Souvenirs d’une actrice/Tome 2/19

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Dumont, éditeur (Tome 2p. 307-328).


XIX


Départ de Moscou. — Douze jours d’agonie. — Les vieilles moustaches en pelisses de satin rose. — Le colonel blessé. — Je traverse la ville de Krasnoy en flammes. — Je suis asphyxiée par le froid. — Je suis sauvée par le duc de Dantzich. — Passage de la Bérésina. — Napoléon. — Le roi de Naples. — Rupture du pont. — Désastres.


Trois jours s’étaient à peine écoulés, que nous courûmes les plus grands dangers, et cela ne fit qu’aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce qui m’est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie continuelle. Je me disais en commençant la journée : Il est bien certain que je ne la finirai pas ; mais par quel genre de mort la terminerai-je ? Ce fut près de Smolensko que les grands désastres commencèrent.

Je datai cette série de jours malheureux, du 6 novembre 1812 ; c’était un vendredi, et nous étions très près de Smolensko. L’officier dans la voiture duquel j’étais partie, avait donné l’ordre à son cocher d’y arriver le soir. C’était un Polonais, le plus lent et le plus maladroit que j’aie jamais rencontré. Il passa toute la nuit, à ce qu’il dit, à aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler à leur aise. Lorsqu’il voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes ; de sorte que nous en perdîmes deux : ces deux-là une fois morts, il nous fut impossible d’avancer avec les trois autres. Nous restâmes à l’entrée d’un pont extrêmement encombré, jusqu’au samedi 7. Je réfléchis au parti que je pourrais prendre, et je me décidai, aussitôt qu’il ferait jour, à abandonner la calèche et à traverser le pont à pied, pour aller demander du secours ou une place dans une autre voiture, au général qui commandait de l’autre côté du pont, mais en ouvrant le vasistas, le cocher me dit qu’il avait trouvé deux chevaux. Je pensai bien qu’il les avait volés, mais dans ce malheureux temps, rien n’était plus commun ; on se dérobait réciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec une sécurité charmante. Il n’y avait d’autre danger que d’être pris sur le fait, car alors le voleur courait risque d’être rossé. On entendait dire toute la journée : « Ah ! mon Dieu ! on a volé mon porte-manteau ; on a volé mon sac ; on a volé mon pain, mon cheval » ; et cela depuis le général jusqu’au soldat. Un jour Napoléon voyant un de ses officiers couvert d’une très belle fourrure, lui dit en riant : « — Où avez-vous volé cela ? — Sire, je l’ai achetée. — Vous l’avez achetée de quelqu’un qui dormait. » On peut juger si ce mot fut répété ; et c’est ainsi qu’il est venu jusqu’à moi.

Nous nous mîmes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu’il y avait de fâcheux, c’est que le vol n’était pas brillant, car nos chevaux n’étaient rien moins que bons. Nous essayâmes en vain d’avancer ; à tout moment nous étions repoussés : « Laissez passer, disait-on, les équipages du maréchal, ceux du général un tel et puis d’un autre. Je me désespérais, lorsque j’aperçus près de moi celui qui commandait le pont de notre côté (le général la Riboissière). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer ma voiture, car je suis là depuis hier au matin et mes chevaux ne peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le quartier-général, et je ne saurai plus que devenir. » Je pleurais, car je perds plus facilement courage pour les petits événements que pour les grands : « Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon possible pour vous faire passer. »

Il parla à un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les équipages du prince d’Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop pourquoi, me prit pour la femme du général Lauriston, et il se perdit en belles phrases. Lorsqu’enfin nous passâmes le pont, il était bordé de chaque côté, de généraux, de colonels et d’officiers, qui depuis longtemps attendaient et étaient là pour faire presser la marche ; car, ainsi que je l’ai su depuis, les cosaques n’étaient pas loin. À peine fûmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller. Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait être brûlée ; c’était un ordre positif. Je me voyais dans une plus mauvaise position que la veille ; on criait de tous les côtés : « Cette calèche empêche de passer ; il faut la brûler. » Les soldats, qui ne demandaient pas mieux, parce que les voitures étaient alors pillées, criaient aussi : « Brûlez ! brûlez ! » Quelques officiers, enfin, eurent pitié de moi, et s’écrièrent : « Allons, des soldats aux roues. »

On s’y mit en effet, et eux-mêmes eurent la bonté de les pousser. Lorsque nous fûmes arrivés à l’autre bout du pont, le gendarme vint à moi. Je n’osais lui proposer de l’argent, car c’était la chose dont on faisait le moins de cas, et je n’avais pas d’eau-de-vie, encore moins de pain. « Mon Dieu ! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment reconnaître… — Ah ! madame, la femme du général… Madame la générale a tant de moyens… Qu’elle me permette de me réclamer d’elle. — Vous le pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant, » et il s’en fut bien content.

