce, en industrie, et couvrant une superficie plus grande de dix milles carrés que l’Angleterre, le pays de Galles et l’Écosse réunis.

Le nom de Port-Philipp, qui rappelle le premier gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, fut donné au territoire que devait occuper la nouvelle colonie, par deux officiers de la marine anglaise, Murray et Flinders, lorsqu’ils abordèrent dans sa baie en 1802. Le capitaine français Baudin y était arrivé en même temps qu’eux et déjà il avait nommé « terre Napoléon » une grande partie de la côte. L’Angleterre, afin de prévenir toute colonisation française, se hâta d’annoncer l’intention de fonder à Port-Philipp un établissement pénitencier succursale de celui de Botany. L’essai ne fut pas heureux : il est remarquable qu’on ne sut pas d’abord même découvrir une rivière sur cette « terre promise, » et qu’on l’abandonna en la déclarant inhabitable. Cependant la terre de Van-Diémen ou Tasmanie, île qui n’est séparée de Port-Philipp que par le détroit de Bass, s’étant peuplée peu à peu de colons entreprenants, un voisinage si actif ne pouvait manquer de conduire à de plus heureuses explorations du rivage australien. L’honneur d’avoir fondé la colonie de Port-Philipp revient en effet principalement à deux colons de la terre de Van-Diémen, Batman et Fawkner. Batman entra dans la rivière Veirabee et, le 6 juin 1835, acheta aux indigènes une surface d’environ cent mille arpents pour un tribut annuel de cinquante couvertures, cinquante couteaux, cinquante tomahawks (hachettes), cinquante paires de ciseaux, cinquante miroirs, vingt paires de pantalons et deux tonnes de farine : enhardi par ce premier succès, il étendit bientôt son acquisition à cinq cent mille arpents. De son côté, John Fawkner, pénétrant au delà, s’établit au bord de la rivière Yarra, à huit milles environ de son embouchure.

« La Yarra, dit M. de Castella, offre une entrée facile aux navires, et forme un bassin de sept milles de longueur à travers une plaine unie et sablonneuse. À l’extrémité intérieure de ce bassin le terrain change, et les bords à pic de la rivière, élevés, mais de quelques pieds seulement, forment comme des docks naturels aux pieds de vertes collines prêtes à recevoir une ville nouvelle. Là aussi, la Yarra élève son lit, et ses eaux sont préservées de l’invasion de l’eau salée.

« C’est sur ces collines que se trouve aujourd’hui l’immense ville de Melbourne avec ses rues somptueuses, ses édifices, ses églises, ses chemins de fer et ses cent vingt mille habitants.

« L’histoire de la colonie de Port-Philipp, pressée dans le court espace de vingt-cinq ans, offre d’utiles enseignements : d’abord, inutiles tentatives du gouvernement anglais pour y fonder une colonie ; puis, par l’initiative de quelques hommes entreprenants, établissement premier d’une grande industrie (celle des laines) en rapport avec la nature du sol — ce fut là le premier travail de colonisation ; les villes naquirent après, bientôt grandes et populeuses, à mesure qu’elles devenaient un entrepôt important pour envoyer à d’autres contrées les produits de l’intérieur ; à mesure aussi que les producteurs devenant plus riches, demandaient au vieux monde son luxe et ses superfluités. Ce fut dans ces villes que s’établirent les industries secondaires, d’autant plus multipliées que les richesses et les besoins du pays augmentaient ; et ces villes à leur tour firent naître une population de fermiers agriculteurs, qui s’établirent tout autour d’elles et y trouvèrent des débouchés pour leurs denrées. »

Il faut dire toutefois que la colonie de Port-Philipp n’a pas fait de si admirables progrès en un demi-siècle, sans avoir eu quelques crises à subir. Les rapides succès des premiers propriétaires éleveurs de bétail ou squatters avaient fait monter à l’excès, il y a une vingtaine d’années, les prix des stations (établissements destinés à élever et nourrir de grands troupeaux). En 1859 on vendait une station au prix de trois livres sterling (soixante-quinze francs) par tête de mouton, et au prix de douze à quinze livres (trois cents à trois cent soixante quinze francs) par tête de gros bétail. Il en devait résulter nécessairement une dangereuse réaction : en 1842 on vit tout à coup descendre le mouton au prix de deux francs et le bœuf à quinze francs ; toutes les autres marchandises baissèrent dans la même proportion. Les colons apprirent ainsi à leurs dépens que pour s’assurer une prospérité durable, on doit la fonder sur des bases plus réelles, et plus solides que le jeu des spéculations.

La découverte des mines d’or de Bathurst près de Sydney faillit être plus fatale encore à la colonie de Port-Philipp. Les ouvriers, les bergers, les laboureurs quittèrent subitement leurs travaux pour se précipiter vers cette source merveilleuse de richesse où, disait-on, il ne fallait que se baisser et puiser. Par bonheur, on ne tarda pas à découvrir dans le territoire même de Port-Philipp des mines d’or beaucoup plus abondantes.

« C’était au mont Alexandre, à quatre-vingts milles de Melbourne, et trois semaines étaient à peine écoulées que dix mille individus y travaillaient déjà. Quantité de mineurs firent fortune en peu de jours ; aussi, quiconque avait perdu son argent ou n’en avait jamais eu, partait pour les mines. Deux frères, nommés Cavenagh, réalisèrent en deux semaines la somme de trois mille six cents livres sterling, soit quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, dont ils trouvèrent plus de la moitié en une demi-heure sous la forme de nuggets de la grosseur d’œufs de pigeon. Trois autres individus trouvèrent douze cents livres sterling un matin avant leur déjeuner… À Melbourne, les boutiques se fermèrent, les boutiquiers chargèrent leurs marchandises sur des chariots et prenant le fouet en main, ils se dirigèrent vers les placers. Partout où la main de l’homme était nécessaire, dans les moulins, les boucheries, les tanneries, l’ouvrage cessa faute d’ouvriers. La fièvre de l’or avait tout envahi.

« Bientôt d’autres mines devinrent célèbres : Balarath, Bendigo, Mac Ivor-les-Ovens. Tout fut sens dessus dessous dans la colonie, l’imprévu était à l’ordre du jour. On crut un instant que ce serait la ruine de quelques-uns, mais ce fut la fortune de tous. Le gouvernement était déjà assez fort pour pouvoir supporter une perturbation pareille ; et, grâce à ses soins, grâce aussi à l’esprit d’organisation des Anglais, à leur respect de la loi, l’or ne produisit pas en Australie les désordres qu’il avait causés en Californie. Une administration à part fut établie pour les mines, des commissaires furent nommés pour répartir le terrain entre les mineurs, des juges pour prononcer sur leurs querelles. Des pelotons de troupes de la reine furent envoyés, une gendarmerie spéciale, organisée pour la sûreté des individus, des escortes pour les convois d’or.

