Souvenirs d’une actrice/Tome 1/07

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Dumont (Tome 1p. 79-88).

VII

Un tour de M. de Cazalès. — Je lui rends la pareille. — Un prince de Rohan. — M. de Rolin, avocat-général au parlement de Grenoble. — Le comte de Lacase. — Son mariage avec une grisette. — M. de Catelan, avocat-général au parlement de Toulouse.


Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au courant de toutes les petites anecdotes de la société que nous voyions habituellement ; c’est à elle que mes lettres ont presque toujours été adressées jusqu’en 1793.


À madame Lemoine-Dubarry, à Paris,


Toulouse, .. novembre 1780.
« Madame,

« Depuis que nous sommes revenus des eaux de

Bagnères et que vous êtes retournée à votre Paris, nous sommes tristes et maussades. Nous n’avons plus ces aimables soirées à la campagne, où vous nous entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres provinciaux, n’avons qu’entrevue et que nous regardons comme la terre promise. Je désirais bien revoir Paris avant que vous y fussiez ; mais jugez combien je le désire davantage à présent que vous pouvez me rendre ce séjour plus agréable encore, par l’amitié que vous voulez bien me témoigner et la réunion de votre société. Si je ne suis pas dans l’âge où l’on se fait écouter, je suis déjà dans celui où l’on peut apprécier les autres. Ce n’est qu’à Paris que l’on rencontre les artistes distingués, et tout cet appareil de fête et de cour. À propos de cour et de princes, puisque vous voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre cercle, il faut que je vous raconte le tour que m’a joué M. de Cazalès, que je commence à aimer un peu plus cependant, parce qu’il est fort aimable et fort gai ; mais je dois dire en toute humilité que s’il me fait rire, il s’amuse souvent aussi à mes dépens, et je soupçonne qu’il me croit un peu niaise.

« Vous savez qu’on ne voit pas de prince en province, et quoique mon oncle en ait élevé deux, j’en ai peu rencontré sur mon chemin. Il me semblait donc qu’un prince devait être environné d’une suite nombreuse, tout chamarré d’or et de croix et qu’il ne pouvait marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de Cazalès vint me dire d’un air de confidence que l’on attendait un prince à Toulouse et qu’il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus savoir s’il ne m’avait pas fait une mystification, et je fus aux informations. On m’assura que c’était la vérité.

— Et comment donc ferai-je pour le voir ?

— Rien de plus facile, vous êtes souvent à la campagne avec votre belle-mère : vous serez invitée ce jour là.

« En effet, nous arrivâmes le matin avec plusieurs autres dames et nous montâmes après dîner dans notre chambre pour nous habiller. Lorsque je descendis, il y avait déjà quelques personnes dans la galerie du jardin. Je me plaçai en face de la porte, espérant chaque fois que j’entendais du bruit qu’elle allait s’ouvrir avec fracas et que je verrais arriver le prince et sa suite. Il y avait près de moi un jeune officier qui me parlait toujours, m’ennuyait beaucoup, et auquel je répondais avec distraction. Enfin ne pouvant plus résister à mon impatience, je fus demander à M. de Cazalès quand ce prince arriverait. — Eh ! mais, vous causez avec lui depuis que vous êtes descendue, me dit-il. Ce malencontreux officier était un prince de la maison de Rohan, qui voyage avec son gouverneur. On s’est joliment moqué de moi ; il ne manquait que vous pour m’achever, madame. Malgré cela, il me tarde bien de vous revoir, car c’est vous qui animez tout, et je ne puis vous dire maintenant qu’un triste adieu.


À la même.


« Ah ! madame, si M. de Cazalès s’est moqué de moi, je le lui ai bien rendu hier. Vous savez combien il est indolent, et vous savez aussi qu’il courtise toutes les belles. Il avait, depuis quelques jours, une de ces nouvelles épingles en petit médaillon de cristal dans lequel on met des cheveux ; on l’avait beaucoup plaisanté sur la boucle blonde qu’il renfermait. Hier, assez tard, il s’amusait à nous faire des tours de cartes, lorsque je me suis aperçue que les cheveux avaient changé de couleur et qu’ils étaient devenus d’un très beau noir. J’ai fait un signe à madame L***, qui, s’approchant de lui, s’est écriée : « quoi ! déjà ? » Ce qu’il y a de charmant c’est qu’il ne s’était pas douté du changement et qu’il ne pouvait concevoir comment il s’était opéré[1]. Vous pensez si on l’a plaisanté sur les tours qu’il ne savait pas prévoir et si j’ai pris ma revanche de ses moqueries, pour mon prince de Rohan et sa suite. Lui qui veut apprendre à escamoter, a trouvé un maître habile, mais il ne le nommera pas.

