Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 2/03

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CHAPITRE III.


La maison, le Prince et les deux Comtes de Horn. – Leurs caractères. — Folie héréditaire dans leur famille depuis deux générations. — Jean de Wert, bâtard de Horn. — Son petit-fils, gouverneur de Wert. — Incarcération du Comte de Horn dans ce château. — Sa fuite et sa folie. — Le Grand-Forestier de Flandre. – Le Comte de Horn à Paris. – On cherche à l’y capturer. – Son procès. – Démarche de la haute noblesse auprès des juges. — La salutation magistrale. — Requête de la noblesse au Régent. — Liste des signataires. — Conférence avec le Régent. — Ses argumens. – Ses promesses. – Sa parole d’honneur. — Lettre du Duc de Saint-Simon au Duc d’Havré. – Supplice du Comte de Horn. — Billet du Duc d’Havré au Duc de Saint-Simon. — Proposition du Régent au Prince Emmanuel de Horn. – Sa réponse. – Condamnation à mort de 25 gentilshommes bretons. – Noms des suppliciés et des contumaces.

Une des familles les plus anciennes et les plus justement considérées de l’Europe nobiliaire est sans contredit celle des Princes de Horn et d’Ovérisque, Souverains-Comtes de Hautekerke et Grands-veneurs héréditaires de l’Empire. Ils ont pour agnats les Ducs de Looz et Corswarem, qui sont Comtes souverains de Héristal, berceau de la famille de Charlemagne, et ces deux grandes races ont toujours pris soin de leurs alliances avec une délicatesse attentive.

En 1720, la maison de Horn était composée du Prince régnant, Maximilien-Emmanuel, âgé pour lors de vingt-quatre ans, du Comte Antoine-Joseph, son frère, âgé de vingt-deux ans, d’une sœur Chanoinesse au chapitre de Thorn et du Grand-Forestier de Flandres leur oncle, lequel avait tué sa femme, Agnès de Créquy, dans un accès de folie. Il est bon d’ajouter ici que la mère de ces deux jeunes gens était une Princesse de Ligne dont le père était devenu fou, et dont le frère était renfermé pour cause de folie. Leurs dernières grand’mères étaient des Croüy, des Créquy, des Montmorency des Princesses de Bavière, de Lorraine, de Gonzague et de Luxembourg ; des Orsini de Bracciano, des Colonna de Palestrine ; et d’Aragon-Bénavidès ! et Cordoue-Médina-Cœli ! Rien n’était comparable à la beauté de leurs quartiers.

Le Prince de Horn était un jeune homme infiniment sage, et qui vivait très-noblement dans les Pays-Bas. Il se tenait habituellement dans son Comté de Baussigny.

Le Comte de Horn, son jeune frère, avait commencé par entrer au service d’Autriche ; on lui reprocha d’avoir manqué de respect au Prince Louis de Bade, généralissime des armées de l’Empire ; et de plus, il avait donné quelques sujets de mécontentement à son frère aîné qui l’avait fait mettre aux arrêts dans son vieux château de Wert au pays de Horn. C’était le petit-fils du fameux Jean de Wert qui était Stathalter ou gouverneur de cette forteresse[1], et ses mauvais traitemens exaspérèrent tellement le jeune prisonnier, qu’il en tomba dans un état de furie continuelle et d’aliénation complète ; on l’enferma dans le même cachot où Jean de Horn, Stathouder de Gueldres, avait emprisonné son père ; ce qui avait fourni à Rembrandt le sujet de cet admirable tableau que Madame avait rapporté d’Allemagne, et qui se voit aujourd’hui dans la collection d’Orléans.

Au bout de six mois d’une captivité si dure, il avait trouvé moyen de s’échapper du château de Wert, après avoir assommé deux de ses geôliers à coups de bouteille ; il fit des actes de folie notoire, et finalement il apparut comme une Larve à Baussigny, chez son frère, à qui le gouverneur de Wert avait dissimulé toute chose à l’égard de l’état du jeune Comte et des sévices dont il avait été l’objet. Le Prince de Horn accueillit son malheureux frère avec la compassion la plus tendre et la plus douloureuse ; il le fit loger et coucher dans sa propre chambre, où trois domestiques le surveillaient soigneusement le jour et la nuit. Le frère aîné ne manqua pas de casser aux gages le Stathalter de Wert dont les brutalités avaient déterminé la maladie du Comte, et quand cet officier en apprit la nouvelle, il fit révolter les paysans à cinq ou six lieues à la ronde, afin de se maintenir dans son gouvernement : ce qui fit qu’on le mit au ban de l’Empire, et qu’il est mort enfermé dans la tour de Horn-op-Zée. J’ai su par Mme de Salm qu’il y est resté prisonnier jusqu’à l’âge de quatre-vingt-deux ans, et qu’il n’avait cessé de battre et d’assommer pendant qu’il avait pu contracter ses poings et soulever un bâton. Si ce n’avait été le souvenir et la reconnaissance des nations germaniques pour la mémoire de son grand-père, il aurait été pendu cent fois au lieu d’une seule. La Princesse de Salm-Kirbourg était votre parente et mon intime amie ; elle était la fille aînée de ce même Prince de Horn, et c’est d’elle que je tiens les présens détails avec la plupart de ceux qui vont suivre.

