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Sur Éliézer et Rébecca, par Nicolas Poussin

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PHILIPPE DE CHAMPAIGNE[w 1]
PEINTRE
(1602-1674)

SUR
ÉLIÉZER ET RÉBECCA
PAR NICOLAS POUSSIN


SOMMAIRE : Coup d’œil sur les premières conférences. — L’Académie néglige ce genre d’exercices. — Reprise des conférences sur les instances de Colbert. — Ce ministre préside le 10 octobre 1682 la distribution des prix faite aux élèves de l’Académie. — Il prend place entre le chancelier et le recteur. — L’historiographe donne lecture d’une conférence écrite par Philippe de Champaigne. — Description du tableau Éliézer et Rebecca. — Éloge de Poussin. — Mérite de sa composition. — Unité d’action. — Sage ordonnance des groupes. — Expression des figures, des draperies. — Philippe de Champaigne reproche à Poussin de s’être servilement inspiré de l’antique. — Le Brun prend la défense de Poussin. — L’artiste est l’interprète de la nature. — Concurrents et copistes. — Les artistes grecs et les modernes. — Philippe de Champaigne poursuit son discours. — Analyse du groupe des jeunes filles qui accompagnent Rébecca. — De la couleur. — Alliance du paysage avec une scène historique. — Poussin s’est-il montré suffisamment respectueux de la vérité en supprimant les chameaux dont il est fait mention dans l’Écriture ? — Réponse de le Brun. — Maxime de Poussin sur les modes particuliers de la peinture comparée à la musique. — Exemples cités par le Brun à l’appui de sa thèse. — L’Académie ne se rend pas unanimement aux avis de le Brun. — Discussion générale. — Opinion de Coypel. — Jugement de le Brun sur Carrache. — Colbert clôt le débat.


Éliézer et Rébecca[w 2]


Dans le temps que les beaux-arts conspirent avec les sciences et les armes à rendre la gloire du roi immortelle, on voit que l’Académie de peinture et de sculpture y signale son zèle, et que, selon ses forces, elle reconnoît les bienfaits qu’elle a reçus de ce grand monarque depuis le temps qu’il l’a fondée. C’est ainsi que, contribuant à la magnificence d’un règne si fameux, elle se conforme aux intentions de Mgr Colbert, qu’elle a choisi pour protecteur, et dont elle ne sauroit trop vanter les bontés, puisque au milieu de ses importantes occupations il daigne prendre un intérêt particulier à la maintenir dans l’éclat ou nous la voyons, et veut bien l’honorer de sa présence et jeter les yeux sur la conduite qu’elle tient. De tous les soins qu’elle apporte pour rendre aujourd’hui son art aussi florissant en France qu’il l’étoit autrefois en Grèce et en Italie, un des plus louables et des plus utiles est celui de faire une fois le mois des conférences publiques et des dissertations, tantôt sur un tableau, tantôt sur une statue, ou sur les plus belles questions qui y conviennent. M. le Brun, chancelier de la compagnie et modérateur de ces savantes critiques, a toujours pris soin d’en bannir la chicane, l’aigreur et l’obscurité, de sorte qu’elles ont entretenu l’émulation parmi les académiciens et rapporté beaucoup de fruit aux élèves et de satisfaction aux curieux. Mais aujourd’hui elle veut porter ses soins plus avant et se propose de tirer un résultat de chaque conférence, et d’établir, sur les matières qu’on y agitera, des maximes essentielles qui serviront de préceptes à ses écoliers, et qui seront d’une singulière utilité.