J’examinais le spectacle bizarre que présentait cette malheureuse armée. Chaque soldat avait emporté ce qu’il avait pu du pillage : Les uns couverts d’un cafetan de Mougick ou de la robe courte et doublée de fourrure d’une grosse cuisinière ; les autres de l’habit d’une riche marchande, et presque tous, de manteaux de satin doublés de fourrures. Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les portent noirs ; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n’eût été plus plaisant (si la circonstance n’avait pas été aussi triste) que de voir un vieux grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d’une pelisse de satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le pouvaient ; mais ils riaient souvent eux-mêmes de cette bizarre mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drôle. Un colonel de la garde avait arrêté ma voiture, parce qu’il avait fait faire halte à son régiment. Mon domestique s’efforça de lui persuader que cette voiture appartenait à M. de Tintigni, neveu de M. le grand-écuyer. « Je m’embarrasse bien de cela, répondit-il, tu ne passeras pas. » Je me réveillai au bruit de cette discussion ; et sans doute qu’en ce moment le colonel m’aperçut, car il me dit : « Ah ! pardon, j’ignorais qu’il y eût une daine dans la voiture. » Je le regardai et le voyant couvert d’une pelisse de satin bleu, je me mis à sourire. En cet instant il dût se rappeler son costume ; car à son tour il éclata de rire. Ce ne fut qu’après avoir laissé un libre cours à cet accès de gaieté, que nous nous expliquâmes. « Il est certain, me dit-il, qu’un colonel de grenadiers, vêtu de satin bleu, est en costume assez comique ; mais ma foi ! je mourais de froid, et je l’ai achetée d’un soldat. » Nous causâmes assez long-temps, et il finit par m’engager à partager quelques chétives provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins, et l’on nous fit ce qu’il nomma la cabane d’Annette et Lubin. Hélas ! sa triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu’elle abritait, et le chant du rossignol était remplacé par le cri lugubre du corbeau.

J’arrivai à Smolensko, à trois heures après midi ; on me croyait déjà perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux, mais ils avaient trouvé bon de coucher en route, et de ne revenir que le lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calèche ; cependant elle arriva le soir, mais dans un fâcheux état. Malgré les contes que nous tirent les domestiques, il est clair que c’étaient eux qui nous avaient volés. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j’avais, et mes malles, que j’avais mis sur des voitures appartenant à des officiers, avaient été prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu’un coffre sur celle qui venait d’arriver et dans laquelle étaient des châles, des bijoux et de l’argent. Je m’attendais à tout perdre, j’en avais pris mon parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant : « Je vais vous donner un de mes camarades qui, bien que blessé, saura faire aller mes gens. Vous descendrez chaque soir dans les endroits où nous nous arrêterons ; de cette manière, j’espère qu’il ne vous arrivera pas d’accident. Je me reposai à Smolensko toute la journée, et nous ne repartîmes que le lendemain matin.

Le mardi 10 novembre, nous remontâmes en voiture à quatre heures après midi, avec le camarade de M. de Tintigni. « C’est un autre moi-même, me dit-il, vous n’avez plus rien à craindre maintenant. » Il ne se rendait guère justice, en se comparant à ce monsieur, car il y avait une bien grande différence. Malgré cet éloge, il me déplut dès le premier moment. Quoique ce fût un homme assez mal élevé et très occupé de lui-même, je lui donnai cependant tous les soins qu’exigeait son état.

Je m’aperçus bientôt que nos chevaux ne valaient guère mieux que les premiers ; du reste ces malheureuses bêtes étaient si mal nourries qu’elles pouvaient à peine marcher. Nous allâmes fort lentement jusqu’au jeudi 11. Mon compagnon enrageait d’être monté dans la calèche, et craignait beaucoup la rencontre des cosaques. « Si j’avais mon cheval, je m’en moquerais, disait-il ; mais je ne vois pas mon domestique, qui devait me l’amener. » Ce n’était pas très-rassurant pour moi ; je l’excusai pourtant, car sa blessure était tellement grave qu’il ne pouvait marcher. Nous primes enfin le parti d’envoyer au quartier-général, pour dire à M. de Tintigni, que s’il n’avait pas d’autres chevaux à nous donner, il était impossible d’avancer. Mais, pour éviter la négligence du domestique, nous envoyâmes celui qui était chargé des chevaux de selle, et nous fîmes aller l’autre au fourrage avec le cocher.