« Rien n’était plus curieux que la route des mines pendant les premiers temps qui suivirent la découverte de l’or. Tous portaient alors sur leurs physionomies la joie de la découverte, la confiance sans bornes dans la fortune ; et l’or se jetait par poignées, nul ne comptant celui du présent tant chacun en rêvait dans l’avenir. De Melbourne au mont Alexandre, ce n’était qu’une longue caravane de chars traînés par des bœufs ou par des chevaux, de cavaliers et de piétons. La saison était si belle ! Point de pluies, et, par conséquent, toute cette cohue d’allants et de venants, cohue d’hommes, de chevaux et de chariots, pouvaient traverser la plaine libre, sans autre inconvénient que le nuage permanent de poussière qui marquait la route à travers l’immense solitude. Le soir, comme les hôtelleries n’avaient pu être improvisées en assez grand nombre, ceux qui voyageaient de compagnie s’arrêtaient à quelque distance de la route, allumaient leurs feux et s’endormaient tranquilles ; l’un d’eux veillant à la garde des chevaux ou des bœufs.

« Dans les auberges, tous ces gens qui revenaient des mines et qui, peut-être jusque-là, n’avaient jamais eu une livre dans leur poche, entraient avec l’aplomb que donne un gousset bien garni. Ils se commandaient le meilleur dîner, le champagne coulait à flots, et quand ils sortaient ils jétaient des nuggets d’or aux musiciens improvisés qui jouaient devant la porte le God save the king ou quelque merry gig d’Écosse ou d’Irlande.

« Aujourd’hui, cette physionomie est bien changée ; les illusions ont disparu. Le mineur heureux met son argent à la banque, aux placers mêmes ; il prend son reçu et revient à Melbourne, assis dans la voiture publique, tandis que le mineur malheureux revient tristement à pied, sa couverture de laine roulée autour des reins. Plus d’émotions, plus de chants, plus de musiciens ambulants. Les auberges sont construites, la route est en partie macadamisée, et là où elle ne l’est pas encore[2], resserrée entre les clôtures des terres cultivées, elle présente une fondrière ou les voitures restent embourbées pendant des jours entiers. Le travail de l’or est actuellement une industrie comme une autre ; pour un travail plus pénible vous avez un salaire plus élevé, voilà toute la différence. Aussi, vous n’entendez plus parler en Europe de ces Eldorados modernes, et sans les galions, dont l’arrivée ou le retard fait la hausse ou la baisse à la bourse de Londres, vous croiriez peut-être qu’il n’y a plus ni mines ni mineurs. »

En somme, on voit qu’à travers quelques périls la colonie de Port-Philipp n’a point cessé de grandir en prospérité. Ses champs et ses prairies ne sont pas aujourd’hui moins riches, ses troupeaux moins nombreux, parce qu’on exploite régulièrement des mines d’or dans leur voisinage. La vie pastorale continue à offrir, en Australie, aux émigrants intelligents et laborieux de toutes les nations, des chances de bonheur et de fortune, comme va le prouver l’histoire de notre compatriote, M. de Castella.

Terminons cet avant-propos en rappelant que, depuis le 15 juillet 1851, le district de Port-Philipp (qui auparavant était une dépendance de la Nouvelle-Galles du Sud) est devenu un État indépendant sous le nom de province de Victoria.


L’auteur s’embarque sur le Marlborough.

Parmi les nombreux navires à voiles et à vapeur qui font le service entre l’Angleterre et l’Australie, ceux de Londres surtout ont été jusqu’ici préférés par les émigrants aisés, particulièrement ceux de Green. Cette compagnie possède environ quarante navires de mille quatorze cents tonneaux.

Je pris mon passage sur le Marlborough, magnifique vaisseau-frégate de douze cents tonneaux. Nous étions trente-deux passagers de première classe, quinze de deuxième et soixante-huit de troisième classe. Les cabines de première sont de neuf pieds carrés. Celles du Marlborough étant construites dans le pont de batterie, chacune d’elles avait une fenêtre large d’environ trois pieds sur deux de hauteur.

Quand vous arrêtez votre passage, on vous remet la cabine nue et entièrement peinte à neuf ; à vous de vous meubler comme vous l’entendez. Si vous prenez une cabine entière, le prix variera de cent à cent vingt livres sterling, selon que vous serez plus ou moins éloigné de la poupe. Si vous prenez une demi-cabine, il sera de soixante à quatre-vingts livres. Les cabines de poupe sont d’un prix très-élevé ; comme elles sont très-grandes, elles sont ordinairement prises par des familles. Là vous avez trois fenêtres, une petite salle de bain pour vous seul, et de la place pour bien des meubles.

La table est aussi bonne que possible pour les passagers de cabines. Nous avions à bord, en partant, cent quarante moutons, quarante porcs, et au moins deux cent cinquante volailles. Nous ne risquions donc pas de manquer de viande fraiche. L’ordre le plus parfait règne sur ces navires, malgré tout ce qu’on a écrit sur les vaisseaux d’émigrants. Pour mon compte, je puis assurer que pendant mes deux traversées (ayant passé en mer cent soixante-quatorze jours), je n’ai pas vu un seul cas d’ivresse. Du reste, pour vous donner une idée de la discipline observée sur le Marlborough,’qu’il me suffise de vous dire qu’il n’était pas permis de fumer aux premières, même sur le pont, que balayait le grand vent de l’océan.

Vous voyez que la vie matérielle est très-supportable. Quant à la vie intellectuelle, elle sera pour chacun selon son goût et dépendra beaucoup de la société du navire.

Notre société, à bord du Marlborough, était agréablement composée ; je comptais trois de mes compatriotes parmi les passagers de première classe. Pendant le jour, nous jouions au palet pour nous exercer ; le soir, on formait des tables de whist. J’apprenais l’anglais avec un aimable lieutenant de la marine royale, malade de la poitrine, et que les médecins avaient envoyé passer un ou deux ans sous le doux et salubre climat d’Australie. Nous avions à bord un amateur de musique (possesseur d’une basse), qui nous faisait apprendre des chœurs que nous chantions le soir sur le pont… Bref, le temps se passait fort agréablement.

Australie du Sud. — Le port de Melbourne, dans la province de Victoria. — Dessin de E. de Bérard d’après une photographie.


Arrivée du Marlborough à Melbourne.

Peu de passagers dormirent à bord du Marlborough, pendant la nuit qui s’écoula entre le soixante-dix-huitième et le soixante-dix-neuvième jour de notre traversée. Depuis deux jours on n’avait pas pu prendre d’observations, car le temps était mauvais et le ciel chargé d’épais nuages ; cependant, nous savions que nous étions prèsde terre et que nous devions être à peu de distance de l’entrée de la baie, terme de notre long voyage.

À trois heures du matin, tout le monde était sur le pont. Le vent était favorable, mais très-fort, et toutes nos voiles étaient carguées, excepté la grande voile et celle de misaine. Quand le jour parut, nous pûmes découvrir environ à dix milles en avant, et sur notre droite, la côte d’Australie, nue et déchirée comme toutes les côtes qui sont battues par les grandes vagues.