L’année 1667, le public vit paroître au jour quelques-unes de ces dissertations, à la vérité savantes et curieuses, mais conçues en termes vagues et en questions indécises, sans aucune délibération de l’Académie, et sans aucun prétexte positif, ce qui doit à l’avenir en faire le prix. Mais les conférences qui ont été tenues ensuite n’ont pas eu l’avantage d’être imprimées, parce que plusieurs académiciens cessèrent d’écrire leurs discours, s’étant contentés d’en faire de vive voix qui n’ont point été recueillis. D’ailleurs les assemblées furent souvent interrompues, soit que les académiciens se fussent déjà relâchés de leur première ardeur, ou que la plupart fussent occupés aux ouvrages du roi[1]. Mais l’armée 1682, on résolut de les fixer, et l’Académie, recommençant à faire lire les discours précédents, y fit aussi de nouvelles réflexions, parce que les premières n’étoient pas venues à la connoissance de l’historiographe qui fut ensuite chargé d’en faire un recueil. Sur cet ordre, et sur le résultat d’une assemblée tenue depuis peu, il prépara une dissertation pour le samedi, dixième jour d’octobre 1682.

Ce jour-là, Mgr Colbert fit l’honneur à l’Académie de venir y présider pour la distribution des prix que le roi accorde chaque année aux écoliers qui ont surpassé leurs concurrents dans les tableaux et dans les bas-reliefs exécutés sur un sujet prescrit par la compagnie. Après que Mgr Colbert eut traversé des salles différentes où il vit grand nombre d’étudiants attachés à l’étude du modèle et aux leçons que des officiers ont accoutumé de leur donner sur le dessin, sur la géométrie, la perspective et l’anatomie, il passa dans la grande salle, et y examina avec attention les ouvrages mis en concurrence pour le prix. Ensuite il prit place dans un fauteuil, ayant à sa droite le chancelier de l’Académie, à sa gauche le recteur et le professeur en exercice, le reste des officiers et des académiciens étant assis en rond, chacun selon son rang. Alors l’historiographe fit lecture de sa dissertation. Elle étoit tirée et recueillie d’une conférence tenue depuis peu sur un discours qui avoit été prononcé autrefois par M. de Champaigne l’aîné, touchant un excellent tableau de M. Poussin. Le sujet du discours et du tableau avoit été pris dans le xxive chapitre de la Genèse, qui rapporte qu’un des serviteurs d’Abraham, faisant un voyage pour chercher la fille qu’Isaac devoit épouser, et se trouvant pressé d’une soif extrême, rencontra Rébecca qui venoit de puiser de l’eau, et qui, d’une manière obligeante, en donna à ce voyageur et aux chameaux de sa suite, ce qui lui faisant connoître que Rébecca étoit la fille qu’il venoit chercher, il lui fit présent de deux pendants d’oreilles et de deux bracelets d’or.

Le discours de M. de Champaigne commençoit par l’éloge de M. Poussin, et marquoit avec justice que cet excellent peintre avoit été, dans son art, l’honneur de la France et l’admiration des étrangers. Il ajoutoit que le tableau de Rébecca avoit extrêmement contribué à lui acquérir une réputation si bien fondée. Il soutenoit ensuite que l’excellence de la peinture dépendoit moins des règles de l’art que d’un beau génie, mais que tout cela se rencontroit dans ce tableau, et il y remarqua la pratique de trois ou quatre règles générales et importantes.

Il établissoit, pour la première, celle de représenter l’action principale du sujet avec tant d’art, qu’elle soit distinguée sans peine des circonstances qui l’accompagnent ; il prouvoit que, dans le tableau de M. Poussin, l’œil s’attachoit d’abord aux principales figures de l’histoire, et par leurs attitudes, les démêloit aisément d’avec les moins nécessaires ; que le serviteur d’Abraham exprimoit le sujet par son action ; qu’en faisant ses présents à Rébecca, il témoigne être persuadé que c’est elle qu’il cherche, et qu’à jeter les yeux sur l’air modeste de Rébecca et sur l’apparente irrésolution où elle est daccepter les présents qu’on veut lui faire, on trouve en elle un caractère de pudeur et de générosité propre aux grandes âmes et surtout aux personnes de son sexe ; ce qui sert beaucoup à distinguer cette figure des autres moins importantes au sujet.

