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Souvenirs du duc de Broglie/02

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Souvenirs du duc de Broglie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 75 (p. 43-79).
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SOUVENIRS

I

La session de 1818 s’ouvrit par un petit succès pour le parti doctrinaire, suivi bientôt d’un petit échec. Sur les cinq candidats à la présidence, présentés au roi par la chambre des députés, quatre appartenaient à ce parti presque imperceptible, M. de Serre, M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, et M. Beugnot. M. de Serre fut choisi.

Il entreprit d’inaugurer sa présidence par la réforme, ou plutôt par la refonte du règlement de la chambre, en prenant pour thème le règlement de la chambre des communes. C’était imiter ce qu’avait fait avec succès M. Dumont à Genève ; je l’avais expliqué à mes nouveaux amis. M. de Serre fut moins heureux que M. Dumont. Il trouva dans l’esprit de routine, à nous légué par nos premières assemblées, un obstacle insurmontable. Sa proposition, attaquée de toutes parts, fut écartée le 20 février. Je l’ai bien souvent regretté depuis, et je demeure convaincu que les principales dispositions de ce règlement, s’il eût été adopté, auraient exercé sur la marche des discussions, et, par cela même, sur la direction générale des affaires, une grande et salutaire influence. Chose singulière que M. de Serre, ancien émigré, officier de l’armée de Condé, avocat de province, magistrat uniquement versé dans les habitudes de palais, eût mieux compris, d’instinct et comme par divination, les conditions essentielles du gouvernement parlementaire que le plus éclairé de ses collègues.

Les trois grands projets de loi qui défrayèrent, si l’on peut ainsi parler, la session, lui furent présentés dès son début : le projet de loi sur la presse, le 17 novembre ; le projet de loi sur le nouveau concordat, le 22 du même mois ; le projet de loi sur le recrutement, le 29.

Ce fut dans la discussion sur la presse que le parti doctrinaire planta son drapeau. Presque tout cet état-major sans soldats figurait au conseil d’état. Lors de la délibération préparatoire, au sein de ce conseil, tous avaient proposé de déférer au jury la connaissance des délits de presse. Vaincus sur ce premier terrain, ils en appelèrent à la chambre des députés et reproduisirent leur proposition sous forme d’amendement. C’était faire acte, sinon d’opposition, au moins d’indépendance. J’étais du complot.

La discussion fut brillante et hardie. M. Royer-Collard alla jusqu’à soutenir que le jury était la seule juridiction légitime en matière de presse, attendu, disait-il, que les délits de cette nature ne sont appréciables qu’en équité. C’était compromettre la cause en dépassant la mesure. J’eus, à ce sujet, plus d’une prise avec lui.

M. Pasquier, alors garde des sceaux, ayant rappelé à la tribune la célèbre discussion qui eut lieu, en 1791, dans la chambre des communes, sur la nature et les limites de la juridiction du jury en matière de presse, et ayant fait à ce sujet quelques méprises, notre canapé tint conseil. En ma qualité d’écolier tout frais émoulu de ses classes, je préparai pour Camille Jordan les élémens d’une réplique qui fut fort applaudie. Ce fut un véritable succès dont j’eus ma petite part.

Ce projet de loi sur la presse, très mal fagoté de tous points, et fort maltraité dans la discussion, sortit blessé à mort de la chambre des députés, bien que l’amendement sur le jury eût été rejeté. La chambre des pairs l’acheva ; mais, avant de mourir, il avait fait un petit. Son dernier article prorogeait d’un au la censure sur les journaux et les écrits périodiques. Durant le fort du combat, il en fut détaché et devint fort irrégulièrement un projet de loi à part. Admis, sous cette forme, par mes nouveaux amis, il fut combattu par les anciens, et moi-même je l’attaquai à la chambre des pairs avec beaucoup de vivacité. J’avais tort assurément. La liberté des journaux était impossible en présence de cinq cent mille étrangers ; mais si l’attaque ne réussit pas, elle me réussit, et mon incartade fut écoutée avec faveur.

Le projet de loi sur le concordat ne vint point à discussion. Après de vifs et longs démêlés, le ministre et la commission ne parvinrent point à s’entendre, et bientôt après, le concordat lui-même l’ut abandonné. C’était l’enfant chéri de M. de Blacas, alors exilé à l’ambassade de Rome ; c’était une œuvre de pure contre-révolution ; le parti y tenait plus que le roi, et le roi plus que ses ministres. J’aurai, plus tard, occasion de revenir sur ce sujet à propos d’une négociation dont je fus chargé, en 1833 ; par délibération expresse de la chambre des députés, et dont j’aurai à raconter le singulier dénoûment.

Ce qu’avait été, pour la session de 1817, la loi des élections, la loi du recrutement le fut pour la session de 1818, je veux dire un champ de bataille entre le ministère et l’opposition royaliste. Elle fut aussi ; comme la loi sur la presse, un champ d’escarmouche entre le ministère et le parti doctrinaire.

L’idée fondamentale de cette loi, telle que l’avait conçue le maréchal Saint-Cyr, était empruntée aux travaux de mon grand-père, déposés au ministère de la guerre, et dont je possède la copie. Le maréchal Saint-Cyr lui-même s’est empressé de le déclarer, à plusieurs reprises, dans le cours de la discussion, et de se prévaloir de l’autorité d’un nom justement honoré. Cette idée, c’était de partager l’armée française en autant de corps d’armée qu’il existait en France de circonscriptions distinctes, chaque circonscription demeurant chargée d’entretenir au complet le corps d’armée qui portait son nom, et chaque corps étant lui-même une armée au petit pied composée de régimens de toutes armes avec artillerie, génie, train, etc. Ce système fut très vivement attaqué et très solidement défendu. Il ne m’appartient point de l’apprécier en militaire ; politiquement, je lui trouve de grands avantages que je me suis efforcé d’expliquer ailleurs. Mais là n’était point, toutefois, le terrain du combat. Il était dans le titre des vétérans, lequel avait pour but de remettre sur pied l’armée de la Loire, récemment licenciée ; il était dans l’avancement par ancienneté, lequel, bon ou mauvais en soi, avait pour but de soustraire l’armée à l’influence de la cour et à l’invasion rétrospective de l’émigration.

Sur ces deux points, la lutte fut violente, injurieuse, interminable. L’opposition royaliste épuisa tout son arsenal d’invectives et de récriminations. Le ministère, soutenu par le parti doctrinaire, répondit avec vigueur et autorité. La loi elle-même avait été préparée, sous les yeux du maréchal, par une commission que présidait M. de Barante. L’exposé des motifs avait été rédigé par M. Guizot, et le discours par lequel le maréchal termina la discussion était tout entier de la même main.

Le succès en fut immense. Mais, tout en soutenant le ministère dans toutes les parties essentielles de la loi, le parti doctrinaire l’attaqua vivement sur un point particulier. Il insistait pour que le contingent levé chaque année devînt chaque année l’objet d’une loi. Le ministère s’y refusait, je ne sais trop en vérité pourquoi. En définitive, le conflit aboutit à un compromis. Il fut réglé que la loi permanente déterminerait en principe le contingent annuel et qu’une loi particulière fixerait chaque année le nombre d’hommes qui serait prélevé sur ce contingent et la répartition par département. Rien n’était plus raisonnable. La discussion, dans la chambre des pairs, fut aussi longue sans être aussi violente que celle de la chambre des députés. J’étais inscrit en faveur de la loi ; mais mon tour n’arriva pas.

Les travaux des chambres étaient mon point de contact habituel avec le parti doctrinaire et mon unique point de contact avec le gouvernement proprement dit. Je n’étais pas considéré par lui comme un adversaire, sans être compté, toutefois, comme l’un des siens. A la cour et dans la haute société, je passais pour un jacobin sans que ma mauvaise réputation rejaillit entièrement sur ma femme et sur ma maison. Au contraire, l’excellente réputation de ma femme rejaillissait sur moi, et l’amabilité de son frère servait d’excuse à ma sauvagerie. Ils fréquentaient ensemble le grand monde et l’attiraient en partie chez moi. L’extrême beauté de ma femme, la supériorité de son esprit, la vivacité et l’agrément de sa conversation, exerçaient sur tout ce qui l’approchait un charme irrésistible.

La société que je recevais dans ma maison et dont M. Guizot a indiqué les traits principaux, la physionomie générale, dans le second volume de ses Mémoires, était formée d’élémens très divers : au premier rang figuraient les principaux débris de la société de Mme de Staël, lesquels se divisaient déjà en deux camps opposés : d’une part, MM. de La Fayette, Benjamin Constant, etc. ; de l’autre, MM. Mathieu de Montmorency, de Montlosier, de Custine et autres. Venaient ensuite les principaux membres de l’opinion libérale dans les deux chambres, qui se réunissaient périodiquement chez M. Laffitte, et les principaux membres de cette opinion intermédiaire que l’on commençait à nommer le centre gauche, et qui se réunissaient périodiquement chez M. Ternaux. Venaient enfin, en dehors de la politique, les jeunes gens dont mon beau-frère était l’ami et les jeunes femmes avec lesquelles ma femme était liée : Mme de Castellane, Mme Anisson, Mme de Sainte-Aulaire. J’avais connu Mme de Sainte-Aulaire avant son mariage et rencontré dans le monde M. de Sainte-Aulaire dès ma première jeunesse. Depuis la restauration, ma liaison avec l’un et l’autre était devenue de plus en plus intime. C’était dans leur maison comme dans la mienne que le parti doctrinaire tenait le dé. Il se divisait déjà lui-même, tout petit qu’il était, en chefs et adeptes, et, tout récent qu’il fût, en jeunes et vieux doctrinaires. Les sages du parti étaient, ainsi que je l’ai indiqué plus haut, M. Royer-Collard, M. de Serre, M. Camille Jordan, et M. Beugnot, auprès duquel M. Guizot prenait déjà place, quoique beaucoup plus jeune. M. Royer-Collard avait pour lui l’autorité ; M. de Serre, l’éloquence ; M. Guizot, l’activité d’esprit sur toutes choses, la hauteur des vues et la diversité des connaissances ; Camille Jordan était le plus aimable et le plus attachant. Son âme était candide et élevée, sa disposition affectueuse et modeste, sa mémoire riche en souvenirs, si l’on peut ainsi parler sans tautologie ; il avait une tendresse d’âme pénétrante et qui s’alliait avec une verve de sarcasme tout à la fois ingénue et piquante : on l’appelait le « mouton enragé. »

Les jeunes doctrinaires qui se sont depuis fait tous un certain nom dans les lettres ou la politique, se groupaient alors derrière M. Charles de Rémusat, le princeps juventutis de l’époque, l’esprit le plus richement doué par la nature que j’aie jamais connu, et derrière M. Germain, le beau-frère de M. de Barante, homme de cœur et de raison, qui promettait beaucoup, et qui nous a été trop tôt enlevé.

Les plaisanteries, ainsi que je l’ai dit plus haut, les quolibets pleuvaient sur le parti doctrinaire ; royalistes et libéraux, petits journaux et gros pamphlets s’en donnaient à cœur-joie. Pour y couper court, M. de Rémusat imagina de s’emparer de ces plaisanteries et de les pousser à outrance, afin de mettre les rieurs de notre côté, en nous exécutant de bonne grâce. Il composa, et chanta, de salon en salon, une chanson parfaitement drôle, que tout le monde se prit à répéter en riant, et qui, je l’espère, ne sera point perdue, bien qu’elle n’ait été imprimée nulle part. Je n’en ai retenu que ce peu de vers qui peuvent en donner quelque idée.

Aujourd’hui tout le monde pense.
En y pensant, je me suis dit :
D’un parti chacun est on France ;
Il m’en faut un grand ou petit ;
Or, il en est un fort paisible,
Qui daigne m’ouvrir sa maison :
C’est un parti très peu visible,
Et presque un être de raison.
Avant-hier, quelqu’un m’y présente,
Le parti s’était attroupé ;
Toute la faction pensante
Se tenait sur un canapé.
— Nos Majestés sont décidées,
Dit le doyen, je vous admets ;
Sous la garde de nos idées
Venez placer vos intérêts ;
Mais en suivant notre bannière,
Souvenez-vous de parler haut ;
Répandez partout la lumière,
Sans âtre plus clair qu’il ne faut.
Faites de la métaphysique ;
Tous les matins exactement
Abstenez-vous de la pratique
Toute l’année étroitement.
Doutez fort de la théorie,
Afin de vivre longuement ;
De notre abstraite confrérie
C’est le triple commandement.
Notre parti, qui croit à l’ombre,
A besoin d’un public discret ;
Vous jouerez le rôle du nombre ;
Placez-vous sur ce tabouret.
— Monsieur, quand donc espérez-vous.
Que notre règne nous arrive ? ..
— Monsieur, l’avenir est à nous.
— Mais il n’y paraît pas encore.
— N’importe, le temps n’est pas mûr
Mais il viendra. — Quand ? — Je l’ignore,
Et voilà pourquoi j’en suis sûr.