Quand, après une traversée de soixante-dix-neuf jours, on aperçoit des arbres et des prairies, la joie que l’on éprouve ressemble assez à celle de l’aveugle qui vient d’être heureusement opéré. Aussi, nous ne pouvions nous lasser de considérer les rivages de Victoria éclairés par le soleil qui, pour saluer notre arrivée, commençait à percer les nuages. La baie de Port-Philipp varie de quinze à soixante milles de largeur, sa profondeur est de quarante milles ; nous longions une côte boisée qui me rappelait les montagnes de Provence, couvertes d’oliviers et de chênes verts. C’étaient les mêmes teintes, la même monotonie où l’œil se repose sur des couleurs si douces et si faciles à saisir qu’elles semblent faites pour le peintre. Ces collines boisées arrivaient jusqu’à la mer, dont elles étaient séparées par une blanche ligne de sable. Pendant qu’à l’aide de nos lunettes d’approche nous cherchions à découvrir des habitations dans les espaces nus qui entrecoupaient ces parties boisées, nous vîmes sortir du taillis un troupeau de chevaux qui galopaient le long de la plage, poursuivis par quelques cavaliers. Cette plage était à deux milles de nous seulement, et mes yeux ravis suivaient le mouvement léger et cadencé de cette course si pleine d’intérêt, particulièrement pour moi qui venais dans la colonie pour me consacrer à l’élevage des troupeaux.

Nous jetâmes l’ancre dans l’après-midi. Des employés de la douane et des inspecteurs de santé arrivèrent, mais si tard, que ceux de nous qui en étaient à leur premier voyage ne pouvaient plus songer à descendre à terre ; aussi, je me résignai à passer cette nuit à bord.

Depuis la découverte des mines d’or, il était difficile aux capitaines de vaisseaux de conserver leurs équipages. Plusieurs ancraient, à dessein, très-loin dans la baie, afin que leurs hommes fussent à une trop grande distance de terre pour pouvoir gagner le rivage à la nage, et, malgré toutes les précautions, souvent les navires se trouvaient dans l’impossibilité de repartir à leur gré, faute de matelots. M. Young, notre capitaine, réunit en cercle tout son monde autour de lui :

« Mes amis, dit-il à ses hommes, au lieu de vous défendre d’aller à terre et de vous obliger par là à devenir des déserteurs, je donne, dès demain, congé à tous ceux qui voudront me quitter. Allez aux mines, allez voir si ceux qui sont habitués à respirer le grand air de la mer peuvent échanger cette belle vie contre celle des chercheurs d’or. Dans six semaines, le Marlborough repartira pour l’Angleterre, ceux qui reviendront dans un mois recevront leur solde pour tout le temps de leur absence, comme s’ils eussent été présents à bord. »

Ce fut un hourra général pour le capitaine qui était un parfait gentleman et auquel nous avions voté, nous autres passagers, une coupe de vermeil en reconnaissance de ses bons soins pendant notre traversée.

Le lendemain matin, un petit bateau à vapeur vint prendre les passagers pour les transporter à terre, et vers les neuf heures j’arrivai au club des squatters, ou je savais que je trouverais mon frère, s’il était à Melbourne. Je n’essayerai pas de vous dire ma surprise à la vue de cette ville ; je fus étonné comme tous les nouveaux arrivants qui s’attendent à trouver un grand village mal bâti, et qui ne peuvent en croire leurs yeux quand ils aperçoivent ces larges rues tirées au cordeau, et ces beaux édifices où ils peuvent lire en grands caractères : École normale. — Institution polytechnique. — Théâtre. — Assemblée législative. — Université, etc., etc. Quand j’arrivai au club, le portier me fit entrer dans le salon d’attente, et deux minutes après, mon frère et moi nous étions dans les bras l’un de l’autre.

Vue de Melbourne, capitale de la province de Victoria. — Dessin de Lancelot d’après une photographie.


Départ pour la station d’Yéring.

Dès le lendemain de mon arrivée en Australie, mon frère ayant emprunté pour moi le cheval d’un de nos amis, M. A. Rischoff, alors consul suisse à Melbourne, nous nous mîmes en route pour la station.

Yéring, c’est le nom de la station de mon frère, est situé sur les bords de la Yarra, à trente-cinq milles de Melbourne ; c’était donc, au moins pour un nouvel arrivant, une longue course que nous avions à faire. Nous voyageâmes pendant une heure entre les barrières qui servent de clôture aux terrains vendus aux environs de la ville, et, après avoir fait environ sept milles de chemin, nous entrâmes dans le bush[3], qui commençait ou finissait alors la culture. À cette époque (1854), celle-ci ne s’étendait pas bien loin dans la direction que nous suivions ; aujourd’hui elle a tout envahi. Là, notre route n’était plus qu’une trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à nu par le passage des chevaux et du bétail et par les sillons des roues.

Les forêts de Victoria ont en général un caractère particulier bien différent de celui qu’elles devaient avoir il y a vingt-cinq ans. Trois causes contribuent à les faire ressembler aujourd’hui plutôt à un parc qu’à des forêts vierges. D’abord ces immenses incendies qui passent sur toute la contrée et que les squatters allument pour renouveler leurs herbes et pour faire disparaître au loin les broussailles ; puis la destruction des jeunes pousses d’arbres par le bétail ; et enfin la troisième cause, plus particulièrement vraie pour les contrées traversées par des routes, les feux allumés chaque soir par les voyageurs ou charretiers qui campent dans le bush, rassemblant, pour faire leur cuisine ou chasser pendant la nuit les moustiques et le froid, toutes les branches sèches qui se trouvent à leur portée. Aussi les arbres sont-ils généralement espacés, et comme leurs troncs droits et élevés ne portent des branches qu’à dix ou douze pieds de hauteur, vous pouvez presque partout galoper dans les forêts. Vous le pouvez surtout partout où le terrain est de bonne qualité, parce que le bétail le fréquentant de préférence, les broussailles ont entièrement disparu.

Toutes les plantes et tous les arbres d’Australie sont à feuilles persistantes ; mais à part deux ou trois espèces qui ont un feuillage riche et touffu, les arbres donnent en général peu d’ombrage. La plupart portent des feuilles longues et effilées qui tombent comme les feuilles du saule et pendent par touffes à de grandes brandes magnifiques et de vigoureuse élégance. Bien des parties de forêts m’ont rappelé les dessins de M. Aligny. Quant à la couleur, elle dépend de la saison, du sol et aussi de l’âge des arbres. Vous ne trouvez jamais en Australie les riches teintes d’automne que nous admirons en Europe. Les dessous varient, l’herbe jaunit : les arbres changent peu. Aussi les couleurs étant toujours, si je puis m’exprimer ainsi, de plusieurs tons plus bas que les nôtres, elles sont plus faciles à saisir, Les oppositions y sont cependant franches et tranchées ; souvent il faudrait peindre un jeune gommier avec du vert malachite pur, et tout à côté, le mimosa au feuillage dentelé avec du vert émeraude. Représentez-vous derrière les arbres le ciel bleu de l’Italie, au-dessous les terrains d’or des pays chauds parsemés d’herbes jaunes et brillantes que la rosée a fait renaître après le feu, chauffez toutes ces couleurs différentes, mais où les teintes tendres dominent, avec le merveilleux effet du soleil du midi sur le paysage, et vous aurez une idée de mon admiration à chaque pas que nous faisions en avant.