M. de Champaigne avoit donné pour seconde règle générale l’ordonnance par groupes, et montra qu’elle est pratiquée admirablement dans ce tableau, puisqu’on y voit plusieurs figures qui forment des compagnies ou bandes séparées, comme il arrive ordinairement dans les assemblées nombreuses, car alors il est naturel que les personnes se séparent en différentes troupes, chacun cherchant à se tirer de la foule pour se joindre avec des gens qui aient les mêmes intérêts ou les mêmes inclinations. De sorte qu’un peintre qui traite de grands sujets doit observer avec soin une judicieuse distribution de figures par groupes.

Il disoit ensuite que l’expression est la troisième partie de la peinture, et qu’elle est exactement observée sur chaque figure de ce tableau. Il faisoit remarquer la figure d’une fille qui est appuyée sur un vase proche du puits. À la considérer, il semble qu’elle blâme Rébecca d’avoir accepté le présent d’un homme inconnu. Mais, là-dessus, M. de Champaigne voulut faire remarquer que M. Poussin avoit imité les proportions et les draperies de cette figure sur les antiques, et qu’il s’en étoit toujours fait une étude servile et particulière. Il s’étoit expliqué d’une manière qui sembloit reprocher à M. Poussin un peu de stérilité et le convaincre d’avoir trop emprunté le secours des anciens, jusqu’à l’accuser de les avoir pillés. Mais dans le temps que M. de Champaigne parloit ainsi, M. le Brun l’avoit interrompu, et, prenant la parole en faveur de M. Poussin, avoit dit que les hommes savants qui travaillent à de mêmes découvertes et qui se proposent un même but peuvent s’accorder et convenir ensemble, sans que les uns ni les autres méritent le titre d’imitateurs ou de plagiaires. De sorte qu’il falloit faire différence entre les concurrents et les copistes et ne pas confondre avec les choses qui sont pillées et contrefaites celles qui d’elles-mêmes sont conformes ; que tous les historiens, qui ont écrit d’original sur un même sujet, n’ont pu s’empêcher de convenir des choses de fait, quoiqu’ils ne se soient jamais consultés ; qu’à leur exemple, M. Poussin ayant étudié et découvert les véritables effets de la nature, à l’envi des habiles gens de l’antiquité, il en avoit fait comme eux un bon choix et un bon usage, et ne pouvoit manquer de se rencontrer avec leurs idées ; que si on ne fait ces distinctions, on aura l’injustice d’accuser tous les grands ouvriers de l’antiquité de s’être copiés l’un l’autre, puisqu’ayant pris la nature et le vrai pour modèles, il a fallu de nécessité qu’ils aient gardé dans leurs figures les mêmes proportions et suivi les mêmes principes ; qu’à la vérité les Grecs ont eu de grands avantages sur nous, parce que leur pays produisoit ordinairement des personnes mieux faites que le nôtre, et leur fournissoit de plus beaux modèles ; qu’ils portoient des habits qui ne leur gênoient point le corps et ne gâtoient rien à la forme des parties apparentes ; que même ces habits ne leur couvroient le corps qu’à demi, ce qui donnoit la commodité à leurs peintres et à leurs sculpteurs d’en mieux observer les beautés ; que, pour plus de facilité, ils avoient incessamment devant leurs yeux de jeunes esclaves presque tous nus, outre les athlètes robustes et bien faits dont les spectacles fréquents donnoient à ces excellents ouvriers une ample matière d’étude et de perfection.