Cet agréable badinage réconcilia le public avec les prétentions qu’on nous attribuait fort gratuitement, et nous permit de continuer, à petit bruit, les conciliabules hebdomadaires où nous discutions les questions à l’ordre du jour.

De tous les membres du ministère les deux seuls qui vinssent chez moi étaient M. Mole, que je connaissais de longue date, et M. Decazes, qui avait épousé la fille aînée de M. de Sainte-Aulaire, issue d’un premier mariage. M. Mole, je l’ai déjà dit, était fort aimable, et malgré la vivacité de nos opinions, malgré la réserve que lui imposaient son caractère et sa position, il paraissait se plaire dans notre société.

Les visites de M. Decazes étaient plus rares. Nous ne le voyions même guère que chez sa belle-mère. Il se plaisait moins que M. Molé à la conversation littéraire qui partageait vivement nos préoccupations du moment. C’est à cette époque, si je ne me trompe, et ce fut dans le salon même de Mme de Sainte-Aulaire, que M. de Lamartine fit sa première apparition à Paris. Il me semble encore entendre la lecture de ses premières Méditations ; il me semble être encore témoin des premiers éblouissemens qu’elles produisirent. C’est également à cette époque que parut, non sans exciter d’un côté une grande indignation, et de l’autre une admiration non moins grande, le premier volume de l’essai sur l’indifférence en matière de religion. Il va sans dire que j’étais au nombre des indignés. D’autres écrits dignes de fixer l’attention publique signalèrent en même temps le réveil de l’esprit littéraire sous les auspices de la vie politique ; les leçons de philosophie de M. de Laromiguière, cet aimable métaphysicien dont j’ai parlé plus d’une fois ; les recherches philosophiques de M. de Bonald, l’Essai sur l’établissement monarchique de Louis XIV, par M. Lemontey ; les Mémoires de Mme d’Épinay. Dieu sait à quelles interminables discussions ces ouvrages donnaient lieu dans notre salon, et quelle vivacité de reparties ces discussions excitaient entre tant de personnes de tant d’esprit.

Nous y payâmes notre tribut, mon beau-frère et moi, en publiant les Considérations sur la révolution française, dernier ouvrage de Mme de Staël, auquel elle travailla jusqu’au jour où sa main défaillante laissa échapper la plume, ouvrage terminé sans être achevé, et qu’elle nous avait expressément chargés de revoir. Cela était indispensable. Mme de Staël composait un livre pour ainsi dire au courant de la plume. Son écritoire fort modeste et que je conserve pieusement était placée sur ses genoux ; elle écrivait presque sans ratures, sur des cahiers sans marges, et quand le livre était fini, elle faisait copier toute la série des cahiers en les chargeant d’additions et de variantes ; à cette première copie succédait une seconde ; puis souvent une troisième, qui subissait le même système de correction, et ce n’était d’ordinaire que sur cette troisième copie que commençait l’impression, sauf à retravailler encore le texte sur les épreuves.

Le manuscrit des Considérations sur la révolution française n’en était qu’à la seconde copie, que je conserve dans la bibliothèque de Broglie. Il avait d’autant plus besoin d’être sévèrement revu que son auteur y attachait plus de prix. C’était au vrai, dans sa pensée, la vie politique de M. Necker, faisant contre-partie à sa vie privée ; c’était un dernier monument de piété filiale, dont les dernières parties ne devaient être, dans l’origine, que le commentaire vivant et le développement historique des principes posés et des événemens exposés dans la première.

Comme il est aisé d’en juger, l’ouvrage, en avançant, avait grandement dépassé la pensée primitive ; il avait acquis, peu à peu, infiniment plus d’étendue et de portée ; il fit grand bruit ; le parti royaliste s’en montra fort irrité ; le côté extrême du parti libéral médiocrement content : tout le reste du public le regarda comme la vérité même et en fit son bréviaire. Nous fîmes, en commun, mon beau-frère et moi, le travail de révision ; mais, plus libre de son temps, la principale partie du fardeau tomba sur lui.

Au milieu de ces occupations et préoccupations diverses, l’hiver s’écoula rapidement. La session ayant fini de bonne heure, de bonne heure aussi nous partîmes pour la Suisse et nous nous fixâmes à Coppet pour y passer la belle saison. Ce fut au mois de mai qu’y naquit ma seconde fille. Nous y retrouvâmes la société dont j’ai présenté le tableau, mais enrichie d’un personnage qui figurait à peine dans ce premier tableau et qui commençait à attirer sur lui les regards. M. Rossi (Pelegrino), né à Massa Carrara, dans les états du duc de Modène, élevé à Bologne, entré jeune au barreau de cette ville, où siégeait une cour impériale très éclairée, sous la domination, bénigne à tout prendre, du vice-roi d’Italie, M. Rossi, dis-je, avait donné dès ses premières études les preuves multipliées d’une très haute et très rare intelligence. Il m’a conté à cet égard une petite anecdote qui se rapportait, j’ai lieu de le croire, à lui-même, bien que par modestie il l’attribuât à un anonyme. L’empereur Napoléon, passant à Bologne et visitant l’université, s’amusait à interroger les écoliers sur divers sujets et, en particulier, sur les sciences mathématiques et physiques. Le corps des professeurs lui présenta un jeune homme doué, disaient-ils, des facultés les plus rares et les plus précoces. L’empereur le mit sur la sellette, le pressa de questions, et fut charmé de ses réponses. Toutefois, durant le cours d’une démonstration épineuse et compliquée, un chiffre échappa au jeune adepte ; l’empereur, après l’avoir laissé continuer quelques instans, le voyant dans l’embarras, lui tira doucement l’oreille et, lui indiquant du bout du doigt l’omission, lui suggéra un expédient pour y parer. Il n’était pas toujours de si belle humeur.

Parvenu au premier rang parmi les avocats de Bologne et devenu du même coup le chef du parti libéral dans cette ville, la plus libérale de l’Italie, le jeune Rossi ne put éviter, lors de la sotte expédition de Murat en 1815, de seconder cette entreprise, dont l’issue ne se fit pas attendre. Sans devenir, après la facile victoire des Autrichiens, l’objet d’une persécution directe, il fut obligé de s’éloigner. Après avoir erré en Italie sans trouver sécurité nulle part, il vint, ainsi que je l’ai indiqué plus haut, chercher en Suisse un asile qu’il obtint de la généreuse protection de Genève, qui non-seulement le défendit contre les tracasseries étrangères, mais ne tarda pas à l’adopter.

Bien en prit à cette république, si petite en territoire et en population, et qui a tenu pendant plusieurs siècles une si grande place en Europe. Ce fut pour elle une illustration de plus, et les services qu’il lui a rendus, soit comme professeur, soit comme membre du conseil représentatif, soit comme député à la diète fédérale, ne seront point oubliés tant qu’il restera dans Genève des cœurs honnêtes, des esprits éclairés, et le regret de ses meilleurs jours.

Au moment où nous revînmes à Coppet, M. Rossi était déjà, je crois, citoyen de Genève et professait avec éclat le droit romain dans l’établissement consacré à l’enseignement supérieur qui, sous le nom d’auditoire, correspond à ce que nous nommons en France les facultés. En enseignant, il étudiait. Frappé de la singulière analogie qui se rencontre entre la procédure civile et criminelle de l’Angleterre et celle de Rome au temps de la république, il dirigea de ce côté ses recherches, avec l’activité et la sagacité qui le distinguaient sous l’apparence d’une indolence italienne. Je me liai intimement avec lui ; il m’apprit beaucoup de choses que j’ignorais et je ne lui fus pas tout à fait inutile.

Au nombre des personnages de distinction que je rencontrai cette année pendant mon séjour en Suisse, je dois placer le roi actuel de Wurtemberg, prince éclairé, libéral, d’un abord facile, d’une conversation un peu brusque, mais spirituelle et animée. Il ne m’était pas inconnu ; je l’avais vu à Coppet en 1816, du vivant de Mme de Staël, peu de mois avant son avènement et comme prince royal. Je le retrouvai en 1818 à Rolle, chez le vieux duc de Noailles, retiré en Suisse sous l’aile et dans la maison du docteur Butini, son médecin.

Le duc de Noailles était un vieillard doux et aimable, un reste de grand seigneur philosophe que la révolution, en l’exilant et le dépouillant, n’avait pas entièrement détaché de ses inclinations libérales. A quatre-vingts ans et plus, c’était un royaliste sans préjugés de cour ni de caste, un libre penseur en toutes choses, mais dont la bonne humeur apparente était, néanmoins, un peu troublée, en secret, par l’approche de la grande épreuve ; il lui échappait à ce sujet des pensées et des questions qui trahissaient un peu l’état de son âme.

Chose singulière ! je fis à la même époque la même remarque à l’égard de deux autres octogénaires d’origine bien différente, mais placés, par les circonstances de leur caractère et de leur vie, dans une situation d’esprit analogue.

M. de Bonstetten, bien connu dans le monde littéraire, l’ami de Haller, pour qui l’épithète de grand a eu peut-être quelque chose d’excessif, l’ami de l’illustre historien Jean de Müller, habitait, comme le duc de Noailles, la maison du docteur Butini, auquel il confiait comme lui le soin de ses dernières années. Aristocrate bernois, tout à fait exempt des préjugés étroits et hautains de sa famille, de sa caste, de son pays, libéral après comme avant la révolution, après comme avant la restauration France-helvétique, philosophe du XVIIIe siècle, éclairé et tempéré par l’étude assidue de Leibniz, métaphysicien dont les écrits, trop tôt et trop oubliés, renferment beaucoup d’idées neuves et d’aperçus ingénieux, M. de Bonstetten, retiré à Genève pour éviter la réaction bernoise, dans laquelle sa famille s’était jetée tête baissée, était considéré par les siens comme un vieil enfant et un radoteur d’impiété et de révolution. Cela était, à coup sûr, très inique et très odieux ; mais il y avait quelque chose de vrai à le considérer comme un enfant. Sous le poids des infirmités de la vieillesse, il avait la gaîté spontanée, continue, ingénue de l’enfance, la gaîté sans cause et sans but ; à travers les préoccupations du présent et les souvenirs du passé, il avait la frivolité et l’étourderie du jeune âge ; il jouait, en quelque sorte, avec la vie comme un écolier échappé des bancs du collège, et pourtant, sur ce front chargé de rides, dans ces yeux presque éteints, à travers le délabrement de ces traits flétris, on voyait traverser, par éclairs, les idées élevées du philosophe, les pressentimens sérieux du protestant, — un peu latitudinaire à la vérité, — sans que rien parût le satisfaire assez pour s’y arrêter.

Tout autre était l’ami de Diderot, le contemporain et le concitoyen de Lavater, M. Meister, habitué des salons de Paris au temps de M. Necker, disciple assidu des philosophes qui les fréquentaient. Retiré à Zurich, son pays natal, depuis le jour où la révolution les avait fermés, il y cultivait les lettres avec l’ardeur et la persévérance d’un homme au début de sa carrière. Lorsque je l’ai visité, et ce ne fut qu’une seule fois, il venait de relire d’un bout à l’autre, avant de dire adieu au monde, ses classiques grecs et latins. Ses principes philosophiques tenaient bon, mais son neveu et son héritier, M. Hess, l’un de mes bons amis, gagnait du terrain contre eux petit à petit. Il y avait loin, cependant, de Diderot à Zwingle, dont M. Hess écrivait alors pieusement la vie. Je ne sais jusqu’à quel point, en définitive, le rapprochement s’est opéré. Je me rappelle ces trois vieillards avec un intérêt doux et mélancolique, en remerciant Dieu, après quarante ans, d’avoir ménagé à ma vieillesse de meilleures consolations.

Tandis que je passais ainsi mon temps au bord du Léman, voyant mes amis, cultivant de nouvelles connaissances, travaillant à loisir, mais avec ardeur, de nouveaux événemens se préparaient en France et ne devaient pas tarder à m’y rappeler.