La douceur et les bons traitemens, le bon régime et surtout les marques d’affection qu’il recevait de son frère, avaient produit un effet très-salutaire sur le Comte Antoine ; il avait fini par retrouver la raison, mais la plus faible contrariété lui portait ombrage ; la violence avait toujours couvé dans le fond de son caractère, et sa famille observait encore avec lui les ménagemens les plus lénitifs et les plus assidus.

Ce fut dans cette disposition-là qu’il s’échappa des Pays-Bas pour s’en venir à Paris, où du reste il avait des intérêts de fortune à régler pour une part dans la succession de la Princesse d’Épinoy ; ce qui lui valut de prime abord une grande maison sur le Quai des Théatins avec une belle terre en Picardie. Il s’était empressé de venir faire visite à votre grand-père qui le reçut très-poliment, mais qui ne voulut pas me le présenter, parce qu’il ne nous apportait point de lettres de son frère aîné. Nos frères et nos maris l’aimaient beaucoup et lui donnaient dans leurs appartemens les plus jolis soupers du monde ; ils le conduisaient dans leurs loges à tous les spectacles mais nous ne le rencontrions jamais que dans les églises, où il venait régulièrement assister à notre sortie pour se faire nommer et désigner les personnes qu’il ne connaissait pas. Il était impossible de ne pas le remarquer dans la haie qui se formait sur notre passage, et ne fut-ce qu’à raison de sa taille. Il était régulièrement beau quoique fort pâle ; il avait des yeux ardens comme l’enfer, et dont nous avions peine à soutenir la témérité. On savait qu’il était en plein rapport de connaissance intime avec Mesdames de Parabère et de Lussan, de Plénœuf et de Prie, ce qui donnait matière à des lamentations charitables et désintéressées dont M. de Créquy se divertissait beaucoup.

Comme ce galant et beau jeune homme avait eu quelquefois la précaution de se déguiser pour sortir la nuit, les racoleurs pour le Mississipi l’avaient déjà saisi plusieurs fois pour le diriger du côté du Havre-de-Grâce ; on aurait dit qu’ils le guettaient particulièrement, et comme on l’avait maltraité dans le lieu de dépôt où se rassemblaient ces racoleurs, votre grand-père en fut porter plainte à l’ancien Garde-des-Sceaux, qui, bien qu’il se fût retiré des affaires, n’en avait guère moins de crédit et d’autorité. M. d’Argenson lui répondit mystérieusement : — Ne vous en mêlez pas, sinon pour le faire quitter Paris. Je ne sais rien, je n’y puis rien mais il est perdu s’il ne s’en va pas ; voilà tout ce que j’en puis dire…

C’était dans la semaine de la Passion, je ne l’oublierai jamais ! On vient avertir M. de Créquy que le Comte Antoine est à la Conciergerie du Palais depuis vingt-quatre heures, et qu’il est question de le trainer devant la Tournelle à propos d’un assassinat. On va s’informer, et l’acte d’accusation portait réellement que le Comte de Horn avait poignardé dans la rue Quincampoix un agioteur, un colporteur d’actions sur la banque de Law : c’était un juif, un usurier, c’était une chose inexplicable. Votre grand-père, à qui les paroles de M. d’Argenson donnaient à penser, s’empressa de convoquer à l’hôtel de Créquy tous les parens et alliés de la maison de Horn. On se rendit, en députation chez le Premier Président de Mesmes, où l’on apprit à n’en pouvoir douter que le juif était mort, et que le Comte de Horn était convenu de l’avoir frappé d’un coup de couteau. La consternation fut grande, et l’on agita si l’on irait avant toute chose en parler à M. le Régent, ce qui ne fut pas adopté. On décida qu’il fallait commencer par solliciter les magistrats, à qui l’on eut soin de faire connaître l’extraction, la maladie, le caractère et les malheureux antécédens du Comte de Horn. La veille de son jugement, nous nous rendîmes en corps, à titre de parens de l’accusé, et au nombre de 57 personnes assez considérables, ainsi que vous allez voir, dans un long corridor du Palais qui conduisait à la chambre où se tenait la Tournelle, afin d’y saluer les juges à leur passage. Ce fut une triste chose pour moi ; tout le monde en avait bon espoir, à l’exception de Mme de Bauffremont qui était encore une autre femme à seconde vue, comme on dit en Écosse, et nous en éprouvions toutes les deux un pressentiment sinistre avec un serrement de cœur affreux.

Je m’empresserai de vous dire en courant que cette action d’aller saluer les juges était une étrange cérémonie. Ceux-ci nous avaient attendus dans le cabinet de Saint Louis, afin de se trouver réunis pour recevoir nos salutations qu’ils nous rendirent en défilant devant nous et faisant à chacune et chacun de nous une profonde révérence à la manière des femmes ; et je dois ajouter que la coutume a toujours obligé les hommes de robe à saluer ainsi quand ils se trouvent en habit long. Il en est également pour les Chevaliers du Saint-Esprit sous le manteau ; ce qui déterminait toujours les pères et mères à faire entrer dans l’éducation des jeunes seigneurs de mon temps l’exercice des révérences au plié (comme pour nous autres), et c’était en expectative et prévision plus ou moins fondée pour l’obtention du collier de l’ordre. On maintenait les garçons en jaquette longue aussi long-temps qu’on pouvait, souvent jusqu’à l’âge de 13 ou 14 ans ; c’était suivant l’ennui qu’ils en prenaient et les persécutions qui s’en suivaient de leur part ; mais jusqu’à ce qu’ils fussent habillés en hommes, ils ne saluaient jamais qu’au plié comme de petites filles.