M. le Brun ayant fini de la sorte, M. de Champaigne avoit repris la parole et revenoit à la figure de fille qui est appuyée sur son vase. Il disoit que les autres figures de filles qui font groupe avec celle-là expriment sur leur visage un sourire mêlé de fierté et de dépit, comme si elles étoient jalouses de voir qu’on leur préfère Rébecca. Il y en a une vêtue de vert et de rouge, dont l’embarras est remarquable. Elle regarde ce qui se passe entre Rébecca et le serviteur d’Abraham, sans songer qu’elle verse de l’eau à une de ses compagnes, qui, ayant déjà sa cruche pleine, semble reprocher à cette personne distraite qu’elle ne prend pas garde à ce qu’elle fait. Les grâces et la force de l’expression paroissent encore sur trois ou quatre figures de filles qui sont plus reculées. Une d’entre elles tient sa cruche sur sa tête avec ses deux mains et regarde Rébecca avec toute l’attention d’une personne curieuse. Une autre, appuyée sur l’épaule d’une de ses compagnes qu’on ne voit que par le dos, semble en appeler une troisième dont l’attitude mérite d’être admirée, car, ayant déjà un de ses vases sur la tête, elle se montre attentive à ce qui se passe et se baisse en étendant la main pour prendre l’autre vase qui est à terre, se faisant voir dans une action si naturelle, si aisée et si bien exprimée, qu’elle semble avoir épuisé toute l’industrie du pinceau. Cette troupe de filles se retire ou se dispose à se retirer, soit que le dépit les chasse de là, ou que leur devoir les rappelle chez elles.

M. de Champaigne ajoutoit que la distribution des couleurs, des lumières et des ombres est traitée judicieusement dans ce tableau, surtout dans l’union douce et imperceptible du paysage et des figures, car, bien que le paysage soit fort gai et même beaucoup varié, il semble que ce soit un fond uni, parce qu’il n’ôte rien aux figures de leur force et de leur relief.

Après des éloges que M. Poussin a si bien mérités, M. de Champaigne voulant faire remarquer dans ce tableau une circonstance qu’il n’approuvoit pas, protesta qu’il ne se portoit point à cette critique par un esprit téméraire et méprisant, mais seulement pour s’instruire d’un doute et examiner tout ce qui peut servir à l’avantage de l’art, selon la liberté qu’en a donnée l’illustre protecteur de l’Académie, qui veut qu’à force d’objections et de sages disputes on aille chercher la vérité jusque dans sa source. Il dit donc qu’il lui sembloit que M. Poussin n’avoit pas traité le sujet de son tableau avec toute la fidélité de l’histoire, parce qu’il en avoit retranché la représentation des chameaux dont l’Écriture fait mention, quand elle dit que le serviteur d’Abraham reconnut Rébecca aux soins officieux qu’elle prit de donner à boire à ses chameaux aussi bien qu’à lui. L’Écriture spécifie qu’en effet ces animaux burent de l’eau qu’elle leur donna et qu’à l’instant même elle reçut le présent des bracelets et des pendants d’oreilles ; ce qui méritoit bien d’être marqué dans le tableau pour prouver l’exactitude et la fidélité du peintre dans un sujet véritable. Il ajouta que peut-être prétendroit-on excuser M. Poussin en disant qu’il n’a voulu représenter que des objets agréables dans son ouvrage, et que la difformité des chameaux en auroit été une dans son tableau. M. de Champaigne soutint que cette excuse seroit frivole, et qu’au contraire la laideur de ces animaux auroit même rehaussé l’éclat de tant de belles figures, car, selon lui, toutes les choses du monde ne paraissent jamais tant que lorsqu’elles sont opposées à leurs contraires. La vertu n’étant pas comparée au vice semble moins charmante et moins aimable, et M. Poussin même n’auroit jamais si agréablement distribué la lumière dans son tableau, s’il n’y avoit jeté des ombres.