Me voilà de nouveau restée au milieu du grand chemin ; mais au moins je n’étais pas seule ; il passait quelques troupes, et des soldats bivouaquaient à côté de nous.

Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignîmes qu’ils n’eussent été pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra son colonel, et j’entendis qu’il lui dit :

— Mon colonel, j’ai été blessé, et on m’a mis dans cette voiture, mais les chevaux ne pouvant aller plus loin, j’ai envoyé mes gens chercher du fourrage ; je pense qu’ils nous ont abandonnés, car ils ne reviennent pas,

— Je vous conseille, répondit le colonel, de monter à cheval et de brûler la calèche.

— Je vous suis très obligé de ce conseil, lui dis-je ; mais je vous ferai observer que monsieur n’a aucun droit sur cette calèche, et que c’est à moi seule qu’on l’a donnée.

Et sur cela je me retournai et m’endormis profondément. Vers minuit, mon compagnon de voyage ayant retrouvé son domestique et son cheval, il descendit de la calèche avec tant de précipitation, qu’il n’eut pas le temps de me dire un mot d’excuse ; il n’oublia pas cependant d’emporter le seul pain qui restât. J’étais indignée, mais je me sentais presque fière d’avoir plus de courage qu’un homme. Je ne me dissimulais pas cependant que ma position n’était rien moins que gaie ; mais, selon mon usage, je repris mon sang-froid, et j’attendis le jour assez tranquillement.

La lune jetait assez de clarté pour que je pusse apercevoir des soldats qui dormaient à vingt pas de moi. Je me décidai à attendre encore une heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne, à m’en aller à pied jusqu’à ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette où je pusse monter.

Comme je délibérais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage. J’étais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne pensai pas à les gronder. Il faut s’être trouvé dans une pareille situation pour sentir combien l’apparence du mieux parait un grand bien ; il faut n’avoir eu pour toute boisson que de l’eau où des cadavres ont séjourné, pour connaître le plaisir que l’on éprouve à boire un verre d’une eau pure ; et avoir éprouvé la faim, pour connaître le prix d’un morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens heureux ne se doutent pas.

Je racontai à mes gens la manière dont le camarade de leur maître m’avait abandonnée. Ils en furent indignés, mais ils le furent bien davantage quand ils apprirent qu’il avait emporté notre pain, car ils espéraient en avoir leur part ; ils savaient que quand j’en avais je le partageais avec eux. Les cosaques n’étant pas éloignés de nous, nous résolûmes d’atteler les chevaux de selle à la calèche.

Nous allions prendre ce parti, quand nous vîmes arriver le domestique avec les chevaux. On les fit reposer et nous nous remîmes en route.

Nous fûmes toute la journée du lendemain entourés de cosaques, et nous fîmes tant de détours pour les éviter, que nous n’avançâmes pas d’un quart de lieue. Les retards que nous avions éprouvés nous avaient encore rejetés à l’arrière-garde ; et nous étions dans ce moment, comme je l’ai su depuis, avec la colonne des traînards. C’étaient des soldats de toutes les nations, n’appartenant à aucun corps, ou qui du moins les avaient quittés, les uns parce que leurs régiments étaient presque détruits, les autres parce qu’ils ne voulaient plus se battre. Ils avaient jeté leurs fusils, et ils marchaient à l’aventure ; mais ils étaient tellement nombreux, qu’ils entravaient la marche dans les endroits étroits ou difficiles.

Ils volaient, pillaient depuis leurs chefs jusqu’à leurs camarades, et mettaient le désordre partout où ils passaient. On avait tenté souvent de les réunir en corps ; mais on n’avait jamais pu y parvenir ; c’était en partie avec ces gens-là, et en partie avec l’arrière-garde que nous marchions. Nous cheminâmes ainsi jusqu’à minuit, précédés par une grande berline. Mes gens me dirent qu’elle était au comte de Narbonne et qu’il y avait une dame dedans.