Il est résulté de l’information, que le Comte de Horn avait confié pour quatre vingt-huit mille livres d’actions de la banque à cet usurier (dont le vrai nom n’a seulement pas été légalement reconnu), lequel usurier lui voulait nier le dépôt, et s’était brutalement emporté contre son noble et fier créancier jusqu’à l’avoir frappé sur le visage. La scène avait eu lieu dans une salle d’auberge où le Comte venait d’entrer pour y chercher cet agioteur ; et c’était là, que transporté de colère, il avait saisi sur la table un couteau de cuisine, dont il avait fait à cet homme une assez légère blessure à l’épaule. Un Piémontais nommé le Chevalier de Milhe, et frère d’un Écuyer de la Princesse de Carignan avait achevé ce juif à coups de poignard, après laquelle expédition il s’était emparé de son portefeuille, dont il avait inutilement prié le Comte de Horn de vouloir bien se charger, pour aller s’en partager le contenu, au prorata de ce que l’usurier pouvait leur devoir à l’un et l’autre en conséquence de ses filouteries. Voilà toute l’affaire, ainsi qu’il est prouvé par les débats et les pièces au procès. Je sais très-bien que notre version n’est pas tout-à-fait conforme à celle du Régent et de l’abbé Dubois, mais vous conviendrez que ce n’est pas une raison pour qu’elle ne soit pas la plus sincère et la plus véritable ? Le Comte de Horn était certainement punissable, et de Milhe avait bien mérité la mort ; mais ceci n’empêche pas que M. Law et M. Dubois, protecteurs naturels des agioteurs et des filoux de la rue Quincampoix où se tenait la foire du système, n’aient employé les moyens les plus étrangement odieux pour obtenir de la Tournelle une sentence inique, exécrable, atroce ! Toujours est-il que, sans tenir compte à ce malheureux étranger de ce qu’il avait été volé, provoqué par un outrage et frappé sur la figure ; de ce qu’il était à peine rétabli d’une aliénation de cerveau, de ce que la blessure qu’il avait faite était peu de chose et n’avait pu déterminer la mort ; enfin de ce qu’il n’avait jamais, jusque-là, ni vu ni connu ce meurtrier piémontais et de ce qu’il avait constamment refusé, non seulement d’ouvrir, mais encore de toucher au portefeuille. – Le supplice de la Roue… Je n’y saurais penser, encore aujourd’hui, sans horreur pour le Régent !

Aussitôt que l’arrêt fut prononcé, nous primes le deuil, nous nous réunîmes en même nombre et au même lieu que le jour précédent. On discuta pendant à peu près une heure.

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(Lacune d’une vingtaine de lignes.)
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nous établir dans la salle des Gardes, et nous fîmes remettre au Régent la requête suivante, à l’effet d’en obtenir, tout au moins, la commutation du supplice infamant de la Roue contre celui de la prison perpétuelle.
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mieux n’aimait évoquer la procédure au Grand-Conseil.

Voici donc la copie de notre supplique avec la liste des signataires qui furent admis pour la présenter à titre de parens de la maison de Horn. C’était un détail embarrassant de toute manière, et non moins pour le rejet ou l’admission des signataires que pour la rédaction d’une supplique au nom d’un Prince étranger. Votre grand-père, était assiégé de sollicitations vaniteuses, afin d’être inscrit au nombre des parens, ce dont il référait prudemment à la décision du Prince de Ligne. (Le Maréchal de Villeroy ne pouvait se consoler de n’avoir pas été compris dans cette convocation à l’hôtel de Créquy !)


REQUÊTE
des parens de M. le Prince et de M. le Comte de Horn à M. le Régent.


» Monseigneur,

« Les fidèles sujets ou vassaux de sa MAJESTÉ dont les noms suivent ont l’honneur d’exposer humblement à votre Altesse Royale,