Il y avait bien quatre heures que nous chevauchions, interrompant quelquefois nos longs temps de galop pour marcher au pas, lorsque nous arrivâmes à la colline élevée d’où cinq ans auparavant mon frère avait découvert pour la première fois sa station, et d’où il me la montrait à son tour.

Yéring est situé dans une des plus belles contrées de toute la province de Victoria. De l’endroit ou nous étions, nous avions à nos pieds une petite plaine marécageuse ; elle était traversée par un ruisseau dont une clairière au milieu de grands arbres signalait le cours et qui allait se perdre dans une plaine beaucoup plus vaste. Cette plaine s’étendait au loin vers la gauche, bordée elle-même par la Yarra, et les collines boisées s’abaissaient de tous côtés. Derrière ces collines se détachait, plus haute et plus vigoureuse, la chaîne ondulée des Alpes australiennes. Ce fut sur une de ces collines, au bord de la grande plaine et tout près de la grande rivière, que mon frère me montra, à plus de deux lieues en avant de nous, l’emplacement de son habitation, tandis que nous pouvions voir, à cinq cents pas seulement de distance, sur le ruisseau qui formait sa limite, le pont qui marquait l’entrée de son domaine..

Vue de la vallée de la Yarra. — Dessin de Français d’après une photographie.

Pour gagner ce pont, il nous fallut faire entrer nos chevaux jusqu’aux genoux dans l’eau qui couvrait la plaine sous les hautes herbes, et je fus enchanté de cette route primitive qui ressemblait si peu à tout ce que j’avais vu jusque-là. Un peu après notre entrée sur les terres de la station, nous rencontrâmes l’intendant, qui faisait sa tournée d’inspection. Paul l’envoya annoncer notre venue, et de loin déjà, comme la nuit commençait à tomber, nous vîmes le cottage éclairé par deux lampes chinoises suspendues sous la verandah[4] que maître Typoon, un domestique chinois de mon frère, avait illuminée en mon honneur. Bientôt j’eus le plaisir de voir mon arrivée saluée par tous les habitants d’Yéring.

Le personnel de la station se composait à cette époque de onze Suisses, cinq Anglais, deux Chinois et un noir. Il était divisé en deux ménages ; le premier était celui de mon frère, qui avait avec lui son intendant et deux amis et compatriotes, dont l’un, M. Guillaume de Pury, arrivé depuis quelque temps dans la colonie, attendait une bonne occasion pour acheter lui-même une station.

Le Chinois Typoon (Typoun) était le valet de chambre et le cuisinier de ce ménage ; il avait été dressé dans l’art culinaire par un Français nommé Gouget (se disant ex-cuisinier de Mgr l’archevêque de Lyon), que mon frère avait eu pendant un an chez lui, et qui, ne pouvant s’entendre avec le Chinois, l’avait instruit à force de taloches.

L’autre ménage était celui des domestiques ; il était tenu par la femme du vigneron Deschamps, la seule femme qu’il y eût à la station. On parlait à Yéring un langage curieux, un mélange d’anglais, de français, de chinois et de mots de hasard, qui aurait fait faire des découvertes à un chercheur d’étymologies.

Je ne restai pas longtemps debout après notre souper ; j’étais fatigué de ma course, et j’allai prendre possession de la chambre que mon frère m’avait fait préparer. Une porte de cette chambre s’ouvrait sur le salon du cottage ; l’autre s’ouvrant sur la vérandah, donnait sur le jardin et permettait de découvrir tout en face la plaine, la rivière et les montagnes.


Yéring.

On a le sommeil léger lorsqu’on dort pour la première fois dans une maison où l’on est arrivé de nuit et qu’on se réjouit de la voir au grand jour. Aussi je fus éveillé dès l’aube par le rire saccadé des Laughing Jaccasses (oiseaux rieurs), et par les notes graves et pleines des pies perchées sur les arbres rapprochés des habitations. Déjà le soleil entrait dans ma chambre et je sautai hors de mon lit pour ouvrir la porte de la vérandah.

Nous étions aux premiers jours d’avril (l’automne chez nos antipodes). La maison de mon frère était située à l’extrémité de la colline la plus avancée, au centre d’un grand circuit formé par la Yarra, et j’avais à mes pieds, entre la colline et la rivière, la plaine dont je vous ai parlé d’au moins deux lieues d’étendue. Cette plaine souvent inondée l’hiver, n’était couverte que de longues herbes parmi lesquelles j’apercevais des troupeaux de bœufs et de chevaux, et çà et là une lagune qui brillait au soleil comme une tache d’argent, ou bien une touffe d’arbres verts sur, une légère éminence de terre. Au milieu de la plaine le cours de la rivière était marqué par une haute bordure de gommiers et de mimosas. D’autres collines semblables à celle sur laquelle je me trouvais, s’abaissaient échelonnées les unes derrière les autres. La même disposition se retrouvait de l’autre côté de la rivière, même plaine, mêmes collines, et comme je l’ai déjà dit, les Alpes australiennes, hautes de quatre mille pieds, bornaient l’horizon derrière ces collines.

Pendant que j’admirais ce passage si nouveau pour moi, un léger brouillard d’automne glissait, lentement chassé par la brise du matin, et le silence n’était interrompu que par les cris des oiseaux rieurs et des kakatoës qui se répondaient d’un arbre à l’autre, ou par ceux des canards sauvages qui s’abattaient dans les lagunes. Que de grandeur dans ce silence ! il faut avoir vu des pays primitifs pour le comprendre. Car si vous regardez une contrée peuplée de villes et de villages, lors même que vous êtes assez loin pour qu’il ne vous arrive aucun bruit, le silence ne peut être dans votre pensée, puisque le tableau que vous avez sous les yeux vous représente malgré vous l’agitation des hommes.

Le katatoës sanguinea. — Dessin de Rouyer d’après nature.

Bientôt mon frère arriva pour s’enquérir de moi et me donner sur toutes choses les explications que je pouvais désirer.

La station d’Yéring comprend environ vingt-cinq mille arpents anglais (10 000 hectares). Elle est bornée au nord par la Yarra, à l’est et au sud par une suite de montagnes qui produisent peu d’herbes, et à l’ouest par le ruisseau que nous avons traversé en venant de Melbourne. Nous la divisons en deux parties distinctes, le run, que nous appelons aussi le bush, composé de tout l’ensemble de nos pâturages, et le clos, qui comprend près de deux mille arpents et qui est fermé d’un côté par la rivière et de l’autre par une forte barrière. Nos habitations, nos jardins sont enclavés dans ce clos. Nous y tenons enfermés les chevaux de service, ceux que nous faisons dresser, les bœufs de travail, les vaches laitières, en un mot tous les animaux que nous voulons avoir sous la main. Tout un système de carrés de différentes dimensions formés par de hautes clôtures, sert à faire passer le bétail du bush dans le clos, et du clos dans le bush. Notre bétail, toujours en liberté, reste à l’état demi-sauvage. Nous le chassons par troupeaux dans ces carrés, et là, en le faisant passer successivement de l’un dans l’autre, nous séparons d’avec les autres les bêtes que nous voulons prendre.