Un colonel qui venait d’avoir le bras emporté, vint me demander une place dans ma voiture. Je m’empressai d’accéder à sa demande, mais je lui fis observer que mes chevaux étant épuisés de fatigue j’allais être forcée de l’abandonner. À peine une demi-heure s’était écoulée, qu’on s’arrêta. Un officier étant venu parler à l’oreille du colonel, il descendit de voiture ; j’en fis autant, et j’abordai la dame de la berline. En pareille circonstance on a bientôt fait connaissance ; rien ne réunit plus vite que le malheur. « Je pense, lui dis-je, madame, que les cosaques sont très près de nous, car un officier est venu parler bas à un colonel blessé qui était dans ma calèche, et ce dernier après m’avoir balbutié quelques excuses, est monté sur son cheval, quoiqu’il pût à peine s’y tenir. » Au même instant nos gens vinrent nous dire qu’il y avait un ravin qu’il était impossible de passer en voiture, et que les cosaques étant dans les environs, il fallait monter à cheval et se sauver. Nous cherchâmes à leur inspirer un peu de courage. « Essayons au moins, leur dis-je ; il sera toujours temps, si la voiture se brise, de l’abandonner. — Venez vous-même, nous répondirent-ils, et vous verrez que cela est impossible. » Nous y allâmes, et nous convînmes qu’en effet ils avaient raison. Il y avait bien très près de là une grande route, mais les boulets la traversaient à chaque instant. Nous primes un parti décisif ; nous cheminâmes dans la neige à travers champs, car il n’y avait point de chemins battus. Les pauvres chevaux en avaient jusqu’au ventre, et ils étaient sans force, n’ayant pas mangé de la journée. Me voilà donc à cheval à minuit, ne possédant plus rien que ce que j’avais sur moi, ne sachant quel chemin suivre et mourant de froid. À deux heures du matin nous atteignîmes une colonne qui traînait des pièces de canon : c’était le samedi 11.

Je demandai à l’officier qui la commandait si nous avions loin pour rejoindre le quartier-général. « Ah ! vous pouvez être tranquille, me dit-il avec humeur, nous ne le rejoindrons pas, car si nous ne sommes pas pris cette nuit, nous le serons demain matin : nous ne pouvons l’échapper. » Ne sachant plus par où il pourrait passer, il fit faire halte à sa troupe. Les soldats voulurent allumer du feu pour se chauffer, mais il s’y opposa en leur disant que leurs feux les feraient découvrir par l’ennemi. Je descendis de cheval et fus m’asseoir sur un monceau de paille qu’on avait mis sur la neige. J’éprouvai là un moment de découragement.

Le cocher ayant ramené la voiture, nous marchâmes fort lentement toute la nuit, à la lueur des villages incendiés, et au bruit du canon. Je voyais sortir des rangs de malheureux blessés ; les uns exténués de faim, nous demandant à manger, les autres mourant de froid, suppliant qu’on les prit dans la voiture et implorant des secours qu’on ne pouvait leur donner : ils étaient en si grand nombre ! Ceux qui suivaient l’armée nous priaient de prendre des enfants qu’ils n’avaient plus la force de porter : c’était une scène de désolation ; on souffrait de ses maux et de ceux des autres.

Lorsque nous fûmes en vue de Krasnoï, le cocher me dit que les chevaux ne pouvaient plus aller. Je descendis, espérant trouver le quartier-général dans la ville. Il commençait à faire petit jour. Je suivis le chemin que prenaient les soldats, et j’arrivai à une pente extrêmement rapide ; c’était comme une montagne de glace que les soldats descendaient en glissant sur leurs genoux. N’ayant pas envie d’en faire autant, je pris un détour et j’arrivai sans accident. Je demandai à un officier le quartier-général. « Je crois qu’il est encore ici, me dit-il, mais il n’y sera pas long-temps, car la ville commence à brûler. »

Le feu gagnait d’autant plus rapidement que cette petite ville était en bois, et les rues extrêmement étroites : je la traversai en courant ; les poutres embrâsées menaçaient de me tomber sur la tête. Un gendarme eut la complaisance de m’accompagner et de me soutenir jusqu’à la sortie de la ville, car la foule était tellement compacte qu’on était heurté de tous côtés. Il me demanda pourquoi j’avais traversé la ville. Je lui répondis que c’était pour y trouver des officiers de la maison de l’Empereur. » — Il y a long-temps, reprit-il, que l’Empereur est parti, et vous ne pourrez plus les rejoindre. — Eh bien ! lui dis-je, je n’ai plus qu’à mourir, car je n’ai pas la force d’aller plus loin. »