« Premièrement,

« Que le Comte Ambroise de Horn, Grand Forestier de Flandres et de Cambresis, est privé depuis dix-sept ans de l’usage de sa raison et de sa liberté ! Il est assez connu que dans un accès de frénésie, il a causé la mort de Madame Agnès-Brigitte de Créquy, son épouse, et que les cours souveraines de Flandres et de Brabant ne l’ont pas considéré comme justiciable d’une autre loi que celle de l’Interdiction. Il appert des certificats ci-joints, 1° que le dit Seigneur Comte se refusait opiniâtrement, tandis qu’il était au château de Loozen, à prendre aucune autre sorte de nourriture que de la chair crue ; 2° qu’il réservait la ration du vin qu’on lui apportait journellement, jusqu’à ce qu’il en eût en assez grande quantité pour se pouvoir enivrer ; 3° qu’il s’est blessé dans la journée du 4 avril 1712, au moyen d’un crochet de fer qu’il a essayé de se faire entrer dans la gorge, et qu’il en est résulté une perte de sang dont il a failli perdre la vie ; 4° qu’ayant trouvé moyen de s’enfuir dudit château de Loozen, il a rencontré sur le chemin deux capucins de Ruremonde lesquels il a commencé par maltraiter furieusement en les voulant obliger à renier Dieu. Il était armé de quatre pistolets chargés qu’il avait enlevés à des voyageurs. L’un de ces Religieux effrayé mortellement par la violence du malheureux Comte, avait eu la faiblesse de prononcer certaines paroles d’apostasie que sa folie supéditait, il lui fit sauter la cervelle en lui disant qu’il n’était qu’un misérable apostat et qu’il était juste d’envoyer au diable. L’autre moine ayant tenu ferme, il n’en fut pas moins tué d’un coup de pistolet, cet aliéné disant qu’il irait droit en paradis et qu’il en faisait un martyr de la foi.

Secondement,

« Que le Prince Ferdinand de Ligne et d’Amblise, Major-Général des armées impériales, est sous la curatelle du Prince, son frère, comme étant légalement interdit pour cause de folie, depuis l’année 1717.

« Troisièmement,

« Que le père de la feue princesse de Horn et d’Ovérisque avait perdu l’usage de la raison depuis environ trois années, lors de l’époque de son décès.

« Quatrièmement,

« Que le Comte Antoine-Joseph de Horn et du Saint-Empire, âgé de 22 ans, est fils légitime et puiné de Philippe V, en son vivant Prince de Horn et d’Ovérisque, Souverain-Comte de Baussigny, de Hantekerke et de Bailliol, Stathouder héréditaire des provinces de Gueldres, de Frize et de West-Frize, Prince et Grand-Veneur héréditaire du Saint-Empire Romain, Grand d’Espagne de la première classe, Amiral héréditaire de Zéelande, etc, et de son épouse Antoinette Princesse de Ligne ;

« Que le comte Antoine de Horn est le petit-fils utérin du Prince de Ligne, le neveu utérin du Prince Ferdinand d’Amblise, et le neveu consanguin du Grand Forestier, le Comte Ambroise de Horn, ci-dessus précités ;

« Qu’il a été attaqué lui-même d’une maladie reconnue par les médecins brabançons, comme aussi par les autorités judiciaires des Pays-Bas autrichiens comme ayant tous les caractères d’une aliénation mentale ainsi qu’il appert des productions annexées à la présente requête des supplians.

Cinquièmement,

« Que si les soussignés n’entendent pas entrer d’abord en discussion sur le fond et les formes de l’arrêt qui vient d’intervenir contre ie même Comte Antoine, c’est uniquement par bienséance, et nullement par estime ou respect pour la chose jugée, se réservant tous moyens que de raison pour obtenir justice en faveur de leur dit parent.

« À ces causes, il plaise à votre Altesse Royale à obtenir du ROI notre Souverain Seigneur (tout le reste de la requête est la ritournelle de procédure que je n’ai pas besoin de copier, puisque je vous en ai dit la substance).

« Étant de Votre Altesse Royale, avec respect, « les très-humbles et très-obéissans serviteurs et servantes,

Claude, Prince de Ligne.
Jean de Cröy, Duc de Havrech.
Anne-Léon de Montmorency.
Joseph de Mailly Marquis d’Haucourt.
Louis, Sire et Marquis de Créquy.
Procope, Comte d’Egmont, Duc de Gueldres et de Clèves.
L’Archevêque et Prince d’Embrun.
Joseph de Lorraine, Prince de Guyse.
Charles, Duc de la Trémoille et Prince de Tarente.
Charles de Lorraine, Prince de Montlaur.
L’Archevêque Duc de Rheims.
Charles de Lorraine, Comte de Jarnac.
Charles Roger, Prince de Courtenay.
Anne de la Trémoille, Comte de Taillebourg.
René de Froullay, Maréchal Comte de Tessé.
Le Cardinal de Gesvres-Luxembourg.
Antoine de la Trémoille, Duc de Noirmoustier, tant en notre nom qu’en celui de Joseph-François, Cardinal de la Trémoille, Archevêque et Duc de Cambray.
Louis de Rohan, Prince de Soubise et d’Éspinoy.
Antoine-Nompar de Caumont, Duc de Lauzun.
Louis de Bauffremont, Marquis et Comte de Listenois.
Emmanuel-Théodose de la Tour d’Auvergne, Duc de Bouillon, d’Albret et de Chateau-Thierry.
Hugues de Créquy-Canaples, Vidame de Tournay.
Armand-Gaston, Cardinal de Rohan.
Henry de la Tour d’Auvergne, Abbé général de Cisteaux.
Louis de Mailly, Marquis de Nesle.
Henry-Nompar de Caumont, Duc de la Force.
Louis de Rougé, Marquis du Plessis-Bellière.
François de Lorraine, Évêque et Comte de Bayeux.
H. de Gontaut-Biron, pour M. mon père, malade.
Charles de Rohan, Prince de Guémenée.
Louis de Bourbon, Comte de Busset.
Emmanuel de Bavière.
Louis, Duc de Rohan-Chabot.
Paul de Montmorency, Duc de Chastillon.
Just de Wassenaer, Burgrave de Leyde.
Claire-Eugénie de Horn, Comtesse de Montmorency-Logny.
Marie de Créquy, Princesse de Cröy.
Charlotte de Savoye.
Éléonore de Nassau, Landgrave de Hesse.
Henriette de Durfort-Duras, Comtesse d’Egmont.
Victoire de Froullay, Marquise de Créquy.
Charlotte de Lorraine d’Armagnac.
Geneviève de Bretagne, Princesse de Courtenay.
Marie-Thérèse de Montmorency, Comtesse de Dreux de Nancré.
Hélène de Courtenay, Marquise de Bauffremont.
Marie de Gouffier, Comtesse de Bourbon-Busset.
Blanche de Lusignan, Abbesse de Saint-Pierre.
Charlotte de Mailly, Princesse de Nassau.
Marie Sobieska, Duchesse de Bouillon.
Françoise de Noailles, Princesse de Lorraine.
Marie de Créquy, Comtesse de Jarnac.
Marguerite de Ligne et d’Aremberg, Marquise douairière de Berg-op-Zoom.
Elizabeth de Gonzague, Duchesse de Mirande.
La Princesse Olimpie de Gonzague.
Marie de Champagne, Comtesse de Choiseul.
Anne du Guesclin, douairière de Goyon.

