Souvenirs d’une actrice/Tome 1/05

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Dumont (Tome 1p. 51-65).

V

Le talent de madame Saint-Huberty. — Ses succès. — Les costumes. — Le salon de Madame Saint-Huberty. — Couplets du comte de Tilly. — Je pars pour Toulouse. — Un compliment de MM. les capitouls. — Retraite de madame Saint-Huberty. — Son mariage avec le comte d’Entraigues. Ils vont à Londres. — M. d’Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassinés.


Madame Saint-Huberty était alors dans tout le brillant de sa carrière dramatique, elle venait d’être couronnée dans le rôle de Didon, ce qui n’était point encore arrivé jusqu’alors à l’Opéra.

Le talent de madame Saint-Huberty était bien extraordinaire, puisqu’à l’âge que j’avais alors, j’en avais été frappée au point d’imiter parfaitement sa manière de dire le chant. On s’amusait souvent à me faire placer derrière un paravent pour compléter l’illusion. Elle prononçait d’une façon qui paraîtrait exagérée, aujourd’hui que si peu de chanteurs font entendre les paroles ; mais comme elle le disait elle-même, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense vaisseau, où la voix doit porter dans toutes les parties de la salle. Cela donnait d’ailleurs une grande énergie à son jeu, surtout dans ces phrases jetées, dans ces inspirations semblables au : Qu’en dis-tu ? de Talma. L’expression de sa physionomie était admirable. Elle se faisait applaudir sans parler, dans Alceste, lorsqu’elle écoutait la voix qui lui dit :

Le roi doit mourir aujourd’hui
Si quelqu’autre à la mort ne se livre pour lui.

Elle se faisait applaudir de même dans Didon, par la manière dont elle regardait Énée avant de lui adresser ces vers :

Oh ! que je fus bien inspirée
Quand je vous reçus dans ma cour !

Son air d’ironie lorsque Yarbe l’avertit qu’Énée est près de l’abandonner, et qu’elle lui répond : Énée ! son regard, son sourire disaient tout et amenaient naturellement :



Allez, Yarbe, allez, vous connaîtrez Énée :
Vous verrez si Didon se voit abandonnée.
Aujourd’hui de l’hymen on prépare les feux.
On allume pour nous les flambeaux d’hyménée ;
Jugez s’il se prépare à s’éloigner de moi !


Dans les moments d’élan, c’était de la tragédie à la manière de Monvel et de Talma, et de la tragédie d’autant plus difficile que dans le chant, les mêmes phrases se répètent :



Divinité du Stix, ministre de la mort,
Je n’invoquerai point votre pitié cruelle,


se redit trois fois. Elle en changeait l’expression et se faisait applaudir à chacune. Je n’ai jamais entendu depuis ce temps dire le récitatif comme elle le disait. Duprez est le seul qui ait pu me la rappeler.

Ariane abandonnée était aussi un des rôles où elle excellait ; et, dans Colette du Devin de village, c’était la petite fille des champs. Elle ne faisait pas de grands bras pour exprimer sa douleur, elle ne venait pas se poser devant le public pour la lui raconter, elle pleurait en chantant :

Si des galants de la ville
J’eusse écouté les discours.

On ne se serait jamais imaginé que ce fut cette même femme si imposante dans la reine de Carthage, et si déchirante dans Ariane. Son chant, lorsqu’il était dialogué, ne semblait pas être noté. Elle était parfaite musicienne et se retrouvait toujours avec la mesure, malgré ses licences, lorsqu’elle lançait une phrase d’effet.

On a souvent répété que Talma était le premier qui eût fait révolution dans les costumes ; mais madame Saint-Huberty avait déjà commencé à imiter ceux des statues grecques et romaines. Elle avait déjà supprimé la poudre et les hanches, et si l’on recherchait dans les costumes du temps, il serait facile de s’en convaincre. Cependant elle n’avait pas encore osé les aborder aussi franchement que Talma, qui avait été secondé par David et par la Révolution.

Madame Saint-Huberty me montra une sollicitude toute maternelle, lorsque je chantai au Concert spirituel, où je débutai, au mois d’avril 1788, après avoir travaillé quatre mois avec Piccini. Je dus au nom de madame Saint-Huberty et à mon âge le succès que j’obtins. Elle avait fondé de grandes espérances pour mon avenir ; mais la Révolution qui devait m’être si fatale commença dès-lors à détruire l’existence à laquelle j’étais destinée.