M. le Brun prit encore la parole et demanda à M. de Champaigne s’il croyoit que M. Poussin eût ignoré l’histoire de Rébecca. Là-dessus M. de Champaigne convint avec toute l’assemblée que M. Poussin avoit eu trop de lumière et trop d’érudition pour avoir ignoré ce trait de l’histoire sacrée ; ce qui engagea M. le Brun à dire que les chameaux n’avoient pas été retranchés de ce tableau sans une solide réflexion : que M. Poussin, cherchant toujours à épurer et à débarrasser le sujet de ses ouvrages et à faire paroître agréablement l’action principale qu’il y traitoit, en avoit rejeté les objets bizarres qui pouvoient débaucher l’œil du spectateur et l’amuser à des minuties ; que le champ du tableau n’est destiné que pour les figures nécessaires dans le sujet et pour celles qui sont capables d’une expression ingénieuse et agréable, de sorte qu’il n’avoit pas dû être occupé par une suite de chameaux, aussi ingrate pour le travail qu’embarrassante par le nombre, car la Genèse fait mention de dix chameaux, et s’il avoit fallu traiter le sujet avec la fidélité et l’exactitude que les critiques prétendent, on en devoit ponctuellement mettre dix et faire une caravane complète ; que M. Poussin faisoit souvent réflexion sur ce mélange incompatible et disoit pour maxime, que la peinture aussi bien que la musique a ses modes particuliers, et que, dans la proportion harmonique des anciens, le mode phrygien destiné pour les airs militaires n’entroit jamais dans le dorien qui étoit affecté au culte divin, et jamais le mode ionien, entrecoupé de fredons, ne se mêloit avec l’éolien qui étoit simple et naturel, chaque mode ayant ses règles propres qui ne se confondoient point l’une avec l’autre ; que sur cet exemple, M. Poussin, ayant considéré les espèces particulières des sujets qu’il traitoit, y supprimoit les objets qui, à force d’être dissemblables, y auroient été difformes, et il les regardoit comme de légères circonstances qui, étant retranchées, ne faisoient aucun préjudice à l’histoire. Il disoit que la poésie en usoit ainsi et ne permettoit pas que dans un même sujet l’expression aisée et familière du poème comique se mêlât avec la pompe et la gravité de l’héroïque. M. le Brun ajouta encore aux remarques de M. Poussin que la poésie évitoit même le récit des actions bizarres dans un ouvrage sérieux, et qu’un excellent poète de notre temps, décrivant le combat d’Alexandre contre Porus, avoit retranché de sa narration que Porus étoit alors monté sur un éléphant, de peur que, faisant mention d’une espèce de monture rejetée de nos escadrons, il n’effarouchât l’oreille de ses auditeurs, et que la matière principale ne fût troublée par ce petit détail qui est contraire à nos manières de combattre. Pourra-t-on dire avec justice que l’histoire sacrée et la profane aient reçu une atteinte quand d’un côté on aura négligé de parler de l’éléphant, et que de l’autre côté on aura retranché la représentation des chameaux ? Pour mieux autoriser cette opinion, M. le Brun y joignit encore un exemple digne de vénération et dit que d’ordinaire, en représentant Jésus-Christ mourant sur le Calvaire on n’y faisoit paroître que cinq figures, et trois le plus souvent, quoiqu’il soit bien constant qu’il y vint alors de Jérusalem une foule d’autant plus grande que la solennité de la fête de Pâques y avoit attiré presque tout le peuple de la Judée.

En cette occasion les peintres ne peuvent pas supposer avec vraisemblance que la multitude regardoit de loin le spectacle, car qui auroit empêché qu’elle n’approchât, et n’est-il pas bien apparent que la foule des juifs déjà prévenue de la vie prodigieuse de Jésus-Christ, et curieuse d’en voir la fin, environnoit de tous côtés le pied de la croix ? Mais les peintres ont sagement considéré que s’ils étaloient un embarras si énorme, ils satisferoient mal la piété des personnes contemplatives, parce que tant de divers objets interromproient leurs méditations et leur ferveur.