L’occupation étrangère ne devait pas dépasser cinq ans ; elle pouvait être abrégée d’un commun consentement. Le 25 septembre, les souverains alliés, réunis à Aix-la-Chapelle, furent appelés à en délibérer. M. de Richelieu ayant répondu de la France, s’étant en quelque sorte porté garant de l’état des esprits et des affaires, ayant souscrit, au nom de la France, l’engagement d’acquitter, à diverses séries d’époques fixes, ce qui restait dû des diverses contributions de guerre imposées au vaincu, il fut décidé qu’à dater du 30 novembre au plus tard l’évacuation serait opérée, résolution qui fut consignée dans différentes notes et consacrée par une déclaration solennelle. Mais, presque au même instant, les élections nouvelles semblaient donner un démenti à la confiance qu’inspirait la parole de M. de Richelieu ; elles furent plus vives encore que celles de l’année précédente. M. de La Fayette fut élu dans la Sarthe, Manuel dans la Vendée ; M. Ternaux ne l’emporta que d’un petit nombre de voix sur Benjamin Constant à Paris. L’alarme prit aux souverains alliés, avant que l’encre de leur signature aux nouveaux arrangemens fût séchée ; elle gagna M. de Richelieu lui-même, qui revint à Paris, ayant pris, sinon tout à fait avec les souverains alliés, du moins avec lui-même, l’engagement de changer la loi des élections.

Il arriva le 28 novembre. Son intention était connue à Paris, et son ministère, à ce sujet, était partagé : d’un côté M. Laine, M. Mole et M. Pasquier ; de l’autre M. Decazes et le maréchal Saint-Cyr ; entre deux, M. Corvetto, qui n’aspirait qu’à se retirer et profita de la première apparence de division pour céder la place à M. Roy. Le public était dans l’anxiété. La chambre des pairs inclinait vers le sentiment de M. de Richelieu, la chambre des députés y résistait, et ses premiers choix, à l’ouverture de la session, qui eut lieu le 10 décembre, ne laissaient aucun doute à cet égard. J’étais moi-même de retour à Paris depuis quelque temps, et je partageais vivement l’inquiétude générale. La loi des élections était l’œuvre, à coup sûr, et passait alors pour le chef-d’œuvre du parti doctrinaire. J’y étais pour quelque chose ; nous pensions d’ailleurs, et cela sans doute était vrai dans une certaine mesure, qu’abandonner la loi des élections, c’était abandonner la politique du 5 septembre et se jeter dans les bras du parti rétrograde.

La crise ministérielle commença dès le 9 novembre et se prolongea jusqu’au 28 décembre, à travers des vicissitudes ordinaires en pareil cas, mais auxquelles je ne pris personnellement aucune part. A la fin, la chambre des députés l’emporta, et le 29 décembre le Moniteur enregistrait, dans sa première colonne, un nouveau ministère, qu’on a depuis nommé, et non sans raison, le ministère doctrinaire, bien qu’il ne comptât dans ses rangs qu’un seul des chefs de ce parti : le parti lui-même en était le nerf et la pensée ; c’était lui qui triomphait. M. le général Dessolle succéda à M. de Richelieu, M. Decazes à M. Lainé, M. Portal à M. Molé, M. de Serre à M. Pasquier et M. Louis à M. Roy. L’avènement de ce ministère ayant fait époque dans l’histoire politique de la restauration et dans ma propre vie politique, j’en parlerai avec quelques détails dans le chapitre suivant. Aussi bien, il entrait en fonctions le jour du nouvel an.


II

Je l’avouerai sans détour et sans ménagement : si cet écrit devait tomber jamais sous les yeux de mes amis politiques, peut-être m’en sauraient-ils mauvais gré ; s’il devait tomber sous les yeux de nos communs adversaires, ils s’en montreraient peut-être satisfaits ; mais, avant tout, la vérité. Je regarde notre conduite (et par nous j’entends ici le parti libéral dans ce qu’il a eu de plus honnête et de plus sensé), je regarde, dis-je, notre conduite en ce qui touche le maintien de la loi des élections, et, par suite, le renversement du ministère Richelieu, comme une faute capitale.

Tous, en effet, nous acceptions la restauration, ou par principe, ou par penchant, ou par raison. Il fallait dès lors traiter avec elle, sans humeur, sans dédain, sans impatience, tenir compte de ses côtés faibles, louvoyer, pour ainsi parler, entre ses écueils. Il ne fallait ni s’étonner ni se plaindre de rencontrer dans la maison régnante très peu d’inclination pour le régime constitutionnel : mais c’était une vraie bonne fortune que le roi se crût, pour tout de bon, l’auteur de la charte, et qu’il y mit un amour-propre d’auteur. Il ne fallait ni s’étonner ni se plaindre de trouver l’émigration, — l’émigration du dedans comme celle du dehors, et Dieu sait que cette dernière n’était pas la pire, — de la trouver, dis-je, pétrie de préjugés et de sottises, forcenée de rancunes, ardente à la curée de toutes les bonnes choses de ce monde, demandant tout, réglant tout, brouillant tout, également incapable de rien faire et de renoncer à rien ; mais c’était une vraie bonne fortune d’avoir à la tête du gouvernement un émigré, — un émigré de la vieille roche, sorti en 1789, rentré en 1814, un émigré homme de bien, de cœur et de raison, un émigré, patriote à l’étranger, indépendant à la cour, méprisant la popularité de caste comme celle de faction ; d’un désintéressement à toute épreuve, d’une fidélité à l’abri de tout soupçon ; bon administrateur autant qu’on le peut devenir en pays barbare, modeste sur ce qu’il ignorait, mais tenant bon, en toute chose, pour le bon droit et le bon sens. Pour une restauration, peuple et roi, gouvernant et gouvernés, c’était la perle de grand prix. Il ne fallait enfin ni s’étonner ni se plaindre que, après dix ans de régime révolutionnaire et quatorze ans de gouvernement absolu, il ne se rencontrât, en France, que bien peu d’hommes ayant au cœur l’amour de la liberté, et, dans l’esprit, l’intelligence de ses conditions essentielles ; mais c’était une vraie bonne fortune d’avoir au ministère des hommes appartenant à la France nouvelle et menacés dans leur existence politique par les ressuscites de l’ancienne France, des hommes rompus aux affaires, exercés à tous les détails de l’administration civile et militaire, sous l’œil et la main d’un despote habile et vigilant ; des hommes obligés, bon gré mal gré, de prendre leur point d’appui et leurs moyens d’action dans le régime parlementaire, dans les institutions libérales. Tels étaient M. Pasquier, M. Molé, M. Corvetto, et même, à certains égards, le maréchal Saint-Cyr.

Un tel roi, un tel premier ministre, un tel ministère, il les fallait conserver comme la prunelle de l’œil ; il fallait non-seulement les maintenir, mais les maintenir dans leurs bonnes dispositions ou naturelles ou de circonstance, et, pour cela, il ne fallait ni les presser outre mesure, ni les effrayer mal à propos. Il fallait même leur passer beaucoup de fautes ; on n’est parti qu’à ce prix ; on ne garde qu’à ce prix le terrain gagné. Un jour, en 1831, au plus fort des luttes de cette époque, M. Casimir Perier nous disait : Je n’ai que faire de votre appui quand j’ai raison ; c’est quand j’ai tort qu’il faut me soutenir. Il était dans le vrai, et cette boutade vaut un axiome. Nous n’en savions pas tant en 1819, mais nous en savions assez déjà pour être inexcusables de sacrifier le ministère Richelieu au maintien de la loi des élections.

Au vrai, M. de Richelieu n’avait tort qu’à demi, et ne s’effrayait pas sans motif. La loi des élections, bonne en principe, était, sur certains points, imprudente, et portait évidemment des fruits révolutionnaires. Il n’était guère possible de la maintenir telle quelle ; et la preuve, c’est que, dès l’année suivante, un ministère formé précisément dans ce dessein fut forcé d’y renoncer. Le bon sens recommandait un compromis. En substituant à l’élection par département l’élection par arrondissement ; en abolissant ainsi le scrutin de liste ; en limitant le nombre des électeurs admis au simple titre de la patente, comme nous avons limité en 1850 le nombre des électeurs admis au titre du suffrage universel, je veux dire par la condition sensée et morale de trois ou cinq années de domicile, on aurait désarmé la loi du 5 février de tous ses inconvéniens, et satisfait le roi, ses ministres, les gens sensés, sans briser le ministère : tout au contraire, cet exemple de modération et de sincérité les aurait engagés de plus en plus dans la bonne voie, et, selon toute apparence, conduits plus loin, pas à pas, qu’aucun de nous à cette époque n’aurait osé l’espérer. Au lieu de cela, notre résistance (je dis notre, quoique je n’y fusse que pour mes vœux et mon langage dans les conversations privées), notre résistance, dis-je, entraîna la retraite de M. de Richelieu et la rupture du ministère, sans nous donner pouvoir d’en former un nouveau qui fût à nous et qui fût de force à mener à bien la lutte qui lui tombait en partage.

Le successeur de M. de Richelieu, M. Dessolle, était un vieux général de l’armée du Rhin, d’un esprit fin et modéré, mais étranger aux difficultés du gouvernement parlementaire, dont la conduite en 1814 et durant les Cent jours avait été honnête et sensée, les services médiocres et la réputation, à peu près tombée dans l’oubli ; c’était, en réalité, un pis-aller, ou, si l’on veut, un homme de paille destiné à garder la place d’un premier ministre pour M. Decazes, qui ne paraissait pas encore d’étoffe à l’occuper. M. Louis était un excellent ministre des finances, sans être homme de tribune ; M. Portal, un homme éclairé, bon travailleur et de bon conseil. M. de Serre seul représentait le parti.

L’attaque contre le nouveau ministère s’engagea dès le début de la session. Ce fut à grand’peine que l’indispensable loi qui prorogeait pour six mois la perception de l’imposition foncière, vivement combattue par le côté droit dans la chambre des députés, passa dans la chambre des pairs ; ce fut à grand’peine que la proposition de décerner à M. de Richelieu une récompense nationale, assurément bien méritée, traversa les deux chambres sans amendement. Même résistance de la part du côté droit au projet de loi destiné à régulariser la date de l’année financière ; mais ce n’était là que le prélude de la grande attaque. Le 20 février, jour où la chambre des pairs était convoquée pour examiner le projet de loi sur l’année financière, on vit le vieux Barthélémy, l’ancien directeur fructidorisé, demander la parole et proposer de remettre sur le tapis la loi des élections.

On s’y attendait. Le côté droit de la chambre avait fait alliance avec le ministère récemment renversé ; nous étions sur ce terrain en grande et manifeste minorité. Aussi, malgré les efforts du ministère nouveau, il n’y eut point d’incertitude et presque point de discussion. J’étais inscrit, et des premiers, contre la proposition. Je ne pas obtenir la parole, et je fus réduit à faire imprimer mon discours, qui, je crois, n’était pas mauvais et contenait quelques éclaircissemens de bon aloi sur la nature et le jeu des institutions parlementaires. Même chose arriva et m’arriva au sujet de la loi dont on venait d’interrompre la discussion. Le 20 février, la proposition Barthélémy était adoptée à 94 voix contre 60 ; le 4 mars, la loi sur l’année financière était rejetée à 93 voix contre 64. La majorité, dévouée à l’ancien ministère, poursuivait triomphalement son hostilité contre le nouveau. Je regrettai de n’avoir pu me faire entendre. J’avais préparé un ordre d’argumentation qui, je pense, aurait fort embarrassé nos adversaires.

La guerre étant ainsi déclarée dans le sein de la chambre des pairs, et, par contre-coup, entre les deux chambres, force était bien d’y pourvoir. Le 5 mars, c’est-à-dire le lendemain du jour où fut rejetée la loi sur l’année financière, une importation, vulgairement dite une fournée de soixante et un pairs ; fut infligée à notre chambre. On y voyait figurer la plupart des débris du régime impérial, à l’exception du maréchal Soult, sur qui pesaient encore les souvenirs de 1815 et de Waterloo ; on y voyait figurer la plupart des généraux de l’armée de la Loire, les persécutés de 1815, Becker, Belliard et d’autres encore. Au second mois de notre ministère libéral, nous en étions aux coups d’état ; je dis aux coups d’état, bien que ce fût plutôt une infraction à l’esprit qu’à la lettre de la charte. Raffermi de ce côté, le ministère fit rejeter, de haute lutte, la proposition Barthélémy par la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux. La discussion fut foudroyante pour le côté droit ; M. de Serre, hardi, éloquent, passionné ; M. de Sainte-Aulaire y dénonça le massacre des protestans dans le département du Gard, avec un autre succès que M. d’Argenson n’avait fait en 1815.