Station d’Yéring. — Dessin de Karl Girardet d’après une photographie.

C’est la qualité des herbes qui détermine l’emploi principal d’une station. Si les terres sont bonnes et les herbes abondantes, on y établira une station pour engraisser le bétail ; une station où les herbes sont de qualité inférieure sera destinée à l’élève du bétail ; et enfin une station où le terrain sablonneux produit une herbe courte et fine, recevra exclusivement des moutons.

De ces trois catégories, la première est la plus productive. Yéring, par sa position au bord d’une rivière et au pied des montagnes d’où descendent plusieurs petits ruisseaux, fait partie de cette catégorie. Chaque vallée, chaque colline un peu considérable, porte un nom que nous lui avons donné. Notre occupation de tous les jours est d’aller chevauchant de droite et de gauche pour voir ce qui se passe, et comme les troupeaux se groupent entre eux par petits mobs (groupes) de quinze à cinquante têtes et restent habituellement sur la portion de terrain qu’on leur a fait adopter, nous appelons ces mobs du nom du terrain qu’ils occupent et nous reconnaissons pour ainsi dire chacune des bêtes qui les composent.

Nous n’élevons pas chez nous, nous achetons des éleveurs de l’intérieur, par troupeaux de deux cents, de quatre cents et même de mille têtes, du bétail maigre âgé déjà de quatre à cinq ans. L’acclimatation de ce bétail est une opération importante ; car de même que les petits mobs retournent toujours à leurs pâturages habituels lorsqu’ils en ont été dérangés, de même aussi, laissés libres, ces grands troupeaux amenés de cent et de deux cents lieues de distance, retourneraient à la station d’où ils viennent, prenant par instinct la ligne la plus droite à travers les forêts, et traversant les rivières à la nage.

Pour habituer le nouveau bétail à nos pâturages, nous le faisons conduire chaque matin par des hommes à cheval sur la partie de notre run qui est la moins occupée : Ces hommes le surveillent pendant toute la journée et le ramènent le soir dans les enclos. Peu à peu ces animaux oublient leur ancienne station, et les hommes qui les gardent n’ont plus à s’inquiéter que de quelques bêtes qu’ils connaissent, et qui ont constamment la tête tournée dans la direction de leur ancienne contrée. Ce sont les plus maigres ; atteintes de nostalgie, elles ne mangent pas, et comme ce sont elles qui prennent toujours la tête et entraînent les autres, tant que leurs surveillants les voient, ils sont sûrs que le troupeau est au complet. Si celles-là manquent à l’appel, ils montent à cheval et les ont bientôt atteintes et ramenées. Pendant le premier mois, on garde strictement rassemblé tout le troupeau. On le laisse s’écarter peu à peu, à mesure qu’il commence à s’acclimater, et on laisse les groupes se former librement, mais toutefois, on a soin de les forcer à s’espacer de manière que tout le run soit à peu près également occupé. Après le premier mois, il ne faut pas plus de deux hommes pour surveiller cinq cents têtes. Il suffit, lorsque le bétail est laissé jour et nuit au pâturage, de faire chaque matin la tournée d’inspection de chaque mob particulier et, au bout de trois ou quatre mois, tout le troupeau a oublié son ancienne station. On aurait alors autant de peine pour lui faire quitter le nouveau run qu’on en a eu pour l’y habituer.

Nos habitations étaient toutes en bois à l’époque ou j’arrivai chez mon frère. Celle des maîtres était une petite maison importée d’Angleterre et composée de sept pièces. Yéring étant une des plus anciennes stations de la province, j’y trouvai un jardin planté d’arbres fruitiers en plein rapport ; l’oranger et le grenadier à côté des pommiers et des poiriers ; une vigne d’un arpent dont on venait de terminer la vendange.


Fleurs, perroquets et canards sauvages.

On a écrit de l’Australie que tout y est au rebours de l’Europe… Les arbres y perdent leur écorce et non leurs feuilles, a-t-on dit bien sérieusement ; les cerises y croissent le noyau en dehors ; les fleurs y sont sans parfum et les oiseaux sans voix. Aucune de ces assertions n’est exacte : on en peut dire autant de beaucoup d’autres. Les feuilles des arbres tombent comme celles de l’olivier, alors qu’elles sont remplacées déjà ; le gommier change son écorce de la même façon que chez nous le platane ; quelque mauvais plaisant a donné le nom de cerise[5] aux baies d’un arbre indigène ; ce nom est resté, et des hommes graves ont cru la chose sur parole et l’ont répétée. S’il y a en Australie des fleurs sans odeur, on en rencontre aussi dans tous les pays ; et certes en Australie, quand le vent vous arrive au printemps passant sur les mimosas qui bordent les rivières, il est aussi chargé de parfums qu’en Europe lorsqu’il sort d’une forêt de lilas.

Feuillage et cône du Banksia latifolia. — Dessin de Rouyer.

On a aussi calomnié les oiseaux quand on a dit qu’ils étaient sans voix. Là point de chanteur comme le rossignol ou la fauvette, c’est vrai ; mais chaque oiseau a son cri particulier ; dans quelques espèces ce cri est charmant, et ils sont si nombreux sur les arbres, ils se poursuivent si bruyamment, parés de leurs plumes rouges, vertes et jaunes, que le premier soin de tout nouveau débarqué est de faire, pour les mieux voir, la chasse aux habitants ailés du bush. Je fis comme tout le monde, je pris un fusil, de la poudre et du plomb et j’allai seul sur les collines tuer des perroquets.

Hélas ! il n’y a pas grand mérite à abattre ces pauvres oiseaux si peu sauvages : j’en remplis mes poches, de petits et de gros, m’extasiant à chaque nouvelle espèce. Au bout d’une heure de carnage, j’étais entouré de veuves et d’orphelins, d’amis qui me redemandaient leurs amis, répétant leurs cris sur un ton plaintif. Tournés vers moi, ils me suivaient d’arbre en arbre à une petite distance, s’éloignant quand je me rapprochais, déjà rendus prudents par le malheur des autres. Le remords m’entra au cœur, et renonçant à cette cruauté, je quittai la colline pour descendre dans la plaine et longer la rivière en quête de canards.

Il était, je crois, trois heures de l’après-midi, l’heure où le bétail va boire à la rivière. J’ignorais alors que notre bétail s’effrayait à la vue d’un homme à pied, et, comme ma fusillade avait mis tout le troupeau en émoi, j’étais à peine sorti des collines boisées et engagé dans la plaine nue, que je vis de tous côtés arriver les animaux cornus. Quand je remarquai toutes ces grosses bêtes en mouvement (celles qui étaient les plus éloignées prenant une espèce d’amble rapide et la tête pesamment portée en avant) je pressai le pas pour gagner les arbres de la rivière. J’étais à moitié chemin et au beau milieu de la plaine quand je fus rejoint par le troupeau et littéralement entouré de plus de deux cents bœufs et vaches de toute taille. Je m’arrêtai, et eux aussi à vingt pas de moi, formant le cercle tout autour, pressés les uns contre les autres et me regardant tranquillement tête baissée. Je n’étais pas sans quelque inquiétude ; je n’avais pas songé à m’informer si ces animaux étaient dangereux, et machinalement j’armai mon fusil. Voyant qu’ils restaient là immobiles, je fis quatre pas en avant vers le plus épais du groupe en criant et en levant les bras pour les effrayer. Ce mouvement fut en effet suivi d’une volte-face générale, tout le cercle s’enfuit au galop, ce dont je profitai pour prendre moi-même ma course vers la rivière.

