Souvenirs d’une actrice/Tome 2/10

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Dumont, éditeur (Tome 2p. 159-171).


X


Mon arrivée à Hambourg. — Le vieux Durand. — M. de Bourienne. — Les émigrés français, commerçants à Hambourg. — Mon arrivée à Saint-Pétersbourg. — Le marquis de la Maisonfort. — La princesse Serge Galitzine. — La princesse Nathalie Kourakine. — Le comte Théodore Golofkine.


Arrivée à Hambourg, quelques Français de ma connaissance vinrent me voir. C’étaient des émigrés qui s’étaient faits négociants.

— Comment, me dit-on, n’avez-vous pas demandé des lettres de recommandation, il n’y a pas de pays où l’on en ait plus besoin.

— Je ne connaissais personne, répondis-je, qui pût m’en donner, excepté M. Audras.

M. Audras ! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand ?

— Justement !

— Eh bien ! c’était lui qui pouvait vous être le plus utile ici.

— Mais ne savez-vous donc pas que c’est un original ! il se met dans la tête des lubies dont on ne peut jamais le faire départir. Savez-vous ce qu’il m’a dit lorsque je l’ai prié de m’adresser à quelqu’un ? Vous demanderez le vieux Durand. L’on m’aurait prise pour une folle comme M. Audras.

— Le vieux Durand ! mais c’est ce qu’il vous faut, il peut tout ici. C’est la plus belle connaissance qu’il ait pu vous donner. Un millionnaire, un homme excellent d’ailleurs, et qui jouit de la plus grande considération. Il est l’ami intime de M. Audras.

— Il me suffira de demander le vieux Durand et il ne se fâchera pas ?

— Mais non.

— Il paraît que ce nom est aussi puissant à Hambourg, que celui d’Ilbondokani, du Calife de Bagdad.

Le lendemain je fus chez le vieux Durand, qui me reçut parfaitement ; il me rendit tous les services dont j’eus besoin, et m’aplanit toutes les difficultés qui se présentèrent sur mon chemin.

Son abord n’était pas imposant : il avait l’air d’un ancien drapier de la rue Saint-Denis, retiré du commerce. Il allait toujours à pied, un parapluie sous le bras, mais il avait une voiture pour ses amis et pour les dames qui lui faisaient l’honneur de venir diner chez lui (comme il me le dit fort obligeamment). Il recevait tout ce qu’il y avait de personnes marquantes à Hambourg. Je dînai chez lui avec M. de Bourienne, qui paraissait avoir de l’humeur contre le gouvernement français, quoiqu’il fût au service de la France.

— Les artistes quittent la France pour l’étranger, me dit-il, cela ne prouve pas qu’ils y soient heureux.

— Cela prouve aussi qu’ils sont trop nombreux et qu’ils ne peuvent pas tous être au premier rang, lui répondis-je.

Le vieux Durand recevait tous les émigrés qui lui étaient recommandés. Ceux que je rencontrai à l’étranger avaient changé d’état, souvent d’une manière fort bizarre. Un maistre-de-camp était marchand de vin, un colonel tenait un café, d’autres faisaient ce qu’on appelait des affaires. Le marquis d’Osmont, ambassadeur à Londres, nous a raconté qu’il ne faisait pas d’autre industrie que de raccommoder des parapluies.

Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m’assura un passage sur le vaisseau à bord duquel il devait partir, et l’on me recommanda particulièrement à ses soins.

Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, après bien des fatigues, j’arrivai à Saint-Pétersbourg. J’apportais de Paris les plus élégantes toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant celle belle dame descendre de voiture, parée d’un châle de cachemire, d’un voile d’Angleterre sur un très beau chapeau de paille d’Italie[1], que le joli petit sac qu’elle tenait à la main renfermait toute sa fortune… Vingt ducats de Hollande, à huit cent lieues de mon pays, de ma famille, de mes amis, et dans une ville où je ne connaissais personne ; car celles auxquelles j’étais recommandée étaient dans leurs terres ou en voyage.

Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu’en partant de Paris, une dame m’avait priée de me charger d’une lettre pour sa sœur, marchande de modes sur la perspective de Newsky. Je pensai qu’elle pourrait peut-être me donner les renseignements dont j’avais besoin. Comme j’étais dans ce moment sur le canal de la Moïka, et qu’il fallait le traverser en bateau, je renvoyai ma voiture. Je réfléchissais à la manière dont je m’y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu’un monsieur qui m’examinait fort attentivement m’offrit ses services.

C’était le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme d’esprit, ce qui ne gâte rien. Nous avons ri souvent de notre première rencontre sur les bords escarpés de la Moïka. Il me conduisit chez cette dame qui m’accueillit comme une bonne compatriote, et m’offrit ses services.

Elle me combla de prévenances et m’apprit que M. de la Maisonfort était en ville. Je lui écrivis pour le prévenir que j’avais une lettre pour lui.

Comme j’avais donné mon adresse chez une marchande de modes, il pensa que j’étais venue à Saint-Pétersbourg pour être demoiselle de magasin ; il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de cérémonie. Quoique M. de la Maisonfort ne fût plus jeune, c’était encore un de ces charmants Français de l’ancien régime, de ces caractères légers à la Bièvre ; il passait pour un homme d’esprit, et il avait fait quelques mauvaises pièces et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s’annonça d’une manière assez bruyante. Étant à broder dans une pièce voisine du magasin, j’entendis qu’il disait :

« — Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me l’envoyer. Où donc est-elle, cette dame ? »

Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignité :

« — Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis ; comme il n’y est question que de moi, j’ai dû vous la remettre moi-même. »

Madame de la Maisonfort faisait de moi un éloge que la modestie m’empêche de répéter, mais qui produisit sur son mari une métamorphose complète.

— Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m’ait procuré l’avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne à laquelle elle s’intéresse aussi vivement. Je suis assez répandu dans la société russe pour pouvoir vous y être utile.

M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu’il allait réfléchir il ce qui pourrait me convenir le mieux. — J’aurai l’honneur de vous revoir dans quelques jours, ajouta-t-il.

Il revint en effet ; il avait parlé de moi à la maréchale Koutouzoff, à la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout à la princesse Serge G… C’était sur elle qu’il réunissait tous ses projets pour moi. Elle avait témoigné un grand désir de me connaître, d’après ce que lui avait dit M. de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire à la Carpofka, maison de campagne de la princesse, à quelques verstes de la ville.

— C’est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort instruite, qui a beaucoup voyagé, une personne d’un grand nom ; mais elle a quelque chose d’original ; elle ne fait rien comme une autre, et rarement on la voit dans le jour. On se réunit chez elle à minuit, on soupe à deux ou trois heures du matin, et l’on ne se sépare qu’au grand jour.

Nous fûmes reçus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait avec elle : c’était une personne charmante, remplie de grâce, et possédant des talents d’agrément.

Après le déjeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placés sur les îles. Cette campagne était ravissante, comme toutes celles des alentours de Saint-Pétersbourg. M. de la Maisonfort était retourné en ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tôt que de coutume. Je trouvai que le portrait qu’on m’avait fait d’elle n’était pas flatté. Ses beaux cheveux d’un noir d’ébène, si soyeux et si fins, tombaient en boucles sur un cou bien arrondi ; sa figure était pleine de charme et d’expression ; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans sa démarche, qui n’était pas sans grâce ; et lorsqu’elle levait ses grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspiré que lui a donné Gérard dans un de ses beaux tableaux où il l’a représentée.

Lorsque je la vis arriver au jardin, elle était vêtue de mousseline de l’Inde qui se drapait élégamment autour d’elle. Dans aucun temps sa mise n’a été semblable à celle des autres femmes ; mais, jeune et belle comme elle l’était alors, cette simplicité des statues antiques lui seyait à merveille. Elle m’adressa les choses les plus obligeantes et m’engagea à venir tous les jours.

— Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l’hiver à Saint-Pétersbourg ; j’ai le projet d’aller en Grèce et à Constantinople. Aimeriez-vous à faire ce voyage ?

Je l’assurai que j’en serais enchantée, et qu’il me serait extrêmement agréable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement à dîner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et la causerie nous occupèrent jusqu’au moment où le monde commença à arriver. Nous étions dans un cabinet d’étude donnant sur le jardin ; une petite bibliothèque, des portefeuilles, des gravures, une multitude d’instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l’ornement. Elle ne pinçait de la harpe ou de la guitare que lorsqu’elle était seule ; elle n’en faisait jamais jouir les autres.

Le prince d’E… nous a raconté que, pendant une saison de Tœplitz, où était la princesse, on l’avait vainement sollicitée de chanter la Belle de Scio ; qu’on s’était mis à ses genoux, qu’on avait employé toutes les séductions sans pouvoir rien obtenir ; mais que, quand tout le monde se fut retiré, et qu’elle supposa qu’on était enseveli dans un profond sommeil, elle ouvrit ses fenêtres, prit sa harpe, et se mit à chanter non-seulement le morceau pour lequel on l’avait vainement sollicitée, mais une foule d’autres, et finit par réveiller tous ses voisins.

La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassemblé. On servit des mousses de chocolat, des fruits glacés. On se répandit çà et là dans les jardins, au bord des îles. Nous étions alors en juin, le plus joli mois de l’année en Russie, et où il n’y a pas de nuits, le soleil se couchant vers dix heures et demie du soir, le crépuscule commençant à minuit.

Lorsque M. de la Maisonfort, qui était revenu, me ramena en ville, il faisait grand jour. Il fut convenu que dorénavant on m’enverrait une voiture pour me conduire chez ces dames.

Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie Kourakine, et le comte Théodore Golofkine, qu’on aimait tant à Paris, et qui ont fait le charme de la société, pendant leur séjour en France. Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les rencontrait souvent aux soirées de madame Lebrun-Vigée et du peintre Gérard. Ils avaient l’un et l’autre des talents que l’on ne trouve pas toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie était excellente musicienne, composait de jolies romances et jouait de plusieurs instruments. Le comte était littérateur agréable, et dessinait très bien pour un amateur. Il avait été ambassadeur à Naples, et parlait parfaitement l’italien.

Il avait la réputation de dire rarement la vérité ; mais ses mensonges étaient si spirituellement racontés qu’on ne pouvait lui en vouloir d’improviser des romans comme tant d’autres en composent avec la plume, et qui souvent ne sont pas aussi amusants.

Lorsque je vis pour la première fois le comte Théodore Golofkine, je le pris pour un Français. Il m’a assuré depuis qu’il en avait été extrêmement flatté. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je ne m’étais pas aperçue que la plupart s’énoncent avec grâce, facilité, et qu’ils parlent notre langue avec beaucoup de pureté. Mais la petite gloriole et l’amour du pays font que l’on est toujours tenté de s’approprier ce que l’on trouve de remarquable chez les autres. Je voyais souvent le comte Théodore pendant mon séjour à Pétersbourg, et lorsqu’il vint à Moscou j’étais depuis longtemps admise dans la maison de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit à même d’apprécier mieux encore les qualités aimables de son mari.

  1. Ces trois objets étaient alors un grand luxe et coûtaient fort cher.