Le haut du pavé étant ainsi regagné, il fallait signaler son passage aux affaires et consacrer sa victoire par quelques succès d’éclat. Le plus pressé, c’était la législation de la presse ; plus d’étrangers sur le territoire, plus de prétexte pour tergiverser et remettre au lendemain ; nous avions démoli, en 1818, tous les projets du ministère défunt ; le temps était venu de réaliser nos principes et d’acquitter nos promesses.

M. de Serre était officiellement garde des sceaux et, de fait, le représentant au ministère du parti doctrinaire. C’était à lui, en cette double qualité, de payer de sa personne ; il nous prit, M. Guizot et moi, pour associés, ou, si l’on veut, pour metteurs en œuvre, et définitivement, après quelques pourparlers, le travail que j’avais préparé prévalut dans ses données essentielles. Comme il fait encore aujourd’hui, après maintes vicissitudes, le fond de notre législation actuelle, j’en suis responsable en tout ce qui m’appartient, et ce qui m’appartient, le voici :

J’avais divisé l’ensemble de la législation sur la presse en trois parties distinctes : 1° la définition des crimes et des délits ; 2° la procédure ; 3° les garanties à exiger de la presse périodique. Cette division, adoptée par le gouvernement, ne pouvait rencontrer alors et n’a rencontré depuis, dans les chambres, aucune difficulté. De là trois projets de loi, trois projets simultanément présentés, mais distincts ; j’insistai sur ce point, et je l’obtins, ayant toujours été très ennemi de tout principe de codification. Mes raisons, je les ai consignées dans une note très étendue qu’on trouvera dans mes papiers.

Les trois projets reposaient sur une base commune, à savoir qu’il n’y avait lieu d’admettre aucune distinction entre les divers instrumens de publicité, imprimerie, lithographie, dessin, gravure, voire même la parole publiquement proférée ; mais que le fait de publication devait être réel, volontaire et régulièrement constaté.

J’avais divisé le premier projet de loi en quatre sections : la provocation aux crimes ou délits ; l’outrage à la morale publique ; l’offense envers les autorités constituées ; la diffamation et l’injure contre les personnes privées. J’eus d’abord maille à partir avec mes collaborateurs, qui prétendaient réduire ces quatre chefs à la provocation, en attribuant à ce motif un sens étendu et élastique ; mais je n’eus pas de peine à leur démontrer qu’il était aussi contraire à la réalité des faits qu’à la rigueur du langage de confondre les actes qui préparent simplement au mal avec ceux qui l’exécutent directement et le consomment. Ce premier point gagné, j’avais réduit à la simple complicité la provocation suivie d’effet, ce qui me dispensait de toute définition, en faisant rentrer celle de la provocation, prise au sens général, dans la définition de la complicité telle qu’elle est admise au code pénal ; chaque espèce de provocation particulière trouvait alors sa définition propre dans celle même de chaque espèce de crime ou délit ; puis enfin, lorsque la provocation n’avait pas été suivie d’effet, il suffisait, toutes choses restant au même état, de réduire proportionnellement la peine.

Le procédé logique était inattaquable ; il était si simple, si droit, si bref que, en théorie, il a jusqu’ici tenu bon ; mais son défaut, si c’en était un, étant d’exclure tout arbitraire, il n’y eut d’autre moyen de lui échapper que de le surcharger d’exceptions. C’est à quoi ne manqua pas le conseil des ministres, M. Decazes en tête, ouvrant ainsi la route à ses successeurs qui depuis, d’époque en époque, l’ont largement frayée. Je dois néanmoins cette justice à M. de Serre, qu’il me soutint jusqu’au bout. Sous le nom d’outrages à la morale publique je comprenais, dans ma pensée, non-seulement l’outrage à la morale universelle, non-seulement l’outrage à la religion naturelle, base et sanction de la morale, mais l’outrage à chaque culte particulier, à chaque croyance naturelle ou positive, en la considérant comme objet de respect légitime et légal, comme conséquence d’un droit sacré, celui de chercher la vérité et d’honorer Dieu selon ses lumières et sa conscience. Laissant parfaitement libre toute controverse philosophique, toute controverse religieuse, sous l’unique condition de n’être pas outrageante, c’est-à-dire d’être exprimée dans un langage grave et modéré, j’entendais déclarer contraire à la morale et interdit par l’honnêteté publique tout ce qui dépassait cette mesure, le législateur se tenant pour incompétent à protéger autre chose que le droit de toutes les convictions sincères aux égards et aux ménagemens réciproques. L’intention était juste et sage ; la liberté de discussion, en toutes matières, n’est compatible avec le bon ordre et la paix publique qu’à ce prix ; mais cette idée était difficile à rendre clairement dans la précision aphoristique du langage légal.

Ma rédaction telle quelle, adoptée par le ministère, faute de mieux, fut attaquée presque également par les libres penseurs et par les croyans de toutes les persuasions ; mais elle fut défendue avec habileté par M. Cuvier ; avec autorité par M. Royer-Collard ; et par M. de Serre avec une incomparable éloquence ; elle triompha, mais plutôt de haute lutte, dans les deux chambres, et ne tarda pas, comme ma théorie de la provocation, à se perdre dans les exceptions et les ambages.

J’avais choisi le mot offense pour désigner le délit commis par voie de publication contre le roi, les chambres, les princes de la maison royale et les chefs des gouvernemens étrangers.

Ce mot répond, en effet, à une nuance d’idée juste et délicate. Les personnes individuelles ou collectives que leur dignité place au-dessus de toute atteinte peuvent être offensées, elles ne peuvent être ni diffamées ni calomniées. Le mot fut trouvé bon, et il est resté. La diffamation, la calomnie n’ont de prise que d’égal à égal, c’est-à-dire entre personnes que le pacte constitutionnel ne place point hors de pair, lors même qu’il admettrait entre elles certaines distinctions. La diffamation, c’est l’imputation d’un fait déshonorant ; la calomnie, c’est l’imputation mensongère de ce même fait.

Tenant compte de la différence dans la sphère où les deux termes pouvaient être appliqués, je laissais, dans mon projet, à la partie lésée, le choix de poursuivre en diffamation ou en calomnie. C’était lui conserver, dans le dernier cas, le droit de mettre son adversaire au pied du mur, en le sommant de prouver le fait avancé par lui, mais c’était, j’en conviens, dans l’autre cas, laisser planer sur la partie lésée quelque soupçon de la vérité du fait imputé. Mon système était, je crois, juste et viril ; il ne sacrifiait point l’innocent au coupable ; mais, grâce à la mollesse de nos mœurs, ce fut le système opposé qui prévalut. On n’admit que la poursuite en diffamation.

Je passai, quoique à regret, condamnation quant aux personnes privées, mais je tins bon en ce qui touche les fonctionnaires publics. Je maintins, et je fis prévaloir à grand’peine que tout fonctionnaire public attaqué pour un fait relatif à ses fonctions serait tenu, en portant plainte, de provoquer ou de supporter la preuve du fait imputé, et n’aurait, si le fait était reconnu vrai, droit à aucune réparation. Cette disposition excita les plus vifs débats dans notre petit conseil préparatoire ; j’y fus soutenu par M. de Serre, M. Royer-Collard et M. Guizot ; je n’exagère point quand je dis que M. Cuvier en pleura de dépit et d’inquiétude. Il céda néanmoins ; la discussion ne fut ni moins vive ni moins réitérée dans les chambres ; elle eut momentanément le même succès ; je dis momentanément, car ce fut une des premières dispositions sacrifiées dans la réaction qui s’ensuivit dès l’année d’après ; à mon sens, elle faisait partie implicite sans doute, mais intégrante, de la constitution elle-même.

Point de difficulté quant à la définition de l’injure. Point de difficulté dans le projet sur la procédure quant au renvoi des provocations, outrages, offenses et diffamations à la juridiction de la cour d’assises, c’est-à-dire du jury ; mais grande difficulté, au contraire, quant au principe de la saisie appliquée aux écrits poursuivis. J’étais contre toute saisie, avant, pendant et même après la poursuite, suivie de condamnation. J’avais soutenu cette théorie avec une extrême vivacité et une profonde conviction l’année précédente ; je la reproduisis sans succès, malgré mes efforts ; je n’obtins autre chose qu’une régularisation du système de la saisie, qui ne rendît pas le fait de la publication illusoire et mensongère. Quant au régime de la presse périodique, j’en laissai le soin à mes collaborateurs. M. Guizot, principal auteur de ce troisième projet, le défendit avec beaucoup de vigueur et de succès. Ce fut dans cette occasion qu’il prononça une phrase mémorable et qui n’a pas obtenu la célébrité qu’elle mérite : « En politique, les principes absolus ne sont absolus qu’en ce sens qu’ils sont despotiques et qu’ils ne veulent pas permettre qu’on examine s’ils ont raison. »

Je ne m’étendrai pas davantage sur le reste du projet de loi, renvoyant, pour l’ensemble, les principes généraux et les questions de détail au grand rapport dont je fus chargé et à la défense que j’en présentai depuis dans deux occasions solennelles. On trouvera d’ailleurs dans mes papiers le texte même de la loi principale, telle que je la concevais, dans sa simplicité pure et rigoureuse.

Tout ceci n’a plus guère aujourd’hui d’importance, dans l’état de servitude volontaire dont jouit et se réjouit la France [1]. Qui pense à la liberté de la presse, sinon pour lui donner le coup de pied de l’âme ? Mais si jamais cet état des esprits vient à changer, si les jours de 1789 et de 1830 viennent à reluire quelque peu, peut-être que les travaux dont il s’agit ici mériteront de n’être pas tout à fait oubliés.

Cette discussion sur la presse fut le beau moment du ministère doctrinaire. Le reste de la session n’eut pas le même éclat ; toutefois, les diverses propositions du ministre des finances obtinrent, et, ce qui vaut mieux, méritèrent l’approbation générale. Parmi les projets de loi qu’il présenta, le plus attaqué fut celui dont le but était de répandre, en quelque sorte d’éparpiller la dette publique, au lieu de la tenir concentrée à Paris. Il autorisait les receveurs généraux à payer dans chaque département les intérêts de la dette, et les contribuables à compenser ces intérêts avec l’impôt foncier. Je défendis vivement ce projet ; j’en montrai les avantages présens et à venir, ces derniers surtout. M. Louis n’en avait pas été assez frappé et convint qu’il n’avait pas su si bien faire. J’ai repris depuis ces idées en sous-œuvre dans un travail sur les emprunts et les impôts, qu’on trouvera dans mes papiers.

La session fut close le 17 juillet. Elle avait été brillante, agitée et tumultueuse. M. de Serre en avait eu tout l’honneur, bien qu’il s’y fût compromis deux fois en sens opposé par la hardiesse de son langage : l’une, en avançant que la majorité de la Convention avait toujours été pure ; l’autre, en déclarant que les régicides bannis ne rentreraient jamais en France.

Je m’étais intimement lié avec lui durant le cours de cette session. C’était moi qu’il consultait sur la préparation de ses travaux, sur l’état réel, pratique, de toutes choses en Angleterre, et qui, au besoin, le défrayais d’argumens. Nous faillîmes, néanmoins, nous brouiller sur l’affaire des régicides, non que je fusse, sur ce crime, d’une autre opinion que lui, mais c’était aggraver l’injustice dont les régicides étaient victimes, et nul ne savait mieux que M. de Serre que leur exil était injuste ; nul n’avait lutté plus que lui pour le prévenir. C’était, en outre, rompre sans motif et sans ménagement avec le parti libéral, qui soutenait alors le ministère, et montrer peu d’égards pour moi, qui étais, en quelque sorte, le lien de cette alliance. On eut quelque peine à nous remettre bien ensemble ; je promis, non sans rancune, en partant pour la Suisse, de revenir pour siéger dans la commission chargée de préparer la réforme du jury.

Je ne passai, cette année, que deux mois en tout à Coppet, et je n’y perdis point mon temps : j’y préparai mon grand travail sur la réforme du jury, travail qui nie conduisit plus loin que je ne comptais. En mettant la main à l’œuvre, je me trouvai progressivement engagé à y faire entrer la réforme de notre code d’instruction criminelle en ce qui touche à l’administration des preuves, ce que les Anglais nomment l’évidence ; à l’interrogation des témoins, ce que les Anglais nomment cross examination ; à l’interrogatoire des accusés ; au rôle du président dans le débat ; au système des plaidoiries avant et après le débat.

On trouvera dans mes papiers la minute de ce grand travail, dont je discutai d’avance les points essentiels, pendant les vacances de la cour royale de Paris, avec l’un de ses membres, M. Girod, de l’Ain, dont l’habitation était voisine de Coppet. J’étais d’ailleurs éclairé et soutenu dans cette discussion par M. Rossi, M. Dumont et M. Bellot.

