Souvenirs d’une actrice/Tome 1/03

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Dumont (Tome 1p. 31-42).

III

Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry. — Madame Diot et madame Lemoine-Dubarry. — Leur entrevue avec le comte Guillaume. — La famille des Dubarry à Toulouse. — Leur train de vie. — Anecdotes.


Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques détails sur cette dame et sa famille.

Lorsque le comte Jean Dubarry, que l’on appelait le Roué, eut rêvé sa fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la maîtresse de Louis XV, il le fit venir d’une petite ville du Languedoc où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur sœur. Toute la parenté accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à cette fortune inespérée. Le comte d’Argicourt fut le seul qui ne voulut rien lui devoir, aussi l’appelait-on dans sa famille le comte d’Argent-court. Il resta simple officier et n’en fut que plus estimé.

Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de guide. Elle avait de l’esprit d’intrigue, des manières distinguées, et ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses conseils furent peu suivis en ce point.

Le comte Guillaume, bonhomme tout rond, comme il le disait souvent lui-même[1], avait conservé l’accent du pays dans toute sa pureté. On sait qu’après son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la liberté d’y revenir au bout de quelques années. Il habitait un fort bel hôtel qu’il avait acheté dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de monde, car on y faisait bonne chère, et c’était bien le cas de dire :

Et c’est son cuisinier à qui l’on rend visite.

Il ne se doutait guère qu’il avait près de sa maison deux parentes dont il ignorait l’existence. Leur mère avait épousé un comte Dubarry, qui mourut lorsque la cadette de ses filles était encore en bas âge. Cette dame, prévoyant qu’elle ne pourrait les élever avec le peu de bien qui lui restait, se décida à se remarier avec un commerçant nommé M.Lemoine. Ils étaient dans l’aisance, et sa plus jeune fille reçut une éducation distinguée ; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent ruinés par une faillite. Le mari survécut peu à ce malheur, et sa femme le suivit de près, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur travail ; car l’aînée, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait perdu son mari par un accident, il fut tué à la chasse.

Ce fut à elle que sa mère mourante légua sa jeune sœur ; madame Diot l’aimait comme son enfant. Elles établirent un petit commerce de lingerie ; elles n’avaient pas même de magasin, et travaillaient chez elles.

Quoique ces dames vécussent fort retirées, elles apprirent cependant le changement de fortune arrivé dans la famille, et surent que ce grand hôtel qui faisait face à leur humble habitation, appartenait à un comte Dubarry[2].

Madame Diot résolut de le voir, bien qu’elle craignît que cette fortune subite ne l’empêchât de les avouer pour ses parentes, car elle connaissait assez le monde pour savoir que la pauvreté est rarement bien accueillie par la richesse. Argent sèche souvent le cœur. Elle cacha sa démarche à sa jeune sœur, dont le caractère noble et fier se serait révolté à cette pensée. Elle se présenta chez le comte Guillaume et lui demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et franc qui prévenait en sa faveur. Après s’être fait connaître, et voyant après un moment de conversation qu’elle avait affaire à un très bon parent, elle réclama son appui et le mit au fait de sa position.

« Ma pauvre sœur, lui dit-elle, que ma mère m’a confiée à son lit de mort, a reçu une éducation qui la met au-dessus de notre humble fortune. Elle a vécu dans l’aisance, et je souffre de la voir maintenant travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour subvenir à notre existence. Elle me cache sa peine ; mais je vois souvent des larmes dans ses yeux et cela m’arrache le cœur. Si l’on pouvait la placer auprès de quelque jeune dame, son charmant caractère, ses manières aimables lui auraient bientôt assuré la bienveillance de ceux près desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me séparer d’elle ; mais enfin si c’était pour le bonheur de ma sœur je la supporterais avec courage. » Le comte fut touché de ce dévoûment et se sentit entraîné vers ses pauvres cousines. « Laissez-moi jusqu’à demain, dit-il à madame Diot, je réfléchirai sur le parti le meilleur à prendre. Disposez votre sœur à me recevoir, j’irai vous voir dans la matinée. »

À son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et s’empressa de faire part de son espoir à sa sœur, qui ne vit pas les choses sous le même aspect. « Me séparer de toi, vivre avec des gens que je ne connaîtrais pas, et sous leur dépendance. Il est si rare de trouver des cœurs généreux qui vous comprennent. Ah ! j’aime bien mieux mon obscurité, rester auprès de ma sœur et travailler avec elle. »

Elles discutèrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son côté, avait réfléchi et son plan était formé. Il vint comme il l’avait annoncé faire une visite à ses parentes. Il était impatient de voir cette jeune sœur dont on lui avait fait un portrait si séduisant et ne le trouva point flatté. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne sais quoi qui attire la confiance, le disposa entièrement pour elle.

« Écoutez, leur dit-il, vous répugnez à être dépendantes et vous avez raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet d’assurer un sort à ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les bienfaits d’un parent ne doivent point humilier ; voici ce que j’ai à vous proposer : Je passe l’hiver à Paris et l’été en Languedoc, venez habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la rendre plus agréable et de vous voir à la place qui vous convient.

Mademoiselle Lemoine hésitait, faisait des objections, mais elles furent bientôt détruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon Guillaume. Il fut convenu qu’elles partiraient pour Toulouse, où le comte les précéderait afin de les y établir convenablement.

