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{{journal|La littérature française au moyen-âge|[[Auteur:Jean-Jacques Ampère|Jean-Jacques Ampère]]|[[Revue des Deux Mondes]] T.19, 1839}}
 
La littérature française au moyen-âge <smallref>(1) Ce morceau est non le résumé, mais le résultat sommaire d'un cours de deux années, qui sera publié par M. Ampère sous le titre d’''Histoire de la littérature française au moyen-âge'', et qui fera suite à l’''Histoire littéraire de France avant le douzième siècle'', dont les deux premiers volumes viennent de paraître chez Hachette.</small><br /ref>
 
La littérature française au moyen-âge (1)
 
 
Passons du rapport du moyen-âge français avec la culture latine qui l'a précédé, à ses rapports avec les littératures étrangères contemporaines. Les influences qu'il a pu recevoir, si on ne considère que l'Europe, sont à peu près nulles. Au moyen-âge, nous avons beaucoup donné et très peu reçu; si l'on tient compte de quelques traditions galloises qui ont dû se glisser en s'altérant beaucoup dans les romans de chevalerie, de quelques traditions ou plutôt de quelques allusions aux traditions germaniques qui y tiennent fort peu de place, on a évalué à peu près complètement tout ce que nous pouvons devoir aux autres nations européennes. En revanche, nous avons reçu beaucoup de contes de l'Orient, nous, comme tous les autres peuples de l'Europe, peut-être plus qu'aucun autre, et en outre c'est très souvent pour nous que la transmission s'est opérée. L'Espagne, où les points de contact établis avec les Arabes, soit directement, soit par l'intermédiaire des juifs convertis, ont dû amener de fréquentes communications entre l'Orient et l'Occident; l'Espagne est à peu près le seul pays de l'Europe qui ait pu, au moyen-âge, je ne dis pas nous communiquer quelque chose du sien, mais agir sur nous indirectement, en important dans notre littérature des emprunts faits à l'Orient. A cela près, nous avons été constamment le véhicule par lequel les contes orientaux, transformés par nous en fabliaux, ont été disséminés dans le reste de l'Europe; en sorte que, lors même que ce n'est pas nos propres créations que nous répandons autour de nous, nous sommes encore propagateurs en transmettant ce qu'on nous a transmis. Ainsi, la collection des ''Gesta Romanorum'', dans laquelle se trouve un assez grand nombre d'apologues et de contes orientaux qui ont eu cours en Europe au moyen-âge, cette collection a été rédigée par un Français.
 
Il faut remarquer que cette portion de la littérature du moyen-âge est peut-être la plus piquante, mais à coup sûr est la plus frivole, et, sauf quelques influences de la poésie arabe sur la poésie provençale qui portent plus sur la forme que sur le fond, c'est à peu près tout ce que la France doit aux Arabes; on a beaucoup vanté l'influence des Arabes sur la civilisation du moyen-âge. C'est surtout dans le dernier siècle que cette théorie a trouvé faveur. Son succès provenait en partie, je pense, d'une certaine hostilité au christianisme, en vertu de laquelle les hommes du XVIIIe siècle étaient très heureux de pouvoir attribuer une portion de la civilisation chrétienne aux ennemis de la foi; l'on s'est exagéré en conséquence à dessein et à plaisir l'influence des Arabes. J'ai eu occasion (2)<ref> Voir la ''Revue des Deux Mondes'' du 15 février 1838.</ref> de la restreindre pour la chevalerie, qui n'est pas et ne saurait être musulmane par son origine, mais qui est chrétienne et germanique; le christianisme et le germanisme forment, selon moi, la chaîne et la trame de ce tissu; les Arabes y ont ajouté la broderie. Il en est de même de la rime, qu'il n'est pas besoin de faire venir d'Arabie, puisqu'on la voit naître naturellement et par degrés de la poésie latine dégénérée. Il en est de même de la scholastique, qu'on a dit être due aux Arabes, tandis qu'une étude plus approfondie de l'histoire de la philosophie dans les siècles qui ont précédé ceux qui nous occupent maintenant, a montré que jamais la dialectique d'Aristote et ceux de ses ouvrages qui la contiennent n'ont disparu de l'Europe, et n'ont cessé d'y être plus ou moins connus. Il en est de même encore de l'architecture du moyen-âge; après l'avoir appelée gothique, on a voulu la faire arabe. Je crois, volontiers qu'on a trouvé des ogives dans des mosquées très anciennes et jusque dans les ruines de Persépolis, de même que l'on en trouve en Italie dans les monumens étrusques ; mais l'ogive n'est pas l'architecture gothique; cette architecture se compose de tout ce qui lui donne son caractère, et, prise dans son ensemble, elle porte trop évidemment le sceau de la pensée religieuse des populations chrétiennes, pour qu'on puisse chercher son origine hors du christianisme.
 
Si les influences que nous avons reçues au moyen-âge sont bientôt énumérées, il n'en est pas de même de celles que nous avons communiquées; le tableau des secondes serait aussi vaste que le tableau des premières est restreint. Nos épopées chevaleresques, provençales et françaises, ont été le type des épopées chevaleresques de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui n'en sont en général que des traductions, tout au plus des reproductions un peu modifiées; et il en a été ainsi non-seulement pour notre héros national, Charlemagne, mais même pour des héros qui ne nous appartiennent pas par droit de naissance, comme Arthur ou Tristan. Ces personnages, empruntés aux traditions étrangères, ont été plus tôt célébrés par notre muse épique qu'ils ne l'ont été dans les autres pays de l'Europe et dans la patrie même de ces traditions (3)<ref> Les publications importantes que prépare M. de La Villemarque restreindront peut-être cette assertion.</ref>.
 
Les nouvelles italiennes ne sont pas, pour la plupart, empruntées à nos fabliaux; un très grand nombre d'entre elles a pour base des anecdotes ou locales ou puisées aux sources les plus variées. Il en est cependant plusieurs, et des plus remarquables, qui n'offrent que des versions à peine altérées de nos fabliaux, soit dans Boccace, soit dans ses prédécesseurs ou ses continuateurs, soit enfin dans son imitateur anglais Chaucer. Quand La Fontaine a retrouvé chez Boccace des sujets qui étaient originairement français, il n'a fait que reprendre notre bien. Dépouillant ces récits enjoués de l'enveloppe quelque peu pédantesque dont Boccace les avait affublés, il leur a rendu, comme par instinct, leur caractère primitif. Avec beaucoup d'art et de finesse, il a reproduit, en l'embellissant, la naïveté de ses modèles, qu'il ignorait.
Et maintenant, nous poursuivons notre chemin comme le voyageur qui s'éveille après la nuit et reprend sa route, éclairé par le soleil qu'il a vu se lever sur les montagnes.
 
 
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<small>(1) Ce morceau est non le résumé, mais le résultat sommaire d'un cours de deux années, qui sera publié par M. Ampère sous le titre d’''Histoire de la littérature française au moyen-âge'', et qui fera suite à l’''Histoire littéraire de France avant le douzième siècle'', dont les deux premiers volumes viennent de paraître chez Hachette.</small><br />
 
<small>(2) Voir la ''Revue des Deux Mondes'' du 15 février 1838.</small><br />
 
<small>(3) Les publications importantes que prépare M. de La Villemarque restreindront peu-être cette assertion.</small><br />
 
 
J.-J. AMPÈRE.</div>
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