Banksia latifolia[6]. — Dessin de Rouyer.

Je n’avais pas fait cinquante pas que je vis les bœufs s’arrêter dans leur retraite et à peine arrêtés revenir à toute vitesse et reformer leur cercle plus resserré que la première fois. Déjà la course les avait rendus haletants et le ronflement de leurs naseaux n’avait rien de bien agréable. J’essayai de les effrayer de nouveau et de nouveau ils pivotèrent sur leurs pieds de derrière et s’enfuirent en gambadant de la plus étrange façon. Mais ils s’éloignèrent peu cette fois et ils revinrent plus haletants m’entourer encore. J’avais plus de cinq cents pas à faire avant d’atteindre des arbres quelconques, je réfléchis donc qu’en continuant de cette façon je pourrais les rendre furieux peut-être, et changeant de tactique, je me mis tranquillement à marcher en avant. Le cercle s’ouvrit pour me laisser passer et tout le troupeau me suivit, tantôt s’arrêtant et tantôt galopant pour m’atteindre. Enfin j’arrivai à la rivière, et ce me fut, je l’avoue, un grand soulagement de sentir auprès de moi des troncs et des broussailles.

Les eaux, en s’écoulant de la plaine vers la rivière, remplissent tout le long de la Yarra de grandes et profondes lagunes toutes peuplées de canards. Le premier vol de ces oiseaux qui s’éleva à mon approche me fit bien vite oublier ma promenade avec le bétail. Comme ils forment une des ressources de notre table, ils sont devenus très-sauvages et les deux ou trois premiers vols, m’entendant venir avant que je les eusse aperçus, s’enfuirent hors de la portée de mon fusil. Je n’avançai plus que pas à pas, et quand j’arrivai à une autre lagune je me mis sur mes genoux et rampai entre les hautes herbes, bien décidé à n’en faire l’inspection que lorsque je serais assez près pour être sûr du succès. — Cette fois je réussis, et quand je levai doucement la tête du milieu des joncs, je découvris à quarante pas de moi quinze ou vingt gros canards bruns, les uns dormant tranquillement la tête cachée sous l’aile, d’autres faisant leur toilette avec leur bec, et quelques-uns, comme préposés à la garde des autres, nageant lentement la tête levée et attentive. Au mouvement que je fis pour mettre mon fusil en joue, ceux-ci s’envolèrent les premiers et mes deux coups tombèrent sur tout le vol au moment où les dormeurs déployaient leurs ailes. Trois victimes restèrent sur l’eau au milieu de la lagune. Je n’étais nullement disposé à les laisser là, et n’ayant pas de chien je me déshabillai pour aller les chercher à la nage. Je venais de sortir de l’eau quand je vis arriver mon frère, conduisant un cheval de main pour me ramener. Tandis que nous traversions la plaine, galopant au milieu du bétail, qui ne faisait nulle attention à nous, Paul m’expliqua que comme on rencontrait rarement dans le bush un homme à pied (les sauvages exceptés), le bétail s’en effrayait, et que pour cette raison nous nous interdisions la chasse dans la plaine, nous contentant de chasser dans le grand clos, où l’on ne garde généralement que des animaux tranquilles, et sur les bords ombragés de la rivière.

En arrivant, j’allai porter canards à Typoon, le cuisinier, et je vidai chez lui mes poches pleines de perroquets. Il les reçut en riant, ce qui lui faisait fermer ses petits yeux chinois, et il me répétait à mesure que je les lui donnais : Oh ! that one no good, no good, tschautshau (Oh ! celui là, pas bon, pas bon à manger). Tschautshau signifiait manger, dans son dialecte, c’était le mot usité à Yéring.

Le soir après notre dîner, nous nous réunîmes autour du feu, qu’on allume dès l’automne (les nuits devenant fraiches), et la conversation roula sur la chasse, sur la pêche, sur les kanguroos, sur les habitants du bush en général, quadrupèdes et oiseaux. Un nouveau venu s’enquiert des dangers qu’il peut courir, et bientôt les serpents furent sur le tapis. On m’avertit d’avoir toujours un œil sur le terrain où j’allais poser mon pied, surtout dans les grandes herbes et au bord de l’eau ; plutôt par prudence que par nécessité, car les serpents sont peu nombreux, déjà bien diminués par les feux du bush et par les piétinements du bétail sur le sol. Des serpents on passa aux scorpions, aux centipèdes, aux tarentules ; et pendant que nous épuisions ce sujet peu gracieux, je sentis tout à coup remuer quelque chose dans mon habit. Comme ce ne fut que l’affaire d’un instant je crus m’être trompé et je ne bougeai pas, craignant qu’on ne me crût l’esprit frappé. La conversation continuait lorsque je sentis, cette fois bien distinctement, un gros je ne sais quoi me grimper le long du dos. Je me levai de mon fauteuil tout d’une pièce et j’arrachai mon habit. D’abord éclat de rire général.

« Que veux-tu qu’il y ait dans ton habit ?

— Parbleu ! je n’en sais rien, mais regardez plutôt, le voilà qui bouge sur la table… »

Le fait était vrai.

M. Sayle, l’intendant, prit son chapeau de feutre et le plaça sur le corps de l’intrus. Un petit cri se fit entendre, suivi d’une exclamation générale et d’un rire homérique. C’était un de mes perroquets qui, seulement étourdi, avait passé de ma poche dans la doublure de mon habit, et qui y était resté blotti jusque-là. Le pauvre oiseau n’avait point de mal, on ouvrit la fenêtre et on lui rendit la liberté.

Le Tour du monde-03-p091.jpg


Un épisode. — Histoire de deux jeunes coolies chinois : Typoon et Tschimma.

Un an avant la découverte des mines, un bâtiment était arrivé à Melbourne, venant d’Aimoi, un des comptoirs des Anglais sur la côte de Chine, et amenant plus de cent jeunes Chinois. La rareté des domestiques dans la colonie avait donné l’idée à un capitaine anglais de recruter autant de Chinois que son navire pouvait en porter, et arrivé à Melbourne il avait averti les colons par les feuilles publiques qu’il tenait des domestiques à leur disposition ; il n’exigeait que le remboursement du prix du passage, que les maîtres pourraient ensuite retenir sur les gages futurs.