Il avait été résolu que chacun signerait cette requête en arrivant chez M. de Créquy, sans avoir égard à l’exigence ou la prétention des préséances, et quand on apprit que cette liste se trouvait composée des noms les plus éclatans en illustration, il y eut bon nombre de gens qui furent contrariés de ne pas s’y trouver inscrits ; ce dont il est résulté des bouderies, des fâcheries et même des brouilleries à n’en pas finir, car cinquante ans après ceci, la Duchesse de Mazarin se plaignait encore d’un affront que son père avait reçu par M. de Créquy, disait-elle. Je ne me souvenais de rien mais je finis par découvrir que c’était au sujet de cette requête.

Le Régent nous avait fait introduire dans la salle du conseil dont ses principaux officiers nous firent les honneurs, et ceci dans un profond silence. Dix minutes après, il nous fit avertir qu’il attendait nos Députés dans son cabinet, et ce furent le Cardinal de Rohan, le Duc d’Havré, le Prince de Ligne et votre grand-père qui furent lui présenter notre supplique. La chose avait été convenue d’avance. Tous les visages exprimaient un sentiment d’anxiété profonde ; on voyait au recueillement de certaines femmes qu’elles s’étaient mises en prières, et je me souviens que cette bonne Princesse d’Armagnac s’était mise à réciter son chapelet.

Le Duc d’Orléans commença par dire à ces Messieurs que celui qui pourrait lui demander la grace du criminel (c’est le mot dont il se servit) serait plus occupé de la maison de Horn que du service du Roi. M. de Créquy le supplia de vouloir bien écouter notre requête. — En vous accordant qu’il puisse être fou répliqua le Régent, vous serez obligés de convenir que c’est un fou furieux dont il est juste et prudent de se débarrasser. — Mais, Monsieur, lui riposta brusquement le Prince de Ligne, il est possible qu’un prince de votre sang devienne fou : le ferez-vous rouer s’il fait des folies ?… Le Cardinal vint s’interposer entre eux, et supplia Son Altesse Royale de vouloir bien prendre en considération que l’application d’une peine infamante aurait l’inconvénient d’atteindre non-seulement la personne du condamné, et non-seulement toute la maison de Horn, mais encore toutes les généalogies des familles princières et autres où se trouverait un quartier de ce nom diffamé, ce qui causerait un notable préjudice à la plus haute noblesse de France et de l’empire, en lui fermant l’entrée de tous les Chapitres nobles, Abbayes princières, Évêchés souverains, Commanderies Teutoniques, et jusqu’à l’Ordre de Malte, où toutes ces familles ne pourraient faire admettre leurs preuves et faire entrer leurs cadets jusqu’à la quatrième génération. — Monsieur ! s’écria le Prince de Ligne, j’ai dans mon pennon généalogique quatre écussons de Horn, et par conséquent j’ai quatre aïeules de cette maison ! il me faudra donc les gratter et les effacer de manière à ce qu’il en résulte des lacunes et comme des trous dans nos preuves ! Il n’existe pas une famille souveraine à qui la rigueur d’un pareil arrêt ne fasse injure, et tout le monde sait que dans les trente-deux quartiers de Madame votre mère, il y a l’écu de Horn !… Ce fut alors votre grand-père qui vint se jeter à la traverse, et le Régent lui répondit tout doucement J’en partagerai la honte avec vous, Messieurs. (Il n’est pas vrai qu’il ait dit ; quand j’ai du mauvais sang, je me le fais tirer.)