À la même.
« Madame,

« Un nouvel arrivé (car il n’a nullement l’air d’un nouveau débarqué), vient d’égayer un peu nos languissantes soirées. C’est M. de Rolin de Savoie[2], avocat-général au parlement de Grenoble ; il a de l’esprit, de cet esprit qui vous plaît et qui n’est pas celui de tout le monde. Il donne un tour original à tout ce qu’il dit. Il faut que je vous raconte notre première entrevue, afin que vous fassiez plus promptement connaissance avec lui. C’était non pas dans les horreurs d’une profonde nuit, mais à la noce de M. le comte de Lacase[3], ou pour mieux dire, à ses fiançailles ; il vient, comme vous le savez, d’épouser sa maîtresse, par respect pour les mœurs. Il s’était cru obligé, ainsi que le M. de Moncade de l’École des bourgeois, d’inviter toute la parenté de cette petite grisette, et il aurait pu nous dire : « C’est aujourd’hui que je vous encanaille, » car pour lui, il semblait enchanté. Nous croyions nous trouver au moins avec une partie des personnes que nous avons l’habitude de voir ; mais il y avait très peu de femmes de notre connaissance. Nous remarquâmes, en entrant, la future mariée dansant avec le comte de Quélus, et nous aperçûmes toutes ces figures hétéroclites assises autour de la salle : c’était bien de véritables figures de tapisserie. Je fus m’asseoir à côté de ma belle-mère ; j’étais d’assez mauvaise humeur et je prévoyais que je m’amuserais fort peu. En retournant la tête, je vis un monsieur que je n’avais jamais rencontré nulle part ; cela étonne en province, où tout le monde se connaît. Sa figure me frappa, bien qu’elle n’eût de remarquable que des yeux très spirituels et l’apparence d’un homme de bonne compagnie ; il avait l’air de ne connaître absolument personne que le maître de la maison, et de chercher quelqu’un à qui pouvoir adresser ses observations, comme il nous l’a dit depuis.

« — Oserais-je vous demander, madame, si c’est le jour ou le lendemain du mariage ?

« — C’est le jour de la signature du contrat, monsieur.

« — Et il y a un bal ?

« — Mais comme vous le voyez.

« — Je vous demande pardon, je suis tout à fait neuf dans ce pays, comme vous pouvez vous en apercevoir ; c’est le marquis de Grammont qui m’a amené du spectacle ici, et qui m’a laissé en me disant qu’il allait revenir. J’ai rencontré cette dame, me dit-il, en me montrant la fiancée qui était tout en blanc, presqu’en costume de mariée ; elle était suivie de la famille : cela ressemblait à la noce de l’opéra du Déserteur. Me trouvant près d’elle au bas de l’escalier, je me suis empressé de lui offrir la main ; mais elle n’a jamais voulu l’accepter, et m’a forcé de monter devant elle. Il a fallu céder malgré ma résistance, et depuis ce moment je suis à chercher quelqu’un qui ait assez d’indulgence pour me mettre au fait ; car je crains de faire encore quelque gaucherie.

« L’air dont il nous parlait était si comiquement niais et faisait un tel contraste avec son sourire malin, que je me mis à rire comme une folle, et dès ce moment, la confiance s’établit entre nous. Ma belle-mère lui raconta qu’on avait persuadé à ce pauvre M. de Lacase, qu’il avait séduit cette jeune personne (qui du reste était fort jolie), que pour l’acquit de sa conscience, il devait l’épouser ; et qu’il s’y était prêté de la meilleure grâce du monde, malgré les conseils de ses amis et l’opposition de ses parents. Mais comme il était bien d’âge à savoir la sottise qu’il faisait, on avait fini par en rire.

« Toutes les réparties de M. de Rolin, toutes ses remarques étaient d’une finesse et d’une originalité charmantes. Enfin, cette soirée où nous croyions nous ennuyer à mourir, a été une des plus gaies que nous ayons passées depuis votre départ.

« M. de Savoie a été présenté dans les premières maisons de la ville ; mais autant qu’il le peut, il passe ses soirées avec nous, ainsi que M. de Catelan[4] ; il doit bien, dit-il, cette reconnaissance à l’hospitalité que nous lui avons accordée, lors de notre première rencontre. Lui et mon père se conviennent beaucoup.

« Louise Fleury »
  1. M. de Cazalès était l’homme le plus distrait qu’il fût possible de rencontrer.
  2. Beau-Frère de Casimir-Perrier.
  3. Parent du comte Jean Dubarry.
  4. M. de Catelan, depuis pair de France, avocat-général au Parlement de Toulouse, fut un des premiers qui protesta contre l’impôt. Lorsqu’il fut envoyé au château de Lourdes, le peuple détela sa voiture pour l’empêcher de partir. Il fut obligé de haranguer la foule afin qu’on lui permît de ne pas se révolter contre les ordres du gouvernement. Quelques années après il fut brûlé en effigie par ce même peuple qui l’avait porté en triompe. M. Millin disait à une dame de ses amies : « Où est le temps où il ne brûlait que pour vous ! » Lorsque les parlements protestèrent contre l’impôt territorial, il parut des caricatures fort amusantes. Tous les parlements y étaient enrégimentés ; ceux de Bordeaux, de Toulouse, de Dijon, de Grenoble, plus renommés pour leur courage, poussaint les autres, la baguette dans les reins, afin de les empêcher de reculer.