Souvenirs d’une actrice/Tome 2/09

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Dumont, éditeur (Tome 2p. 147-158).


IX

M. Audras, homme de confiance de M. de Talleyrand. — Son originalité. — Le vieux Durand. — Un départ pour l’étranger. — Mayence. — Francfort. — Le général Augereau. — M. Haüy. — Mon oncle et ma tante.


Je rencontrais souvent la marquise de la Maisonfort chez madame de P… ; c’était une charmante personne. Son mari avait émigré en 1791. Comme la plus grande partie de la fortune venait de la marquise, elle était demeurée en France pour conserver ses propriétés. M. de la Maisonfort était au service du duc de Brunswick ; c’était en qualité d’envoyé de cette cour qu’il était en Russie.

Lorsque je dus partir pour aller dans ce pays, la marquise me dit qu’elle me donnerait une lettre pour son mari.

— C’est un galant chevalier, ajouta-t-elle, toutes les dames se l’arrachent ; il pourra vous être utile auprès d’elles.

Elle me conseilla en même temps d’emporter le plus de lettres de recommandation que je pourrais m’en procurer, chose indispensable lorsqu’on voyage à l’étranger.

Je rencontrais souvent dans la société une espèce d’original qui y était très recherché, M. Audras.

C’était un gros homme d’assez peu d’apparence et auquel l’on n’aurait certainement pas pris garde, si l’on n’eût su d’avance qu’il était l’ami de M. de Talleyrand, et la personne en laquelle il avait le plus de confiance, et qui faisait toutes ses affaires. M. Audras était l’homme le plus fantasque du monde, ne se gênant pour personne et s’embarrassant fort peu, lorsqu’il était dans un salon, de plaire ou de déplaire ; il laissait apercevoir sans se gêner tout l’ennui que lui causait tel ou tel personnage ; alors il se retirait dans un coin, s’étendait sur un canapé, et appelait à lui ceux avec lesquels il voulait causer. Il était d’une franchise souvent peu polie, mais on lui passait tout. C’est à ces caractères-là que l’on accorde ce privilège, tandis que l’on est exigeant et susceptible pour les autres. Il m’avait prise dans une sorte d’affection, sauf à dire souvent devant moi qu’il détestait les femmes maigres ; mais comme il était d’un embonpoint assez disgracieux, je lui rendais ses aimables observations par des contrastes.

« — Je le crois bien, lui disais-je, par la même raison je n’aime pas les gros hommes, surtout lorsqu’ils sont mal faits et impolis. »

Alors il se mettait à rire. Il aimait assez qu’on lui répondit, et il ne s’en fâchait jamais.

Une fois sa brusquerie et son originalité acceptées, il ne manquait pas de succès, car il était fort amusant. On recherchait son approbation et sa franche amitié qu’il n’accordait pas du reste facilement. Nous étions toujours lui et moi en guerre ouverte ; comme je l’ai déjà dit, il m’aimait assez, parce que je n’avais pas peur de lui, et que j’étais toujours prompte à la réplique.

« — Je me tiens sur la défensive, lui disais-je, je n’attaque pas ; mais je ne me laisse point attaquer. Il me provoquait et ne faisait que rire d’une réponse piquante ; Nous nous quittions quelquefois brouillés ; mais c’était moi qui boudais. Le lendemain, il m’écrivait une lettre charmante, pleine de grâce et de finesse. On était vraiment surpris qu’un esprit aussi aimable parfois pût se trouver sous une semblable enveloppe. Aussi lui disais-je que j’étais persuadée qu’il était sous l’influence d’une mauvaise petite fée qui nous le rendrait un jour sous sa forme première. »

Comme je devais séjourner quelque temps à Hambourg, où j’avais des affaires à terminer avant de m’embarquer, M. Audras me dit qu’il m’adresserait à quelqu’un qui pourrait m’être fort utile ; cela me fit d’autant plus de plaisir que je ne connaissais personne dans cette ville, et que des recommandations sont chose indispensable à l’étranger. La veille de mon départ il vint me voir et me faire ses adieux.

— M’apportez-vous votre lettre pour Hambourg ? lui dis-je.

— Une lettre ?

— Oui.

— Ah ! c’est inutile, vous demanderez le vieux Durand.

— Mais où, et dans quel quartier de la ville loge-t-il. Donnez-moi du moins son adresse et un mot qui lui annonce que je viens de votre part.

— Cela n’est pas nécessaire ; demandez, comme je vous le dis, le vieux Durand.

Je crus que c’était une de ces lubies comme il lui en prenait souvent ; je n’insistai pas davantage, et je n’y pensai plus.

Jusqu’à cette époque, je n’avais quitté la France que pour le voyage que j’avais fait en Belgique : c’était un précédent peu encourageant. Je ne partais point en touriste pour décrire les sites, les paysages, le ciel bleu et les arbres verts ; assez d’autres l’ont fait avant moi en style pittoresque et élégant. Je ne dirai donc que les incidents et les événements qui se rencontrèrent sur mon chemin. Je voyageais comme une artiste, allant chercher la fortune, ou tout au moins l’aisance que j’avais perdue et que j’espérais retrouver ailleurs : léger bagage que l’espérance ! quand la moindre circonstance peut influer sur votre destinée et sur les talents que vous allez exploiter. Aussi mes descriptions seront-elles moins poétiques que celles de nos aimables touristes. Je tâcherai de remplacer les tableaux par la réalité, si voir c’est savoir, comme le dit un vieil adage.

Je commencerai donc par Mayence et Francfort. Je passai le magnifique pont placé sur le Rhin, ce beau fleuve dont les bords fleuris sont si admirables en été, et les glaces si effrayantes en hiver ! surtout lorsqu’il faut les traverser dans un frêle esquif, et qu’il faut éloigner les glaçons avec des pieux ferrés pour les empêcher de fondre sur votre barque, et de vous engloutir.