Voyant qu’on ne pouvait obtenir la grâce, on fut obligé de se rabattre sur la commutation de la peine, et sitôt qu’il fut question de faire couper la tête au lieu de faire mourir sur la roue, le Cardinal de Rohan se retira de la négociation. En le voyant rentrer dans la salle ou nous étions, nous nous doutâmes bien qu’on discutait sur une question où le Cardinal ne pouvait participer comme ecclésiastique, et ceci nous parut un augure affreux. M. de Créquy ne voulut pas non plus solliciter autre chose que la détention perpétuelle, il revint nous joindre un quart d’heure après M. le Cardinal, il était d’une pâleur effrayante, et nous restâmes ainsi jusqu’à près de minuit, sans nous parler. C’était le samedi, vigile des Rameaux.

Il fut convenu, résolu, non sans peine et sans difficulté entre M. le Duc d’Orléans et le Duc d’Havré à qui son cousin de Ligne rompait continuellement en visière, il fut accordé que S. A. R. allait faire écrire et sceller des lettres de commutation qui seraient expédiées au procureur-général le lundi saint, 23 mars, avant cinq heures du matin. Suivant la même promesse et la parole d’honneur de ce prince, on devait dresser un échafaud dans le cloître de la Conciergerie où l’on ferait décapiter le Comte de Horn, dans la matinée du même jour, incontinent après qu’il aurait reçu l’absolution.

Le Régent vint nous saluer en sortant de son cabinet. Il embrassa la vieille Mme de Goyon qu’il avait connue dans son enfance, et qu’il appelait sa bonne tante. Il voulut bien me dire qu’il était charmé de me voir au Palais-Royal, ce qui n’était guère à propos dans la circonstance où l’on m’y voyait pour la première fois ; de plus il reconduisit les Dames jusqu’à la porte de la deuxième salle, mais il eut soin de laisser entrevoir que c’était à cause de la Duchesse de Bouillon, c’est-à-dire en l’honneur du Roi de Pologne Jean Sobieski.

Si la faveur qu’il venait de promettre était une sorte de consolation, elle ne soulagea que le Prince de Ligne, qui songeait bien autrement à la préservation de ses quartiers qu’il ne tenait à la vie de son neveu. Ce malheureux jeune homme ne voulut se laisser visiter que par le jeune Évêque de Bayeux et par M. de Créquy. Il venait de recevoir la communion lorsque votre grand-père entra dans la chapelle de la Conciergerie, où le Comte Antoine était agenouillé devant la sainte table, et où l’on achevait une messe des morts qu’il avait fait dire à son intention (ceci n’est pas dans la règle canonique, et ne laisse pas d’être usité dans les Pays-Bas). Il dit à M. de Créquy : — Mon Cousin, j’ai le corps de N. S. Jésus-Christ sur les lèvres, et je vous proteste de mon innocence, en tant qu’il s’agisse d’une intention de meurtre (il ne daigna pas aborder cette Infâme supposition du vol). Il détailla toute son affaire avec simplicité, clarté, résignation, courage ; il ajouta qu’une chose inexplicable pour lui, c’est qu’après avoir mangé ce qu’on lui fournissait de la prison avant de le conduire à ses interrogatoires, il avait toujours éprouvé comme une sorte de vertige et d’incohérence avec une animation fébrile. — Mes réponses ont dû s’en ressentir, disait-il, et ce ne sont pas mes juges qui répondront devant Dieu de ma condamnation… Il fit promettre ces deux messieurs d’aller voir son frère, afin de lui témoigner qu’il était mort en protestant de son innocence, et qu’il était mort en bon chrétien. Du reste, il n’était pas fâché de mourir : voilà ce qu’il a répété cinq à six fois devant ses deux cousins sans jamais dire pourquoi ni comment ? Il y avait quelque chose de fatidique et de mystérieux dans l’ame de ce jeune homme : c’était comme dans sa figure et sa destinée !

M. de Créquy s’en fut trouver le bourreau de Paris qui logeait à la Villette, afin de lui recommander le patient du lendemain. — Ne le faites pas souffrir, lui dit-il, ne lui découvrez que le col, et précautionnez-vous d’un cercueil de bonne fabrique où j’irai faire ensevelir son corps avant de le conduire à sa famille. Le bourreau promit de le traiter avec tous les ménagements possibles, et lorsque votre grand-père voulut lui faire prendre un rouleau de cent louis d’or, il ne le put jamais. — Je suis payé par le Roi pour remplir mon office, répondit cet exécuteur de la haute justice humaine. — Ah oui, mon Enfant, de la haute justice et de la plus haute œuvre, en vérité, quand il est question de mettre à mort une créature de Dieu ! un si beau jeune homme, un pécheur,… un prince !…

Le bourreau dit encore à mon mari qu’il avait refusé précisément la même somme, qu’on avait entrepris de lui faire accepter, il y avait deux jours, avec la même intention pour la même personne.

M. de Créquy rentra chez nous dans un, état d’affliction qu’on ne saurait décrire. Il se mit au lit sans vouloir souper, et lorsque j’entrai chez lui pour lui donner le bon soir, je le trouvai qui ruminait sur une lettre que venait de lui envoyer le Duc d’Havré, laquelle il avait reçue du Duc de Saint-Simon, familier du Régent. Voici la copie de cette lettre dont j’ai toujours conservé l’original.