Je rencontrai cette année en Suisse, mais par accident et en qualité de simples voyageurs, deux hommes que j’avais connus dans des positions fort différentes, M. de Bubna et M. de Bassano. M. de Bubna était alors gouverneur de la Lombardie. Il venait de Milan ; j’ignore si son voyage à Genève cachait quelque arrière-pensée politique. Ce que je puis dire, c’est que je le trouvai très différent de ce qu’il paraissait en 1809, lors des pourparlers qui précédèrent la paix de Vienne. A cette bonhomie soldatesque, à cette franchise indiscrète dont il faisait étalage, avait succédé une attitude froide et réservée ; il parlait peu et ne s’expliquait qu’en termes évasifs sur l’état de l’Allemagne et sur les dispositions des puissances du Nord à l’égard de la France. Je n’insistai point, et tout se borna, entre nous, à un dîner que je lui offris et à une visite qu’il me fit avant son départ. Je retrouvai, au contraire, M. de Bassano tel que je l’avais connu. Il n’avait rien perdu de son admiration naïve et pédante pour son empereur. Napoléon n’avait jamais fait la guerre que par nécessité ; il n’avait jamais été l’agresseur ; c’était le plus doux des hommes ; il n’avait succombé que sous la trahison du dehors et du dedans. Nous revînmes plus d’une fois sur le passé ; mais je l’interrogeai vainement sur les causes qui avaient déterminé l’envoi de M. de Narbonne à Torgau : il éluda la réponse ; c’était pourtant là surtout ce que je désirais tirer de lui.

De retour à Coppet, je fis mes paquets ; on me redemandait à Paris ; la commission appelée à préparer la réforme du jury venait de se former ; elle allait commencer son travail. J’avais, d’ailleurs, un autre motif non moins pressant. Je me sentais atteint d’un mal qui pouvait devenir grave et qui menaçait d’arrêter, à son début, ma carrière publique ; c’était une affection du larynx : les premiers symptômes s’étaient manifestés pendant mon séjour en Suisse, mais ils avaient fait, en peu de jours, des progrès rapides. Il était urgent d’y mettre ordre. Je partis avec mon beau-frère ; ma femme et mes filles ne nous rejoignirent qu’au bout de quelques jours ; nous y étions rétablis au commencement de septembre.

Je trouvai, en arrivant, nos affaires fort brouillées et en très mauvais état. Il n’y avait rien là que de naturel. Durant les trois premières années qui suivirent la seconde restauration, le ministère de M. de Richelieu avait lutté contre le parti réactionnaire, en s’appuyant sur le roi, sur la partie sensée, ou du moins obéissante, de la cour et de la haute société, sur la bourgeoisie tout entière, et enfin sur les quatre grandes cours d’Angleterre, de Russie, d’Autriche, et de Prusse, dont les ambassadeurs formaient à Paris une sorte de congrès en permanence. Rien de pareil n’existait plus ou plutôt l’ordre était renversé.

A l’exception du roi, qui soutenait toujours, ostensiblement et de cœur, M. Decazes, tous les amis du ministère Richelieu attaquaient le ministère qui l’avait remplacé. Les ambassadeurs faisaient chorus. La portion tranquille et sensée de la bourgeoisie s’effrayait du progrès des idées révolutionnaires. Le parti libéral, triomphant, arrogant, le vent en poupe, ne secondait notre pauvre parti ministériel effrayé, éperdu, qu’en s’en moquant et en se promettant tout haut de lui passer bientôt sur le corps.

Ce qui compliquait la situation, c’était l’état des affaires en Allemagne, et l’attitude menaçante de la Sainte-Alliance. Je ne puis entrer ici dans aucun détail sur les agitations qui suivirent, dans toute cette grande fraction de l’Europe, la paix de 1815, sur les récriminations mutuelles des peuples et des gouvernemens, sur l’effervescence des universités, le tumulte des associations, ces boutefeu du grand mouvement patriotique de 1813 ; mais toujours est-il que le succès plus apparent que réel de l’esprit révolutionnaire, en France, réagissait au-delà du Rhin, et l’assassinat de Kotzebue, au nom de la liberté, au cri de : Vivat Teutonia ! ayant jeté la terreur dans tous les hauts lieux, la France, son ministère actuel en tête, se trouvait au ban de toutes les cours et de tous les souverains.

Au moment où j’arrivai à Paris, tous les plénipotentiaires de tous les états allemands, grands et petits, se réunissaient à Carlsbad, afin, disait-on, de pourvoir à la sûreté commune. M. de Metternich et M. de Hardenberg s’étaient mis d’accord, quelques jours auparavant, à Tœplitz. On ne savait rien encore de leurs projets, mais l’inquiétude était grande dans notre camp ; elle était au moins égale à celle que nous inspirions et qui ne tarda pas à s’accroître encore.

La réunion des collèges électoraux, en effet, avait été fixée au 11 septembre, et le mouvement des esprits ne promettait rien de bon. Une vacance ayant en lieu dans la Sarthe, Benjamin Constant avait été élu ; ce fut bien mieux, ou plutôt bien pis, si l’on regarde aux conséquences, quand vint l’élection du nouveau cinquième. L’extrême droite ayant fait alliance avec l’extrême gauche, sur cinquante-quatre élections, celle-ci en obtint trente-cinq, celle-là quatre, et le ministère seulement quinze. Grégoire fut élu par une majorité de trente-huit voix dont l’extrême droite lui fit cadeau.

Presque au même moment, on connut à Paris les résolutions arrêtées à Francfort et le terrible protocole qui soumettait, dans toute l’Allemagne, au contrôle de la diète les constitutions des états, le régime des universités, celui de la presse, celui des associations, en armant ce corps du droit d’intervention et en créant dans son sein un tribunal d’inquisition politique.

On apprit enfin que ce n’était pas là tout ; que le congrès s’était ajourné au mois de novembre et devait se réunir à Vienne. On répétait de bouche en bouche, on répétait dans tous les partis, soit à bonne, soit à mauvaise intention, que des explications seraient demandées au gouvernement français sur la marche qu’il se proposait de suivre ; les uns tremblaient de tous leurs membres ; l’espérance éclatait dans les yeux des autres. Le ministère, c’est-à-dire le roi, M. Decazes et le parti doctrinaire, — car les ministres autres que M. Decazes et M. de Serre, excellens chacun pour son compte, ne comptaient guère en politique, — le ministère, dis-je, ainsi défini, se trouvait donc placé dans la fâcheuse alternative ou de tenir la gageure contre l’influence des ambassadeurs, l’attitude menaçante de leurs cours, les invectives de la haute société, les alarmes de la bourgeoisie honnête et timide, ou de modifier profondément sa ligne de conduite en sacrifiant plus ou moins la loi des élections.

Frappé lui-même, et comment ne l’être pas ? de l’ascendant croissant du parti révolutionnaire dans les élections, des idées révolutionnaires dans la gauche ministérielle, le ministère pensa, tout bien considéré, que la partie n’était plus tenable ; qu’il fallait faire au feu sa part et réformer une loi qui mettait périodiquement tout en péril. Quand je dis le ministère, j’entends par là M. Decazes, M. de Serre et M. Portal ; les trois autres ministres, M. Dessolle, M. Louis et le maréchal Saint-Cyr, trouvaient le changement plus périlleux que le statu quo ; mais leur résistance, si je ne me trompe, pouvait être surmontée ; il ne fallait pour cela qu’une chose : d’accord sur le mal, il fallait se mettre d’accord sur le remède ; d’accord sur le but, il fallait l’être sur le moyen.

Là fut la pierre d’achoppement. Le parti doctrinaire lui-même, ce parti si peu nombreux, et dont la force principale était dans l’union de ses membres, se coupa en deux : d’un côté, M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. Beugnot, M. de Barante ; de l’autre, M. de Serre, M. Guizot et moi, M. Decazes et le roi inclinant en notre sens.

Il y avait un point néanmoins sur lequel l’expérience nous avait tous éclairés : plus d’élections par département, plus de scrutin de liste ; à cet égard, nulle difficulté, mais, d’un commun aveu, le remède, réduit à cela, n’était pas suffisant, et, pour faire passer une mesure aussi restreinte, il était fort douteux qu’on pût trouver dans la partie modérée du côté droit le nombre de voix qu’on perdrait du côté gauche. M. Royer-Collard et son petit groupe trouvaient ce complément au remède dans la réduction du nombre des électeurs ; c’est-à-dire dans le retranchement, sur chaque liste, d’un nombre déterminé de moins imposés.

M. de Serre et moi, trouvant au contraire le nombre des électeurs déjà trop restreint, nous proposions de le maintenir intégralement, en attribuant aux plus imposés deux voix au lieu d’une, conformément au principe admis dans la société commerciale, où le nombre de voix attribué à chaque actionnaire augmente*avec le nombre des actions. Dans notre système, l’élection aurait été répartie par arrondissement, et tout contribuable payant 300 francs de contributions aurait en voix dans le collège ainsi formé. Puis ensuite, les contribuables payant 600 francs de contributions auraient formé un collège de département.

Le premier de ces deux systèmes était sincère presque jusqu’à la naïveté ; c’était un pur expédient ; en coupant la queue de chaque liste, il tranchait le nœud gordien sans essayer de le dénouer ; l’exclusion des moins imposés, sans autre motif que le danger de leur influence, avait quelque chose d’arbitraire et de brutal ; mais, si l’idée d’opérer le retranchement en imposant aux électeurs, en général, la condition d’un certain nombre d’années de domicile, et aux électeurs patentés celle d’un certain nombre d’années d’exercice dans leur profession, idée parfaitement morale et sensée, s’était alors présentée à l’esprit, ce système, à coup sûr, aurait mérité la préférence.

Il existait, en théorie, contre le nôtre, de très graves objections ; en pratique, comme on le verra, il n’a pas mal réussi ; mais ce qui effrayait principalement les esprits timides était précisément ce qui nous le rendait cher. On ne pouvait guère augmenter le nombre des collèges électoraux sans augmenter proportionnellement le nombre des députés. C’était toucher à la charte, revenir au demi-coup d’état du ministère Talleyrand-Fouché, sacrifié par l’ordonnance du 5 septembre ; or, du moment où l’on portait la main à l’arche sainte, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? pourquoi ne pas recueillir, plein et entier, le bénéfice de l’entreprise ?

Tous les hommes éclairés s’accordaient à reconnaître que le nombre des députés était trop restreint ; tous reconnaissaient que la condition de quarante ans était excessive ; l’expérience prouvait de plus en plus que le renouvellement par cinquième, en mettant chaque année la chambre en coupe réglée, y mettait, par contrecoup, le ministère quel qu’il fût : les feuilles tombent en octobre, disait plaisamment M. Cuvier, et les portefeuilles tombent en novembre. Notre plan n’allait à rien moins qu’à combiner le double vote des plus imposés, l’accroissement du nombre des députés, la réduction de l’âge à trente ans et le renouvellement intégral. Ce n’était plus un expédient en quelque sorte honteux de lui-même : c’était l’inauguration du système parlementaire pris par ses grands côtés. La grandeur du but et la libéralité du fond couvraient largement, selon nous, ce que le vote pouvait avoir, à juste titre, d’impopulaire. C’était un coup d’état légal, et un coup de force libéral. L’ensemble du corps législatif, c’est-à-dire le roi et les deux chambres, devait, comme en Angleterre, prendre le nom de parlement.

On trouvera dans mes papiers l’original du plan que j’avais conçu et soumis à M. de Serre ; il diffère, sous plus d’un rapport, si j’ai bonne mémoire, du plan définitivement adopté et publié par M. Guizot dans le second volume de ses Mémoires ; on y trouvera l’exposé des motifs, tel que je l’avais préparé pour M. de Serre, et diverses notes très étendues sur les principales questions engagées dans ce projet.

Nos divisions intestines ne pouvaient rester secrètes. Le public en fut promptement informé. A l’instant, les trois ministres qui persistaient à soutenir la loi des élections devinrent les héros du parti libéral. Les trois autres et le parti doctrinaire tout entier ne furent plus que des apostats, des renégats, des intrigans de bas étage achetés à beaux deniers comptans. J’étais le premier dénoncé ; j’étais en quelque sorte le bouc émissaire. Sorti récemment des rangs du parti libéral, où les autres n’avaient jamais figuré, je n’étais pas seulement un déserteur avec armes et bagages, j’étais un traître qui livrait ses compagnons d’armes. C’étaient là les moindres gracieusetés dont m’affublaient chaque jour les journaux du parti. A mesure que mûrissait, en effet, le projet de réformer la loi des élections, la dissidence se prononçait de plus en plus entre les ministres ; une crise approchait, et, par contre-coup, la séparation se prononçait également de plus en plus entre le parti libéral et le parti doctrinaire ; elle éclata tout à fait par le procès intenté à la Société de la liberté de la presse, société dont je dois dire ici quelques mots.