Ce fut à cette époque que madame Saint-Huberty me présenta chez madame Lemoine-Dubarry, qui réunissait l’élite des célébrités musicales. Parmi tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grétry, le prince de Ligne et ce malheureux M. de Cussé, député peu d’années après, qui a péri sur l’échafaud ; il était excellent musicien et faisait de très jolis vers. Un jour il eut la malice de m’en faire chanter avant de me les offrir ; comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont inédits, et valent la peine d’être conservés, les voici :

Vous retracez tous les appas
De cette nymphe agile,
Dont Apollon suivait les pas
Sans la rendre docile ;
Vous avez les traits aussi doux
Et la taille aussi belle,
Mais qu’il faudrait nous plaindre tous,
Si vous couriez comme elle !…


De la même légèreté,
Dussiez-vous être sûre,
Que le prix m’en soit présenté,
Je tente l’aventure.
L’amour me rendra plus léger ;
J’en attends la victoire ;
Et si vous devenez laurier,
Je revole à la gloire.


Ah ! n’empruntez pas le secours
Des antiques prestiges !
Croyez-moi, n’ayez point recours
À de pareils prodiges.
Connaissez mieux tout le danger
D’une métamorphose :
Vous ne pouvez jamais changer
Sans perdre quelque chose.


Comme il y avait déjà une crainte vague dans tous les esprits, mon père qui s’était remarié ne voulut pas me laisser à Paris. Ma tante me ramena à Toulouse où elle allait donner des représentations. Elle me fit jouer quelques petits rôles dans des pièces qui furent montées à cet effet, telles que la Nymphe des eaux dans Armide, l’Amour dans Orphée et la sœur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque.

Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage à l’actrice célèbre, mais il était d’une nature si singulière que quelques personnes, et particulièrement mon père, cherchèrent à les en détourner, ou tout au moins à attendre la fin de l’opéra pour n’en pas interrompre l’action, mais il n’y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une corbeille de fleurs surmontée d’une couronne, et je dus adresser à la reine de Carthage ce discours qui me fut dicté par un de ces messieurs :

« Ma chère sœur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous est offert par les mains de messieurs les capitouls. »

Madame Saint-Huberty se pinçait les lèvres pour garder son sang-froid. Le public n’osait pas rire d’un hommage offert à la grande actrice, quelque ridicule qu’il y eût à le présenter de cette manière ; de sorte qu’il se fit un moment de silence pendant lequel j’eus l’heureuse idée de poser la couronne sur sa tête. Alors les applaudissements éclatèrent de toutes parts et la pièce continua.

On donna une superbe fête d’adieux à madame Saint-Huberty. Hélas ! je ne la revis plus depuis ce temps[1] ; elle quitta l’Opéra en 1790 et partit avec la comte d’Entraigues qu’elle épousa à Lausanne. « Elle ne cessa d’être une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames », comme a dit un écrivain du temps[2].

Cette grandeur, hélas ! lui fut fatale : elle périt assassinée dans sa maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d’Entraigues ; j’ai lu sur cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m’ont paru peu exactes.

Lorsqu’on revient après dix ans d’absence, on doit s’attendre à trouver les choses bien changées ; surtout si une interruption de correspondance, vous empêche de connaître les événements survenus pendant cet intervalle. C’est ce qui m’arriva en 1812, à mon retour de l’étranger : je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur ; il semblait que le sort les eût semés sur ma route. Triste moisson à recueillir !

Cette année 1812 devait m’être fatale ; j’arrivais de Russie, où j’avais vu mon existence se briser en si peu de temps. À peine entrée à Francfort, j’appris la mort de cet oncle qui m’avait accueillie avec tant de bienveillance, à mon passage, dix ans auparavant. Sa femme l’avait suivi de près, et leur fortune était tombée dans la famille de madame Fleury.

Arrivée à Metz, je trouvai mon père dans un état d’inertie complète. Il est à remarquer que les hommes d’esprit et d’imagination finissent souvent de cette manière, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel et autres ont terminé ainsi une carrière brillante.

Ces malheurs étaient la suite de l’ordre immuable de la nature, qui nous a destinés à subir des pertes douloureuses ; mais comment prévoir celles qui sont causées par la perversité des hommes.

Qui m’eût dit, lorsque j’assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty, lorsque je la voyais entourée d’hommages, excitant l’admiration de toute la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n’avait obtenus avant elle, qui m’eût dit que cette reine des arts, qui avait abdiqué la gloire pour devenir simplement une grande dame, périrait victime des événements politiques et par la main d’un misérable qui la sacrifia à sa propre sûreté ? Car ce fut au moment où sa trahison allait être découverte qu’il frappa le comte et la comtesse d’Entraigues, dont il était l’homme de confiance.

Cette nouvelle me causa une bien vive douleur ; le souvenir du temps que j’avais passé près de madame Saint-Huberty, se retraçait à mon imagination pour déchirer mon cœur.

Lorsque les communications furent rétablies, je fus à Londres, où j’espérais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqué ce meurtre.

Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune n’était exacte sur les détails, qui semblaient enveloppés d’un mystère impénétrable. On ne pouvait donc se livrer qu’à des conjectures. Je vis madame Bellington, célèbre chanteuse à Londres, qui avait eu des relations d’amitié avec ma tante. Je fus aussi à Grillon-Hôtel où logeaient le comte et la comtesse, lorsqu’ils venaient à Londres. On n’y savait non plus rien de positif. Ce fut longtemps après que le rédacteur du Monitor, M. G., me fit lire un article de son journal où les faits étaient exactement détaillés ; il me permit de les traduire, et je les joins ici.

On sait que le comte d’Entraigues était entièrement dévoué à la maison de Bourbon ; il avait servi dans les armées et portait la décoration de l’ordre de Saint-Louis. Sa fortune était considérable avant la révolution. Le comte était un homme d’esprit, d’une imagination ardente ; les premiers élans de la révolution de 1789 le trouvèrent dans les rangs, à côté de Mirabeau. Né dans le Vivarais, le comte y avait été nommé député de la noblesse ; il se fit souvent remarquer au milieu des grands orateurs de cette Assemblée constituante qui en comptait un si grand nombre.

Lorsque les événements politiques prirent une tournure qui n’était plus dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce fut à Lausanne qu’il épousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne fut déclaré qu’en 1797, après l’arrestation du comte à Trieste. C’est à l’occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reçut le cordon de l’Aigle-Noir, distinction qui n’avait encore été accordée qu’à mademoiselle Quinault[3].

Le comte d’Entraigues fût à Venise en 1795. Nommé secrétaire d’ambassade en Espagne, il ne quitta ce pays qu’à la paix. Il fut alors attaché à l’ambassade de Russie. Il partit pour Vienne ; mais, arrêtés sur la route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de Milan.

Napoléon, dit-on, avait trouvé dans ses papiers la preuve d’une connivence avec Pichegru dans l’affaire de Moreau. Pour constater un fait qui y était relatif, on avait besoin de la signature du comte ; il la refusa obstinément, bien qu’on eût mis sa liberté à ce prix. Cependant il trouva le moyen de s’échapper de sa prison. On soupçonna le général Kilmaine d’avoir favorisé son évasion. Le comte vint ensuite à Laybach et à Vienne en 1801.

Il était en grande intimité avec Fox, Grenville et Canning. On peut penser d’après toutes ces liaisons, s’il pouvait manquer d’être entouré de gens intéressés à épier ses moindres démarches, et à pénétrer ses secrets en corrompant ses domestiques ; c’est ce qui arriva pour ce misérable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses maîtres afin de cacher sa trahison. Un émigré vénitien, espèce d’intrigant comme il s’en rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre à force d’argent et de promesses ; Lorenzo lui remettait les lettres écrites et reçues par le comte[4], il les décachetait et gardait le dessus. Quelques jours avant l’événement, on avait remarqué que deux étrangers étaient venu chercher Lorenzo et l’avaient conduit dans un public house (espèce de café).

La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte, dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches scellées d’un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les marches de l’escalier ; mais craignant qu’il ne respirât encore, il remonta pour prendre un pistolet afin de l’achever, et courut à la comtesse qu’il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en voiture ; pour empêcher, sans doute, qu’elle ne le fit découvrir. Il avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet événement, il se servit du pistolet qu’il avait été chercher, pour se brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques heures.

Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L’émigré dont le nom était vénitien, mais que l’on disait né en Suisse, fut fortement soupçonné d’avoir été le provocateur de ce crime : il s’est jeté par la fenêtre il y a peu d’années. C’est une consolation de croire que le remords d’avoir causé tant de malheurs l’a conduit au suicide.

  1. Il fallait qu’elle eût dans ses manières quelque chose de bien imposant, car je n’ai jamais pu me décider à dire : « Ma tante », en lui parlant, tant je la trouvais d’une nature supérieure à la mienne.
  2. Grimm.
  3. Voici ce qu’on lit à ce sujet dans la correspondance de Grimm : « La fille du célèbre Quinault (l’auteur des poëmes de nos premiers opéras) était une femme célèbre, chez laquelle se réunissaient toutes les sommités de la noblesse de son temps ; elle portait le cordon de Saint-Michel, à raison d’un superbe motet qu’elle avait composé pour la chapelle de Marie Lesczinska. C’était la première femme à qui on eut donné le cordon noir, dont on a gratifié depuis madame Saint-Huberty. « La duchesse de Bouillon, la princesse de Soubise, le grand prieur d’Auvergne, le vidame de Vassé, le comte d’Estaing, le duc de Penthièvre (Petit-fils de Louis XIV), se rencontraient chez mademoiselle Quinault. Elle avait été chanteuse à l’Opéra ; son grand-père avait été anobli par le feu roi. Lors de sa mort, les premiers princes du sang envoyèrent leurs équipages et leurs premiers officiers à son enterrement. »
  4. Après la mort de ce domestique, on a trouvé les enveloppes qu’il avait cachées dans sa malle.