Lettre du Duc de Saint-Simon au Duc d’Havré.
« Je pars pour la Ferté, suivant mon usage, au temps de Pâques, mon cher Duc. Je n’ai point manqué de représenter à M. le Duc d’Orléans la considérable et totale différence qu’il y avait en Allemagne et aux Pays-Bas, entre les effets des différens supplices, comme aussi le dommage affreux qui résulterait de celui-ci pour une maison si noble et si grandement alliée. La grâce de la vie me paraissant inespérable, à raison des manœuvres de ces deux hommes que vous savez, si connivens dans les choses de l’agiot et si fervens pour la sécurité des agioteurs, sans quoi leur papier tomberait certainement plus bas que terre ; j’ai sollicité vivement et j’ai eu le bonheur d’obtenir, je m’en flatte, et j’espère au moins, que cette peine infamante de la roue, serait commutée en celle d’être décapité, ce qui n’applique en aucun pays aucun cachet d’infamie, et ce qui laissera l’illustre maison d’Horn à lieu de pourvoir à l’établissement de ses filles et de ses cadets, s’il y en a. M. le Duc d’Orléans m’a confessé que j’avais toute raison ; j’ai pris sa parole à l’égard de cette commutation de peine, et je dois penser que c’est une chose assurée. J’ai même eu la précaution de lui dire, en nous séparant, que j’allais partir le lendemain et que je le conjurais de ne pas mettre sa parole en oubli, vu qu’il allait se trouver assailli par deux hommes qui sont acharnés à la roue et qui lui pourront altérer la vérité sur l’effet à prévoir de cette horrible exécution. Il m’a fermement promis de tenir ferme, et ce qui m’inspire le plus de confiance dans sa résolution, c’est qu’il m’a donné, pour vouloir y tenir, une quantité d’excellentes raisons dont je ne m’étais pas avisé moi-même. Je puis vous assurer qu’il m’a parlé de bon aloy, et que, sans cela j’aurais eu la précaution de remettre mon départ. Vous savez combien je vous suis acquis, mon cher Duc.
« Saint-Simon. »


Imaginez ce que nous éprouvâmes, et figurez-vous, si vous le pouvez, quelles furent notre stupéfaction, notre abattement douloureux et notre indignation contre le Régent, lorsque nous apprîmes le mardi-saint, 26 mars, à une heure après midi, que le Comte de Horn était exposé sur la roue en place de Grève, depuis six heures et demie du matin sur le même échafaud que le Piémontais de Milhe, et qu’il avait été soumis à la torture avant d’être supplicié.

Votre grand-père se fit habiller en uniforme d’officier-général avec ses cordons sur l’habit ; il demanda six valets en grande livrée, fit atteler deux carrosses à six chevaux, et partit pour la place de Grève, où, du reste, il avait été devancé par MM. d’Havré, de Rohan, de Ligne et de Croüy. Le Comte Antoine était déjà mort, et même on eut lieu de penser que le bourreau avait eu la charité de lui donner le coup de grâce avant huit heures du matin (sur la poitrine). À cinq heures après midi, c’est-à-dire aussitôt que le juge commissaire eut quitté son poste au balcon de l’Hôtel-de-Ville, ces Messieurs firent détacher, et même aidèrent à détacher, eux-mêmes, les restes mutilés de leur parent, Personne à l’exception de M. de Créquy, n’avait pensé à se précautionner d’une voiture de suite. On fit entrer ces débris informes dans un de nos carrosses, et c’était justement celui qui était à mes armes de communauté. Il avait été convenu entre mon mari et moi qu’on apporterait le cadavre chez nous, et j’avais déjà fait tendre une salle basse où l’on disposait un autel, quand on vint me dire que Mme de Montmorency-Logny revendiquait ce douloureux privilége, en nous priant d’observer qu’elle était née Comtesse de Horn.

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(Il se trouve ici dans le manuscrit une lacune d’un feuillet formant deux pages).
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depuis le retour de M. de Saint-Simon, à qui M. d’Havré répondit par le billet suivant.


« Mon cher Duc,

« Je reçois avec reconnaissance et je comprends fort bien les regrets que vous avez l’obligeance de m’exprimer. Je ne sais s’il est vrai que la Marquise de Parabère ait obtenu du bourreau de Paris l’acte de charité qu’on lui prête, mais ce que je sais très bien c’est que la mort du Comte de Horn est un résultat de la fausse politique, de la fiscalité, de la rouerie, et peut-être de la jalousie de M. le Duc d’Orléans. Vous connaissez mes sentimens particuliers pour vous.

 » Cröy d’Havrech. »


Si l’an avait recueilli tout ce qui fut écrit à cette occasion contre le Duc d’Orléans, on en formerait cent volumes. Le Régent ne tarda pas s’en repentir, et quand il se vit en butte à l’animadversion de toute l’Europe, il imagina de restituer au Prince de Horn les biens confisqués sur ce malheureux Comte Antoine qu’il avait laissé rouer vif, au mépris de sa parole d’honneur. Voici la réponse du Prince à S. A. R., ainsi qu’elle nous fut rapportée par M. de Créquy lorsqu’il revint de son triste pèlerinage aux Pays-Bas avec le Prince François ( l’Évêque de Bayeux).