Un changement de fortune si rapide aurait pu être interprété à Paris d’une manière défavorable pour ces dames. Il fut convenu que mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom à Toulouse, mais on y joignait presque toujours celui de Lemoine[3], que sa sœur était accoutumée à lui donner.

Mademoiselle Dubarry était une fort belle personne, brune piquante ; ses grands yeux fendus en amande étaient surmontés de deux arcs d’ébène qui semblaient dessinés avec un pinceau ; une jolie bouche, des dents d’une blancheur éblouissante, et dans sa tournure, dans sa démarche, dans son regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet extérieur, relevé encore par une élégance de bon goût, devait ajouter à tous ces avantages. Aussi son arrivée fit-elle une grande sensation dans la villa de Toulouse. Le comte avait établi sa maison sur un pied magnifique, ainsi que sa charmante habitation à la campagne. Tout le monde brigua la faveur d’être présenté aux dames Dubarry, et leur hôtel devint bientôt un des plus agréables de Toulouse, où il y avait alors un Parlement, des capitouls et une grande réunion de noblesse. Les Dubarry y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait trois réunions fort distinctes l’une de l’autre, celle du comte Jean[4], celle du comte Guillaume, et celle des sœurs. Ils n’allaient guère les uns chez les autres que lorsque quelque solennité de famille les réunissait.

La société de madame Lemoine était la plus agréable, mais peu de femmes voulurent y venir ; ce nom du mari de la favorite les éloignait toutes. Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre classe. Les artistes les plus distingués en faisaient partie et ne contribuaient pas peu à la rendre agréable[5].

Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux ses cousines. Il ne manquait à aucune des soirées de son frère, lorsqu’il était à Toulouse, où il continuait les magnificences de la Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin était l’objet de la curiosité des étrangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas à son gré et la fit jeter à bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins étaient superbes, et dans le milieu d’un beau parc était un temple consacré aux Muses. On y donnait des soirées de musique ; il venait souvent à cet effet des chanteurs les plus célèbres de la capitale. Dans le lointain on apercevait une chapelle gothique ; et là, un abbé, espèce mécanique fort ingénieuse, s’avançait pour ouvrir la porte aux visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient été fabriqués à Paris et transportés à grands frais. On avait placé dans un joli boudoir le portrait de la femme du comte. Elle était peinte dans une glace, étendue sur un canapé dont la répétition se trouvait devant ce miroir. Le comte Dubarry était déjà vieux lorsqu’il épousa une jeune demoiselle noble, sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[6].

Lorsque le comte passait l’hiver à Toulouse, il y donnait de superbes bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie d’aller à celui du théâtre ; et avant que personne en eût parlé, il fit ouvrir une grande pièce remplie de dominos et de costumes les plus élégants. Les dames n’eurent qu’à choisir celui qui leur convenait le mieux.

Il allait souvent à Aiguillon, dans la terre du duc, où s’était retirée madame Dubarry après la mort de Louis XV. On y donnait des fêtes très brillantes[7].

Le comte Guillaume Dubarry était, comme je l’ai dit, un homme excellent, il ne manquait pas de courage lorsqu’il fallait accomplir un trait d’humanité.

Dans une révolte, une femme du peuple frappa à la joue l’un des magistrats. On arrêta cette malheureuse, on la conduisit à l’hôtel-de-ville, on fit son procès et on la condamna à mort. Cette nouvelle se répandit parmi le peuple et il déclara qu’il se ferait massacrer plutôt que de laisser exécuter cet affreux arrêt. Le comte Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pénètre dans l’hôtel-de-ville, entre dans la prison et enlève aux capitouls la victime qu’ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et, après lui avoir donné quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis ce temps le comte Guillaume fut adoré dans sa ville natale.

  1. Dans les mémoires que l’on a écrits sur cette famille, on dit que le comte Guillaume avait beaucoup d’esprit. C’est une étrange erreur. Le comte Jean et Mademoiselle Chon étaient les seuls qui méritaient cette réputation.
  2. Il y avait dans la famille des Dubarry, comme dans toutes les familles nombreuses, ces parents éloignés qu’ils ne mentionnaient pas, et dont les filles en se mariant avaient changé de nom ; la plupart de ces collatéraux ne tardèrent pas à se montrer lorsque la puissance de la favorite fut conçue.
  3. comme madame Lemoine n’est pas un personnage historique, qu’elle a toujours évité ce qui pouvait la faire paraître avec trop d’éclat sur la scène du monde, à cette époque surtout, où sa famille n’était que trop en vue, on lui a presque toujours donné ce nom de Lemoine jusqu’à son mariage avec le Comte Guillaume.
  4. J’ai vu le comte Jean en 1789. Il était alors très vieux.
  5. J’ai entendu raconter tous ces détails quand j’étais à Toulouse, avec madame Saint-Huberty.
  6. C’était bien long-temps après la mort de Louis XV.
  7. Il périt en 1793. Moins heureux que son frère, parmi les nombreuses beautés auxquelles il avait prodigué ses soins et son or, aucune ne se trouva auprès de lui à cette époque désastreuse. Il avait 82 ans, lorsqu’il fut conduit au tribunal révolutionnaire de Toulouse. Il supporta son sort avec beaucoup de courage.