Je sentais que le froid m’engourdissait le sang. On prétend que cette asphyxie est une mort très douce, et je le crois. J’entendais bourdonner à mon oreille : « Ne restez pas là !… Levez-vous !… » On me secouait le bras ; ce dérangement m’était désagréable. J’éprouvais ce doux abandon d’une personne qui s’endort d’un sommeil paisible. Je finis par ne rien entendre, et je perdis tout sentiment. Lorsque je sortis de cet engourdissement, j’étais dans une maison de paysan. On m’avait enveloppée de fourrures, et quelqu’un me tenait le bras et me tâtait le pouls : c’était le baron Desgenettes. J’étais entourée de monde, et je croyais sortir d’un rêve ; mais je ne pouvais faire un mouvement, tant ma faiblesse était grande. J’examinais tous ces uniformes. Le général Burmann, que je ne connaissais pas alors, me regardait avec intérêt. Le vieux maréchal Lefebvre s’avança et me dit : « Eh bien ! ça va-t-il ? Vous revenez de loin. »

J’appris qu’on m’avait ramassée sur la neige. On avait voulu d’abord me mettre auprès d’un grand feu, mais le baron Desgenettes s’était écrié : « Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ ; enveloppez-la de toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une chambre sans feu. »

Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commençai à reprendre un peu de chaleur, le maréchal m’apporta une grande timbale de café très fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. « Gardez cette timbale, me dit le maréchal, elle sera historique dans votre famille… si vous la revoyez, » ajouta-t-il plus bas.

Je repartis quelques heures après dans la voiture du maréchal. Nous nous arrêtâmes le soir dans un village désert pour y passer la nuit. Nous étions tout près de la Bérésina. Le lendemain de grand matin l’on donna l’ordre du départ, mais il fut si prompt qu’il occasionna un assez grand désordre. Le jour commençait à poindre dans un ciel brumeux. Mes forces étaient revenues, car j’avais pris de la nourriture. Je montai dans la calèche, précédée d’un détachement de la garde.

L’empereur était debout à l’entrée du pont pour faire presser la marche. Je pus l’examiner avec attention, car nous allions doucement : il me parut aussi calme qu’à une revue des Tuileries. Le pont était si étroit que notre voiture touchait presque l’empereur. « N’ayez pas peur, dit Napoléon ; allez, allez, n’ayez pas peur. » Ces mots qu’il semblait m’adresser particulièrement, car il n’y avait pas d’autres femmes, me firent penser qu’il devait y avoir du danger.

Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main était appuyée sur la portière de ma calèche. Il dit un mot obligeant en me regardant. Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par un froid de vingt degrés. Son col ouvert, son manteau de velours jeté négligemment sur une épaule, ses cheveux bouclés, sa toque de velours noire ornée d’une plume blanche, lui donnaient l’air d’un héros de mélodrame. Je ne l’avais jamais vu d’aussi près, et je ne pouvais me lasser de le regarder : lorsqu’il fut un peu en arrière de la voiture, je me retournai pour le voir de face. Il s’en aperçut et, me fit un gracieux salut de la main. Il était très coquet, et il aimait que les femmes prissent garde à lui.

Plusieurs officiers supérieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse, car on ne pouvait aller à cheval sur ce pont ; il était si fragile, qu’il tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s’était adouci, avait fait un peu fondre les glaces de la rivière, ce qui la rendait bien plus dangereuse. Lorsqu’on eut atteint le village, on s’y arrêta comme l’avait ordonné l’empereur, et tous les officiers retournèrent près de la Bérésina. Je pris le bras du général Lefebvre (fils du maréchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit, nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri indéfinissable ! il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que j’y pense. Tous les malheureux restés sur l’autre bord de la rivière, tombaient écrasés par la mitraille. C’est alors que nous pûmes comprendre l’étendue de ce désastre. La glace n’étant pas assez forte, elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s’opposait à leur salut, car l’extrême danger ne connaît pas les lois de l’humanité ; on sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme, tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée d’un sabre, afin qu’elle pût s’en faire un appui ; mais elle fut bientôt engloutie par le mouvement même qu elle fit pour les saisir. Je m’éloignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le général Lefebvre, qui n’était pas fort tendre, était pâle, comme la mort et répétait : « Ah ! quel malheur horrible ! ces pauvres gens qui sont là sous le feu de l’ennemi ! »

Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la glace, à franchir la rive ; ceux qui nous rejoignirent à Vilna, nous racontèrent des scènes qui nous firent frémir.

Quelle singulière et inexplicable chose que la destinée ! si je n’avais pas été abandonnée comme asphyxiée sur la neige, je n’aurais pas été recueillie par le maréchal Lefebvre, et, comme la plupart des réfugiés de Moscou, j’aurais immanquablement péri dans la Bérésina.

À mon retour en France, lorsqu’on voulait me présenter ou me recommander à quelques puissants du jour, on employait cette formule : « Elle a passé la Bérésina ! »