Quoique ces raisons eussent satisfait la plus grande partie de l’assemblée, il y eut encore quelques partisans de M. de Champaigne qui s’opiniâtrèrent à soutenir que l’histoire de Rébecca eût été plus intelligible en y représentant du moins trois ou quatre chameaux, et que M. Poussin ne l’ayant pas observé, il n’y avoit personne qui ne prît le serviteur d’Abraham pour un marchand qui cherche à vendre ses joyaux et qui va les montrer. Mais M. le Brun tourna les armes de ses censeurs contre eux-mêmes, et, leur faisant considérer que les chameaux servent de voiture ordinaire aux marchands du Levant, il leur dit que tout au contraire si on représentoit quelques-uns de ces animaux auprès du serviteur d’Abraham, ce seroit le vrai moyen de le faire prendre pour un marchand forain, qui, chemin faisant, exerce son trafic auprès de ces filles, et qu’ainsi le peintre, en supprimant cette circonstance, avoit détourné l’erreur où l’on seroit tombé, s’il eût observé ce que les critiques souhaitoient de son pinceau. Il ajouta que de quelque caractère qu’un peintre se puisse servir pour expliquer le sujet de son tableau, il se rencontre toujours des interprètes grossiers ou mal intentionnés qui entreprendront d’altérer ou d’obscurcir la vérité de toutes choses, et le peintre qui voudroit satisfaire l’ignorance des uns, ou prévenir la malice des autres, seroit à la fin obligé d’écrire dans son tableau le nom des objets qu’il y auroit représentés.

On fit encore réflexion sur ce que M. de Champaigne avoit dit que la laideur des chameaux auroit même servi à relever l’éclat de tant de belles figures, et que toutes les choses du monde ne paroissent jamais tant que lorsqu’elles sont opposées à leurs contraires. On combattit l’objection en disant qu’il étoit vrai que les choses ainsi opposées paroissent beaucoup, mais qu’il n’étoit pas vrai qu’elles en parussent plus à propos ni avec plus de symétrie. En effet, si, pour rendre la vertu plus aimable et plus éclatante, il la falloit opposer ou comparer au vice, il s’ensuivroit que les hommes de probité ne pourroient jamais être dans une véritable splendeur que lorsqu’ils seroient confrontés à des scélérats ; ainsi il sembleroit que le bien ne se pourroit passer du mal, et que la vertu seroit redevable au vice de tout ce qu’elle a de brillant. Et quand, pour soutenir le même axiome, M. de Champaigne a dit que M. Poussin n’auroit pu former les beautés du tableau de Rébecca sans le secours des ombres, il a dit vrai, et n’a rien prouvé qui lui soit favorable, car les ombres et les jours sont des parties relatives et réciproques, toutes deux essentielles dans la peinture, qui en cela et en toute autre chose veut imiter les effets naturels, et si, selon la maxime qu’on venoit d’alléguer, on vouloit faire un tableau où les ombres n’accompagnassent pas la lumière, il faudroit renverser l’ordre de la nature qui a rendu ces deux accidents inséparables. Ainsi les ombres ne doivent pas être considérées comme l’ornement d’un tableau, mais comme une nécessité absolue, quoiqu’il soit vrai que leur judicieuse économie est un des plus grands secrets de l’art.

Mais enfin, pour vider la question à l’avantage de M. Poussin, on considéra qu’en homme savant il avoit encore autorisé le tableau de Rébecca, par le texte de l’Écriture sainte, parce que la Genèse marque expressément que Rébecca ayant donné à boire au serviteur d’Abraham, courut au puits une seconde fois et y puisa de l’eau pour ses chameaux, ce qui marque la distance qu’il y avoit entre les chameaux et le puits de sorte que M. Poussin a pu supposer sur un fondement solide que ces animaux avoient été tirés à l’écart comme si la bienséance eût exigé qu’on les eût séparés d’une troupe de filles agréables, surtout dans le temps qu’on alloit contracter un mariage avec une d’entre elles ; ce qui demandoit toute la circonspection et la propreté d’une entrevue galante et polie.