J’en avais été l’un des fondateurs ; elle s’était formée, en 1818, des débris d’une autre société mort-née, en 1817, dont l’inventeur était Manuel et dans laquelle, tout plein alors d’une ardeur de novice, je m’étais engagé très étourdiment. Cette première société avait pour but de recueillir des souscriptions au profit des écrivains condamnés pour cause politique. Rien n’était plus irrespectueux pour la justice et, au fond, plus illégal. Je ne tardai pas à le reconnaître.

Manuel, le doli fabricator, s’était porté fort pour M. Laffitte, qui devait être le caissier des souscriptions ; il avait rédigé le programme ; nous l’avions fait circuler ; mais, M. Laffitte ayant désavoué Manuel, nous en fûmes pour notre courte honte ; nous retirâmes le programme et la société mourut sans avoir vécu ; c’est, encore un coup, de ses débris que nous formâmes une société nouvelle dont le but était légal : nous entendions discuter entre nous les conditions d’une bonne législation sur la presse. Cette fois encore, néanmoins, il y avait quelque chose à dire. Au nombre de plus de vingt, n’étant point munis d’une autorisation en forme, on pouvait à la rigueur nous chercher noise, mais l’usage de tolérer plus ou moins de semblables réunions, qui se tenaient tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, s’étant introduit depuis quelque temps, le ministère Richelieu ferma les yeux, et, plus tard, le ministère Dessolle, auquel nous donnions un bon coup de main dans la grande discussion sur la presse, nous protégea ouvertement.

Tout alla bien tant que le ministère Dessolle lui-même alla bien ; mais dès qu’il se divisa, la société en fit autant ; nous y étions en minorité, mes amis et moi, le cas n’était pas rare pour des doctrinaires ; nous cessâmes de la fréquenter ; d’autres prirent nos places ; notre opinion sur-lu réforme électorale y fut attaquée avec la dernière vivacité ; attaqués furent, du même coup, M. Decazes et M. de Serre, lesquels, trouvant qu’ils avaient sur les bras assez d’embarras inévitables sans en conserver de gratuits, firent signifier à la société de cesser ses réunions sons peine d’être poursuivie juridiquement.

Là-dessus, grand fracas, grande rumeur, serment de résister jusqu’au martyre, tout le cortège des démonstrations obligées en pareille occurrence. Je fus sommé de vive voix de m’expliquer, d’avoir à répondre sur la conduite à tenir. Je répondis très simplement qu’il ne pouvait y avoir deux avis ; que, la société n’étant point en droit légal d’exister dès que la tolérance dont elle avait été l’objet lui était retirée, il ne lui restait plus qu’à se soumettre, sauf à réclamer par les voies légales contre le maintien de l’article 291 du code pénal. Je fus sommé de faire imprimer ma réponse ; je le fis en quelques lignes, et j’attendis sans sourciller la bordée d’injures et de récriminations que tous les journaux libéraux épuisèrent à l’envi sur moi.

En toute autre circonstance, je ne m’en serais guère préoccupé, mais dans celle où nous étions placés, ce surcroît de déchaînement rendait ma position’ personnelle plus critique et la conduite que j’avais à tenir plus difficile. Le ministère entrait en dissolution ; M. Dessolle, M. Louis, le maréchal Saint-Cyr, se retiraient décidément ; force était de les remplacer, force était de constituer un nouveau ministère dont la réforme électorale (je me sers de ce mot pour abréger) fut le mot d’ordre et la raison d’être. Des ouvertures furent adressées à plusieurs personnages, ou, pour parler plus modestement puisque j’en étais, à plusieurs personnes, entre autres à M. Royer-Collard, à M. Mollien et à moi-même. J’ai assez connu M. Royer-Collard pour affirmer que, dans aucun cas, sous aucun régime, il n’aurait accepté le ministère. Ses grandes qualités et ses petits défauts lui rendaient, presque au même degré, la responsabilité insupportable ; mais il avait, cette fois, une excellente raison pour refuser. S’il était d’avis de modifier la loi des élections, il était décidément contraire au plan proposé par M. de Serre et M. Decazes. J’étais exactement dans la position inverse. J’étais l’un des auteurs de ce plan. Refuser de concourir à le faire prévaloir et à payer de ma personne, c’était m’exposer à des reproches fondés et donner à penser que j’étais un esprit timide et téméraire tout ensemble : mais, d’un autre côté, entier au ministère presque au lendemain du jour où j’avais quitté les rangs du parti libéral, y entrer pour tendre la main au côté droit, pour servir une cause que l’opinion publique, celle même des hommes honnêtes et éclairés, comme les ministres sortans, qualifiaient de contre-révolutionnaire, c’était justifier en apparence les accusations de trahison, de corruption, de vénalité qui fondaient sur moi de toutes parts. Je les aurais peut-être mises sous mes pieds si j’avais en plus de confiance dans mon talent de parole, alors à son début et qui n’a jamais été de premier ordre ; mais je me voyais en perspective le bouc émissaire du ministère où j’allais entrer ; en butte avant tout autre, à la tempête, selon la tactique des partis, qui saisissent merveilleusement le côté faible de leurs adversaires ; hors d’état d’y faire tête et entraînant misérablement dans la déroute mes collègues, mes amis et le grand projet au succès duquel je me serais sacrifié.

Je ne dis rien de ma santé, alors gravement compromise et qui ne me permettait guère de faire campagne à la tribune. Je ne dis rien de mon amour-propre ; je n’en ai jamais en beaucoup, mais j’en avais alors quelque peu. Je ne dis rien surtout d’un autre sujet d’inquiétude bien plus grave et qu’il m’était interdit d’exprimer. J’en savais assez et j’y voyais assez clair pour ne pas méconnaître la voie dans laquelle l’opposition libérale et, à sa tête, M. d’Argenson et M. de La Fayette, allaient s’engager. Je prévoyais ce que nous avons vu depuis, les insurrections militaires ou autres, les complots soi-disant républicains, les machinations avec des prétendans tels que le prince d’Orange ou le prince Eugène, les conspirations de toute nature, bonapartistes ou révolutionnaires. J’avais assisté, en 1817 et 1818, à des dîners hebdomadaires où, vers le dessert, entre la poire et le fromage, on parlait, et même assez haut, à cœur ouvert. C’était un des motifs qui m’avaient fait quitter le parti. Si j’entrais au ministère, que ferais-je ? supposé que l’un, de ses projets fût, à ma connaissance, mis ou remis sur le tapis ; je dis remis, car il y en avait déjà un, tout au moins, qui m’avait été confié après un mauvais succès, trahirais-je le gouvernement dont je ferais partie ? Ferais-je arrêter mon parent le plus proche et mes amis les plus chers ?

Ma perplexité était extrême. Après avoir beaucoup hésité, je m’arrêtai à un parti que je crus et que je crois encore honnête et sensé. J’adressai à M. de Serre une grande lettre dont je regrette de n’avoir pas gardé copie ; je lui exposais dans cette lettre les raisons qui me déterminaient à penser, tout intérêt personnel à part, que ma présence dans le ministère lui serait plus périlleuse qu’utile, plus nuisible que favorable au succès du plan que nous avions préparé ensemble. Je le priais de placer cette lettre sous les yeux du roi et des ministres encore en exercice ; et je terminais en lui disant que, si ces raisons ne leur paraissaient pas suffisantes, je ne leur refuserais pas mon concours.

J’attendis avec une grande angoisse l’effet de ma lettre. Je fus plus heureux que je n’espérais. M. Decazes m’envoya le lendemain, dans la journée, un billet à lui adressé par le roi, et qu’il m’autorisa à conserver. Le voici : « Je vous renvoie, mon cher comte, la lettre du duc de B…, que j’ai lue avec une satisfaction peu commune. Je ne puis être de son avis sur le troisième point ; on ne peut se montrer plus homme d’état qu’il ne le fait dans cet écrit, et certes c’est de tous les talens le plus essentiel à un ministre. Mais les autres motifs qu’il donne de son refus sont tellement péremptoires, que je suis bien malgré moi contraint d’y céder pour le moment. Une chose me console, c’est la pensée que, dès cette session, le vol qu’il prendra dans le salon de la rue Vaugirard le mettra au-dessus de ces mêmes motifs, et malgré mes soixante-sept ans, j’espère vivre assez pour employer au service de l’état des talens que lui-même ne se contestera plus. A ce soir, mon cher comte ; j’attends avec impatience mais sans inquiétude le résultat de la conférence qui a lieu en ce moment. — Ce jeudi. »

Le résultat ne se fit pas attendre. Le 19 novembre, M. Pasquier remplaça aux affaires étrangères le général Dessolle ; le général Latour-Maubourg remplaça M. le maréchal Saint-Cyr à la guerre, et M. Roy, M. Louis aux finances ; M. Decazes devint président du conseil.

La session s’ouvrit le 25. Le discours du trône annonça en termes formels le projet de loi destiné à réformer, du même coup, la charte et la loi des élections. Le 6 décembre, Grégoire fut exclu de la chambre des députés, après une discussion de la dernière violence ; nous avions fait, mon beau-frère et moi, de vains efforts pour le déterminer à donner sa démission.

Je terminerai cette esquisse bien rapide, quoique bien longue, d’une année bien féconde en événemens pour le pays et pour moi-même par quelque chose de moins aride que cette esquisse. Ce sont des extraits du journal que ma femme écrivait chaque soir, à cette époque ; rien ne peut donner une idée plus exacte de l’état de la société et du mouvement des esprits.

« 19 septembre. — Je m’attendais, après avoir vu les élections dans les papiers, à trouver tout le monde agité…, surtout quand je me rappelais que, l’année dernière, l’élection de M. de La Fayette avait ébranlé toute la France et presque l’Europe. Eh bien ! tout est calme et presque endormi… Le roi a mieux pris son parti de l’élection de Grégoire que de celle de M. de La Fayette… On est tellement habitué à l’agitation qu’on ne la sent presque plus.

« Ces gens qui n’ont rien dit sous Bonaparte, qui ont à peine élevé la voix en 1815, se déchaînent aujourd’hui contre un pouvoir sans force. Ils ne veulent renoncer ni au mérite du courage, ni à la sécurité de la poltronnerie, ils ressemblent à cet homme qui se vantait d’avoir coupé le bras à un géant qui déjà n’avait plus de tête.

« Benjamin Constant promène dans Paris un certain Goguet. journaliste de la Sarthe, qui le traite sans façon. Ce Goguet disait devant lui à M. Decazes : « Si j’avais été éligible, je me serais fait élire à la place de M. Constant. »


« 25 septembre. — M. Ramond, qui est venu me voir ce matin, se lamentait sur la dissolution du pays, a La nation se plaint, disait-il, des chambres et du ministère ; tout cela, c’est elle-même ; c’est une laide qui se plaint de son miroir. »

« 30 septembre. — Mme de Sainte-Aulaire me disait ce matin que M. Decazes était fort triste, triste surtout du silence de ses amis… Quand on se rappelle son immense popularité de l’année dernière, ces mêmes journaux qui s’attachaient à lui comme à leur sauveur, la Bourse qui dégringolait de peur de sa chute, on ne peut se défendre de réfléchir sur la rapidité de ce changement, sur le peu de délicatesse de tous ceux qui l’accablent aujourd’hui pour les mêmes fautes qu’ils connaissaient si bien lorsqu’ils étaient presque à ses pieds.

« Ce qui manque, en France, ce n’est pas la moralité, c’est la vie, la sève intérieure. On croirait que toute la nation est comme ces maisons de préfecture dans les petites villes, où il n’existe que la façade. S’il n’y avait plus personne pour regarder les Français, ils n’existeraient plus, tant ils ne vivent que pour les autres.

« Le congrès de Carlsbad vient d’établir une censure générale de la presse en Allemagne. On est effrayé de cette mesure ici, car on sait que tous les regards de l’Europe se tournent vers nous et contre nous. »


« 1er octobre. — M. de Montlosier, qui revient d’Allemagne, raconte que tous ces étudians des universités sont des jeunes gens réguliers, ne jouant pas, ne jurant pas, ne se battant plus, poussant la rudesse pour eux-mêmes jusqu’au point de ne pas porter de chemise, comme un usage trop efféminé. C’est une chose très extraordinaire que cette nation enthousiaste sans être passionnée, d’autant plus extravagante qu’elle n’est jamais dérangée dans ses chimères par aucun emportement sur les choses réelles, calculant ses rêveries comme on calcule ses affaires, et raisonnant, de sang-froid, l’absurdité.