Mon frère se trouvait en ville dans ce moment-là. Étant en relation d’affaires avec celui chez qui le navire était consigné, il y rencontra ce capitaine Croquemitaine, auquel il demanda des détails sur sa cargaison. Celui-ci, remarquant que mon frère avait une physionomie bienveillante, et apprenant qu’il était dans une heureuse position de fortune, lui fit l’éloge le plus pompeux d’un de ses Chinois, auquel il prenait, disait-il, un intérêt particulier, parce que celui-ci l’avait aidé à maintenir l’ordre sur son navire pendant la traversée. Son protégé avait un frère plus jeune que lui et il leur avait promis de ne pas les séparer. Il les recommanda tous les deux si chaudement que mon frère s’engagea à les prendre à son service. Le même jour ils lui furent présentés, et ces pauvres enfants, dont l’aîné avait dix-huit ans et le plus jeune quinze ou seize (ils paraissaient encore plus jeunes que leur âge), signèrent, par un traité qu’ils ne pouvaient comprendre, une promesse de servir pendant six ans leur nouveau maître, moyennant un salaire de dix livres sterling par année.

Il y avait plus de quatre ans qu’ils étaient à Yéring quand j’y arrivai. Typoon était valet de chambre et cuisinier tout à la fois ; son frère Tsi-ma ou Tschimma avait le soin de la laiterie. Au moyen de quelques mots chinois qu’on avait adoptés d’eux, de quelques mots français et de beaucoup de mots anglais estropiés, nous nous entendions très-bien. Tous deux du reste étaient traités le mieux possible et considérés comme les enfants de la maison. Combien de fois ne nous sommes nous pas divertis à écouter les récits de Typoon sur son pays ! C’était ordinairement vers la fin de notre dîner que nous le laissions causer, ou bien pendant que nous prenions le thé du soir. Il restait là, sa serviette sous son bras, riant malicieusement de nos questions, ou s’extasiant quand nous lui donnions des détails sur l’Europe.

L’histoire de ces enfants était touchante. Leur père était un négociant aisé, établi dans une ville distante de seize jours de route de la mer. Typoon aidait déjà son père dans son commerce, il était instruit, savait lire et écrire, et faisait avec des jetons superposés et placés à sa façon des calculs que j’aurais été bien embarrassé de faire aussi vite que lui.

Un jour, un marchand étranger vint faire chez eux un grand achat de thé, et pendant qu’on lui préparait les caisses qu’il avait ordonnées, il pria les deux enfants de lui montrer leur ville et les engagea à l’accompagner chez quelque marchand de confitures. De là, il les emmena hors de la ville, les fit entrer dans une maison, et les amusa jusqu’à ce qu’ils eussent oublié l’heure de sept heures. Or, à sept heures les portes de la ville se fermaient et il n’y avait plus de possibilité pour eux de rentrer chez leurs parents.

L’étranger s’efforça de les tranquilliser, leur promettant de les ramener le lendemain, mais ils se réveillèrent couchés au fond d’un bateau qui descendait vers la mer, et il devait y avoir longtemps déjà qu’ils avaient quitté leur ville natale, car leurs yeux éperdus cherchèrent en vain à reconnaître le rivage. Lorsqu’ils éclatèrent en sanglots et qu’ils commencèrent à crier qu’on les rendît à leurs parents, le patron de la barque leur dit durement qu’ils eussent à se taire, qu’ils étaient de méchants enfants dont le père ne savait plus que faire, et qu’il était chargé par lui de les conduire à Aimoi, pour les embarquer sur quelque navire. Les menaces et la crainte des coups les contraignirent au silence, et, après six jours du plus triste voyage, ils furent amenés à bord du navire anglais qui les transporta à Melbourne.

Typoon et Tschimma étaient arrivés chez nous sans transition pour ainsi dire, sans qu’ils eussent rien perdu de leur caractère primitif ni de leur originalité. Du reste ils étaient bien différents l’un de l’autre : l’aîné était doux et serviable, gai et expansif, et par suite de son premier emploi chez son père, il était fait pour les travaux de la maison. Le second, au contraire, était peu communicatif, violent et irascible, mais actif et courageux. Il aimait les travaux du dehors, se plaisait surtout à monter à cheval et s’en acquittait à merveille, malgré sa petite taille.

Un de ses emplois était d’aider nos charretiers à diriger les attelages de bœufs pour les labours et pour les services si variés qu’on réclame d’eux. Vous savez si les charretiers jurent dans tous les pays : or, les Anglais ont à leur usage un répertoire très-remarquable. Tschimma avait appris ces vilains mots plus facilement que bien d’autres, et rien n’était plus drôle que de l’entendre jurer énergiquement en anglais, fouettant ses grands bœufs pour faire avancer, pendant la saison des pluies, quelque chariot embourbé, lui-même perdu dans des bottes à l’écuyère moitié aussi hautes que lui. Sa figure jaune était affublée d’une casquette de jockey en velours d’où s’échappait par derrière la longue tresse de ses cheveux, qui s’agitait deçà delà à chaque coup de fouet et à chaque juron.

Cette différence de caractère entre eux, l’un doux et réfléchi, l’autre violent et hardi, se manifesta d’une manière bien frappante le jour où on les conduisit de Melbourne à la station. Mon frère les avait remis à la garde d’un de ses employés nommé Wilhelm Kohler, du canton de Berne, celui-ci était à cheval et portait leur léger bagage. Quand ils firent une halte, il tira quelques provisions de son sac, et après avoir préparé son repas il leur donna son couteau pour qu’ils pussent s’en servir à leur tour. La longue route qu’ils avaient faite à travers la forêt déserte sans avoir pu échanger un seul mot avec celui qui les conduisait, avait frappé leur imagination ; ils ne savaient rien, ni du pays où ils allaient, ni de ceux aux mains desquels ils étaient tombés, et ils se croyaient destinés à être mangés par des cannibales. Aussi une discussion sérieuse s’éleva entre eux : Tschimma ayant le couteau en main et voyant leur conducteur assis par terre, sans défense, voulait, tout petit qu’il était, le tuer et se sauver n’importe où avec son frère, tandis que Typoon, au contraire, lui représentait qu’ils ne sauraient où diriger leurs pas et seraient pris par des gens plus méchants peut-être, ou bien qu’ils périraient dans la forêt, mangés par les bêtes dont elle devait être peuplée. Kohler, pendant ce temps-là, faisait tranquillement honneur à son dîner, s’inquiétant peu de leur conversation. Il ne se doutait pas du danger qu’il courait, danger qui eût été réel si le bon sens de Typoon n’avait pas eu raison du courage aveugle de son frère.

Nous avions à la station un magnifique casoar qu’on avait poursuivi et atteint tout jeune encore par une fraîche matinée d’hiver. Il était devenu si familier qu’il était le favori de tout le monde. Quand on montait à cheval, il gambadait sur ses deux longues jambes, élevant son cou et l’abaissant, de même qu’un jeune chien saute à la tête du cheval pour lui témoigner sa joie de la course qu’ils vont faire. On l’avait appelé Tommy, et tout était permis à Tommy… Quand la porte de la salle à manger était ouverte et que la table était dressée pour le thé, si Typoon avait préparé quelques friandises de sa façon, Tommy avalait tout avant que le Chinois eût eu le temps d’arriver au secours ; de même pour les pruneaux ou les figues que notre cuisinier faisait sécher au soleil. Quand celui-ci venait porter plainte contre le casoar, nous ne savions guère que rire de ses plaintes, et l’oiseau intelligent se rengorgeait, de sorte que les Chinois et lui étaient ennemis personnels.