Après que l’historiographe eut fait la lecture de cette dissertation, l’Académie agita si, sur l’exemple de M. Poussin, un peintre pouvoit retrancher du sujet principal de son tableau les circonstances bizarres et embarrassantes que l’histoire ou la fable lui fournissent. — Mgr Colbert ayant été supplié de se prononcer sur cette matière, il s’en défendit longtemps, et dit que ces discussions étoient absolument du fait des académiciens. Dans ce moment, un particulier (M. Coypel) opposa un exemple à celui de M. Poussin, et dit que le Carrache, dans un tableau qui représentoit la Nativité du Sauveur, n’avoit pas fait de difficulté de mettre sur la première ligne de ce tableau un bœuf et un âne qui en occupoient presque toute la largeur, et qui laissoient dans le fond et sur les côtés les principales figures du sujet. Une personne de la compagnie (M. le Brun) répliqua que le Carrache n’étoit pas plus digne d’estime ni d’imitation. Au contraire, il avoit péché contre les règles de la composition, qui ne permettent pas que les plus vils objets d’un tableau étouffent, ou du moins dominent sur les plus nobles, quand même les uns et les autres seroient également nécessaires à l’explication du sujet. Mais, sans aucun contredit, le bœuf et l’âne sont si peu nécessaires dans un tableau de la Nativité, qu’ils y passent pour une pure chimère, sans avoir aucun fondement dans l’Évangile, et tout au plus ils n’y doivent être considérés que comme une allégorie tirée de quelques passages du Vieux Testament. Cette contestation ayant obligé Mgr Colbert à prendre la parole, il dit que, sans prétendre donner aucune décision sur cette matière, sa pensée étoit que le peintre doit consulter le bon sens et demeurer en liberté de supprimer dans un tableau les moindres circonstances du sujet qu’il traite pourvu que les principales y soient expliquées suffisamment.

L’Académie demeura pleinement persuadée de la force et de l’autorité d’un sentiment si judicieux, et y déférant avec autant de joie que de respect, elle a voulu qu’il soit pris à l’avenir pour un précepte positif et s’est fait un plaisir et un honneur de signer ce résultat.

COMMENTAIRE

La conférence de Philippe de Champaigne sur Éliézer et Rébecca fut prononcée par son auteur devant l’Académie le samedi 7 janvier 1668. Champaigne mourut en 1674 et son discours, comme on l’a vu, reçut les honneurs d’une lecture publique le 10 octobre 1682. Mais le texte de Champaigne ne nous est pas connu. Celui que nous publions n’est pas la conférence du peintre, mais l’analyse de cette conférence, œuvre de Guillet de Saint-Georges, premier historiographe de l’Académie, investi de cette fonction nouvelle le 30 janvier 1682. Il n’est pas inutile de faire observer à ce propos que Félibien, nommé conseiller honoraire en 1667, avait rempli l’office d’historiographe sans en porter le titre. D’ailleurs, dès le 20 avril 1669, les résumés faits par Félibien avaient été l’objet d’observations presque sévères de la part de l’Académie, assemblée sous la présidence de Colbert. Le zèle de Félibien en ressentit quelque atteinte et, les discours de ses confrères n’étant plus recueillis, un grand nombre ne nous seront connus que par leurs titres. L’Académie comprit-elle le tort qu’elle s’était fait à elle-même en décourageant un auxiliaire laborieux et capable ? Il est permis de le croire, et peut-être la charge d’historiographe n’eût-elle pas été créée en 1682 si, quinze ans auparavant, Félibien n’avait fait apprécier l’utilité de cette haute fonction.

Guillet de Saint-Georges débutera comme son prédécesseur par la rédaction du texte des conférences. Il ne tardera pas toutefois à y ajouter l’analyse des morceaux de réception de messieurs les membres de l’Académie, puis, en 1689, il rédigera des « Mémoires historiques » sur les académiciens décédés. Ces mémoires sont le meilleur titre de Guillet de Saint-Georges à la reconnaissance des lettrés et des artistes. La tradition de ces travaux utiles et curieux s’est perpétuée jusqu’à ce jour dans les « Éloges » que les secrétaires perpétuels lisent chaque année devant l’Académie des beaux-arts.