« Il est venu déjeuner avec nous un certain M. Hervey, libéral subalterne…. Je remarquais ce goût pour l’arbitraire qui les suit dans toutes leurs plaintes contre le gouvernement. Il criait contre les missionnaires, disant : « Enfin, on ne les aurait pas soufferts, même sous l’ancien régime. — C’est bien pour cela, lui répondis-je, qu’il faut les souffrir à présent… » Ils s’irritent de ce que le roi ne donne pas des places de cour aux hommes de la révolution…

« Ils me tourmentent, disait l’autre jour Benjamin Constant, pour savoir si le roi est sincère : que diable cela vous fait-il ? Le roi est-il votre maîtresse ? Un de ces jours ils se tueront comme Werther, parce qu’ils doutent de sa sincérité et de sa tendresse. » Victor est fort content de la séance d’hier dans la commission du jury. Il a gagné qu’on retrancherait l’interrogatoire des accusés ; il espère que la loi sera bonne.

« M. Guizot m’a dit qu’il est fort inquiet des affaires européennes ; que les souverains s’étaient exprimés très-mal sur la France, surtout l’empereur Alexandre. Toute cette manœuvre de la censure générale est dirigée comme une batterie contre nous. »


« 2 octobre. — L’inquiétude sur les affaires de l’Europe est très vive. Ce tribunal d’inquisition, établi à Mayence, semble dirigé contre la France. Cependant les souverains ont évité d’en prononcer le nom. Ce qu’on craint ici, c’est qu’ils ne fassent quelque proposition au roi d’accéder à cette alliance et de changer son ministère. L’empereur Alexandre a dit : « Il faut tirer un cordon autour de la France et élever des barrières entre elles et l’Europe ; c’est un pays qui a la peste. » Sa conduite est pitoyable ; tous ses bons sentimens n’ont été que des fantaisies.

« C’est une mode que la déconsidération du ministère. La déraison au dedans et la crainte au dehors rendent la position très critique. La France n’est pas en état de soutenir une guerre.

« Grégoire nous a envoyé sa justification qui ne justifie rien ; mais Auguste lui a répondu en l’engageant à donner sa démission par des motifs d’intérêt public.

« La marotte de nos libéraux, c’est l’économie ; ils ne voient dans la liberté qu’une soupe économique.

« M. Decazes est fort triste. Madame a baptisé hier son enfant tout en grognant. M. Decazes n’a d’opinion ni pour ni contre la liberté ; son goût serait plutôt pour un pouvoir arbitraire, dont il userait avec douceur et raison ; mais, en même temps, il a un admirable talent pour l’action, et, quoique le ministère soit plus libéral que lui, c’est pourtant toujours lui qui mène ; et quand il est question d’agir, même dans un sens opposé au sien, c’est encore lui qui agit, parce qu’il est le seul qui ait de l’action.

« M. de Serre a beaucoup de fermeté ; il ne plie pas, mais il n’a pas l’esprit d’entreprise ; il reste à sa place comme un rocher, mais, comme un rocher, il n’avance pas.

« J’ai eu à dîner M. de Serre, avec deux ou trois jurisconsultes anglais. Il est rude et timide à la fois dans ses manières, et a beaucoup plus l’air d’un Anglais que d’un Français. J’eus beaucoup de peine à faire aller la conversation entre lui et M. Ward (lord Dudley), quoique M. Ward ne demandât pas mieux.

« M. de Serre est grand ; au premier abord sa physionomie n’est point agréable, il a quelque chose de timide dans les yeux qui contraste avec l’expression très prononcée de ses autres traits ; mais quand on le voit de plus près, on découvre une expression sincère et sensible dans ses yeux. Il est d’une admirable simplicité, il a de la rudesse dans les manières, mais point d’arrogance… « Le peu que j’ai vu de Mme de Staël, m’a-t-il dit, m’a plu infiniment ; elle a été très bonne pour moi et m’a invité avenir chez elle, mais j’ai pensé que je me perdrais dans la foule, ou que, si elle me remarquait, je ne pourrais prendre sur moi de rien dire. » Il m’a parlé du livre de ma mère. Il était d’accord avec elle sur une infinité de points, entre autres, sur la nécessité d’un élément aristocratique : « C’est un point, disait-il, sur lequel je diffère de la doctrine. — Mais, lui répondis-je, on ne peut pas créer l’aristocratie. — Sans doute, mais il faut soigner ce qui en reste. Je n’ai presque rien lu, a-t-il ajouté, et je n’ai plus le temps de lire à présent, mais je profite des lectures des autres, et de celles de votre mari surtout. »


« 6 octobre. — M. Villemain a été mercredi soir le plus drôle du monde. Il a dans l’esprit du rapport avec Benjamin Constant ; il lui est impossible de ne rien dire sérieusement deux minutes de suite, et il a dans le corps un dépenaillage inconcevable, comme si ses membres ne tenaient pas non plus bien sérieusement ensemble et qu’à la première mésintelligence ils fussent prêts à s’en aller chacun de son côté… »


« 9 octobre. — M. Guizot m’a dit que M. Decazes était incapable de trahir les gens avec lesquels il marchait ; qu’il n’aimait pas les opinions des doctrinaires, mais qu’il aimait leurs personnes. C’est une créature très originale ; il est entièrement dévoué au roi et le suivrait jusqu’au Kamtchatka.

« Le soir, Benjamin Constant est venu me voir avec M. de La Fayette. La conversation s’est engagée sur Grégoire. On a parlé du projet de l’exclure de la chambre Benjamin Constant et M. de La Fayette se sont récriés ; ils ont dit que cela le ferait réélire dans vingt départemens.

« M. de Barante est venu me voir, il a été très aimable ; il m’a parlé de l’ennui général, du dégoût de sa position. « Ce pays-ci, m’a-t-il dit, est un pays où tout s’épuise, parce que tout se dit. Si l’on apprenait la fin du monde, on en parlerait tant, et on ferait tant de phrases là-dessus que l’effet serait épuisé au bout de la semaine. » Il m’a parlé de l’idée qu’avait M. Royer-Collard de proposer à la chambre l’exclusion de Grégoire comme régicide. Je lui ai parlé des inconvéniens. Sans doute, m’a-t-il dit, mais cela pourrait être bon comme commencement de conduite si le ministère était décidé à suivre un plan énergique, à proposer le doublement de la chambre et le changement de l’âge ; ce coup doublement frappé aurait de l’avantage. » Victor n’est point de cet avis, il croit que le précédent serait très dangereux et qu’on aurait le tort le plus grave de mettre les principes du côté d’une cause qui n’a maintenant rien pour la défendre.

« Les familles des condamnés de Grenoble ont demandé au conseil d’état l’autorisation de poursuivre le général Donnadieu… Ce qu’il y a de plaisant, c’est que les sept veuves qui demandent justice de la mort de leurs maris sont toutes les sept remariées.

« Le tort de M. Decazes, dit M. Guizot, c’est de vouloir toujours de petits remèdes aux grands maux ; il croit que tout peut se guérir avec de la tisane. »


« 18 octobre. — Le successeur de M. de Rivière est nommé. Mais le général Dessolle n’a jamais eu le courage de le lui annoncer et l’a laissé repartir pour Constantinople.

« Il n’y a point d’hommes, dit M. Guizot ; j’ouvre tous les matins l’Almanach royal pour y chercher des ministres… C’est une chose inconcevable que cette pénurie d’hommes, que ce souille de mort qui a passé sur le pays. Les ultras ont raison quand ils disent que tout tend à la mort, mais ils sont morts aussi ; ils ressemblent à ce fou qui disait de ses confrères : « Ils sont tous fous, mais moi qui suis le Père éternel, je les juge bien. » C’est la vanité qui a coupé toutes les racines vivantes de ce pays-ci. »

« J’ai demandé à M. de Barante si M. Royer-Collard n’entrerait pas dans le ministère : « Il faut, m’a-t-il répondu, quelqu’un qui ait de l’autorité dans la chambre, et il n’y a que lui. — Mais où sont les difficultés ? — Elles viennent de M. Royer-Collard lui-même. »

« Le Journal des Débats annonce que les royalistes feront du scandale pour empêcher que Grégoire ne prête serment. « M. Comte, que nous avons vu il y a deux jours, nous a dit que les bras lui étaient tombés en lisant tout ce que Grégoire avait écrit. Conçoit-on qu’on ait porté un homme avec cet acharnement sans s’être donné la peine de rechercher sa vie passée ? Tous ces honnêtes patriotes sont comme les ministres vis-à-vis du roi ; ils disent : « Si nous nous dépopularisons, nous perdons tout crédit et ne pourrons plus faire aucun bien. »

« Les doctrinaires et leur journal le Courrier sont bien détestés. M. Laffitte a dit à Auguste : « Si j’avais en envie de quitter le côté gauche, le Courrier m’en aurait détourné. »


« 22 octobre. — M. Constant est venu hier au soir ; il a commencé à se désoler sur Grégoire, mourant de peur de tout ce qui pourrait résulter. Il m’a dit une chose qui me désole, c’est que Grégoire était au fond très ébranlé et très incertain, désirant qu’on lui persuadât de donner sa démission, mais qu’il avait reçu une lettre de M. d’Argenson pour le supplier de n’en rien faire. « A voir, dit-il, la désolation de ce misérable Grégoire, on dirait qu’il avait oublié comme les autres ses propres paroles. »


« 23 octobre. — Auguste a été lui-même hier chez Grégoire. Il a la de ses propres yeux la lettre de M. d’Argenson, elle est signée de lui seul, mais dans un post-scriptum il ajoute : « MM. Demarçay et Fradet se joignent à moi dans tout ce que je vous écris. » Les phrases suivantes sont textuellement dans la lettre.

« Très cher et très honorable collègue, on nous a dit que quelques personnes vous suppliaient de donner votre démission, mais, en agissant ainsi, vous pourriez décourager les autres départemens de s’élever à la hauteur de patriotisme à laquelle s’est élevée l’Isère. Ce n’est pas dans un moment où le congrès de Carlsbad menace tous les patriotes, qu’ils peuvent se passer d’un guide tel que vous. »

« Ce malheureux Grégoire a reçu Auguste, les larmes aux yeux, l’a remercié de sa lettre et l’a supplié de lui communiquer tous les renseignemens qui lui parviendraient.

« Victor s’est décidé à y aller et a fait prier Benjamin Constant de venir déjeuner avec lui. Benjamin est arrivé trop tard, blême et agité, parce qu’il ne savait trop comment se dédire de ses discours de la veille. Il a balbutié quelques mots, et il a fini par dire : « Si vingt personnes du côté gauche vont chez Grégoire, j’irai, mais sans cela, je n’irai pas ; » il ajoutait que s’il demandait la démission de Grégoire, il ne serait pas élu l’année prochaine. J’ai essayé de l’attendrir en lui parlant de la misérable situation où on mettait ce pauvre homme. « Ah ! quant à cela, m’a-t-il dit, rien ne m’est plus égal. Si j’étais son ami, à la bonne heure ! mais quand il en devrait mourir de chagrin, peu m’importe. »

« A diner, nous avons en Lanjuinais, et c’est une autre comédie. C’est un homme courageux comme un lion, ferme comme un roc, mais la tête la plus confuse qui fut jamais. De façon que ce sont des déclamations sur les jésuites et sur les missionnaires, des anciens discours prononcés par lui à la Convention, des citations de l’évangile, une incohérence d’idées inconcevable, un sautillement continuel. Il commence une attaque contre l’imprimerie impériale, puis il s’embarque dans une bible polyglotte, dans le sanscrit, dans l’Orient, etc. Nous l’avons pris à part pour lui parler de Grégoire ; mais alors il a déclamé contre les perfidies de Pitt et Cobourg, contre les émigrés, mêlant tout cela d’humilité chrétienne, disant que Grégoire a eu tort, mais que donner sa démission serait une lâcheté, sautillant d’un bout de la chambre à l’autre, parlant tout bas et puis tout haut, nous embrassant à bras-le-corps. Enfin, après l’avoir laissé parler pendant deux heures, citer du latin à faux, etc., Auguste est parvenu à le tenter par l’idée que Grégoire pouvait faire une belle lettre en donnant sa démission. »


« Dimanche matin. — Le gouvernement vient de dissoudre la Société de la presse, qui était tombée entre des mains tout à fait canailles. Lundi matin, j’ai vu Benjamin Constant, qui m’a dit qu’il en était charmé. Aujourd’hui, il imprime une protestation dans la Renommée… Il tâche de mettre Victor dans l’embarras en disant qu’il ne s’est jamais retiré de cette société ; bien sûr qu’au moment où cette société est dissoute, il n’ira pas la désavouer. Les articles de Benjamin Constant ont été tellement directs, il a tellement interpellé Victor, que Victor s’est cru obligé de répondre. Il l’a fait dans une lettre très courte, mais qui tranche la question. Les libéraux sont furieux. « M. de Saint-Albin est venu hier le voir et lui dire qu’il était bien surpris qu’il demandât la démission de Grégoire. Il a répondu : « J’ai accepté le nom de jacobin tant qu’il ne s’appliquait qu’à M. de La Fayette et à M. d’Argenson. Mais si Grégoire en est, je n’en veux plus. J’irai lui demander sa démission et je désire qu’on le sache. »

« Grégoire a déclaré formellement qu’il ne donnerait pas sa démission.