« Monseigneur,

« Cette lettre a pour objet, non pas de vous reprocher la mort de mon frère, quoique Votre Altesse Royale ait violé dans sa personne les droits de mon rang et de sa nation, mais pour vous remercier de la restitution de ses biens que je refuse ; je serais bien autrement infâme que lui si j’acceptais jamais aucune grâce de vous. J’espère que Dieu et le Roi de France traiteront un jour V. A. R. ou sa famille, avec plus de charité que vous n’en avez montré pour mon malheureux frère, et je suis l’affectionné pour faire service à Votre Altesse Royale.

 » Emmanuel, Prince de Hoorne.

» À Baussignies, ce 5 juillet. 1720. »


Ce qui ne fut pas moins extraordinaire en tout ceci, c’est que la conduite de M. le Duc d’Orléans parut si révoltante et devint l’objet d’une indignation si générale et si bien appliquée, que l’opinion publique épousa la querelle de sa victime, et que la famille du supplicié n’en souffrit d’aucune manière en son honneur et sa considération. Les filles de son frère ont épousé des princes de l’Empire, et toutes fois que les quartiers de Horn ont été présentés pour les grands chapitres, et même pour les bénéfices électoraux, tels que les Archevêchés de Mayence, de Cologne et de Trèves, personne ne s’est avisé de supposer ni de leur opposer qu’ils pussent être notés d’Infamie en vertu des lois germaniques et de la coutume de Brabant.[2]

« Ce bon Régent qui gâta tout en France, » nous a dit M. de Voltaire avec un faux air de reproche, qui n’est que de l’hypocrisie philosophique et qu’une flatterie déguisée, ce bon Régent, disons-nous donc, n’avait pas manqué de rappeler en grâce le Duc et la Duchesse du Maine (dont il avait toujours frayeur), en même temps qu’il faisait poursuivre et condamner à mort 25 gentilshommes bretons (dont il ne craignait rien), parce qu’ils avaient comploté de concert avec le Duc et la Duchesse du Maine. C’était MM. de Rohan de Polduc, le Comte et le Chevalier du Groasker les Barons de Rosconan, de Molac-Hervieux, de Penmarch et de Kerentrey-Goello, M. de Talhoët, Seigneur de Boisorand ; M. de Talhoët, Seigneur de Bonamours ; les Chevaliers de Bourgneuf-Trevellec, de Kerpedron, de Villegley, de la Béraye, du Kroser, de la Houssaye-le-Forestier et de Lambilly. On fit grâce de la peine de mort à MM. du Liscoët, de Kersoson, de Roscoët, de Becdelièvre-Boissy, de Keranguen-Hiroët, de Kervasy, du Coarghan, de Fontaineper et de Salarieuc ; mais ce fut pour les condamner à la prison perpétuelle, et du reste il est à considérer que leurs juges avaient été, non pas des magistrats du Parlement de Bretagne, mais des commissaires établis par Dubois, lequel avait forcé le président de Rochefort et le Procureur-Général de la Bédoyère à sortir de ce Parlement. On ne manqua pas de remarquer que l’exécution des Seigneurs du Coëdic, de Pontcallec, de Talhoët et de Montlouix, à qui l’on trancha la tête sur la place de Nantes, avait eu lieu le même jour, et précisément à la même heure où l’on avait supplicié le comte de Horn à Paris. La mémoire de tous ces malheureux gentilshommes a été réhabilitée, et j’ai remarqué que tous les jugemens prononcés par des commissaires de la Régence ont été cassés postérieurement. Je ne doute pas que le Prince de Horn n’eût obtenu la même justice pour la condamnation de son frère, mais il aurait fallu reconnaître la juridiction du Parlement de Paris sur un Prince allemand, ce qu’il ne voulait ou ne pouvait pas accorder.

  1. Jean, bâtard de Horn, Seigneur de Wert, de Nedwert et de Wesem. Les nouvellistes et les faiseurs de chansons populaires l’avaient rendu célèbre par leurs couplets, dont on parle encore, et qui pourtant sont inconnus aujourd’hui. Voici une de ces fameuses chansons de Jean de Wert avec laquelle on avait bercé votre grand-père, en Artois :

    Jean de Vert était un soudard
    De fière et de riche famille,
    Jean de Vert était un trichard
    Moitié prince et moitié bâtard.
    Petits enfans, qui pleurera ?
    Voilà Jean de Vert qui s’avance !
    Aucun marmot ne bougera,
    Ou Jean de Vert le mangera !

    Jean de Vert était un brutal
    Qui fit pleurer le roi de France ;
    Jean de Vert étant général
    A fait trembler le cardinal…
    Petits enfans, qui pleurera ?
    Voilà Jean de Vert qui s’avance !
    Aucun marmot ne bougera,
    Ou Jean de Vert le mangera !

    (Note de l’Auteur.)
  2. Il est remarquer que Mme de Créquy nous a fait envisager le caractère et la catastrophe du Comte de Horn sous un jour tout-à-fait nouveau. On verra, dans les pièces justificatives de ses mémoires, un curieux document qui confirme pleinement la plupart des faits avancés par elle. Le caractère de ce document diplomatique est officiel.
    (Note de l’Éditeur.)