Dans le « Mémoire historique » consacré par Guillet de Saint-Georges à Philippe de Champaigne, nous apprenons que ce peintre prononça sept discours, à savoir « un sur le tableau de Titien repré-

»

sentant le Corps du Sauveur qu’on porte au tombeau ; un sur la Rébecca

de M. Poussin ; un sur le Moïse de M. Poussin, un sur l’Effet des ombres, un sur l’Enfant Jésus de Titien, un contre les Copistes des manières et un sur l’Enlèvement de Déjanire du Guide[2] ». Les deux premières de ces conférences se retrouvent dans ce volume : nous ignorons ce que sont devenues les cinq autres.

L’analyse du discours sur Éliézer et Rébecca, que nous reproduisons ici, a paru pour la première fois en 1854 dans les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d’après les manuscrits conservés à l’École impériale des beaux-arts, par MM. L. Dussieux, E. Soulié, Ph. de Chennevières, Paul Mantz, A. de Montaiglon (Paris, J.-B. Dumoulin, 2 vol. in-8o), t. Ier, p. 245-258.

Le tableau de Poussin, analysé par Philippe de Champaigne, est au Louvre[3]. Il provient de la collection de Louis XIV.

  1. On m’a dit que cette discontinuation vint d’une autre raison qui mérite d’être remarquée. Quelques particuliers que les Académiciens avoient introduits par civilité dans leur assemblée, y semèrent des maximes absurdes, tirées de l’école de Lombardie, qui soutient contre l’école de Rome, que, pour former un excellent peintre, il faut plutôt qu’il s’attache à l’économie des couleurs qu’à l’exactitude du dessin. Pour mieux autoriser une si fausse opinion qui porte les peintres à négliger le plus noble de leurs talents, et qui multiplie le nombre imposteur des simples coloristes, ces particuliers venoient puiser dans les conférences de l’Académie les notions et les termes essentiels de l’art, et, par un mauvais usage, les faisoient servir à surprendre les élèves crédules et mal éclairés. Leurs fausses maximes firent d’autant plus de progrès, qu’ils les débitèrent avec chaleur pendant une maladie de M. le Brun, ennemi déclaré de cette erreur. lui qu’on n’accusera jamais d’avoir ignoré l’excellente distribution des couleurs et de s’être éloigné de ce parti par insuffisance. Il n’a pas même prétendu avilir la couleur quand il a agité la question. Cette excellente partie de la peinture est trop de son partage pour croire qu’il la méprise, mais il soutient avec justice qu’elle est moins noble et moins nécessaire que le dessin, et que la bonne politique ne veut pas qu’elle lui soit préférée quand on enseigne les élèves ; sachant bien que si, dans ces commencements ils n’étoient retenus par la force de la raison, ils se rebuteroient des difficultés et de l’amertume du dessin pour courir aux amorces et aux flatteries de la couleur. Chaque jour on en voit l’expérience, au désavantage de l’art. On verra bientôt, dans un traité particulier qu’il mettra au jour, les solides raisons qui décident la question. Mais enfin les particuliers dont j’ai parlé furent en ce temps-là d’autant plus à craindre pour l’Académie, qu’ils venoient triompher dans le poste même qui avoit été choisi pour les détruire. On crut donc arrêter leurs abus, ou s’il faut ainsi dire, leurs attentats, en discontinuant les conférences jusqu’à la guérison de M. le Brun, et, quand on les recommença, il y eut encore de l’une a l’autre des intervalles extraordinaires comme l’ordre des dates le justifiera. (Manuscrit de Guillet.)
  2. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, t. Ier, p. 241.
  3. No 415 du catalogue de Frédéric Villot, édition de 1874.
  1. Note Wikisource : selon Ferdinand Brunetière, l’auteur de cette conférence est Jean-Baptiste et non de Philippe de Champaigne (La Critique d’art au XVIIe siècle).
  2. Note Wikisource : cette illustration ne fait pas partie de l’ouvrage ici transcrit.