« Victor a diné mardi avec M. Decazes chez M. Guizot ; il l’a trouvé tout à fait décidé à suivre une marche nette et ferme, comprenant la position avec justesse, et voulant y remédier avec énergie. Leur intention positive est de proposer une loi sur les élections qui donne aux deux chambres le nom de Parlement, fixe le retour des élections à sept ans, double le nombre des députés, met l’âge à trente ans, et modifie le mode d’élire en divisant les élections, en partie par arrondissement et en partie par département. »


« 3 novembre. — J’ai été hier voir Talma jouer Auguste dans Cinna ; c’est vraiment une chose admirable. C’est une simplicité parfaite. Il parle à Cinna comme nous parlerions à un ingrat, dans notre chambre, sur notre chaise. Je n’avais pas compris jusqu’ici tout ce qu’il y a de beau dans ce rôle d’Auguste. Talma le joue en vieux homme, bon par fatigue du mal, craignant d’être isolé, et pardonnant bien moins par grandeur d’âme que par la peur de se voir délaissé, et par le besoin de ne plus entendre de trop justes reproches ; ayant des remords, mais des remords compatibles avec l’absolu pouvoir, avec une situation où les moindres actions sont réputées sublimes ; c’est un spectacle hautement philosophique, et que Talma a conçu dans toute sa vérité. »


« 10 novembre. — Nous voici dans une position tout aussi agitée que l’année dernière. Le conseil est divisé ; trois ministres, M. de Serre, M. Decazes et M. Portal, sont pour les grandes mesures, les trois autres contre. Gouvion Saint Cyr dit : « Attendez que mon armée soit composée, et si les jacobins remuent, je les jetterai par les fenêtres. » M. Louis a peur de se brouiller avec la gauche, et M. Dessolle a peur de tout… M. de Serre est venu trouver Victor et lui a demandé d’entrer dans le ministère. Victor lui a expliqué les inconvéniens que cela aurait pour lui ; qu’on attribuerait toute sa dernière conduite à l’ambition ; la peur qu’il ferait au centre ; sa jeunesse, son peu de titres, son peu de crédit, etc. M. de Serre a senti tout cela, mais il lui a répondu que les temps étaient trop pressans pour que chacun pût suivre la marche ordinaire. Victor lui a dit enfin que, si son entrée au ministère était absolument nécessaire pour décider la balance en faveur de la grande mesure, il y consentirait, mais que rien, excepté l’absolue nécessité, ne pourrait l’y décider.

« Paris est fort agité. Le bruit court que M. Decazes traite avec les ultras, et que M. de Serre trahit Louis XVIII.

« Nous avons vu M. d’Argenson. Il s’est montré, comme toujours, parfaitement bon et aimable ; il est entré dans la situation de Victor, et, ce qui m’a paru singulier, il a eu l’air de lui conseiller d’être ministre… Au fond, il est dans la joie de son cœur, mais, quand on lui demande où il va, il n’en sait rien. »


« 17 novembre. — Dimanche, M. de Serre est encore venu chez Victor pour lui reparler du ministère. Il lui a dit que leur plan était de choisir des gens honorables dans tous les partis ; que, en conséquence, ils avaient pensé à M. Roy, à Victor et à M. Royer-Collard ; qu’ils avaient même envoyé un courrier à M. de Richelieu. Victor lui a toujours fait la même réponse.

« M. Royer-Collard est venu le soir, dans l’intention, je suppose, de voir Victor, qui était très souffrant et couché. Il était très doctoral, comme toujours. Il nous a dit : « Le ministère a besoin de se radouber ; je ne crois pas qu’il résulte de tout cela rien de bon… — Mais, lui ai-je dît, les choix pourraient être bons. — Mais les bons, a-t-il repris, pourraient être fort exigeans. » Il a le doute le plus dogmatique et l’incertitude la plus tranchante qu’on puisse voir.

« M. Guizot ne sait pas qu’on a écrit à M. de Richelieu, de façon qu’ils s’attrapent mutuellement.

« M. Royer-Collard a été chez M. Decazes ; il lui a fait des conditions très dures ; il a commencé par lui dire : « Je n’accepterai pas si vous êtes le maître. » M. Decazes est resté fort pensif ; tout cela ne lui plait guère. »


« 19 novembre. — M. Royer-Collard est venu chez Victor, et il y a passé une partie de la matinée. Il fuit des conditions très difficiles. « Je veux, a-t-il dit, que l’étendard de ce ministère soit l’expulsion morale de M. Decazes. » Il ne veut point que M. Decazes reste président du conseil. Il ne veut entendre parler ni de M. Mollien, ni de M. Pasquier, ni de M. Portal. M. du Serre avait l’air de compter sur la coopération de Victor, et Victor en était fort troublé. « Je ne peux pas souffrir d’avoir l’air de me cacher, » disait-il. Il a été fort longtemps à s’endormir.

« Hier matin 18, il est entré chez moi avec une grande lettre, où il exposait tous les motifs qui le portaient à croire qu’il serait nuisible à la cause. A six heures, est arrivé M. de Serre ; il avait envoyé la lettre de Victor à M. Decazes, qui l’avait apportée au roi ; il apportait la réponse du roi à M. Decazes. Cette lettre était très gracieuse, très bien écrite et faite pour être montrée. Victor est dans la joie de son cœur. »


« 20 novembre. — L’agitation est grande ; les agens de change sont déconcertés ; les fonds tombent. On est effrayé de la mesure et des noms qui la proposent.

« M. Mollien est venu, ce matin, consulter Victor, qui l’a engagé à accepter. M. de Barante me dit que M. Royer-Collard a beaucoup d’humeur et qu’on n’en peut rien tirer. Après une longue conversation, il a fini par dire à M. de Serre : Eh bien ! nous périrons ; c’est aussi une solution.

« Jamais le pays n’a été dans une confusion pareille.

« La réunion Ternaux est effrayée à présent du nouveau ministère, après l’avoir été de toutes choses. « Toutes les paroles de M. de Serre me paraissent avoir de la valeur ; il me semble qu’elles viennent du cœur et qu’elles y arrivent. »

« 24 novembre. — M. d’Argenson a dîné hier avec nous. Victor lui a parlé avec beaucoup de vivacité. Il écoute avec une grande attention, entre dans toutes les idées de celui qui lui parle, et puis cela ne fait pas varier d’une ligne son opinion. Il en revenait toujours à nous dire : « Le but de tout cela, c’est d’avoir une représentation nationale docile. »

« Le centre de la chambre offre de changer la loi des élections, sans toucher à la Charte ; il offre également la censure sur les journaux. Ce qui prouve que ce n’est pas l’amour de la liberté qui le retient, mais la peur, sentiment de Protée qui prend toutes les formes. »


« 29 novembre. — J’ai été à la séance royale. Ces cérémonies donnent toujours de l’émotion. Les pairs sont arrivés avec leur costume. Il n’y a rien de si ridicule que ces vieux costumes tout neufs, ce sont les ruines factices des jardins anglais. Le roi marchait avec beaucoup de peine. L’entrée a été froide et solennelle. Il a commencé son discours d’une voix troublée. Le discours est excellent. La loi y est annoncée d’une façon nette, ferme et loyale. Il a parlé un langage patriotique ; il a dit : nos institutions, notre patrie… il ne s’était jamais mis si fort en commun avec son peuple. Mais il hésitait, il récitait indignement, il se reprenait dans les momens où il fallait le plus de force ; il tremblotait en parlant de son inébranlable fermeté. Il était mal entouré ; le garde des sceaux, malade, émit absent. M. Decazes avait l’air fort triste ; Grégoire n’était pas à la séance, on ne l’a point appelé au serment. »


« 1er décembre. — Je crois que le discours a fait bon effet. »


« 8 décembre. — Hier M. de Talleyrand a dîné chez moi. Il est à présent très bien pour Victor et le recherche beaucoup. Il a une conversation de prince, c’est-à-dire une de ces conversations où tout ce que l’on dit compte, quelle qu’en soit la valeur. Je cherchais, pendant tout ce temps, ce que ma mère m’avait dit sur la grâce de M. de Talleyrand, et j’avais peine à placer ce charme et cette gaieté sur ce visage grave et usé.

« Si l’on veut faire passer la loi, disait-il, il faut que le ministère soit décidé à n’accepter aucun amendement ; point de négociations et point d’intrigues. Il l’a répété plus de vingt fois à chaque personne, ajoutant : « Voilà comment il faut faire ; voilà comme on réussira. » Nous avons ensuite parlé de M. de Serre ; il a fait l’éloge de son talent. On a dit que M. de Serre hésitait et cherchait souvent ses mots à la tribune. M. de Talleyrand a dit : « On peut toujours chercher ses paroles, pourvu qu’on les trouve. » Il y a chez lui une sorte de puissance. C’est un vieux débris de l’ancien régime, et le passé, quelque indigne qu’il soit, conserve toujours un certain empire sur les esprits.

« Je suis désolée de n’avoir point assisté à la séance du 6 ; elle a été très orageuse. Grégoire a été exclu aux cris de : « Vive le roi ! » La première partie de la séance ressemblait, dit-on, à la convention et la seconde à 1815. Les tribunes s’en sont mêlées. Il y a plus d’immoralité dans le parti libéral et plus de férocité dans l’autre. C’est une chose comique que d’entendre aujourd’hui tout les sophismes du pouvoir dans la bouche des libéraux : ne pas aller trop vite ; ne rien changer, etc.

« On a nommé, pour la commission de l’adresse, M. de Chauvelin, M. Constant et M. Dupont (de l’Eure). M. Royer-Collard a voté pour 81. de Chauvelin. M. de Barante dit qu’il est le pandœmonium des argumens. M. Molé m’a dit un fort joli mot : Vous ferez un coup d’état, parce que vous êtes plus téméraires que de idés.

« Quelle position que la nôtre ! Placés entre deux écueils, liés avec des gens qui nous trompent peut-être, et tremblans de nuire à la liberté en travaillant à l’ordre. Victor pratique ce qu’il nomme le grand principe en politique : porter secours au plus faible ; c’est la minorité qui invoque la justice.

« M. Decazes est malade, M. de Serre ronge son frein de ne pas sortir, M. Beugnot n’ose pas quitter sa chambre.

« La commission de l’adresse n’a pu s’accorder ; chacun des trois partis a fait la sienne, qui a été repoussée par les deux autres.

« La liberté, en France, sert de masque à toutes les passions secrètes ; au lieu de porter partout la lumière, elle sert à tout cacher.

« Dimanche dernier, j’ai vu le pauvre et admirable Camille Jordan. Il est malade au point de ne pouvoir plus s’asseoir ; il souffre d’atroces douleurs, et cependant il n’a jamais été plus zélé pour le bien public, plus plein de curiosité et d’ardeur ; il a une âme toute jeune et cependant forte de maturité et d’expérience.

« On parle maintenant de renvoyer la chambre tout de suite et d’aller avec les six douzièmes jusqu’au 1er mars. »


« 26 décembre. — La séance d’hier a été étonnante ; le ministère y a eu une majorité immense ; on ne sait sur quoi compter avec cette chambre.

« M. de Chateaubriand dit que les royalistes périront par trop de vertus comme on meurt de gras fondu.

« Il paraît clair que la division est au camp des ultras. M. de Montmorency est parmi les modérés et M. de Chateaubriand à la tête des autres. »


(Extrait du tome II des Souvenirs du duc de Broglie.)

  1. Il faut se rappeler que ceci était écrit en 1857.