À cette époque les chemins étaient presqu’impraticables en Allemagne. Lorsqu’on n’avait point de voiture, on était obligé de se servir de celles que l’on décorait du nom d’extra-poste. Ce n’étaient la plupart du temps que de mauvaises charrettes, sur lesquelles on plaçait un banc à dossier. Ces voitures entièrement découvertes ne vous mettaient à l’abri ni de la pluie ni du soleil. On m’avait prévenue à Mayence de tous les désagréments de ce voyage ; mais la réalité surpassa mon attente.

Lorsque je fus au moment d’entrer à Francfort, sur cette abominable charrette, plutôt faite pour transporter du fumier que des créatures humaines, j’eus un moment de désespoir ! Il me semblait que tout le monde allait regarder mon entrée comme une chose extraordinaire ; que je ne pourrais jamais marcher dans cette charmante ville, aux rues si larges et décorées de si belles maisons et de si beaux magasins, sans être reconnue pour la dame à la charrette ; que chacun allait me montrer au doigt et qu’on ne voudrait me recevoir dans aucun hôtel. Les femmes sont étranges dans la jeunesse, elles croient qu’elles ne peuvent paraître nulle part, sans qu’on s’occupe d’elles et qu’elles ne fassent une sorte de sensation, soit en bien, soit en mal, mais elles ne peuvent se résigner à passer inaperçues.

J’arrivai à la porte de l’hôtel d’Angleterre, sans que le flegme germanique en fût troublé le moins du monde ; personne ne prit garde à moi, et je fus aussi bien reçue par le maître que si je fusse venue en berline ; je dirai même qu’il me fit payer tout aussi cher.

Lorsque je fus installée, reposée de cette horrible fatigue, je me fis conduire chez mon oncle qui avait quitté le duché de Deux-Ponts depuis l’entrée de l’armée française.

Mon oncle, qui ne m’avait vue que dans mon enfance, m’accueillit avec bonté. Depuis qu’il avait quitté les Deux-Ponts et perdu sa fortune, il s’était établi à Francfort, où il donnait des leçons de mathématiques, et ma tante, excellente musicienne, élève des grands maîtres de l’école allemande, donnait des leçons de chant. Ils jouissaient d’une grande considération et faisaient fort bien leurs affaires, mais ils n’en regrettaient pas moins leur duché, car ce n’était plus la manière de vivre à laquelle ils étaient accoutumés.

Ils me conduisirent au Casino, où se réunit toute la société élégante de Francfort ; c’est dans cette belle salle que se donnent les concerts. Comme je n’avais avec moi que des toilettes de voyage, et qu’en 1806 on portait des robes à demi-queue, même en négligé, je me mis dans un endroit retiré, pour n’être pas remarquée, ce qui arrive presque toujours lorsque l’on voit une étrangère, venant de Paris surtout.

J’entendis tout à coup un bruit sourd causé par l’entrée du général Augereau, qui était alors comme vice-roi de Francfort. Il était suivi de son brillant état-major, composé de jeunes gens des grandes familles. Leur éducation et leurs manières contrastaient beaucoup avec celles de leur chef ; mais c’était une espèce de coquetterie de nos généraux de l’empire de s’entourer ainsi ; leur haute réputation militaire couvrait suffisamment ce qui manquait à l’éducation privée de quelques-uns d’entre eux.

Après le premier intermède, on se leva, et le général, m’ayant aperçue, me reconnut et enjamba les bancs pour venir à moi.

— Comment, madame, me dit-il, vous êtes à Francfort, et vous ne m’avez pas fait l’honneur de venir me voir ?

Je m’excusai sur le peu de temps que j’avais à rester dans cette ville, où je n’étais demeurée que pour ma famille.

— Je ne me paie point de cette raison, et j’espère bien que j’aurai l’avantage de vous avoir demain à dîner, ainsi que monsieur et madame Fleury.

Je m’excusai encore sur ma toilette de voyageuse ; mais il n’en tint compte, et comme sa superbe habitation était à quelques milles de la ville, il me demanda la permission de m’envoyer chercher. Mon oncle me fit signe d’accepter ; quant à ma tante, pour rien au monde elle ne voulut m’accompagner : elle avait en horreur tous ces militaires qui étaient venus ravager son duché des Deux-Ponts, et elle les confondait tous dans le même anathème. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus ; mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la première fois du moins. Il vint donc lendemain à mon hôtel d’Angleterre, et bientôt nous vîmes arriver un superbe landau à quatre chevaux, et deux jeunes aides-de-camp à cheval, qui venaient nous chercher. Nous brûlions le pavé ; tous les chapeaux se levaient à notre passage. Je riais en moi-même, en pensant que c’était au landau du général que s’adressaient ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette dans laquelle j’avais fait mon entrée à Francfort. Jeu bizarre de la fortune ! Nous trouvâmes chez le général des ambassadeurs et tous les grands dignitaires du pays ; mais celui que nous fûmes charmés de rencontrer parmi eux, fut M. Haüy, l’instituteur des aveugles, qui allait en Russie, où il était appelé par l’empereur Alexandre. C’était un homme très remarquable. Mon oncle et lui étaient bien faits pour s’apprécier, et, comme la femme de M. Haüy était avec lui, nous allions ensemble chez le général, où je faisais de la musique presque tous les soirs ; car, parmi ces messieurs, il y avait d’excellents amateurs.

Je quittai ces bons parents, que j’avais si peu connus, au moment où j’étais d’âge à les apprécier et lorsqu’ils venaient de me revoir avec tant d’intérêt.