Émeu ou Dromée (Casoar d’Australie). — Dessin de Rouyer d’après nature.

Comme Tommy était plus grand que Tschimma, il l’avait pris particulièrement pour victime ; du plus loin qu’il l’apercevait il lui courait sus, lui donnait de grands coups de bec dans le dos et souvent même lui pinçait sa longue tresse et la lui tirait en arrière, ce qui mettait Tschimma dans des fureurs qui divertissaient tous les gens. Un jour que l’oiseau agissait avec le Chinois avec son irrévérence accoutumée, Tschimma, qui sortait de la cuisine, tenait à la main, par malheur, une fourchette en fer : dans sa colère, il se précipita sur lui et lui creva un œil. Ce fut une désolation générale à la station, et le lendemain Tommy avait disparu. Jamais on ne retrouva vestige de lui, et nous supposâmes, tant nous lui accordions de sensibilité, qu’indigne de ce traitement, il avait voulu retourner dans le bush, et qu’ayant suivi la longue barrière jusqu’à la rivière il y était tombé et s’était noyé.

Typoon surtout fut fâché contre son frère ; il vint nous trouver pour nous demander s’il n’y avait pas à Melbourne une maison de correction ou l’on mît les jeunes garçons méchants. Il nous dit que Tschimma était no good, no good boy ; que si on lui permettait ainsi de se mettre en colère pendant qu’il était tout jeune encore, plus tard, dans ses fureurs, il commettrait quelque mauvaise action.

Je vous ai dit que Typoon était un lettré. En voici une preuve : nous venions de bâtir une maison neuve pour l’intendant, une maison de bois, mais nous y avions fait construire un joli salon que nous avions tendu de nattes de l’Inde à petits carreaux rouges et blancs. J’avais badigeonné les portes et les fenêtres, le revêtement de la cheminée, et peint au-dessus un paysage d’Europe pour remplacer la glace. Quel ne fut pas notre étonnement en revenant à la station après quelques jours d’absence de voir le cottage neuf tout peint à l’extérieur. C’était l’ouvrage de Typoon qui avait employé tout le restant des couleurs ; il avait fait de l’ornementation chinoise et mis partout des inscriptions dont il nous donna l’explication. Celle de la porte d’entrée était originale :

« Étranger, sois le bienvenu, entre, assieds-toi, bois et mange, après cela tu seras bon si tu t’en vas. » Sur la porte de la chambre à coucher, une poétique invocation aux songes de la nuit. Quand il nous eut traduit toutes ces sentences, nous les lui demandâmes dans sa langue. Il s’en défendit quelque temps ; enfin il prit une pose étudiée et nous les récita d’une voix nasillarde, s’accompagnant de gestes réguliers des deux mains, tandis qu’il balançait la tête de droite à gauche pour marquer le rhythme et la mesure. Évidemment c’étaient des vers qu’il avait appris dans son enfance… peut-être les inscriptions qui se trouvaient sur la maison de son père.

À mesure que les gages de tous les domestiques avaient augmenté, par suite de la prospérité croissante de la colonie, nous avions aussi augmenté ceux de nos deux Chinois. À la fin de leur temps d’engagement, ces gages accumulés devaient leur constituer ce qu’ils nous disaient être une petite fortune dans leur pays. Quand nous leur demandions s’ils se réjouissaient d’y retourner, ils nous répondaient qu’ils n’y retourneraient jamais, qu’ils ne sauraient faire en Chine un si long chemin sans risquer d’être trompés, volés et peut-être tués en route. Déjà ils s’étaient habitués à considérer l’Australie et Yéring en particulier comme une seconde patrie : quant åà Typoon, sa seule inquiétude était de savoir s’il pourrait un jour s’y marier.

Nous leur avions donné à différentes reprises des poulains qu’on ne voulait pas laisser à leurs mères, et que Tschimma avait nourris avec le surplus du lait de ses vaches. Ces poulains étaient devenus grands, ils les avaient fait dresser, et le dimanche, les deux frères, vêtus de leur mieux s’en allaient faire des visites aux fermiers des environs. Un de ceux-ci, un Irlandais du nom de Murphy, dont tous les chevaux avaient été surmenés, se mit en tête d’emprunter un de ceux de Typoon. La fille de Murphy avait fait la conquête du Chinois ; elle prit son air le plus gracieux pour le lui demander :

« Vous êtes bien bon, Typoon, vous prêterez votre cheval à papa ; il veut vous l’acheter plus tard pour trente livres ; papa vous aime bien, moi aussi, mister Typoon. »

Et Typoon ravi leur laissait Whitefoot, revenait à pied et recevait les quolibets de Tschimma, qui lui disait qu’il était un imbécile et qu’il aurait dû demander l’argent avant de donner le cheval.

Tant que le cheval fut en bon état, Typoon revenait chaque dimanche enchanté de ses amis ; quand il fut maigre et incapable de travailler plus longtemps, Murphy le lui rendit en lui disant qu’il n’était pas bon, et sa fille eut l’air de se fâcher de ce qu’il osait lui faire les doux yeux. Le soir, il ramena son cheval éreinté, et lorsque nous lui demandâmes en plaisantant des nouvelles de ses amours, le pauvre garçon, du ton le plus affecté, répondit dans son brer langage : Oh ! Murphy, no good man, miss Murphy, no good ! (Oh ! Murphy n’est pas bon, miss Murphy n’est pas bonne !)

L’histoire de ces deux jeunes enfants donne la mesure de tout ce qu’il y a d’inhumain à favoriser le trafic colonial des importations de créatures humaines.

H. de Castella.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. On appelle squatters les propriétaires de stations, éleveurs de bétail, auxquels le gouvernement accorde le droit de pâture sur de vastes terrains. Ce mot vient du verbe anglais to squat, s’asseoir sur le sol et le couvrir.

    Le récit que nous publions est extrait d’un ouvrage qui sera publié prochainement sous le titre de : Les Squatters australiens, par M. de CASTELLA. — Un vol. in-18 jésus. Paris, librairie de L. Hachette et Cie.

    Voyez dans notre deuxième volume, page 182, la relation intitulée : De Sydney à Adelaïde (Australie du Sud).

  2. La route est entièrement achevée sur les lignes principales. Plusieurs chemins de fer sont livrés à la circulation ou près de l’être.
  3. Bush (buisson), l’ensemble des terrains vagues, forêts ou taillis qui couvrent l’intérieur de la contrée.
  4. Sorte de galerie couverte que l’on établit en avant des maisons, et quelquefois tout autour.
  5. Ces prétendues cerises sont celles dont on a tant parlé, qui croissent le noyau en dehors.
  6. Cet arbre, propre à l’Australie, appartient à la famille des Proténiées ; l’élégance de son feuillage le fait cultiver dans les serres d’Europe. Son cône terminal, qui remplace la fleur, ayant la double propriété de s’enflammer avec rapidité et de se consumer très-lentement, tient lieu d’amadou aux indigènes. Ils portent souvent, dans leurs courses, quelques-uns de ces cônes tout allumés.